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Rapport entre la visibilité et l’espace public

Lorsque nous passons d’une salle de classe à l’autre à notre campus, avons-nous déjà prêté attention aux nettoyeurs « invisibles » qui nous entourent ? Nous sommes-nous déjà demandé qui vidait les poubelles et quand ? Et lorsque nous marchons dans les rues de Paris, avons-nous déjà remarqué les éboueurs habillés en vert, travaillant silencieusement ? Leur présence semble aller de soi, mais elle passe souvent inaperçue.

Les agents de nettoyage occupent une place essentielle dans notre vie quotidienne, car leur travail garantissant les espaces urbains propres et ordonnés. Pourtant, dans une société où « être vu » symbolise désormais une reconnaissance sociale majeure, ces travailleurs restent souvent relégués en marge de l’attention publique.

Cette étude vise à analyser la visibilité des agents de propreté dans divers contextes publics, en comparant le cas d’un nettoyeur exerçant à l’Université Panthéon-Assas et celui de Monsieur Ludovic, un éboueur influenceur opérant près d’un centre commercial parisien. Elle s’interroge sur l’impact de la taille des espaces publics sur la visibilité de ces agents et examine le rôle des outils de communication, notamment les réseaux sociaux, dans l’amélioration de leur reconnaissance sociale et de cette visibilité.

 

Dans quelles mesures la taille des espaces publics influence-t-elle la visibilité des personnels de nettoyage et comment les réseaux sociaux jouent un rôle important dans l’amélioration de cette visibilité ?

 

Méthodologie

Cette recherche combine des observations et des entretiens pour explorer la visibilité des nettoyeurs urbains. Les observations portent sur un agent de nettoyage travaillant à l’Université Panthéon-Assas ainsi que sur Monsieur Ludovic, un éboueur et influenceur opérant dans les environs d’un centre commercial à Paris. Chaque séance d’observation dure une heure, avec une attention particulière portée à leur environnement de travail, leurs tâches quotidiennes et les réactions du public face à leur présence. De plus, des conversations ont été réalisées avec ces deux nettoyeurs pour approfondir la compréhension de leurs expériences personnelles, de leurs perceptions de leur visibilité et des éventuels préjugés. 

Ces données offrent des perspectives précieuses pour examiner la manière dont les agents de propreté sont perçus dans divers espaces urbains et permettent une analyse comparative entre des espaces publics de tailles variées. Cette approche met en lumière les variations de visibilité des nettoyeurs en fonction de ces contextes variés. Par ailleurs, l’étude interroge également le rôle des réseaux sociaux en tant qu’ outil potentiel de valorisation des personnels de nettoyage.

 

Observation et conversation avec Kumar : un nettoyeur de Panthéon-Assas

Plusieurs vendredis soir consécutifs, j’ai observé Kumar (pseudonyme) travailler seul à ses tâches de nettoyage, un écouteur dans l’oreille. Vêtu dun uniforme noir, il semblait presque se fondre dans l’obscurité sous la lumière fable. Ses principales tâches consistent à nettoyer le hall de l’université, et parfois les amphithéâtres. Il utilise un grand balai, et lorsqu’il rencontre des tâches difficiles à enlever, il sort un cutter de sa poche pour les gratter. Absorbé dans son travail, il ne semble interagir avec personne, tandis que les étudiants autour de lui, souvent concentrés sur leurs téléphones, se contentent de lever les jambes pour le laisser passer, sans un mot. 

 

 

 

 

 

 

 

(Photo prise à l’Université Panthéon-Assas au 08 Nov. 2024, Kumar travaillait tout seul au rez-de-chaussée.)

Au cours de ma conversation, j’ai appris que Kumar vient du Sri Lanka. Il travaille 35 heures par semaine, du lundi au vendredi, avec deux horaires : de 6h à 9h le matin et de 17h à 21h30 le soir. Le samedi, il ne travaille que de 6h à 8h30. Son salaire correspond au SMIC français. Quand je lui ai demandé s’il écoutait de la musique pour rendre son travail moins monotone, il m’a montré son téléphone et m’a expliqué qu’il écoutait en réalité des actualités, afin de se tenir informé tout en travaillant.  

Lorsque j’ai abordé son choix professionnel, je lui ai demandé pourquoi il avait choisi ce métier et s’il l’aime. Il m’a répondu qu’il ne s’agissait ni d’un choix par goût ni par dégoût : c’était simplement un moyen de gagner sa vie. En parallèle, il fait d’autres travaux pour subvenir à ses besoins. Selon lui, le métier de nettoyeur ne demande pas de compétences particulières, et travailler dans une université reste relativement facile. Quand je lui ai demandé s’il éprouvait une quelconque fierté dans son travail, il a répondu très directement : « Non ». Selon lui, c’est un emploi banal qui ne représente rien de spécial, et il se contente d’accomplir les tâches qui lui sont assignées. Il m’a expliqué qu’il ne parlait presque jamais aux étudiants ou aux professeurs. Par contre, il discutait parfois avec ses collègues ou d’autres employés de l’université, comme les caissiers du restaurant universitaire. Il terminait de nettoyer le hall, les déchets qu’il a rassemblés sont ensuite collectés par une collègue qui pousse un petit chariot de nettoyage pour les vider dans des poubelles. 

À travers mes observations et nos échanges, j’ai pris conscience que les horaires de travail des agents de propreté, souvent très tôt le matin ou tard le soir, ne coïncident pas avec d’autres personnes de l’université. Ils commencent leur journée bien avant l’arrivée des étudiants, ou travaillent après leur départ, préparant discrètement un espace propre pour la journée à venir. Cette invisibilité temporelle, amplifiée par une forme d’indifférence sociale, les rend presque imperceptibles. Essentiels mais oubliés, ces travailleurs s’apparentent à des « hommes invisibles » de notre quotidien, dont la présence et les efforts passent souvent inaperçus, bien qu’ils garantissent un cadre de l’université propre et ordonné.

Observation et conversation avec Ludovic : un éboueur et influenceur à Paris

J’ai découvert M. Ludovic sur Internet. Non seulement il est éboueur, mais il a également été choisi comme porteur de la flamme olympique pour les Jeux de Paris 2024. En consultant son profil Instagram, j’ai appris qu’il était aussi une figure influente sur les réseaux sociaux, suivi par 120.000 abonnés. Afin de mieux comprendre son métier, je lui ai envoyé un courriel via le contact disponible sur sa page. Nous avons convenu de nous rencontrer le 15 novembre à 16h30 au 10 Rue des Bourdonnais.

En arrivant, j’ai découvert que cet endroit est l’atelier de propreté du 1er au 4e arrondissement de Paris. Derrière une discrète porte d’entrée se trouvait un espace aménagé comprenant une réception, un local de rangement pour les outils et une salle de repos où les éboueurs peuvent manger et bavarder. J’ai également eu l’occasion de rencontrer les responsables de l’atelier ainsi que plusieurs collègues de M. Ludovic.

À 16h30 précises, les agents, poussant leurs chariots de ménage, se sont mis en route dans une parfaite coordination, attirant immédiatement l’attention des passants. Quelques instants plus tard, ils se sont dispersés vers leurs zones assignées. J’ai suivi M.Ludovic et son partenaire à travers des lieux symboliques du centre de Paris : Châtelet, le Centre Pompidou et les environs de l’Hôtel de Ville.

(Photo prise au 15 Nov. 2024, l’équipe de l’éboueur est partie au travail.)

Leurs principales tâches incluent le ramassage des déchets, le remplacement des sacs-poubelle, et la gestion des déchets collectés par un camion poubelle dédié. Ils utilisaient divers outils : des gants, un chariot de ménage, un balai mixte en fibres et plastique, ainsi qu’une pince longue servant de “troisième main” pour ramasser des petits déchets. Ces équipements se révélaient indispensables pour l’efficacité de leur travail.

Les deux principaux défis liés au nettoyage des déchets en centre-ville sont le dépôt sauvage d’ordures et la pollution par les mégots. Bien que de nombreuses poubelles soient installées en raison de l’affluence, beaucoup de personnes choisissent de jeter leurs déchets au sol ou sous leur siège, ignorant souvent une poubelle située à quelques mètres. Par exemple, certains déposent leurs gobelets en papier de café sur les poubelles spécifiquement pour verre, négligeant les poubelles adaptées à proximité. En nettoyant ces gobelets, Ludovic s’est sali les mains avec des liquides restants et a commenté avec une pointe de résignation : « Heureusement que j’ai des gants, il suffit de se rincer. »

La problématique des mégots est particulièrement marquée. Durant mes observations, j’ai constaté la présence généralisée de mégots sur le sol, surtout au-dessous des poubelles intelligentes Bigbelly, où ils s’accumulent. Je pensais que les passants ne prenaient pas la peine douvrir le couvercle avec la pédale. M.Ludovic m’a ensuite expliqué que ce phénomène s’explique aussi par le vol des cendriers intégrés aux poubelles, ce qui fait que les mégots tombent directement au sol. Les corbeilles de rue avec cendrier intégré posent moins ce problème, mais de nombreux fumeurs continuent de jeter leur mégot au sol après l’avoir écrasé. Nous avons même observé une femme le faire près du métro de station de lHôtel de Ville. « J’espère qu’elle va le mettre dans la poubelle », a dit M.Ludovic, avant de constater avec regret qu’il n’en était rien.

Ludovic a également souligné qu’un mégot peut contaminer 500 litres d’eau et que 40 milliards de mégots sont jetés chaque année en France. Ces chiffres mettent en lumière l’urgence de la situation. Pour remédier à ce problème, M.Ludovic s’implique dans la promotion d’une application appelée StopMego. Cette plateforme permet aux utilisateurs de signaler les zones où les mégots sont fortement concentrés, facilitant ainsi leur collecte par les agents ou incitant les autorités à intervenir. L’application propose également un système de récompense par points pour encourager l’implication citoyenne et sensibiliser les utilisateurs aux conséquences écologiques des mégots via des campagnes éducatives.

Dans le cadre de son travail de nettoyage, j’ai remarqué que de nombreux touristes s’adressaient à Ludovic et à ses collègues pour demander leur chemin. Vêtus de leurs uniformes facilement reconnaissables, et grâce à leur connaissance de l’environnement, ils étaient devenus le GPS pour les passants. À ce sujet, Ludovic se plaisait à qualifier les agents de nettoyage de « cartes vivantes de Paris. « Cependant, il a aussi souligné que le public avait encore de nombreux préjugés à propos de ce métier, comme « Fainéant, très bien payé et toujours café ». En réalité, leur salaire mensuel est de 1943 euros net par mois avec primes, tandis qu’ils parcourent en moyenne 14 kilomètres par jour. De plus, la quantité de déchets dans le centre-ville est considérable, un seul bac à ordures étant changé jusqu’à quatre fois par jour.

( Photo prise au 1er arrondissement au 15 Nov. 2024, M. Ludovic a terminé de changer le sac poubelle.)

Ludovic disait « je pense que les personnes sont sans communication avec nous, très sans communication. Par exemple, les touristes qui viennent à Paris pour voyager, c’est eux qui produisent les déchets en fait. Mais, ils ne savent pas comment les déchets sont traités,comment nous gérons ces déchets », ce qui dénote un manque d’échange. C’est pourquoi il a choisi d’utiliser les réseaux sociaux, notamment Instagram, pour partager le quotidien des éboueurs. Il filme ses tâches quotidiennes et interagit avec son public pour sensibiliser à la protection de l’environnement. Depuis qu’il est devenu un influenceur en ligne, il a été interviewé par plusieurs médias, contribuant ainsi à rendre le travail des agents de nettoyage plus visible aux yeux du public. Il confie que, que ce soit en tant qu’éboueur ou en tant qu’ influenceur sur les réseaux sociaux, il ressent un grand sens d’accomplissement.

Durant l’heure que j’ai assisté à nettoyer les rues avec Ludovic, cinq passants l’ont reconnu et ont pris des photos avec lui pour le remercier de son travail. Un groupe d’élèves en sortie a également reconnu Ludovic. Il saisit l’occasion pour leur rappeler de ne pas jeter les déchets par terre. Ludovic remarque que de plus en plus de gens le reconnaissent, ce qui prouve que sa campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux porte ses fruits et que l’importance des agents de nettoyage est de plus en plus reconnue.

Les éboueurs sont des acteurs indispensables dans nos villes. Leur travail n’est pas seulement essentiel pour maintenir l’environnement, mais il mérite aussi une plus grande reconnaissance et respect. Grâce à la diffusion sur les réseaux sociaux, ils sont passés de l’invisible à la visible. Cela représente non seulement un renforcement de la dignité professionnelle, mais aussi une prise de conscience écologique pour le public. L’effort de Ludovic est un exemple marquant : il incarne non seulement un représentant des agents de nettoyage, mais aussi un modèle pour l’action environnementale.

 

Résultat en comparaison : l’évolution des agents de nettoyage de l’invisible à l’invisible

À travers cette comparaison, je constate que la visibilité des agents de nettoyage augmente à mesure que l’espace public devient plus vaste. Les agents de nettoyage scolaires, travaillant dans un environnement relativement fermé comme l’université, sont souvent moins remarqués en raison de la faible affluence et de la population homogène à laquelle ils sont confrontés. Bien que leur travail soit essentiel pour maintenir l’environnement de l’université, il est peu visible. 

En revanche, les agents de nettoyage urbains, comme Ludovic, qui travaille dans les rues animées du centre de Paris, bénéficient d’une plus grande visibilité en raison de l’afflux constant de passants. Leur travail est plus facilement observé, d’autant plus que Ludovic utilise les réseaux sociaux pour partager son quotidien. Grâce à cette visibilité numérique, non seulement il capte l’attention du public, mais il contribue également à sensibiliser la société au respect et à la reconnaissance de la profession. 

De nombreux agents de nettoyage comme Kumar choisissent ce travail au départ par nécessité, principalement pour gagner leur vie. Cependant, des figures comme Ludovic, le nettoyeur devenu influenceur, bien qu’ayant peut-être eu les mêmes raisons initiales, ont peu à peu développé un sentiment de fierté envers leur métier. Non seulement il met en valeur le travail des nettoyeurs au quotidien, mais il utilise également les médias sociaux pour accorder à ce métier une nouvelle forme de respect, transformant ainsi sa vision de celui-ci. Ce processus de transformation illustre la transition d’un métier « invisible » à un métier « visible », marquant une évolution dans la reconnaissance sociale et la dignité individuelle. En ce sens, les réseaux sociaux jouent un rôle crucial dans l’augmentation de la visibilité des agents de nettoyage.

 

Limite de mon étude

Cependant, il est indéniable que cette observation et la conversation présentent certaines limites. Premièrement, l’objet de mon observation concerne exclusivement des hommes, sans aucune participation féminine. De plus, seule la période de l’après-midi et du soir a été observée, ce qui pourrait ne pas refléter l’ensemble des dynamiques de travail sur une journée complète.

Deuxièmement, il ne s’agit pas d’entretiens formels. Bien que je pense que la conversation puisse, dans une certaine mesure, établir une relation plus égalitaire avec les personnes interviewées et permettre d’obtenir des informations de manière plus décontractée, l’entretien n’a pas eu lieu dans un environnement calme, ce qui peut avoir influencé les réponses, en raison de divers facteurs extérieurs.

En ce qui concerne les variables, la principale que je cherche à analyser est la différence de taille des espaces publics, ainsi que la diversité du public auquel chaque agent de propreté est confronté. M. Ludovic travaille dans un centre commercial, où il rencontre une grande variété de personnes : hommes, femmes, enfants, ainsi que des touristes. En revanche, Kumar travaille au sein de notre université, donc le public auquel il est confronté chaque jour est principalement constitué d’étudiants et de membres du personnel universitaire. Je ne me suis pas concentré sur une seule variable, ce qui pourrait introduire des biais dans les résultats obtenus.

 

Mes réflexions et pensées

La nature invisible du travail des agents de nettoyage m’a fait penser à l’expression « invisible labor » (travail invisible), un terme introduit en 1980 par Arlene Kaplan Daniels pour désigner les tâches essentielles mais souvent négligées, telles que les soins, le nettoyage et d’autres formes de travail manuel. Bien que ces tâches soient cruciales pour le bon fonctionnement des lieux de travail, des familles et des sociétés, elles sont fréquemment sous-évaluées et ignorées. Les agents de nettoyage, bien que leur travail soit indispensable à la vie urbaine, font partie de ce groupe de travailleurs invisibles. Leur travail se déroule souvent en dehors du regard du public et, en raison de sa répétitivité et des rémunérations modérées, cette profession est rarement reconnue à sa juste valeur par la société.

Une artiste américaine, Mierle Laderman Ukeles, s’est particulièrement illustrée en redéfinissant le travail d’entretien quotidien comme une forme d’art. Dans son Manifesto for Maintenance Art, elle a transformé les tâches de nettoyage en art public, cherchant à rendre visibles ces actions souvent négligées. Une de ses œuvres marquantes fut la performance « Touch Sanitation » entre 1977 et 1980, où elle a serré la main de 8 500 éboueurs de New York, leur exprimant sa gratitude pour leur rôle essentiel dans la propreté urbaine. Cette initiative artistique a permis de souligner l’importance et la dignité de ces métiers sous-estimés, tout en questionnant la négligence de la société à leur égard.

 

En combinant le concept d’« invisible labor », la pratique artistique de Mierle Laderman Ukeles et mes propres observations et échanges avec deux nettoyeurs, j’ai de nouvelles réflexions sur l’importance de la « visibilité » des nettoyeurs et le rôle unique des médias sociaux. Ukeles remet en question la négligence de la société à l’égard de ce type de travail en donnant de la dignité au travail de nettoyage à travers l’art. Les médias sociaux jouent un rôle clé dans cette dynamique en amplifiant cette visibilité à une échelle mondiale, attirant ainsi davantage d’attention sur ce travail souvent sous-évalué.

La visibilité n’est pas seulement un respect pour le travail de nettoyage, mais aussi une opportunité de réexaminer la valeur du travail social. Le travail des nettoyeurs n’appartient pas seulement à une ville ou à une région. Il constitue une base importante pour le maintien de la vie urbaine mondiale. La combinaison des médias sociaux et de l’art peut diffuser la valeur et la dignité du travail des nettoyeurs à un plus large éventail et briser les limites de l’espace et de la culture. Cela me fait réaliser que l’essence de la visibilité n’est pas seulement de les rendre visibles, mais de construire un consensus social plus profond, nous incitant à repenser la véritable signification du travail et à nous demander si nous apprécions vraiment ceux qui soutiennent notre vie quotidienne, mais qui sont souvent négligés.

 

Jingyuan SHEN

Pixel Invasion : le talent artistique et l’interaction culturelle d’Invader dans les espaces urbains

Attention ! En marchant sur la route, vous pourriez déjà être « pris pour cible ». En plus des graffitis classiques, vous remarquerez des carreaux de mosaïque ornant les bâtiments et les murs, représentant des créatures extraterrestres ou des figurines pixelisées. En vous promenant dans la rue, il se peut que vous leviez la tête et que vous tombiez nez à nez avec eux.

Ce sont les chefs-d’œuvre d’un artiste de rue français sous le pseudonyme d’Invader, de son vrai nom Frank Slama inspiré du jeu vidéo Space Invader. Ces œuvres de street art présentent souvent des thèmes d’invasion extraterrestre (voir l’image au-dessous, pris par LP et Olivier Corsan) issus de films de science-fiction, envahissant tranquillement la ville de Paris la nuit. Non seulement à Paris, ces motifs de pixels ont également atterri dans des villes comme New York, Los Angeles et Hong Kong. Rien qu’à Paris, environ 1 500 créatures pixelisées vivent avec nous dans cette ville. Grâce à FlashInvaders, une application conçue par l’artiste, nous pouvons partir à la chasse aux mosaïques, les découvrir, les « flasher » et accumuler des points en fonction de leur taille et de leur rareté.

(Source : LP/Olivier Corsan)  

Les mosaïques pixelisées d’Invader s’inscrivent dans un langage graphique urbain comme graffiti, enrichissant l’atmosphère visuelle des villes. Comme l’a illustré l’article L’effacement des graffitis à Paris : un agencement de maintenance urbaine (Jérôme Denis, David Pontille, 2018), il existe un lien complexe entre l’entretien des espaces publics et la suppression des graffitis. Cela nous pousse à interroger la légalité des œuvres d’Invader et leur esthétique symbolique.

Comment les symboles graphiques d’Invader influencent-ils les dynamiques urbaines et l’interaction citoyenne, tout en affrontant les défis de la légalité et de l’acceptabilité ? Tout d’abord, nous discuterons des valeurs artistiques et commerciales des œuvres de créatures pixelisées elles-mêmes. Deuxièmement, nous aborderons la dynamique et l’interactivité des espaces publics urbains. Ensuite, envisageons leur légitimité et leur acceptation par le public. Enfin, nous discuterons si les pratiques de nettoyage peuvent s’appliquer à ces mosaïques comme pour les graffitis.

Talent artistique et commercial des mosaïques de pixels

En évoquant l’art d’Invader, il est impossible de ne pas penser à la tradition de la critique artistique du XVIIIe siècle. Dans Les Salons, Diderot commente les expositions de l’époque, explorant la relation entre l’art, la société et le public. Il ne se contente pas de juger la valeur esthétique des œuvres, mais examine également comment celles-ci dialoguent avec le spectateur, suscitant émotions et réflexions.

De la même manière, bien que les œuvres d’Invader se présentent sous la forme de mosaïques en pixel, leur dimension artistique est indéniable. Comme l’a soutenu Diderot dans Les Salons, un grand art est celui qui interagit avec le public. Invader parvient à intégrer l’esthétique des pixels des jeux vidéo dans le paysage urbain, brisant ainsi les frontières de l’espace d’exposition traditionnel et transformant la ville en un espace d’exposition ouvert. Cette interactivité fait écho à la vision de Diderot selon laquelle l’art ne doit pas être réservé à une élite, mais doit inviter tous les publics à participer et réfléchir.

Je considère ces pièces de mosaïque pixellisées comme des œuvres d’art contemporain. Premièrement, il est artistique et original. Le style de travail d’Invader est principalement caractérisé par le pixel art, un style inspiré des jeux vidéo des années 1980, en particulier les formes minimalistes des premières images pixel. Son travail utilise souvent des mosaïques en céramique aux couleurs vives composées de motifs et de formes simples pour créer des effets visuels expressifs. Cette conception rend ses œuvres uniques et accrocheuses dans les espaces urbains. Nous pouvons considérer cette forme d’art comme une innovation du langage artistique traditionnel, démontrant son originalité comme d’autres œuvres d’art contemporain dans les musées et les galeries. De nombreux musées et expositions d’art, tel que le Musée en Herbe à Paris,  incluent également les œuvres d’Invader, renforçant ainsi son statut artistique.

De plus, sur le marché de l’art, les œuvres d’Invader sont également considérées comme des œuvres d’art de collection. De nombreux amateurs d’art le conservent dans des galeries privées. Certaines de ses œuvres sont apparues dans des maisons de ventes internationales comme Sotheby’s et Christie’s et vendues à des prix élevés, comme « Hong Kong Phooey », prouvant une fois de plus le statut artistique de ses œuvres tant sur le plan commercial que culturel. La reconnaissance du marché de l’art signifie que ces œuvres ne sont pas seulement considérées comme des décorations publiques ou des interventions dans la rue, mais aussi comme des œuvres ayant une valeur artistique et marchande.

Dynamique et interactivité des espaces publics urbains

Les espaces urbains n’ont pas seulement des fonctions physiques, ils sont aussi chargés de symbolisme culturel et artistique. Avec l’application FlashInvaders, l’interaction entre les œuvres d’art et les citoyens n’a jamais été aussi grande. L’application ne se contente pas d’apprécier l’art, elle transforme le processus de recherche de ces œuvres d’art en un jeu amusant. Ce format modifie non seulement la perception de la ville, mais donne également un nouveau sens à l’espace urbain.

Les mosaïques pixelisées d’Invader ne sont pas seulement incrustées dans les murs ou les bâtiments, mais sont parfois même cachées sous des tunnels ou des ponts, une disposition qui abolit les frontières entre l’art et le tissu urbain. Les œuvres d’art ne sont pas de simples décorations statiques, mais font partie de la vie urbaine et participent de manière interactive aux promenades quotidiennes et à l’exploration de la ville.

En outre, cette expérience dynamique permet aux gens d’interagir avec l’espace urbain d’une manière qui stimule leur sensibilité et leur curiosité à l’égard de leur environnement. Les œuvres d’art d’Invader sont astucieusement dissimulées dans toute la ville, obligeant les participants à réexaminer leur environnement quotidien sous un angle différent. Ce comportement transforme le paysage urbain statique en un « terrain de jeu artistique » vivant, transformant la ville en un espace d’exposition ouvert et en constante évolution. Avec les pas des joueurs, les rues, les bâtiments et même les musées deviennent partie intégrante de l’œuvre d’art, conférant à l’espace urbain une nouvelle dynamique et de multiples significations.

En même temps, cette forme d’art fait entrer l’observation traditionnelle de l’art dans l’ère numérique. Grâce au GPS et aux systèmes de classement, les joueurs ne sont pas seulement des spectateurs passifs, mais des explorateurs actifs de la ville, dont le comportement rend la ville interactive. Les œuvres d’Invader ne sont pas seulement physiquement intégrées dans le tissu urbain, mais grâce à cette interaction numérique, elles sont devenues une partie importante de la culture mondiale de l’art de la rue. La ville n’est plus seulement une toile de fond dans ce processus, mais une plateforme culturelle vibrante et en constante évolution.

Légitimité et acceptation par le public

En fait, tous ces graffitis en mosaïque ont été réalisés en douce par l’auteur sans le consentement de quiconque qui sont illégaux au regard de la loi. Dans la plupart des villes, l’art public non autorisé est souvent classé comme graffiti ou vandalisme et n’est donc pas légalement autorisé, et le créateur a été arrêté pour installations illégales, ce qui montre aux artistes pratiquant l’art public les risques juridiques et les défis rencontrés lors de la création.

Pourtant, l’accueil réservé au travail d’Invader varie d’une ville à l’autre. Dans de nombreux endroits, le public a accueilli favorablement ses œuvres, affirmant qu’elles ajoutent de la couleur et de la vitalité à la ville. À Tokyo, par exemple, lorsqu’une œuvre représentant Astro Boy a été retirée, les citoyens ont exprimé une forte opposition à cette décision, arguant qu’il s’agissait d’une œuvre d’art et qu’elle devait être correctement préservée. Cette réaction reflète la reconnaissance de l’art d’Invader et la poursuite de l’embellissement urbain. On peut considérer ses œuvres comme faisant partie du paysage urbain plutôt que comme un simple acte de graffiti.

(Astro Boy supprimé à Tokyo, © Edouard Marzin) 

Il y a même des fans ardents qui, pour imiter et suivre ses traces, ont constitué de nombreuses mosaïques déroutantes, comme des images extraterrestres. Bien que les créations artistiques d’Invader soient légalement controversées, le soutien et l’appréciation du public témoignent de la reconnaissance de la valeur de l’art de rue. Ce phénomène reflète également l’évolution de l’utilisation et de l’esthétique de l’espace urbain par la société, suggérant que de plus en plus de citoyens considèrent ces œuvres comme faisant partie de leur patrimoine culturel.

Façons d’effacement : existe-t-il une analogie avec le graffiti ?

L’esthétique est une question très subjective, certains peuvent la classer comme une « pollution visuelle » tandis que d’autres la voient comme une œuvre d’art. Il existe également un phénomène de nettoyage de ces œuvres en mosaïque : plus d’une dizaine d’œuvres discrètement placées au Louvre par Invader ont été supprimées. L’article que j’ai lu soulignait également que la suppression des graffitis est également sélective, nécessitant un jugement qualitatif sur les aspects artistiques et sociaux des graffitis et mettant en œuvre une politique de tolérance zéro pour les graffitis au contenu offensant. Ces jugements peuvent également être utilisés pour la dépose d’œuvres en mosaïque. Cependant, le style des œuvres mosaïque est relativement uniforme et il n’y a pas de contenu offensant, donc je pense que ces œuvres peuvent éviter le sort d’être effacées.

Nous devons également éliminer correctement le matériel s’il doit être retiré. Ces mosaïques sont constituées de petits carreaux carrés. S’ils sont fixés au mur avec de la colle, ils peuvent être retirés physiquement : à l’aide d’un outil approprié (pelle, grattoir par exemple), décollez-les délicatement du mur. Nous pouvons également utiliser certains solvants chimiques, comme des adhésifs adoucissants, pour faciliter le nettoyage. Ceux-ci nécessitent une exploitation minutieuse par des professionnels pour éviter de causer des dommages plus importants au mur et maintenir la fragilité de la surface urbaine.

Plutôt que de se débarrasser des œuvres, il serait préférable de les déplacer vers un endroit spécifique pour les préserver, par exemple en créant un musée ou une exposition spéciale, mais ce ne sont que de belles conceptions pour le moment.

En fait, le plus parfait serait de laisser ces créatures en mosaïque rester là où elles sont, leur permettant ainsi d’enrichir notre paysage urbain et de vivre avec nous. Cependant, cette situation présente certaines complications, car elle n’est pas autorisée par la loi, mais les responsables de la ville maintiennent toujours une attitude tolérante à son égard. La grande majorité des œuvres apparaissent dans les rues et ruelles de la ville sous forme de street art. Cette forme d’art améliore non seulement l’esthétique des espaces urbains, mais encourage également les citoyens à réexaminer leur environnement et à participer à la vie culturelle.

En conclusion, les œuvres d’art de rue en mosaïque d’Invader se distinguent par leur talent artistique exceptionnel et leur unicité, tout en affichant une valeur commerciale élevée. Ces créations, souvent perçues comme des graffitis, méritent d’être préservées car elles permettent au public d’interagir directement avec l’art et de redécouvrir les espaces urbains qui les entourent. Cette interaction enrichit non seulement l’esthétique de notre environnement, mais incite également chacun à réévaluer son propre espace.

La question de la légalisation de ces œuvres est toujours débattue, tout comme celle de leur éventuelle suppression. En effet, envisager l’élimination de ces œuvres nécessite une réflexion globale qui englobe le gouvernement, le public, l’espace urbain et l’art lui-même. Dans ce cadre, il est intéressant de se demander : pourquoi sommes-nous tolérants envers les œuvres de street art ? Cette tolérance peut être appréhendée non seulement à travers la perspective des citoyens, mais aussi celle des autorités gouvernementales.

Les gouvernements et les instances concernées peuvent choisir d’être tolérants pour plusieurs raisons. D’une part, l’art de rue est souvent considéré comme une composante essentielle de la culture urbaine, capable d’attirer les touristes et de valoriser l’image de la ville. D’autre part, une suppression radicale de ces œuvres pourrait entraîner des réactions négatives du public et même des manifestations, ce qui nuirait à la légitimité des autorités. Par ailleurs, ces dernières peuvent réaliser qu’une approche mesurée favorise la diversité artistique et l’innovation, contribuant ainsi au dynamisme de la ville.

Ce ne sont que des hypothèses basées sur l’expérience, et on attend toujours une réponse de la part du gouvernement et des autorités compétentes. Cependant, il est indéniable que ces œuvres d’art de rue sont devenues une partie intégrante de l’espace urbain et du paysage.


Références

  • Le site officiel d’Invader

https://www.space-invaders.com/

  • French Street Artist Space Invader Back At It In NYC After Arrest

Phillipe Martin Chatelain, 2013

https://www.untappedcities.com/french-street-artist-space-invader-back-after-arrest-nyc/

  • Hong Kong Phooey takes his revenge at Sotheby’s with record $307k price for French artist Invader

Philippe Lopez, 2015

https://www.abc.net.au/news/2015-01-21/hong-kong-phooey-invader-mosaic-sells-at-sothebys-auction/6031980

  • The duality of Graffiti: is it vandalism or art?, CeROArt [Online], HS

Alain Colombini, 2018

https://journals.openedition.org/ceroart/5745