Le beau, le laid
Retrouver l’« invisible »
À l’automne 2018, il y a eu deux événements qui se sont déroulés parallèlement sur la rue Yu’yuan, dans le district de Changning à l’ouest de Shanghai, qui est ma ville natale.
Premièrement, Le Festival de l’art et de la vie Changning s’est passé tout en douceur. Il a duré trois mois, axé sur trois sections principales autour de la ville : « Art urbain » « Culture urbaine » et « Innovation urbaine ». Les médias, les chercheurs, les architectes et les artistes ont été invités à explorer ensemble les possibilités futures de rénovation et d’innovation urbaines. CREATER, en tant qu’opérateur de régénération urbaine, promoteur immobilier commercial, ainsi que co-organisateur de ce festival, a invité l’équipe artistique ARTGOGO à transformer et embellir le Lilong – type de résidence traditionnel de Shanghai, sous la forme de street art. Les murs, l’image solide et durable qui protège les habitants, ont été peints à la bombe avec de mignons motifs d’animaux. Les panneaux d’affichage, qui auparavant faisaient la promotion de l’idéologie marxiste, ont été transformés en scènes artistiques de la vie quotidienne avec « Red Heart to the Sun » , tout en diffusant une idéologie correcte, et rappelant vaguement l’influence étonnante de la performance de Banksy chez Sotheby’s.

Deuxièmement, au-delà de la transformation artistique, la rue Yu’yuan a vécu une transformation spatiale plus tangible. Dans l’espoir de rendre le quartier plus esthétique, confortable et habitable, CREATER a entrepris d’enterrer les câbles aériens. Dès lors, la poussière s’est envolée dans l’air, le bruit a envahi les rêves, et la circulation a été presque paralysée. Ce projet ambitieux a récolté le mécontentement collectif des habitants et des commerçants, car l’ordre de vie a été bouleversé.
De cela, l’art, que les gens trouvent tous les beaux mots pour décrire, et la saleté, que les gens évitent tout le temps à tout prix, ont coexisté dans le même espace et au même moment. Cette réalité a été archivée dans une image tirée du kit média de CREATER : deux ouvriers routiers regardant attentivement les artistes peindre sur le mur. Oh là, ils n’étaient donc pas différents de nous. Eux aussi étaient concernés par les changements dans leur environnement et curieux de savoir ce qu’est l’art.
Mais pour la première fois, nous avons pu voir leurs visages.

Mais, lorsque j’ai écrit sur cette rénovation urbaine il y a six ans, je ne les ai pas vus.
L’imagination, la réalité
De « Paris de l’Orient » au vrai Paris
En 1881, « Shun Pao », le journal officiel de Shanghai, a qualifié la ville de « Paris de l’Orient », une métaphore devenue assez typique et invoquée même aujourd’hui tant par les médias que par les académies.
Au XIXe siècle, Napoléon III a dépensé une grande fortune pour sortir Paris de l’enchevêtrement de ses quartiers médiévaux encombrés et sales, en les remplaçant par des boulevards spacieux, des parcs lumineux, ainsi que des infrastructures modernes (égouts, fontaines, d’aqueducs, etc.). Paris, en conséquence, a profité d’une marque de ville bien propre, ordonnée, belle et romantique, devenant ainsi un modèle de ville moderne que toutes les grandes métropoles voulaient imiter.
Aujourd’hui, Paris reste toujours irremplaçable. Pour autant, son environnement urbain fait l’objet de nombreuses critiques. L’eau de la Seine, les polluants suspendus dans l’air, les punaises de lit qui dansent dans les transports en commun, sont des problèmes qui se produisent aux yeux du monde entier, construisant un autre côté « sale » de Paris. L’administration dépense des sommes colossales pour les combattre, mais cela ne semble pas servir à grand-chose. Le projet de la dépollution de la Seine, par exemple, qui a eu l’intention d’accueillir les JO Paris 2024 a mobilisé 1,4 milliard d’euros par la région Ile-de-France pour rendre le fleuve baignable, cependant, en échange du report de triathlon à cause de fortes précipitations, ce qui a suscité davantage les inquiétudes au sein de non seulement de Comités d’organisation des Jeux Olympiques, mais aussi de la grande population qui habite à Paris, sur la pollution de la Seine, également sur le coût de la dépollution.
Et bien sûr, n’oubliez pas les graffitis omniprésents qui défigurent le paysage parisien, surtout en banlieue, ils s’accrochent aux coins les plus cachés. En voyageant entre Créteil et Assas, je suis quotidiennement confrontée aux graffitis sur les murs des quais du métro. Ils ne sont ni tout à fait artistiques, ni vraiment agressifs, mais maintenant ils font partie du paysage quotidien, construisent nos sentiments autour du quartier comme toutes les activités les plus naturelles des habitants.
Dans la profondeur des tunnels, les graffitis filent dans la lumière scintillante du métro, disparaissant avant que je ne puisse bien les apercevoir. Aux arrêts Liberté ou Michel Bizet, on trouve facilement les déchirés par le retrait d’immenses affiches publicitaires. Comme indique l’hypothèse de la « vitre brisée » proposée par James Q. Wilson, professeur de science politique et George L. Kelling, professeur de criminologie, « si une fenêtre d’un bâtiment est cassée et non réparée, toutes les autres fenêtres seront bientôt cassées aussi. » (Broken Windows, 1982), ces déchirures dans le quai de métro sont passées d’une à trois en deux semaines. En parallèle, à l’arrêt Daumesnil, nommé en honneur du général Pierre Daumesnil et du résistant Félix Éboué, y trouve des papiers noirs collés sur les publicités dans les passages d’échange. Ces carrés couvrent les yeux et la bouche des personnages sur les affiches, avec les mots les plus offensives. Personne n’est responsable de tout cela ? Personne ne le sait.
Dans le titre de « L’effacement des graffitis à Paris : un agencement de maintenance urbaine » (2018) de Jérôme Denis et David Pontille, les auteurs avancent que l’hypothèse de la « vitre brisée » est mise en valeur au programme « tolérance zéro » de New York, et ce dernier inspire la politique des initiatives en matière d’effacement des graffitis à Paris depuis 2000, qui fonctionne comme la présence d’autorité publique ainsi que pour éliminer le sentiment d’insécurité du public, selon les contenus diffusés par les graffitis. Néanmoins, quand je suis à l’arrêt Daumesnil, je vois l’absence d’autorité, parce que ces carrés embêtants sont toujours là. Un homme d’âge moyen a tenté d’en arracher un, mais il a raté. Et puis, il s’en est allé.
L’art, est-ce vraiment juste ?
En traversant la rive gauche de la Seine, la vue depuis la ligne 6 redonne à Paris sa légèreté et son dynamisme. Un projet de street art lancé par le galeriste Medhi Cheikh et le maire du 13e arrondissement Jérôme Goumet, a transformé l’avenue Vincent Auriol en un « musée à ciel ouvert ». Ils ont invité les 26 artistes de rue de 12 pays à peindre sur les murs des immeubles du quartier.
Dans ce contexte, l’identité des artistes de rue a été ainsi transformée : d’invisibles et cachés sous l’ombre, ils sont devenus des participants actifs de la société. À travers les fresques, ils documentent la réalité, abordent les problèmes publics, prêchent l’amour et la paix, luttent contre les inégalités et la violence, ainsi que sensibilisent le public à la protection de la nature, etc. Cela provoque la curiosité et aide les citoyens à mieux comprendre la transformation de la ville, dans une forme de visualisation sensorielle.

Sur la page de promotion de ce projet, on peut lire une telle phrase : le maire est responsable de la recherche des murs des immeubles et de l’administration, tandis que Medhi s’occupe des artistes et de la logistique. Cependant, en cliquant sur les détails de chaque œuvre, on ne trouve que les noms du maire, du galeriste et de l’artiste. L’équipe de traitement des murs, les fournisseurs de matériaux, les opérateurs d’équipements mécaniques ou les bénévoles de la communauté, malheureusement, ne sont pas mentionnés. Si l’art, selon le galeriste, ne doit pas rester dans les musées et les galeries, mais doit être exposé dans les rues à la vue des passants, alors les noms de toutes les personnes ayant contribué à l’art ne doivent pas non plus être effacés, ils doivent, d’une manière ou d’une autre, être archivés et mis en lumière.
Cela fait longtemps que je ne suis pas retournée sur la rue Yu’yuan. Après la rénovation remarquable, la route est désormais lisse et spacieuse, le ciel est dégagé, et les habitants se déambulent joyeusement accompagnés des feuilles de platane dansant avec le vent. Le projet urbain d’il y a six ans est entré dans l’histoire, les graffitis artistiques ont été remplacés par de nouvelles expressions. Les artistes de l’époque cherchent de nouveaux lieux pour s’exprimer, et s’engager dans la vie publique, tandis que les ouvriers de l’époque cherchent de nouveaux chantiers pour faire vivre leurs familles, et participer à la vie publique également.
Mais, lorsque l’on remonte dans l’histoire de la ville, et que l’on reconstruit le récit de l’espace public, qui reste, et qui est dans l’oubli ? D’instinct, on a tendance à mémoriser la belle chose et le paysage grandiose comme de Shanghai à Paris, la rénovation artistique à l’évènementiel sportive le plus marquant. Néanmoins, ne négligeons-nous plus la charge de travail, la contribution d’un grand réseau des personnels, ainsi que les problèmes accompagnés de la transformation sociale qui touchent chacun et chacune, cachés derrière toute la beauté de la ville. L’avance de transformation a besoin d’engagement, de réflexion et de participation, nous ne pouvons plus considérer la beauté de la ville comme acquise.
Voir aussi :
JO Paris 2024 : pourquoi la dépollution de la Seine a-t-elle coûté 1,4 milliard d’euros ?
Obey, street artiste écolo, revisite Marianne à Paris, France Télévisions, 2016
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
linyanan (22 octobre 2024). Le paysage invisible. Comment voit-on la ville ? Consulté le 14 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12jrn
