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L’avis des morts subsiste

Dans le master Médias, Communication et Villes numériques auquel j’appartiens, un sujet d’étude atypique nous a été confié : le cimetière du Père Lachaise, comme lieu de mémoire et de maintenance. Depuis cette annonce, j’ai réalisé que parmi les enterrements auxquels j’avais assistés dans ma famille, aucun ne s’était terminé au cimetière. Dans ma famille, on se fait incinérer. Alors moi je n’y ai jamais vraiment réfléchi, à me faire enterrer.

Face à la mort, j’ai toujours dissocié le corps et l’âme. Une fois la personne décédée, l’âme s’envole et le corps est disséminé à un endroit qui était cher à la personne en question. Nul besoin de conserver le corps comme « souvenir », le plus précieux étant dans l’esprit. Je ne suis pas à l’aise à l’idée d’être enfermée dans un cercueil, enfouit sous terre. Il en va de même pour mes proches, les savoir cloitrés dans une boite m’attriste, même si je conserve l’idée que l’âme s’en est échappée. J’aime autant qu’on puisse être libre, de corps comme d’esprit.

Les visites au cimetière du Père Lachaise ont été des plus surprenantes pour moi. J’ai saisi une certaine matérialisation de la mort qui, à mon sens, était plus spirituelle que palpable. D’où peut donc venir cette volonté, voire même ce besoin, de garder ses morts auprès de soi, sur terre ? Pourquoi marquer leur passage dans cette vie à travers une sépulture ?

C’est avec ces idées mais sans jugement que je me suis rendue à trois reprises au cimetière du Père Lachaise. Je souhaitais être la plus neutre possible pour ressentir ce qu’il y a de tangible et d’intangible dans ce lieu si mystique. La vie et la mort s’y entremêlent, l’une et l’autre cherchant à se rattraper sans cesse. J’ai capturé l’atmosphère du cimetière, les bruits, le calme, les familles qui se recueillent, les passants qui visitent, les fleurs fanées et les feuilles tombées des arbres …

Pour étudier le cimetière sous toutes ses coutures, j’ai pris soin d’emprunter des chemins différents à chaque visite. Je partais toujours de la porte du Repos pour arriver porte Gambetta. De forme circulaire, j’ai découpé le cimetière en trois parties. La première fois, j’ai choisi d’axer mon observation vers la gauche, la seconde je suis allée voir la partie centrale et la troisième fois, j’ai filé vers la droite. J’ai choisi d’être seule pour effectuer ces visites car c’était pour moi le meilleur moyen de m’imprégner au maximum du lieu. Pour la même raison, je n’ai pas mis mes écouteurs.

En débutant mon observation par la porte du Repos, j’ai rapidement été frappée par l’alignement des sépultures autour de la voie pavée. Ce n’est pas pour rien que ce genre d’endroit se nomme « nécropole » me suis-je dit. Du grec ancien « nekropolis » cela signifie « cité des morts ». En effet, il s’agit d’une petite ville dans la grande ville qu’est Paris. Tout peut s’y assimiler : des sépultures en guise de maisons aux voies pavées en passant par les panneaux nommant les allées. J’étais stupéfaite. Il y avait même des panneaux pour limiter la vitesse des véhicules circulant à 20 km/h !

Une allée du cimetière du Père Lachaise – crédit : Juliette SIMON

Une fois ce constat fait, la seconde chose qui m’a marquée n’est autre que la diversité des sépultures : pas une n’est identique à l’autre. Ce désir de différenciation animera ma curiosité et sera élémentaire dans mon analyse.

J’ai progressivement ressenti, en lisant les noms sur les tombes, en calculant l’âge auquel les personnes étaient décédées et en lisant les épitaphes, une certaine mélancolie. Je ne les connaissais pas et pourtant je me trouvais à les regretter. L’émotion que devaient ressentir leurs proches à la vue de ce lieu m’envahissait. Je songeais aussi aux être chers à qui j’ai dû dire adieu ces dernières années. Ce recueillement m’est alors paru très différent des moments où je pense à eux, dans mon quotidien.

Le cimetière comme lieu de mémoire

Chaque tombe représente un individu symbolise encore sa “présence” dans ce monde. J’ai compris que pour les proches des défunts, leur rendre visite dans cette enceinte pouvait prendre la forme d’un rendez-vous. C’est l’occasion de parler à la personne mais aussi de prendre soin d’elle. La sépulture matérialise une personne et la rendrait presque encore en vie. C’est l’ultime endroit où elle repose. Ce terme de repos est d’ailleurs utilisé comme pour dire qu’elle dort, qu’elle est parmi nous malgré l’absence ressentie. Dans ce lieu qu’est le cimetière, les proches peuvent trouver un certain isolement, leur permettant de s’apaiser. Ils peuvent aussi se sentir au plus proche de l’être qu’ils ont perdu, pour échanger avec lui. La sérénité du lieu y est propice. Dans ce cadre où se côtoient pierre et nature, on semble éloigné de tout ce qui se rapporte à la technologie, au bruit, à la foule. Tous ces éléments trop “modernes” sont laissés hors du cimetière.

Les tombes, consacrées à l’éternité, sont plus ou moins sauvages. Le cimetière du Père Lachaise est rempli d’arbres séculaires dont les racines vont parfois jusqu’à soulever les sépultures qu’elles croisent sur leur chemin.

Certaines n’ont pas un siècle mais portent déjà l’usure du temps, d’autres bien plus anciennes perdurent et sont soigneusement conservées. Le contraste en est frappant. J’ai remarqué que de nombreuses sépultures étaient entretenues comme on entretient sa maison, son intérieur. Par endroit, un grand soin est apporté à ce qui entoure la tombe. Comme pour rendre ce lieu plus “chaleureux”, de la décoration est même parfois exposée. Elle est sans doute définie par les goûts de l’individu décédé, ou bien est-ce celui de ses proches ? J’ai même découvert un post-it sur une sépulture, comme une note laissée à quelqu’un qu’on va rapidement revoir.

Post-it dans une sépulture – crédit : Juliette SIMON

La manière dont les proches traitent ce lieu de recueillement est représentative du soin qu’ils porteraient à l’individu. Au détour d’observations de pierres tombales et de lectures d’épitaphes, j’ai donc cerné la quête de personnalisation de cet endroit. La personne décédée a pu faire part de ses dernières volontés à ses proches concernant le choix du cercueil, de la sépulture. Cela peut aussi être eux qui ont pris ces décisions pour lui rendre hommage. Les tombes, par leur apparence, expriment toutes un caractère particulier lié au défunt à qui elles correspondent. C’est le lieu ultime.

La société d’outre-tombe

La pluralité des monuments funéraires fait donc échos à la diversité des êtres humains qui passent sur terre. Ils ont chacun leurs singularités, qu’il s’agisse de la forme, du matériau ou des mots choisis pour qualifier le défunt. L’association de ces éléments permet une personnalisation optimale.

Ce dernier lieu « d’habitation » d’une certaine façon, est le reflet de la société dans laquelle nous vivons : notre condition sociale nous suit jusqu’à la fin. En effet, la forme de la sépulture est influencée par l’origine sociale du défunt. En se promenant, il est facile de discerner les plus riches des moins aisés car, oui, les obsèques et le monument funéraire sont un coût indéniable pour la famille.

Pour les plus fortunés, on retrouvera des monuments clos, de taille moyenne. Cela m’a fait penser à de petits « temples ». Prenant la forme d’une habitation on peut y voir inscrit au-dessus de la porte le nom de la famille qui y repose. Certains sont plus ou moins ornés, avec des statues aux abords de l’entrée, des colonnes gravées ou encore des vitraux. Ces bâtiments ne sont pas récents, ils datent pour la plupart du XVIIIe ou du XIXe siècles. J’aurais aimé savoir si encore aujourd’hui ces sépultures sont visitées ou si elles sont seulement entretenues par les agents de maintenance du cimetière. En voici 2 qui m’ont interpellée.

Sépulture de la famille Menier – crédit : Juliette SIMON

J’ai admiré cet édifice pour le travail de ses bas-reliefs. Situé à une intersection du cimetière, il est d’autant plus mis en avant. Après quelques recherches, j’ai compris que l’illustre défunt n’était autre qu’un député du XIXe siècle, Emile-Justin Menier, fils du célèbre fondateur de la chocolaterie Menier. Le portrait du défunt a été sculpté dans la pierre, au-dessus de la porte. Ce bâtiment a tout d’une petite maison et semble très entretenu.

Sépulture des familles Tencé Sourdeval et Bodereau

Celui-ci m’a semblé plus proportionné. J’ai apprécié sa double porte aux grilles ajourées. Le nom des deux familles figurent au-dessus, sans fioritures. Les colonnes encadrant la porte amène nos yeux à se poser à leur sommet. Des visages y sont représentées. Un bas-relief entoure la partie supérieure du bâtiment avec de légers motifs floraux. Un blason est gravé au sommet mais je n’ai pas retrouvé l’histoire de ces familles.

Ce genre de monument funéraire n’est plus construit aujourd’hui, ceux-ci témoignent donc de la volonté de rendre hommage aux personnalités importantes, qui ont marqué leur époque. Cela ne date pas d’hier et se retrouve aujourd’hui encore, malgré des sépultures moins imposantes.

Une autre forme de sépultures, beaucoup plus répandue est celle des chapelles. Elles sont également assez anciennes mais se maintiennent en très bon état. J’ai toutefois été étonnée d’observer que de nombreuses étaient laissées à l’abandon. Elles marquent l’appartenance religieuse des familles catholiques avec une croix souvent au sommet. Fermées par une porte, j’ai réussi à en distinguer l’intérieur. Elle se composent toujours de la même façon : un autel est accessible sur le mur du fond avec un rebord pour s’agenouiller et prier. J’ai retenu ces deux ci-contre, plus discrètes que les monuments précédents, il s’agit tout de même de lieux clos accessibles uniquement à la famille.

Chapelle de la famille Léonce Brault – crédit : Juliette SIMON

 

 

Chapelle de la famille Guillon – crédit : Juliette SIMON

Pour le reste, il s’agit de sépultures plus simples : une pierre tombale avec une stèle, qui en est la partie verticale. Majoritairement plus récentes, on peut discerner le statut social du défunt car les codes des pierre tombales sont plus faciles à décrypter.

Le matériau utilisé est déjà un élément de comparaison certain. Il en existe trois types : le plus commun est le granit ; celui symbole de noblesse est le marbre ; enfin, le moins exploité devient la pierre calcaire.

J’ai effectivement constaté que le granit était ce qu’il y avait de plus répandu. On peut en choisir sa couleur, sa structure ou son grain. C’est également la pierre qui s’entretient le mieux car elle résiste à la chaleur, à la saleté, aux rayures mais aussi aux intempéries et à l’humidité, à l’inverse du marbre et de la pierre calcaire qui ont une forte porosité.

Montre-moi ta tombe, je te dirai qui tu es …

Une fois ces différences soulevées, je me suis arrêtée sur de plus petits détails. J’ai en quelque sorte cherché à connaître les défunts, « invisibles » et pourtant à quelques mètres de moi. Avec leur monument funéraire, il m’était possible de découvrir plus que leurs simples nom, dates de naissance et de décès. J’ai ainsi relevé plusieurs catégories d’individus.

Il y a d’abord ceux qui sont morts lors d’un évènement historique ou dans le cadre d’une opération extérieure dans l’armée française. Ce passage de leur vie est toujours notifié sur la stèle, visible de tous. Il parait important pour les proches d’inscrire cette information. Mais à qui sert-elle ? Est-elle nécessaire pour s’en rappeler ? Est-ce pour les visiteurs du cimetière ? Je comprends le besoin d’honorer la mémoire, cependant l’hommage en lui-même n’en sera pas plus fort ; il est là symboliquement. La peur de l’oubli semble régir notre rapport à la mort. C’est selon moi, ce qui justifierait le fait de tout écrire, pour se souvenir et se recueillir.

Sépulture de Pascal Georges Desvaux – crédit : Juliette SIMON

D’autres ne sont pas morts à cause d’une guerre mais ont été persécutés et déportés, à cause de leur religion. Ils ont ressenti le besoin de l’inscrire sur leur stèle car cet évènement traumatique qu’est la Shoah a marqué leur vie. Je trouve cette inscription intrigante car ils souhaitent donc conserver auprès d’eux ce douloureux souvenir, même après la mort.

Sépulture de Gitle Barszczewski et d’Hervé Jacubowiez – crédit : Juliette SIMON

Dans un registre plus doux, beaucoup de pierres tombales ont été réalisées pour sceller un lien entre deux personnes. Souvent des couples, la relation qui les a unis dans la vie semble perdurer pour l’éternité. J’ai été marquée par cette tombe, sur laquelle deux sculptures représentant un homme et une femme sont assis. Ils semblent discuter, paisiblement.

Sculpture sur une sépulture au cimetière du Père Lachaise – crédit : Juliette SIMON

D’autres personnes ont vu leur vie rythmée par une passion. Beaucoup d’artistes présents au cimetière du Père Lachaise ont cette précision faite sur leur pierre tombale. Qu’ils soient écrivain, musicien ou peintre, un signe ou des mots viennent inscrire leur activité dans la pierre.

La personnalité du défunt peut également s’exprimer à travers les plantes et les fleurs que ses proches choisissent de déposer sur sa tombe. Ces deux sépultures m’ont marquée car j’ai trouvé qu’elles étaient dignes d’un jardin, à elles seules elles embellissaient la pierre tombale. Il y a quelque chose de très personnel sur ces deux sépultures ; j’avais comme l’impression d’entrer dans le jardin privé des proches et du défunt, lieu où ils se retrouveraient pour communiquer. Ces plantes doivent demander un certain entretien ; c’est attendrissant de voir se développer la vie, au fil des saisons, dans cet univers d’apparence régi par la mort.

Sépulture de la famille Mendes Simao et Vieira Monteiro – crédit : Juliette SIMON

 

Sépulture fleurie d’une famille asiatique – crédit : Juliette SIMON

Enfin, des objets anodins m’ont étonnée, ils étaient placés sur les tombes comme on place des porte-bonheurs sur une étagère. Le champ d’interprétation est vaste et j’ai préféré ne pas m’y prêter, pour préserver l’intimité des défunts.

Sépulture de la famille Maily- crédit : Juliette SIMON

J’ai également découvert dans le cimetière que de nombreuses personnes avaient préparé leur sépulture avant de mourrir. Pourquoi tant de prévisions face à la mort ? J’ai cherché des réponses et ce qui est le plus revenu, c’est l’aspect pratique. Cela évite aux proches en deuil de s’afférer avec les dernières volontés du défunt. Ce dernier est aussi sûr d’avoir une sépulture à son goût et à son image. Pour certains, cette préparation a quelque chose de rassurant. C’est une étape de plus vers la fin mais le début d’une nouveauté, d’un renouvellement. J’ai progressivement compris l’appréhension qui réside dans l’idée de mort : la peur d’être oublié.

La nécessité d’un au-delà à proximité

Après ces quelques semaines de réflexions, je pense la mort d’une façon différente. La « pensée humaine » est faite de sorte à ce que l’on se souvienne de notre vécu. Ce vécu intègre d’autres personnes, notamment celles qui nous sont chères. C’est donc par cette logique que j’ai compris que la mémoire ne pouvait pas tout résoudre. La douleur d’une absence ne peut être palliée par un souvenir agréable. Il en faut plus. Les photos, les objets, certaines paroles répétées et transmises sont autant d’éléments qui apaisent et nous rapprochent d’un proche, justement. Cependant, quand une personne meurt, nous ne pouvons pas nous empêcher de la situer. Elle n’est plus « là ». On emploie un vocabulaire du registre du voyage qui évoque l’ailleurs, le départ et la durée indéterminée qu’on prendra à la retrouver. Cette « disparition » nécessite donc un lieu symbolique où le défunt pourrait rester. Cet endroit prend diverses formes selon les sociétés et les croyances mais il existe pour tous. Chez nous, c’est donc le cimetière tel que celui du Père Lachaise qui fait office d’un « ailleurs ». La symbolique de ce lieu permet de nourrir un imaginaire collectif et par celui-ci, notre rapport à la mort.

Désormais, j’appréhende le cimetière d’un oeil neuf. J’ai même ressenti le besoin d’aller sur la tombe de mes arrière-grands-parents que je n’ai jamais connus. J’étais émue là où, auparavant, je ne pensais rien ressentir. L’utilité du cimetière comme lieu de médiation m’est alors apparue comme évidente.

Tout n’est, finalement, qu’une question de perception et d’expérience.

Juliette SIMON

Quand nos trajets refont l’histoire

Nos yeux sont quotidiennement sollicités par des images : dans le métro, dans la rue ou encore sur nos téléphones. L’iconographie présente en ville peut aussi bien nous pousser à consommer qu’à éveiller notre vigilance. C’est un outil certain car, à l’inverse de mots,  elle ne présente aucune limite. Il est souvent jugé que les images et schémas sont compréhensibles de tous, des enfants comme des plus âgés n’ayant pas leurs lunettes. Cette théorie est décriée par Jérôme Denis et David Pontille, auteurs de l’ouvrage Le sens du détail : petit précis méthodologique en sciences sociales paru en 2013. À leurs yeux, l’écrit mérite une attention aussi importante que l’image et les textes ne se destinent pas qu’aux métiers dits « intellectuels ». Ils souhaitent ainsi analyser les modes d’existence de l’écrit pour comprendre son rôle dans notre société. Par leur ouvrage, les auteurs nous invitent donc à « explorer la fabrique scripturale du monde » grâce à un regard qui doit être vif et empli de curiosité. 

L’observation peut concerner une multitude de supports, des plus répandus aux plus rares. Chaque « artefact graphique » rencontré au coin d’une rue est porteur de sens.

Les angles de rues ont d’ailleurs tous quelque chose de commun. L’attention que nous y portons est réduite car nous empruntons ce chemin par habitude ou dans la précipitation. Pourtant, chaque rue, boulevard, allée, place ou avenue porte un nom. Cette appellation est signifiée par une plaque à chacune de leurs intersections et extrémités. L’usage le plus fréquent que nous en faisons est lié à notre orientation : pour aller d’un point A à un point B, la solution la plus pratique reste encore de suivre les indications de notre téléphone à travers ces rues.

En me promenant dans les rues de Lille, j’ai pris le temps d’aller à la rencontre de ces personnes au destin particulier. Tantôt ancien maire, artiste ou chef de guerre, la plupart ont marqué la ville de leur passage. Les odonymes, noms de voies publiques, les plus célèbres en France ont forcément leur place à Lille, tels que la place Charles de Gaulle, la rue Solférino, le boulevard Vauban ou encore l’avenue Foch.

Cependant, d’autres noms réveillent l’histoire locale, comme c’est le cas pour la place Louise de Bettignies. Agent du renseignement français et native du département du Nord, elle travaillait pour l’armée britannique durant la Première Guerre Mondiale. La rue Delezenne rend également hommage à Charles Delezenne, scientifique et pédagogue lillois du XVIIIe siècle.

Le fait de nommer les rues a débuté au Moyen-Âge, le nom était généralement en rapport avec le lieu « Grande rue », « rue des Boucheries » ou « rue de la Rivière ». C’est d’abord à Paris, en 1728, que des inscriptions sont apparues à l’angle des rues. Pour voir les plaques bleues que nous connaissons aujourd’hui, il faudra attendre l’année 1844, toujours dans la capitale. L’opération était sollicitée par la Poste, pour faciliter le travail des facteurs. À la lumière de l’article étudié, cela pourrait correspondre à la théorie de l’acteur-réseau, évoquée par J. Denis et D. Pontille et développée par des sociologues dans les années 1980. En effet, l’apparition des plaques nominatives est engendrée par une activité professionnelle. Il existe donc un lien entre « humain » et « non-humain ».

À travers ces plaques, somme toute ordinaires, se cachent des milliers d’histoire. Elles se révèlent à qui veut bien les connaitre. C’est ainsi une manière de se souvenir et de faire perdurer l’histoire, par un biais autre que l’apprentissage à l’école, les livres ou encore les documentaires. Cette préservation de la mémoire est un vecteur d’unité car à travers ces inscriptions, les habitants aussi bien que les touristes sont incités à entretenir l’histoire de l’individu. Ne serait-ce qu’en prononçant son nom pour trouver une adresse, on le fait vivre par la parole.

J’apprécie cet assemblage de personnalités formant un quartier, un arrondissement, une ville ; des destins que tout oppose se retrouvent à cohabiter. Par l’ironie du sort, certains noms peuvent être attribués à des impasses. Pourtant qui souhaiteraient que son patronyme revienne à une impasse ?

Nous pourrions ainsi nous interroger quant à la dénomination de nouvelles rues. C’est au Conseil municipal que revient cette tâche. Après avoir reçu diverses propositions de la part des citoyens, les élus votent. En 2021, il a été souligné qu’à peine 3% des rues lilloises rendent hommage à une femme, contre 12% à Paris. Cette sous-représentativité des femmes dans l’espace public reste marquée et génère de nombreuses critiques. Par cette polémique, le constat est clair : les appellations des rues sont un enjeu actuel et suscitent le débat à travers les époques.

Juliette SIMON

 

*Jérôme DENIS et David PONTILLE “Les ficelles pour une ethnographie de l’écrit”, in datchary C. (ed.), 2013, Le sens du détail : petit précis méthodologique en sciences sociales, Lormont, Le bord de l’eau Edition, 17-30.