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Observez cette liste, elle n’est pas si anodine !

Étudier, comprendre et retracer l’écrit, en faire une sorte d’ethnographie, c’est ce que nous proposent Jérôme Denis et Davis Pontille dans leur article « les ficelles pour une ethnographie de l’écrit » publiée, en 2013, dans l’ouvrage Le sens du détail : petit précis méthodologique en sciences sociales. Dans sa définition traditionnelle, l’ethnographie désigne une pratique d’étude de l’humain, le chercheur se retrouve au sein d’un groupe ou d’un milieu qu’il étudie. Mais alors comment peut-on, en tant que chercheur, se retrouver « au sein de l’écriture » ? Ainsi, pour étendre les frontières de l’ethnographie, nos deux chercheurs élargissent leur regard sur l’écriture.

Le but de la démarche est de s’éloigner des écrits littéraires reconnus comme remarquable et de s’intéresser à ce qu’il y a d’exceptionnel dans le commun. L’article étudié est organisé comme une méthodologie de l’ethnographie de ce que les acteurs appellent « les artefacts scripturaux », c’est-à-dire, tout ce qui est écrit de la main des humains, des mots poser sur un post-it à ceux tagué sur les murs de nos villes. Pour cela, les auteurs nous exposent les « ficelles du métier », ils nous montrent comment regarder à partir des trois critères : leur hétérogénéité, leur position dans l’espace et leur utilité pour l’auteur.

Selon eux, on devrait porter notre regard sur quelque chose que l’on ne regarde pas réellement. Pour aborder cela, je prends un exemple personnel. Très régulièrement, je fais des To do List. Le support compte forcément certains en font sur des bouts de papier d’autre sur leur ordinateur ou leur téléphone. On remarque la variété des formes que peuvent prendre les To Do List ce que les auteurs considèrent comme l’hétérogénéité. Chaque écriture prend une forme différente, en rapport avec le matériau et le support. L’idée est donc d’en comprendre la forme et les traces laissées dans le temps. Les listes terminées, faites sur papier seront mises de coté ou jetée et remplacée par un autre. Tandis que les To Do List numériques seront effacées et une nouvelle sera créée.

Denis et Pontille s’intéressent aussi à l’élaboration des écrits dans leur espace. Ils nous invitent à étudier le processus de confections des écritures. Il s’agit de suivre les acteurs, les créateurs et de comprendre pourquoi ils ont écrit ce mot, à ce moment-là, dans cet endroit. Encore une fois, si l’on reprend notre To Do List, il y a une infinité de raison d’en écrire une. Pour se vider la tête, faire des projets, s’organiser, faire passer un message. Pour comprendre son utilité, il faudrait aussi la sortir de son espace. Que ferait-on sans cette liste, mais surtout à quoi servirait-elle si on la mettait entre les mains d’une tout autre personne ou dans un tout autre contexte ? La liste perdrait certainement toute son utilité.

L’étude du créateur sans sa création permet de comprendre son engagement vis-à-vis de celle-ci. D’après les auteurs, le chercheur se doit d’étudier aussi le sens que les individus donnent à leurs écrits. Ils nous proposent d’étudier les activités scripturales. Pour le cas de la To Do List, le principe serait de s’intéresser à la volonté que l’on met dans ces listes, de savoir si on fini par cocher toutes les taches que l’on s’était imposer et du bénéfice que cela nous procure. Ce bilan nous amène aussi à explorer le rythme de production de ces listes. La réussite ou l’échec de nos taches, nous incitera-t-il à réitérer l’expérience ?

La To Do List est utile pour moi. Je l’utilise très régulièrement, peut-être un peu trop, mais cela me permet de mettre à plat mes idées et à organiser mon esprit pour ne rien oublier. Mes To Do List prennent plusieurs formes, parfois, je les écris sur un papier, mais le plus souvent elles figurent sur l’écran d’accueil de ma tablette. Quant à leur régularité, certaines me permettent de fixer des objectifs annuels, d’autres des objectifs hebdomadaire ou encore journalier. J’ai même des To Do List pour me rappeler de faire des To Do List sur certains sujets précis. Si ce recourt à la liste peut paraître exagérer, le fait de cocher valider des tâches terminées me procure une sensation d’accomplissement.

Cette analyse personnelle, d’un acte routinier qui me paraissait jusque-là totalement anodin, résulte de ma lecture du travail de Jérôme Denis et David Pontille. Si nous ne pouvons pas tous partir étudier une communauté autochtone de l’Amazonie pour s’essayer à l’ethnographie dans sa manière « classique » nous pouvons tous étudier les écrits. Etendre le spectre ethnographique permet de le rendre accessible à des tous et de s’intéresser à tout ce qu’il y a de plus anodin dans le quotidien. C’est ce travail que font les auteurs puisqu’ils ont en parallèle créé un blog (www.scriptopolis.fr) sur lequel il utilise leur méthode d’éthographie de l’écrit pour analyser un mot laissé dans un ascenseur, un acte de naissance ou encore la tombe de Pierre Bourdieu.

Zoé Gautier

 


Denis J., Pontille D. (2013), « Ficelles pour une ethnographie de l’écrit », dans Datchary C. (ed.), 2013, Le sens du détail : petit précis méthodologique en sciences sociales, Lormont, Le bord de l’eau Éditions, p. 17-30


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
zoegautier (18 octobre 2022). Observez cette liste, elle n’est pas si anodine ! Comment voit-on la ville ? Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/v7qs


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