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Un vrai goût pour le faux

Au nord de Paris, stands, boutiques et étalages structurent un quartier commerçant en constante effervescence. Un véritable écosystème se déploie entre les Puces de Saint-Ouen et le marché Malik, où circulent des produits hétérogènes : des Laboubou aux baskets, en passant par les vêtements et les objets électroniques de toutes sortes. Situé à quelques pas de la station Porte de Clignancourt, sur la ligne 4 du métro, ce marché révèle la coexistence d’économies formelles, informelles et occasionnelles. Personne ne doute que les marchés constituent un espace d’interactions sociales : vendeurs, acheteurs et intermédiaires se frictionnent constamment dans les pratiques marchandes ordinaires. Ils donnent à voir la dimension performative et éphémère des échanges marchands, qu’ils soient populaires, locaux ou de luxe (de la Pradelle 1996 ; Lallement 2010). En revanche, lorsque l’on porte le regard sur les marchandises exposées, Saint-Ouen et Malik deviennent un terrain privilégié pour analyser la manière dont s’entrelacent perception et expertise sur la qualité des produits ; en particulier lorsqu’on s’intéresse aux « produits douteux », copies plus ou moins réussies des objets circulant dans des circuits plus stabilisés.

Les épreuves permettant d’identifier un « vrai » produit se démultiplient sur ces deux marchés parisien. On examine les objets (matière, traces, marques, provenance), le marché lui-même (circulations, collections, emplacement urbain) et les vendeurs (arguments, gestuelle, techniques de présentation). Le faux agit ici comme un inducteur de réflexivité et un perturbateur des ordres établis. Bessy et Chateauraynaud (1995, 2019) montrent que les rapports entre faux et authentique mobilisent toujours des gestes perceptifs, des savoirs incorporés et des formes de coordination collectives.

La frontière entre vrai et faux ne renvoie jamais à des essences. Hennion et Teil (2004) rappellent que la qualité d’une œuvre, produit ou marchandise n’est jamais donnée : elle se construit dans une activité réflexive qui associe attentions, cadres et techniques. Dans cette perspective, le faux n’est pas seulement une transgression ou un défaut : il possède la capacité de déplacer, fissurer ou reconfigurer les régimes d’authenticité. Chaque imitation qui circule oblige à réviser les critères, à raffiner les instruments de jugement, à réinterroger les conventions professionnelles. Autrement dit, le faux n’est pas simplement une copie : il est un opérateur de transformation des mondes marchands.

Photo : Yuriy Vertikov/Unsplash

Regards sur les marchés de Saint-Ouen et du Malik

Pour interroger la construction du « goût pour le vrai » dans les affaires douteuses, les étudiants du master Communication, Villes et Territoires Numériques ont travaillé tout au long du semestre. Ils ont d’abord lu et discuté des articles en classe, puis produit un compte rendu de lecture. Ensuite, ils se sont rendus sur place, aux marchés de Saint-Ouen et Malik, pour des observations participantes : collectives les 10 et 18 novembre 2025, puis individuelles par la suite. Leurs déambulations et analyses peuvent être organisées autour de trois grands axes.

Les étudiants se sont d’abord intéressés à celles et ceux qui donnent vie au marché. Maël propose une cartographie des acteurs présents. Illona analyse l’organisation du travail des commerçants. Mehdi montre comment la débrouille devient, dans ce marché, un véritable mode de vie. Laura Mahé s’intéresse à la présence des étudiants, considérés comme des acteurs inscrits dans les dynamiques du marché. Plusieurs travaux soulignent que la posture du visiteur n’est jamais neutre : être seul, en groupe, accompagné d’un ami ou identifiable par des signes visibles transforme la manière dont on est perçu et donc interpellé. Juliana montre ainsi comment les vendeurs de ce marché informel adaptent leurs interactions en fonction des caractéristiques des clients rencontrés. Emma et Laura Demeure analysent le décor vestimentaire du marché et montrent que l’habillement fonctionne comme un langage à part entière. Il dit quelque chose des vendeurs, des clients, mais aussi de nous-mêmes, en tant qu’observatrices et observateurs.

Un deuxième ensemble de travaux s’attache à décrire l’atmosphère sensible du marché. Pauline, qui n’avait jamais entendu parler de Clignancourt auparavant, raconte ses impressions de jeune étudiante découvrant un univers inattendu. Tom articule ses observations autour d’un questionnement sur le sens du marché et le sens de sa propre présence : « Dans quel sens faut-il aller ? Quels sens sont éveillés dans le marché ? Quel est le sens de ma venue ? ». Louka cherche à décrire de manière fine les sensations qui l’ont marqué, notamment un sentiment de méfiance exprimé par certains vendeurs. Julie, Immacula et Woury évoquent spécifiquement ce que peuvent ressentir les femmes dans un marché où la présence masculine est majoritaire. Ce sont en effet principalement des hommes qui occupent l’espace, interpellent les passants, négocient les prix, installent ou démontent les stands.

D’autres étudiants explorent la dimension duale du marché. Léo met en lumière la coexistence du beau et de l’austère, du légitime et du clandestin, de l’ouvert et du clos. Janush et Cédric décrivent eux aussi cette dualité. Après plusieurs visites, une évidence s’impose : deux univers se côtoient sans se confondre. D’un côté, le marché aux puces populaire, animé, dense et sonore, où les vendeurs interpellent les passants. De l’autre, le Marché Dauphine, plus calme, ordonné, presque feutré, où les marchands attendent les visiteurs dans des boxes parfaitement alignés. Enfin, Maël Mignot, lui, adopte une perspective historique : selon lui, le marché n’est pas seulement dualisé, mais stratifié par un siècle d’histoire qui s’entremêle pour constituer un espace vivant et composite.

Le troisième axe porte sur les objets, les marchandises et leur mise en exposition. Eugénie et Homerick soulignent la présence quasi systématique du maillot de football, décliné sous toutes ses formes : accrochés en hauteur, posés sur des portants ou étalés à même le sol, ils forment un motif visuel récurrent du marché. Nahidul se concentre sur les baskets et la figure de « l’expert en sneakers », posant une question centrale : qui peut réellement distinguer une vraie paire d’une imitation ? Enfin, Bérengère attire l’attention sur un élément moins visible mais significatif : l’absence de mobilier urbain de collecte de déchets, qu’il soit public ou professionnel. Ce manque de poubelles a ses propres effets sur la circulation, sur les usages de l’espace et sur les conditions matérielles du marché.


Bessy, C., et Chateauraynaud, F. (1995). Experts et faussaires : pour une sociologie de la perception. Paris : Métailié.

Bessy, Christian & Chateauraynaud, Francis. 2019. « The Dynamics of Authentication and Counterfeits in Markets ». Historical Social Research, 44(1) : 136-159.

Delmas, Corinne. 2014. « Christian Bessy, Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception ». Lectures. En ligne : https://journals.openedition.org/lectures/14712lectures-14712.

Geertz, Clifford. 2003. Le souk de Sefrou : sur l’économie du bazar. Saint-Denis : Bouchène.

Hennion, Antoine & Teil, Geneviève. 2004. « Goûter, avoir du goût. L’activité réflexive de l’amateur ». Rassegna Italiana di Sociologia, 45(4) : 519-542.

La Pradelle, Michèle de. 1996. Les vendredis de Carpentras. Faire son marché, en Provence ou ailleurs. Paris : Fayard.

Lallement, Emmanuel. 2010. La ville marchande. Enquête à Barbès. Paris : Téraèdre.

Carré Barbès. Mode d’emploi pour bonnes affaires douteuses

Dans un monde où le Made in China est généralisé, peut-on encore parler d’authenticité ? Bien souvent, c’est le dernier intermédiaire (le vendeur, la boutique ou l’enseigne) qui agit comme garant de la provenance des produits. Choisir un point de vente plutôt qu’un autre revient donc, dans une certaine mesure, à faire confiance à une chaîne d’approvisionnement que l’on ne maîtrise pas. D’autres éléments renforcent la perception de fiabilité d’un produit : le prix, la marque, la présentation des articles en rayon, les recommandations d’autres clients ou encore l’implantation de la boutique dans le tissu urbain… Ensemble,  ces éléments participent à la fabrication d’une preuve (fragile et souvent implicite) de la « bonne provenance » d’un t-shirt, d’un jean, d’un tableau, d’une paire de baskets, d’un objet décoratif ou de lunettes solaires.

Pour interroger cette construction du « goût pour le vrai » dans les espaces de consommation, les étudiants du master Communication, villes et territoires numériques sont invités à observer les échanges autour de la vente de copies et de contrefaçons de produits originaux (marque, auteur, etc). Comment ces produits sont-ils mis en vente ? Par quels réseaux circulent-ils avant d’atterrir sur les trottoirs de la ville ? Quelle valeur leur est attribuée par les vendeurs et les acheteurs ? Comment se construit une « bonne affaire » à partir du faux ? Ce commerce témoigne-t-il d’une opposition aux circuits marchands classiques ? L’objectif de l’enquête est de cartographier les humains, les objets et les circulations autour des marchés Malik (Clignancourt) et des Puces de Saint-Ouen.

Publié le 31 mai 2024 par Carl Tronders/Unsplash. Stockholm, Suède

Ce travail s’appuie sur des enquêtes anthropologiques des marchés dits populaires, comme celles de Michèle de La Pradelle à Carpentras (1996) et de Clifford Geertz à Sefrou, au Maroc (2003). À travers l’observation participante et la constitution d’un corpus empirique, ces recherches décrivent la dimension performative et éphémère des échanges marchands. Le marché devient un révélateur de la manière dont les citadins investissent leur environnement urbain et symbolisent les espaces qu’ils habitent ou traversent. À Paris, les travaux d’Emmanuelle Lallement à Barbès prolongent cette réflexion avec la notion de « dispositif marchand ». Elle permet d’appréhender les différences entre les formes d’échange qualifiées de « populaires » et celles plus codifiées du commerce de luxe. Ce dispositif inclut à la fois les objets (leur présentation, leur accessibilité, la scénographie de l’abondance ou de la rareté) et les interactions entre vendeurs et clients, qui adaptent leurs comportements en fonction du contexte : on n’échange pas de la même manière dans une supérette, un vide-greniers ou une boutique. Le dispositif marchand structure ainsi les interactions sociales in situ et façonne la valeur des biens en circulation (Lallement, 2005, 2010).

Les étudiants sont ainsi invités à porter une attention particulière aux formes d’interaction entre consommateur et vendeur, et à la manière dont celles-ci façonnent la perception du produit (Mallard & Cochoy, 2015). Cette approche permet de dépasser les analyses strictement éthiques et juridiques de la contrefaçon. Répondre à la seule question de sa légalité ne saurait rendre compte de la complexité des activités marchandes douteuses. Il s’agit de mécanismes de protection et de contrôle visant à en criminaliser, tout en reconnaissant qu’ils ne peuvent l’empêcher totalement. De multiples acteurs participent encore à l’alimentation des circuits du faux et de la contrefaçon, en élaborant des formes d’expertise articulant sensibilité corporelle, savoir technique et compréhension du contexte de marché (Bessy et Chateauraynaud, 1995). Même les marques recourent à des stratégies extra-judiciaires pour en limiter l’ampleur, par exemple en écoulant, dans des outlet stores, des produits défectueux ou des articles dérivés à bas prix. Dès lors, pourquoi ces pratiques persistent-elles ? Comment produisent-elles du sens au quotidien ? Quels imaginaires et représentations des quartiers urbains contribuent-elles à faire émerger ?

Plan de l’année 2025-2026  [PDF]


Bibliographie

Bessy, C., et Chateauraynaud, F. (1995). Experts et faussaires : pour une sociologie de la perception, Paris : Métailié.

de la Pradelle, M. (1996). Les vendredis de Carpentras. Faire son marché, en Provence ou ailleurs, Paris : Fayard.

Geertz C. (2003). Le souk de Sefrou: sur l’économie du bazar, Saint-Denis: Bouchène.

Lallement, E. (2005). Le populaire à l’épreuve des situations marchandes : « popu-chic » et « chic-popu » chez tati. Hermès, La Revue, 42(2), 131-136.

Lallement, E. (2010). La ville marchande, enquête à Barbès, Paris : Téraèdre.

Mallard, A. et Cochoy, F. (2015). « “Quand le consommateur regarde les choses du marché… ” Contributions de Michel Callon, de Bruno Latour et de leurs collègues à l’étude de la consommation », Dans : É. Rémy et P. Robert-Demontrond, Regards croisés sur la consommation : Tome 2 – Des structures au retour de l’acteur, Caen : EMS Éditions, 239-262.

Redécouvrir le monde social à travers les métiers de la maintenance et de l’entretien

La maintenance et l’entretien des espaces sont des activités essentielles au bon fonctionnement des environnements urbains, qu’il s’agisse des espaces privés ou publics qui composent la cité. Pourtant, elles restent largement méconnues, voire imperceptibles parmi les nombreuses activités quotidiennes nécessaires pour « faire fonctionner » une ville. Dans Paris Ville invisible, Bruno Latour et Émilie Hermant (1998) avaient déjà mis en lumière les agencements nécessaires pour rendre la ville de Paris habitable. Il s’agit d’une exploration des infrastructures matérielles et immatérielles qui sous-tendent la vie urbaine, montrant comment ces réseaux—qu’ils concernent l’approvisionnement en eau, l’énergie, les transports ou encore la communication—sont constitués par un assemblage d’acteurs humains et non-humains, interdépendants et en constante innovation.

Les étudiants de première année du master en Médias, Communication et Villes Numériques sont allés à la rencontre des agents d’entretien (et de maintenance) des espaces de la ville afin de comprendre et d’attribuer du sens à leurs actions et aux relations qui rythment la vie quotidienne. Notre point de départ est le constat que le travail réalisé par ces hommes et femmes est symbolique de notre manière de faire société : il reflète la façon dont nous organisons et gérons les espaces publics et met en lumière comment certains récits et savoir-faire, malgré leur caractère indispensable, restent peu reconnus, visibles et valorisés.

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (LIN Yanan & CASPER Melany)

La lecture collective des travaux de Jérôme Denis et David Pontille (2022) nous ont permis de clarifier cette distinction entre « maintenance » et « entretien ». La maintenance désigne des interventions techniques, souvent ponctuelles, qui visent à garantir la durabilité et la fonctionnalité des infrastructures et des équipements. En revanche, l’entretien regroupe des tâches routinières, visant à assurer la propreté et la convivialité des espaces. Si certaines activités de maintenance peuvent devenir visibles, notamment par le biais de signalétiques comme les affiches annonçant des travaux, l’entretien reste souvent perçu uniquement par son absence, par exemple lorsqu’un espace manque de nettoyage ou de soin. Denis et Pontille démontrent d’ailleurs que la panne ou les incidents constituent souvent une « opportunité » de mettre en évidence des aspects jusque-là invisibles aux utilisateurs d’un dispositif technique ou d’un service nécessitant un entretien.

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (VRIGNON Fenris & BALLOO Rohan)

La distinction entre maintenance et entretien ne se limite pas à une différenciation technique, mais révèle (surtout) des enjeux sociaux. La maintenance, en tant qu’intervention technique souvent associée à des métiers spécialisés, peut mobiliser des ressources importantes, attirer plus facilement l’attention des usagers et contribuer aux récits sur la « modernisation » ou la réparation des infrastructures urbaines. En revanche, l’entretien, bien qu’il soit une activité récurrente pour le fonctionnement ordinaire de la cité, reste souvent relégué à une forme d’invisibilité, en raison de son caractère routinier et de la faible valorisation des métiers qui y sont associés. Pour nous, cette invisibilité n’est pas anodine. Elle reflète une hiérarchie implicite des tâches urbaines, où les activités liées à la propreté et à l’entretien des espaces sont souvent perçues comme moins prestigieuses, malgré leur rôle essentiel dans la qualité de vie en milieu urbain. En effet, l’entretien est intimement lié à la perception des espaces publics : il joue un rôle central en influençant la manière dont les usagers perçoivent ces lieux en termes de propreté, de sécurité et de convivialité.

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (SHEN Jingyuan & BELLOUT NawaI)

Lors d’une séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024, les étudiants ont été invités à explorer les indices et traces qui, de manière implicite, rappellent la présence de ces travailleurs (voir les photos qui illustrent l’article). Quels sont les objets, panneaux ou dispositifs qui évoquent leur rôle et leur intervention dans l’espace urbain ? Les agents qui assurent l’entretien des espaces urbains ne sont pas véritablement « invisibles » : leur existence est bien connue, notamment grâce aux uniformes qu’ils portent, aux affiches et signalétiques présentes dans l’espace public, qui témoignent de leur activité. Cependant, la question qui se pose est de comprendre comment elles sont « rendues invisibles » dans la perception collective. Quels mécanismes contribuent à ce statut « clair-obscur » de leurs activités professionnelles ?

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (Jaércio da Silva)

L’un des constats majeurs est que cette invisibilité découle d’un ensemble de facteurs interconnectés participent à effacer symboliquement des pratiques pourtant essentielles à la vie urbaine. Par exemple, les travailleurs impliqués dans ces activités de maintenance et d’entretien évoluent souvent dans des temporalités décalées. Ils interviennent tôt le matin, avant l’arrivée des employés des bureaux, ou tard le soir, lorsque les espaces sont désertés. Ces horaires atypiques, combinés à la nature discrète de leurs tâches, éloignent ces individus des regards et des interactions quotidiennes. Pourtant, leur passage laisse des traces, qu’elles soient matérielles, comme les objets qui composent leur univers ou les panneaux (signalétiques ou publicitaires), ou immatérielles, comme le bruit des équipements en marche. Ces indices témoignent de leur présence, mais ils demeurent abstraits et rarement associés aux travailleurs.

Par ailleurs, les conditions matérielles de travail et la précarité des contrats, souvent liés à des entreprises intermédiaires entre le lieu de travail et les employeurs finaux, contribuent à accentuer la distance entre ces travailleurs et leur reconnaissance sociale. Ce système fragmenté renforce non seulement l’invisibilité et la marginalisation de ces agents, mais crée également des barrières institutionnelles. Les étudiants ont fréquemment dû obtenir des autorisations pour accéder aux lieux de travail, et les hiérarchies des entreprises pouvaient dissuader les agents de témoigner, notamment en raison de la crainte de représailles. Cette peur de sanctions ou de perte d’anonymat constitue un obstacle majeur à leur prise de parole. Pour surmonter ces difficultés, les étudiants ont fait preuve de souplesse en instaurant des garanties pour préserver l’anonymat des témoignages recueillis.

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (DESGRIPPES Marie & ESSENOUSSI Juliette)

2024/2025 : à la quête de l’invisible

Les contributions qui suivent présentent le compte rendu des enquêtes de terrain menées par les étudiants. Elles mettent en lumière les savoir-faire, les gestes et les récits des agents d’entretien, tout en interrogeant les logiques sociales qui rendent leur travail peu visible. Ces analyses révèlent également comment la maintenance et l’entretien participent, de manière complémentaire, à la production d’un environnement urbain à la fois fonctionnel, accueillant et durable. Ainsi, ces deux pratiques sont devenues, le temps d’un semestre, des prismes d’analyse privilégiés pour comprendre les mécanismes de fabrication de la ville et les imaginaires qui y sont associés.

Les comptes rendus explorent avant tout la possibilité de redécouvrir le quotidien sous un nouvel éclairage. Rohan Balloo analyse l’entretien du terrain de football du stade Charléty, qu’il fréquente une fois par semaine. Aminata Doumbouya, Elian Monnier-Bourdin et Ian Muthoni enquêtent sur le travail des agents d’entretien dans les résidences universitaires où ils habitent (ou ils sont passés) le temps de leurs études à Paris ou à Lille. NawaI Bellout s’intéresse aux métiers de ménage dans les bureaux et pour les toilettes automatiques, alors qu’Yanan Lin nous fait un retour sur ses rencontres fortuites qu’elle réalise en France. Emma Barsegian nous raconte le quotidien d’un étudiant qui travaille dans le service de maintenance de la SNCF.

D’autres étudiants ont choisi une approche participante, s’intégrant eux-mêmes aux activités qu’ils analysent. Lydia Guiddir partage son expérience au sein du service de collecte des encombrants dans le 11e arrondissement de Paris, et Dounya El Hajami restitue son vécu en tant qu’agente d’entretien dans un bureau parisien. Le cercle familial constitue le terrain d’enquête d’Ivann Hadjres, qui retrace par l’observation le travail de deux générations d’agents de maintenance de la métropole de Nantes.

Les espaces souvent perçus de manière fugace dans nos déplacements quotidiens sont investis par les étudiants afin de mieux comprendre qui nettoie et entretient la ville. Nouria Dougani se penche sur les écoles de la ville de Colombes, Klara Lindebrings explore le Grand Parc des Docks à Saint-Ouen, Enzo Lourenço a suivi le travail des agents de la Mairie à Silly-le-Long, et Julien Hallioua analyse les travaux de rénovation à la station de métro Porte Maillot. Anastasia Vorontsova explore le rôle des artisans de tombes dans la préservation de la mémoire au sein des nécropoles.

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (JBARSEGIAN Emma & HALLIOUA Julien)

Le patrimoine fait également l’objet de comptes rendus qui examinent le soin apporté aux édifices et aux routes qui façonnent le paysage urbain. Marie Desgrippes explore la maintenance des édifices patrimoniaux, en prenant notamment pour exemple l’église Saint-Eustache. Juliette Essenoussi s’intéresse aux spécificités des rues pavées de Paris, et Julie Eudes met en lumière les subtilités du métier de tailleur de pierre, avec un focus particulier sur la restauration des façades.

Enfin, en contraste avec l’invisibilité souvent associée à ces métiers, Jingyuan Shen et Fenris Vrignon exposent le travail de Ludovic Franceschet, agent de maintenance à la mairie de Paris, qui cherche activement à rendre son quotidien visible à travers les plateformes de réseaux sociaux. Melany Casper a rencontré Thomas Schmitt, un artiste, qui a pris pour tâche de maintenir la ville, mais d’une manière plus artistique.

Photo prise lors de lors de la séance d’observation menée au Châtelet, le 7 novembre 2024 (DOUMBOUYA Aminata & MUTHONI Ian)

Denis, Jérôme, et David Pontille. Le soin des choses: politiques de la maintenance, Paris : la Découverte, 2022.

Latour, Bruno, et Émilie Hermant. Paris ville invisible, Paris : la Découverte, 1998.

Qui nettoie les espace de la ville ?

Les images de Paris pendant la grève des éboueurs contre la réforme des retraites en mars 2023 ont fait le tour du monde. Ces travailleurs, dont on connaît souvent peu de choses, sont soudainement devenus l’objet des discussions sur les plateaux télévisés et de partages viraux sur les réseaux sociaux. Ce paradoxe est révélateur : c’est l’absence de leur travail qui a rendu visible leur contribution essentielle. Le dysfonctionnement des services d’entretien est souvent le moment où apparaissent les « petites mains » qui font fonctionner ces services indispensables. Ainsi, la rupture de la normalité devient une opportunité pour révéler ce qui, en temps habituel, passe inaperçu. Ces métiers sont régulièrement sous-évalués, leur dévalorisation se manifestant par l’invisibilité de ces professions dans les récits médiatiques et politiques. Cela soulève une question cruciale : quel type de travail mérite d’être reconnu dans l’espace de la ville ?

Le travail d’entretien et de maintenance est souvent associé aux enjeux du care, un terme qui, dans ce contexte, renvoie à des métiers traditionnellement assumés par les femmes et les personnes perçues comme racisées. Le care est un concept politique qui interroge la répartition inégale des responsabilités de soin dans la société, ainsi que la manière dont ces tâches sont organisées et valorisées. En effet, ces travaux sont non seulement essentiels au fonctionnement de la vie urbaine, mais leur invisibilité reflète aussi des dynamiques de pouvoir et de hiérarchie dans l’espace public.

Au cours de ce semestre, nous allons étudier l’entretien des espaces urbains. Qui nettoie les espaces de la ville ? Dans quel cadre ? Notre approche s’inscrit dans la continuité des recherches menées par Jérôme Denis et David Pontille sur la maintenance. Leurs études du métro parisien et new-yorkais (2010), de l’effacement des graffitis (2018), et de la gestion des réseaux d’eau (2020) ont posé des bases solides pour explorer les mécanismes de la maintenance urbaine. Nous reprendrons leur cadre analytique (Denis et Pontille 2022) pour nous intéresser au travail visible de personnes rendues invisibles dans les contextes urbains.

L’objectif de notre travail ne se limite pas à souligner l’existence de ces travailleurs ou à reconnaître la pénibilité de leurs tâches. Par l’observation et les échanges, nous chercherons à mettre en lumière leurs gestes, leur savoir-faire, et les routines qui rythment leur quotidien. Ce faisant, nous interrogerons non seulement la nature de ce travail, mais aussi les conditions de sa reconnaissance dans l’espace public et les récits qui en sont faits.

Source : Meizhi Lang/Unsplash

Trois questionnements animent nos discussions

Premièrement, nous examinerons la place et les fonctions que ces hommes et ces femmes occupent dans la construction des récits médiatiques, culturels et politiques. Leur présence ou absence dans ces récits influence directement la manière dont leurs expériences sont perçues par le public. Cette visibilité (ou invisibilité) s’avère cruciale, notamment dans le cas de groupes professionnels souvent marginalisés ou invisibilisés, comme les femmes de chambre. Un exemple frappant en est la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Clichy-Batignolles à Paris, qui a duré 22 mois, entre 2019 et 2021. Ce conflit a mis en lumière des travailleurs généralement relégués à l’ombre, révélant une lutte à la fois pour la dignité professionnelle et la reconnaissance sociale. La question de la discrétion dans leur travail se pose alors : est-elle une caractéristique intrinsèque à ces travailleurs ou une conséquence de la nature de leur métier, souvent perçu comme invisible ou non essentiel ?

Deuxièmement, nous étudierons la distinction entre ce qui est « propre » et ce qui ne l’est pas n’est pas toujours évidente. Les agents d’entretien, notamment dans les villes, doivent quotidiennement décider de ce qui relève de l’ordure ou du débris et de ce qui mérite de perdurer. Ce processus décisionnel peut sembler trivial, mais il reflète des choix symboliques et politiques importants. Par exemple, au cimetière du Père Lachaise, la problématique de la propreté prend une autre dimension. Benoît Gallot, conservateur du cimetière, explique que l’interdiction de l’usage de produits phytosanitaires chimiques est loin de faire l’unanimité. Pour certains, la présence de plantes « sauvages » en ville est perçue comme un signe de négligence ou de manque d’entretien de la part de l’administration, donnant ainsi à la nécropole-parc un aspect d’abandon. De plus, la présence de certains animaux, tels que les pigeons, est souvent associée à la saleté et à l’insalubrité. Cela soulève une question profonde : la nature peut-elle être considérée comme « propre », ou est-ce une construction humaine qui cherche à imposer un ordre sur le chaos naturel ? Ces perceptions de la propreté révèlent des tensions entre des visions contrastées de l’espace public et de la gestion environnementale.

Ethnographie ordinaire et récit de soi

Deux femmes nous inspirent particulièrement pour cette enquête collective.

Carolina Maria de Jesus. Dans le São Paulo des années 1960, le journaliste Audálio Dantas rencontre CMJ, une femme de ménage et chiffonnière qui vit dans le bidonville du Canindé avec ses trois enfants. CMJ a tenue rigoureusement un journal intime, où elle a décrit avec précision son quotidien de lutte pour survivre à São Paulo, faisant face à la famine et à l’extrême pauvreté. Certains de ses cahiers personnels ont été compilés en un livre intitulé Quarto de Despejo: Diário de uma favelada (1960). En français, le titre est traduit par Le Dépotoir et est publié chez Stock, deux ans après sa parution au Brésil (1962).

Françoise Ega, qui a transformé sa vie en un témoignage poignant sur les femmes ultra-marines venues en métropole pour exercer des métiers domestiques tels que le ménage, la garde d’enfants et la cuisine. Arrivée à Marseille au milieu des années 1950, en provenance de la Martinique, Françoise Ega s’engage comme femme de ménage. Elle consigne ses expériences dans des carnets de notes qui deviendront son journal de terrain qui témoigne des conditions des femmes antillaises arrivées dans les années 1960. Deux ans après sa mort, ses écrits prennent la forme d’un livre, intitulé Lettres à une Noire (L’Harmattan, 1978), réédité par Lux en 2021.

CMJ et Françoise Ega, des deux côtes de l’Atlantique, restituent leur expérience à partir de leur travail dans la sphère privée et d’entretien des espaces collectifs. Leur manière d’aborder le sujet relève de ce qu’on pourrait qualifier d’ethnographie ordinaire (folk ethnography) : les « éléments de compréhension [qu’elles en retirent] nous en apprennent peut-être autant sur [elles-]même que sur les autres » (Anderson 2019 : 132).

Bibliographie du semestre

Anderson E., (2019), « La canopée cosmopolite ». Politix , n°125, p.109-134.

Denis J., Pontille D. (2010), « Performativité de l’écrit et travail de maintenance », Réseaux, 163, p. 105-130.

Denis J., Pontille D. (2018), « L’effacement des graffitis à Paris. Un agencement de maintenance urbaine », dans Dodier N. et A. Stavrianakis (dir.), Agencements, dispositifs, assemblages, Paris, Ed. EHESS, p. 41-74.

Denis J., Mongili A., et Pontille D. (2016), « Maintenance & Repair in Science and Technology Studies ». TECNOSCIENZA: Italian Journal of Science & Technology Studies, 6, p.5 16.`

Denis J., Pontille D. (2020), « Maintenance et attention à la fragilité », SociologieS [En ligne], Dossiers, mis en ligne le 20 mai 2020, consulté le 20 septembre 2022.

Denis J., Pontille D. (2022), Le soin des choses : Politiques de la maintenance. Paris : La Découverte.


Programme pour l’année 2024-2025 [PDF]

Vivrons-nous au sein de mondes virtuels ?

Les étudiants de première année du Master Médias, Communication et Villes numériques (MCVN) ont été invités à réagir à la provocation suivante : allons-nous habiter dans des mondes virtuels ? Une question qui peut être rapidement résolue si nous nous attardons uniquement sur les aspects esthétiques (parfois très rudimentaires) et les conditions (limitées et contraignantes) d’immersion dans les mondes virtuels. Il serait difficile de comprendre pourquoi des internautes investissent ces espaces numériques et y passent des heures… De ce fait, Jean-Lucas François (2013) propose une autre approche pour comprendre la signification d’habiter un monde virtuel. En examinant Second Life, il met en avant le niveau d’implication des utilisateurs : ils laissent des traces, investissent du temps et créent des objets personnels. Ces fonctionnalités génèrent une forme d’habitation par l’aménagement, signifiant que l’on réside dans les mondes virtuels en raison de l’attachement que l’on y développe.

Dans le cadre de cet atelier, les étudiants ont été orientés à observer de manière participante un monde virtuel de leur choix et à préparer un compte rendu pour ce carnet de recherches. L’objet qui nous regroupe est alors celui de la perception des utilisateurs-habitants qui y vivent (ou qui y ont vécu). Les mondes virtuels, entendus ici dans leur acception large, sont des lieux en 3D générés et calculés par des ordinateurs, qui évoluent de manière plus ou moins persistante et qui sont explorables en temps réel et en réseau. Cela signifie que les étudiants ont circulé parmi une pluralité d’espaces qui illustrent plus ou moins cette définition : des jeux vidéo à des plateformes de métavers qui mettent en scène des espaces urbains, des îles, des villes, des univers… Nous avons envisagé ces espaces comme des “terrains légitimes”, qui permettent de comprendre la manière dont les individus interagissent et se repèrent, créent du collectif, produisent de la connaissance, fabriquent du sens et des imaginaires (Boellstorff 2010).

Nous adoptons une démarche ethnographique en ligne (Hine 2015), marquée par une description située qui ne cherche pas à être encyclopédique (Boellstorff et al., 2012). Trois éléments de contexte méritent d’être explicités. Tout d’abord, contrairement à leur enseignant, les élèves commencent cet exercice avec une expérience plus ou moins importante de l’usage des mondes virtuels. Pour certains, l’exercice a même été l’occasion de réactiver d’anciens profils et comptes qui dormaient depuis quelques années. Ensuite, bien au-delà de la console ou de l’ordinateur, la majorité des étudiants ont préféré le smartphone en tant que dispositif de jeu (et carnet de notes). Non seulement en raison de sa mobilité, mais aussi parce que les mondes virtuels disposent actuellement d’applications qui reprennent en totalité ou partiellement les éléments des jeux plus anciens. Finalement, leur enquête met en lumière la nature multiplateforme des usages du web (Matassi et Boczkowski 2021) : les mondes virtuels étudiés débordent aisément au-delà de leurs frontières, s’étendant vers d’autres plateformes telles que Discord, YouTube ou Twitch.

2023/2024 : une promotion face au virtuel 

La lecture des billets de blogs publiés par les étudiants peut être organisée en trois catégories : la liberté encadrée des utilisateurs, les formes de socialisation par le partage de connaissances, et la reproduction des espaces urbains hors ligne.

Tout d’abord, certains mettent en perspective l’idée de “liberté totale” véhiculée en tant que promesse des mondes virtuels. Comme si, parce que numériques, les mondes virtuels étaient libérés de toutes les contraintes et nous donnaient la possibilité de tout faire, de devenir ce que l’on souhaite, de réaliser des rêves. Au contraire, les étudiants démontrent que ces espaces sont encadrés par des formes d’écriture bien définies et qu’ils sont limités par des modèles économiques généralisantes. En observant le jeu Sims Free Play, Juliette Giordanno met en évidence un ethnocentrisme américain qui se manifeste dans l’expression d’un schéma familial traditionnel, la typographie des lieux, l’homogénéité des constructions publiques, et des parcelles pavillonnaires, ainsi que dans les missions et loisirs imposés aux utilisateurs. De même, Ruthza Pierre, en examinant également les éléments de Sims FreePlay, identifie des mécanismes sociaux, économiques et culturels qui définissent la société occidentale. À son tour, Billy-Franco Iraganza, qui a enquêté sur Grove Street dans GTA SA, aborde le renforcement des stéréotypes de la communauté afro-américaine, par l’association facile entre les aspects ethno-raciaux, la banlieue, la pauvreté et la criminalité. Le fait que ces mondes virtuels soient régis par des logiques commerciales – freemium pour la plupart – représente également une entrave : certaines fonctionnalités, objets, espaces ou formats d’échange ne sont pas accessibles à tous. Roxane Jaillette décrit les inégalités produites par le modèle économique de Star Stable Online, qui contraint les utilisateurs à s’abonner pour pouvoir progresser dans leur parcours d’utilisation, accéder à certains espaces et fonctionnalités. Sara Lassaoui démontre ainsi l’inégalité économique qui façonne les univers de Habbo et MovieStarPlanet. Ce qu’Alice Lombardot et Alice Lerévérend de “satire” de la société de consommation. Thanina Mouffok et Sakina Mostefa-Hanchour expliquent à leur tour qu’à défaut de pouvoir dépenser de l’argent, le temps devient une monnaie d’échange importante : plus de temps le joueur passe sur la plateforme, plus il peut accomplir des tâches, et plus la plateforme gagne en valeur de marché. Le temps dispensé par l’utilisateur afin d’explorer le monde dans lequel il évolue virtuellement est également le sujet de Noha Moziane sur PowerZ. Sans oublier que ces mondes virtuels reproduisent des rapports sociaux de travail, comme l’explique Iris Vieux, qui s’est infiltrée dans le monde virtuel Habbo afin de comprendre les modes de rémunération.

Ensuite, les étudiants abordent des formes de socialisation et d'”intelligence collective”, au sens de Pierre Lévy (1997). Miroir des plateformes de réseaux socionumériques, les mondes virtuels sont alors un espace d’échange, pour faire “nous” et construire un savoir collectif. Tassina Westberg raconte comment certains des fans les plus dévoués de Club Penguin ont utilisé des serveurs privés à fin de reproduire le gameplay web après sa fermeture en 2017. Selon elle, ce qui donne vie à cet espace, c’est la communauté qui existe en son sein, et non pas le jeu en lui-même. Dans ce sens, Mahé Chanteloube explore le LouvreCraft, un exemple de la façon dont les communautés collaboratives de Minecraft peuvent créer des projets ambitieux et innovants. Le projet a inspiré d’autres communautés à créer leurs propres répliques de monuments historiques tels que la Tour Eiffel, le Taj Mahal et le Colisée. Tanguy Tardieu de Maleissye explique alors que Minecraft n’est pas seulement un jeu ayant pour objectif de battre un dragon au bout de quelques heures d’utilisation. Tout un écosystème s’organise dans la fabrication de mini-jeux et d’autres mondes multi-joueurs. De plus, Gaspard Colins remarque que l’expérience sur Minecraft se rapproche des relations sociales d’autres mondes virtuels, comme Second Life, dans lequel le collectif est avant tout le résultat d’un choix du joueur d’étendre (ou pas) son réseau de sociabilité. En outre, ces expressions collectives peuvent être d’ordre politique, comme c’est le cas de Maud Courot—Pérignon qui analyse la manière dont Animal Crossing a été utilisé durant la campagne présidentielle de Joe Biden en 2020 ; d’ordre de la sociabilité par la rencontre amoureuse, comme nous le démontre l’enquête de Heeroshinee Bajnathsingh sur l’application NeverMet ;  d’ordre religieux comme les cérémonies funéraires sur Word of Warcraft dont l’article de Mouna Tamagount fait l’objet ; ou encore par le partage d’une culture commune autour de l’idée de “bienveillance” et “gestion de vie saine” comme propose le compte rendu de Nature N’dri.

Finalement, plusieurs comptes rendus abordent la construction des villes numériques et la réplique des villes hors ligne dans des mondes virtuels. Yanis Criosi-Zecler démontre que malgré l’aspect futuriste et dystopique du jeu Cyberpunk 2077, la ville “Night City”, où évolue son personnage, est particulièrement réaliste et crédible. Ces environnements urbains qui semblent étrangement familiers, car ils copient les codes des villes hors ligne, sont également le sujet de l’exploration de Mirzad Ahmad Sohail sur Call of Duty: Modern Warfare 2 et d’Amina Safae Ghanem sur Guild Wars 2. Même quand une ville imaginaire est construite, elle peut s’inspirer des éléments d’une culture traditionnelle pour créer des effets de réel. YouYou Li illustre cela en observant Cent Scènes de Jiangnan, un monde virtuel de la culture traditionnelle du Jiangnan en Chine. Les créateurs font également appel à des périodes historiques : Benjamin Mariani explore le Paris de la Révolution française, créé par un jeu vidéo qui représente de manière hyperréaliste cette dernière : Assassin’s Creed Unity. Ces reproductions risquent d’enfermer les villes dans une vision réduite, figée dans une vitrine touristique, centrée autour de deux ou trois monuments. Elli Räsänen affirme ainsi que même si les détails restent précis et impressionnants, les aspects moins “glamour” et moins connus qui sont indispensables à l’authenticité de la vie citadine ne sont généralement pas pris en compte ou sont moins mis en valeur dans cette représentation. Un autre enjeu est celui de la conservation de ces espaces et de leur évolution dans le temps : Hayette Ouafari enquête dans Runsafe de Minecraft, un monde virtuel abandonné, et Coraly Traullé revient sur un Second Life désertique après l’apogée des années 2000-2005.


BOELLSTORFF Tom. (2010). Coming of Age in Second Life: An Anthropologist Explores the Virtually Human. Princeton : Princeton University Press.

BOELLSTORFF Tom, Bonnie Nardi, Celia Pearce, et T. L. Taylor. (2012). Ethnography and Virtual Worlds: A Handbook of Method. Princeton : Princeton University Press.

HINE Christine. (2015). Ethnography for the internet: embedded, embodied and everyday. London : Routledge.

LEVY Pierre. (1997). L’intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace. Paris : La Découverte.

LUCAS Jean-François. (2013). De l’immersion à l’habiter dans les mondes virtuels : le cas des villes dans Second Life. Thèse en Sociologie. Université Rennes 2.

MATASSI Mora et Pablo Boczkowski. (2021). « An Agenda for Comparative Social Media Studies: The Value of Understanding Practices From Cross-National, Cross-Media, and Cross-Platform Perspectives ». International Journal of Communication, vol. 15, pp. 207–228

Construire une ville virtuelle, habiter des mondes hyperconnectés

Depuis Deuxième Monde (Canal+, 1997) et Second Life (Linden Lab, 2003), nous assistons à une démultiplication des outils qui mettent en scène des espaces urbains, des îles, des villes, des univers. Minecraft, Sandbox, Roblox, IMVU… ce sont quelques exemples de plateformes qui permettent aux utilisateurs de bâtir un lieu pour habiter et se connecter à leur communauté en ligne. Certains voient dans ces mondes virtuels une préfiguration des “métavers” (Matthew Ball les appelle protométavers), c’est-à-dire des mondes virtuels, persistants, connectés et immersifs. La science-fiction et les jeux vidéo sont pour l’instant les exemples les plus concrets dont nous disposons concernant cette idée de vie collective en immersion extrême. En revanche, depuis la pandémie de 2020 – et de l’évolution de Facebook en Meta – plusieurs secteurs d’activité investissent massivement dans la création des métavers : éducation, finance, santé, architecture, mode, tourisme et religion1. Pour les bâtir, une multitude de technologies sont mobilisées, de la réalité virtuelle à l’intelligence artificielle, en passant par les NFT et la blockchain. Résiderons-nous dans un futur proche dans des mondes virtuels ?

Les étudiants de la première année de master du parcours Médias, Communication et Villes Numériques (MCVN) enquêteront sur cet objet mouvant, labile et en devenir. Certains de ces mondes virtuels sont quasiment vides ou, dans le cas de Second Life, après quelques années de succès, ils se retrouvent en état d’abandon. L’objectif du semestre est d’explorer des mondes virtuels afin de comprendre la perception des utilisateurs-habitants qui y vivent (ou qui y ont vécu) et qui le construisent.

Nous souhaitons explorer quatre questionnements qui émergent du croisement entre monde virtuel, ville et citoyenneté :

– Les mondes virtuels ravivent la définition même de ce qui fait la ville, de son périmètre et de ses délimitations. Comment la ville est-elle transposée aux mondes virtuels ? De quelle manière la ville est-elle vécue et partagée ? Autant d’objets émergent : la socialisation, le territoire, les déplacements, les aménagements urbains, les points de repère, la généralisation de l’urbain, les frontières, etc. Les mondes virtuels entrainent ainsi un questionnement sur le partage entre l’espace public et l’espace privé : quels sont les espaces accessibles à tous-toutes et de quelle manière sont-ils gérés ?

– La conservation des espaces numériques et de l’histoire du temps passé. De quelle manière le temps laisse-t-il ses marques dans les villes virtuelles ? Quelles traces sont laissées par les êtres humains ? La nature occupe-t-elle les espaces délaissés ? Ce questionnement sur l’abandon et le devenir des mondes virtuels nous amène aussi à penser la maintenance de ses espaces : qui s’occupe des villes et espaces virtuels ? Comment fait-on durer les choses ?

– Le virtuel comme actualisation du lieu, c’est-à-dire une possibilité de revisiter des espaces de la ville autrement. Par exemple, ériger de nouvelles statues, renommer des espaces et des rues. Ce que nous amène à interroger également la notion de “jumeaux numériques”. La représentation de la ville en ligne doit-elle être une copie fidèle de la “réalité”? Entre miroir, réalité, fiction, et imagination, quels traits sont explorés, stéréotypés ou exagérés ?

– Les techniques nécessaires pour faire exister et accéder à ces espaces. De quelle manière les écrans, lunettes et câbles jouent-ils un rôle dans la construction de la ville ? Qu’en est-il de la participation aux activités collectives ? Et dans la construction d’une identité citadine ? Dans un contexte de dématérialisation croissante des biens publics, ce quatrième aspect pourrait ainsi aborder la souveraineté des États, le rapport aux citoyens et à la gouvernance des villes.

Programme du semestre détaillé [PDF]

Photo by SIMON LEE/Unsplash (Source : https://unsplash.com/@simonppt)

 

Bibliographie 

Boellstorff, T., et al. (2013). Ethnography and Virtual Worlds: A Handbook of Method. Princeton : Princeton University Press.

Boellstorff, T. (2015). Coming of Age in Second Life: An Anthropologist Explores the Virtually Human. Princeton : Princeton University Press.

Castronova, E. (2007). Exodus to the virtual world : How online fun is changing reality. New York : Palgrave Macmillan.

Gymnastique, « Que deviennent les ruines des métavers ? ». ARTE.

Lévy, P. (1997). L’intelligence collective : Pour une anthropologie du cyberspace. Paris : La Découverte.

Lévy, P. (1998). Qu’est-ce que le virtuel ? Paris : La Découverte.

Lucas, J.-F. (2013). De l’immersion à l’habiter dans les mondes virtuels : Le cas des villes dans Second Life. These de doctorat en Sociologie, Rennes 2.

Morillon, L., & Fraysse, P. (2019). « La médiation architecturale dans Second Life : Entre copie du réel et détournement de la réalité ». In L. Viera & N. Pinède (Éds.), Stratégies du changement dans les systèmes et les territoires : EUTIC 2009—Bordeaux Enjeux et usages des technologies de l’information et de la communication (p. 201‑214). Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.

Servais, O. (2015). « Cérémonies de mariage dans World of Warcraft : Transfert rituel ou institution collective ? », tic&société, vol. 9, no. 1-2.


1 Les investissements sont massifs et promettent un changement important dans la manière dont nous utiliserons Internet dans les prochaines années. Des promesses et des projets qui pour l’instant manquent d’incarnation, et qui sont très chargés d’arguments marketing.

La mémoire de nos morts, une affaire de maintenance ?

Déposer une fleur sur un tombeau, nettoyer la pierre d’une sépulture, couper et tailler des arbres, administrer la concession d’un caveau. Autant d’activités, de personnes et des objets sont sollicités pour faire durer la mémoire d’un ou plusieurs morts. Conserver le souvenir de quelqu’un (ou de quelque chose) n’est pas une affaire simple : cela requiert des gestes répétés qui font « le passé » et « l’absence » surmonter les épreuves du temps. Le cimetière du Père-Lachaise à Paris est un terrain privilégié pour enquêter sur la manière dont « les hommes » et « les choses » s’agencent dans ce travail de maintenance de la mémoire individuelle et collective. Avec un territoire de 43 hectares, le « cimetière de l’Est » a ouvert ses portes en 1804, une période importante dans la sécularisation, la hygiénisation et l’individualisation des cimetières français. Depuis, il ne cesse pas d’attirer des familles endeuillées, des touristes du monde entier, des travailleurs, des curieux et des résidents de la ville. Cette année, la nécropole-parc fait l’objet de l’attention des étudiants en première année de master de l’Institut français de presse (IFP), parcours Médias, communication et villes numériques. Depuis le début du semestre, nous menons des observations participantes sur place dans le cadre d’une enquête collective sur la mémoire en tant que « routine », « négociation », « tension » et « diplomatie ».

Notre travail s’inscrit dans les travaux de Jérôme Denis et David Pontille sur le métro parisien (2010), l’ethnographie de l’écrit (2013), les graffitis à Paris (2018) et l’attention à la fragilité (2020). Les étudiants ont publié des billets sur le carnet à propos de ces textes, discutés dans le cadre d’un séminaire de lecture organisé le 18 octobre 2022. Il se trouve que par coïncidence, ces sociologues ont publié récemment un ouvrage intitulé Le soin des choses. Politiques de la maintenance (La Découverte, 2022, 365 pages). Nous reprenons ici des notions de la publication quand nous nous intéressons au travail visible de personnes invisibles (a), à l’accompagnement des choses dans leur devenir (b) et à ceux et celles qui veulent ralentir la disparition (c). En outre, Denis et Pontille nous aident à analyser les écritures (funéraires) comme des modes d’action sur le monde, qu’elles soient disciplinées ou indisciplinées, censées disparaitre ou durer. En tout cas, des formes scripturales qui sont « intrinsèquement » liés à l’emplacement, et qui relèvent des formes d’agencement « avec et dans le récit ». Sans oublier que, selon eux, la performativité de l’écrit repose sur un régime de maintenance : « assurer la stabilité des choses, les doter d’une permanence dont elles ne sont pas pourvues ‘naturellement’ » (2010, p. 120).

Ce cadre théorique a été pour nous la possibilité d’interroger le Père-Lachaise à partir du rapport entre humains et non-humains, en s’intéressant à la matérialité, à l’espace, aux objets, à la nature. Cette « diversité des êtres » qui peuplent le cimetière deviennent alors l’objet de notre attention (Nova, 2022) durant trois séances d’observation participante, organisées collectivement : les mardis 25 octobre, 8 et 29 novembre. Les étudiants ont été invités à se balader au cimetière de manière « flottante », comme l’avait fait Colette Pétonnet en 1982 : se laisser porter par des événements extérieurs et laisser les informations pénétrer sans a priori. L’objectif étant de faire « émerger du contexte observé un certain nombre de phénomènes potentiellement signifiants » (Nova, 2022, p.75). Comme note Nicolas Nova, l’exercice d’observation en sciences humaines et sociales se produit actuellement dans un contexte « riche en sollicitations » (Idem, p.76), ce qui peut constituer une difficulté pour l’observateur débutant. Ranger ses écouteurs, mettre les groupes WhatsApp en mode silencieux, ne pas répondre aux notifications de la boîte mail.

Arrosoirs et seau sur la fenêtre du poste d’administration au 16 rue du repos (Crédit : Jaércio Da Silva)

Face à une multitude d’objets et des acteurs sur le terrain, les étudiants ont été orientés à faire usage d’un cahier afin de décrire avec détail leurs observations. Ils ont été également invités à discuter avec l’enseignant à la fin de chaque séance d’observation, car un « poste d’observation » était gardé au 16 rue du repos. Les deux premières séances ont été la possibilité de se repérer dans l’espace et faire les premières rencontres occasionnelles avec des passants, travailleurs, des membres de la famille. Les étudiants ont été nombreux à ne pas savoir au départ quel sujet ils allaient aborder, à avoir le sentiment d’avoir énormément de choses à observer et donc la difficulté de se concentrer sur un objet précis. Je ne suis pas toujours convaincu qu’ils étaient intéressés par l’exercice, surtout d’aller au cimetière pour un atelier d’écriture, cela les a paru étrange au départ.

Les étudiants ont été amenés à éviter les regroupements entre eux durant les observations, mais à garder la liberté d’observer individuellement sans devoir négocier avec un autre collègue l’objet de leur attention. Pour garder le caractère collectif qui marque cette enquête, nous sommes revenus en classe deux fois (le 15 et le 22 novembre) pour parler des matériaux récoltés, et préparer ensemble notre dernière séance d’observation. À ce moment, je me suis rendu compte que l’usage du téléphone portable en tant que « journal connecté » était quasi unanime. Le smartphone regroupe les fonctionnalités d’écriture, de géolocalisation, d’enregistrement (vidéo et audio) et, le plus important pour eux, de photographier. Comme Denis et Pontille estiment, la pratique de la photographie participe elle-même de l’acte ethnographique et opère un premier mouvement d’analyse (David et Pontille 2013, p.27-28). Ce n’est pas l’aspect esthétique ou le fait que l’image raconte « toute la vérité » (Becker 2007) qui importe dans un carnet de recherche, mais le fait que la photographie permet au chercheur de revenir visuellement sur ces données autant de fois que nécessaires pour investiguer des informations qui n’ont pas été forcément importantes au moment de la collecte des données.

En ce qui concerne le Père-Lachaise, notre point de départ a été le documentaire « Éternel jardin : Le cimetière du Père-Lachaise » (Arte, France, 2018, 53min), de Christophe d’Yvoire et Augustin Viatte. Nous avons regardé ensemble des extraits du documentaire, précisément pour s’intéresser aux travailleurs invisibles de la nécropole. En plus, Benoît Gallot, conservateur au cimetière, a publié en octobre de cette année un livre intitulé La vie secrète d’un cimetière (Les Arènes, 2022, 235 pages). La publication a eu une double importance pour nous  : elle devient source d’intérêt, car Gallot raconte son quotidien en tant que conservateur et habitant du Père-Lachaise (1), et le livre a été le sujet d’interventions dans la presse (2). Notre objet d’étude a été alors – malgré nous – une actualité médiatique qui a fini par devenir source d’information et d’inspiration tout au long de cette enquête. Gallot est également le responsable du compte Instagram La vie au cimetière, où il partage des images des animaux (chats, renards, oiseaux) qui rappellent que le Père-Lachaise est aussi un « endroit de vivant » .

Fleur plastique accrochée à la porte d’une chapelle mortuaire (Crédit : Jaércio Da Silva)

2022/2023 : une promotion aussi silencieuse qu’un cimetière

Pour leur travail de fin de semestre, les étudiants sont contraints à rendre publique quelques notes de leurs carnets de terrain. La restitution prend la forme d’un billet de blog. Cinq axes thématiques regroupent les comptes rendus d’enquête qui ont été produits par les étudiants.

Premièrement, les métiers qui travaillent pour le maintien de la mémoire au sein du Père Lachaise. Daphney Paul s’intéresse au travail des graveurs qui font la “passerelle” entre le défunt et la famille, en travaillant la pierre, ces professionnels gravent pour l’éternité la fragilité de la vie humaine. De la même manière que Waian Serano aborde la création de gravures et les évolutions dans le temps, entre écriture disciplinée et délinquante.

Deuxièmement, les étudiants abordent le détail de l’art et de l’écriture. Laiquah Pandore traite de l’évolution des éléments artistiques dans le temps et de la manière dont la personnalisation des pierres tombales perpétue la mémoire. Kamelia Latrous fait de l’art scriptural son fil conducteur pour raconter l’histoire derrière quelques sculptures imposantes et célèbres. Dans ce sens, Juliette Simon aborde la symbolique en se posant la question : notre sépulture est-elle le reflet de la personne que nous avons été ? Finalement, Johanna Apostolidis, raconte ses balades au Père-Lachaise où elle analyse les inscriptions funéraires que l’on peut lire sur les tombes : autant de signes (citations, phrases, morceaux de poèmes) qui rappellent l’identité de la personne enterrée et participent au devoir de mémoire.

Troisièmement, l’abandon devient le sujet de deux articles. De quelle manière un tombeau perd ses caractéristiques et devient un problème pour l’administration ? Naomi Rebaine s’intéresse au travail de conservation des sépultures et de la manière dont les proches se transforment « en gardiens de la mémoire ».  À partir d’une rencontre inattendue avec un familier qui effectuait des travaux sur une tombe, Kevin Gaillard aborde le cadre légal d’entretien des sépulture, leur nature fragile et la négociation avec la végétation.

Quatrièmement, la place accordée à la nature dans ce cimetière qui est également le plus grand espace vert de la capitale. Gloria Gallego rappelle les droits de pose de la nature, qui reprend de la place au cimetière après l’interdiction de l’usage de produits phytosanitaires chimiques. Salomé Gallet et Naomie Maufroy travaillent en binôme sur la manière dont la nature reprend le travail de maintenance de l’homme. Ce rapport de force qui s’installe entre les agents d’entretien et la reprise de droit de la nature est le sujet de l’article de Justin Khouni. Il aborde également la place des individus dans la conservation de la mémoire. De cette façon, Zoé Gautier travaille les sons du cimetière et entend le silence et le bruit comme une forme d’hommage. Le Père-Lachaise envisagé par son aspect “parc”, un dôme silencieux au milieu d’une ville aussi bruyante que Paris. Enfin, Maryam Drame a interviewé des cantonniers et revient sur la présence abondante des fleurs et de la végétation.

Cinquièmement, trois étudiants s’intéressent aux déambulations au sein du Père-Lachaise. Alina Shakirova aborde la cartographie et la manière dont les visiteurs s’orientent sur le terrain. Si chaque mort a son adresse-emplacement au sein du cimetière, Aissata-Laure Diop étudie la signalétique et questionne la manière de se repérer au sein du Père Lachaise. Clyde Costuas-Timsit observe les passages nés de manière spontanée sous les pas de centaines de visiteurs, en contraste avec les chemins définis par les agents de maintenance du cimetière. Hawa Konaré raconte son immersion dans le cimetière au jour de la Toussaint, le 1er novembre 2022. Finalement, Eliot Meyer revient sur les signes qui séparent le monde des morts et des vivants, et qui amènent le vivant à s’en souvenir que la mort est au coin de la rue.  


Becker H.S. (2007). « Les photographies disent-elles la vérité ? », Ethnologie francaise, Vol. 37, n° 1, p. 33‑42.

Denis J., Pontille D. (2010), « Performativité de l’écrit et travail de maintenance », Réseaux, 163, p. 105-130.

Denis J., Pontille D. (2013). « Ficelles pour une ethnographie de l’écrit », dans Petit précis de méthodologie.  Le sens du détail dans les sciences sociales, Le bord de l’eau, Lormont, France, p. 17‑30.

Denis J., Pontille D. (2018), « L’effacement des graffitis à Paris. Un agencement de maintenance urbaine », dans Dodier N. et A. Stavrianakis (dir.), Agencements, dispositifs, assemblages, Paris, Éditions de l’EHESS (Raisons Pratiques), pp. 41-74.

Denis J., Pontille D. (2022). Le soin des choses. Politiques de la maintenance, Paris, La Découverte, 365p.

Gallot B. (2022). La vie secrète d’un cimetière, Paris, Les Arènes, 235p.

Nova N. (2022). Exercices d’observation. Dans les pas des anthropologues, des écrivains, des designers et des naturalistes, Paris, Carnet Parallèles (La vie des choses), 170p.

Pétonnet C. (1982). « L’Observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien », Persée Vol. 22, n° 4, p. 37‑47.

Le souvenir s’entretient chaque jour, au présent

Le Cimetière du Père Lachaise est un endroit emblématique de la ville de Paris. À la fois lieu de vie et de mort, de mémoire et de tourisme, il est aussi le plus grand parc de la capitale. Les chiffres sont impressionnants : 3 millions de promeneurs par an, 70 000 sépultures, 44 hectares de terrain. Pour assurer l’harmonie de cette immense nécropole, un travail de conservation est nécessaire à chaque jour : les employés, les familles et les visiteurs donnent chacun leur contribution pour préserver et faire évoluer les éléments du site.

La question de la maintenance devient alors centrale. De quelle manière l’administration entretient-elle ce lieu ? Quels professionnels sont sollicités ? Comment gèrent-ils les marques du temps et de la nature sur le site ? Que pense-t-il des visiteurs humains et non humains ? Ainsi, les étudiants de la première année de master du parcours Médias, communication et Villes numériques enquêteront sur le rapport entre mémoire, maintenance et espace public, au sein de la ville de Paris.

Photo : Jaércio da Silva (Cimetière Père-Lachaise, Paris, Février 2017)

Cette enquête collective prend comme point de départ le documentaire « Éternel jardin : Le cimetière du Père-Lachaise » (Arte, France, 2018, 53mn), de Christophe d’Yvoire et Augustin Viatte. D’un point de vue théorique, les étudiants s’inspirent particulièrement du travail des sociologues Jérôme Denis et David Pontille sur le métro parisien (2010), l’ethnographie de l’écrit (2013), les graffitis à Paris (2018) et l’attention à la fragilité (2020).

Chaque étudiant produira un compte rendu qui prendra la forme d’un article de blog. Le document présentera les données recueillies lors des trois sorties d’observation au Cimetière Père Lachaise et des séances de travail organisées tout au long du semestre. Il est spécifiquement attendu un retour détaillé sur l’enquête de terrain, la méthodologie et les hypothèses formulées. L’utilisation de ressources multimédias est fortement encouragée.

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Comment les data centers dialoguent avec la ville ?

Tout au long de ce semestre, les étudiants de première année du Master Médias, Communication et Villes numériques ont enquêté sur la place des data centers dans la dynamique des villes. Ces structures s’inscrivent dans le territoire et occupent la cité de façon discrète, en investissant des anciens bâtiments qui servent de « coquilles vides » à ces installations. En revanche, ces data centers deviennent visibles par les questions qu’ils soulèvent : la sécurité de ces espaces (et des données stockées) ; la préférence accordée à certains territoires pour leur installation ; le coût écologique de leur activité (bruit, chaleur, énergie) ; les conditions de travail (contrat de confidentialité, formation, emploi).

Lors de nos deux sorties, les 9 et 16 novembre 2021, les étudiants se sont rendus compte qu’observer la ville, dans son quotidien, est un exercice qui n’a rien de simple. Se poser, regarder, noter, s’intéresser à ce qui se passe exige une patience accompagnée d’un regard sociologique. Le détail, la banalité et la normalité cachent potentiellement des réalités et des pratiques assez complexes propres à la vie collective. Dans ce sens, les data centers constituent un objet assez intéressant, car ils sont justement conçus pour passer inaperçus : derrière les façades de beaux immeubles haussmanniens de Paris ou mêlés aux différents entrepôts d’Aubervilliers.

Les étudiants arrivent sur ce terrain sans pour autant savoir exactement ce qu’ils cherchent. Ils n’ont jamais visité un data centers auparavant et se trouvent devant un objet inconnu. En tous cas, des structures qui ne sont proches que par les textes lus en classe, en particulier la thèse de Clément Marquet*. Ils ont su faire preuve d’inventivité. Malgré les nombreux signes de dissuasion (caméras, absence de signalétique ostensible, portails imposants), ils ont osé franchir les portes de ces entreprises. Pour échanger avec des employés, ils  se sont servis de leur statut d’étudiant, du fait d’enquêter en groupe et des failles  – comme la femme de ménage qui les a laissés accéder le bâtiment par une entrée secondaire. Ils ont jamais dépassé le hall d’entrée du bâtiment.

Ces comptes rendus de fin de semestre reprennent nos expériences. Notre temps ensemble a été court et ces textes ne sont que des points de départ pour des enquêtes futures. La richesse de ce travail vient justement de la diversité des points de vue. Finalement, ce n’est qu’un carnet de terrain collectif, où chacun a la possibilité de contribuer au débat en traitant un aspect en particulier.

Photo Michael Dziedzic/Unsplash

Promotion 2021/2022 : Sous le ciel de Paris…. le cloud ?

Tout d’abord, pour rendre compte de l’(in)visibilité de ces entreprises, Lucile Vaillant s’intéresse aux signalétiques afin de trouver des indices pour repérer le lieu : Qu’est-ce que les data centers ont-ils de discernable ? Dans ce sens, Maëva Kajjiou et Lydia Selahdja, révèlent les dynamiques des lieux de ces installations et les caractéristiques urbanistiques qui les rendent (in)visibles et l’intérêt de leur présence. Enfin Brian Akloo et Mathilde Chantreuil abordent la manière dont invisibilité et sécurité sont indissociables à partir d’entretiens exploratoires réalisés lors de sorties en ville.

Ensuite, Cassilde Le Huédé aborde ce qu’elle appelle le paradoxe entre sécurité et fragilité. Elle note que derrière le discours de contrôle, on observe une certaine vulnérabilité perceptible dans les modes d’accès de ces infrastructures. Ainsi, Alysée Delaruelle décrit son expérience de demande de rendez-vous pour visiter un date center à Paris.

Parallèlement, Alix Caudart et Eulalie Faucher adoptent une approche comparative entre Paris et Aubervilliers, avec un contenu multimédia. Jean-Paul Collet s’intéresse au choix de l’emplacement de ces entreprises, particulièrement des data centers parisiens. Il se questionne sur comment des structures implantés en centre ville ont su se rendre indiscernables dans le territoire. À cet égard, la localisation est l’objet du compte rendu de Carla Sommet et Lina Belghaouti : Qu’est-ce qu’un territoire attractif pour un data center ? Elles remarquent un écosystème particulier par le fait que ces structures sont situés à côté d’espaces de coworking, d’établissements d’enseignement, d’immeubles de bureaux et d’autres acteurs.

En ce qui concerne la maintenance, Jeanne Morvan et Lorraine Boutet enquêtent sur la formation des professionnels qui travaillent dans le secteur. Leur objectif est de comprendre comment l’implantation des data centers est un vecteur de lutte contre le chômage en Seine-Saint-Denis. De même l’article de Richard Bouttement aborde les conditions de travail des employés, entre bruit des machines, climatisation intense, contrat de confidentialité et stress psychologique.

Enfin Alexandre Levy présente un panorama du secteur en France, en utilisant l’exemple de l’entreprise OVH. Il revient sur certains termes, acronymes et expressions.


* Nous remercions la participation généreuse de Clément Marquet dans notre parcours d’enquête pour le partage de sa thèse Binaire béton : Quand les infrastructures numériques aménagent la ville (Université Paris-Saclay, 2019, 403p) et  les échanges avec les étudiants lors de la séance du 30 novembre 2021. 

Sous le ciel de Paris… le cloud ? ☁️

Le cloud computing est une figure de langage trompeuse (Seurat 2021). Il n’existe pas de données informatiques dans l’air, puisqu’elles sont toutes stockées dans des hébergeurs. Ces data centers sont créés pour optimiser l’accès aux informations des banques, des entreprises, des universités… de tout Internet.

Ils occupent une place dans la dynamique des villes. Ils s’inscrivent dans le territoire, occupent la cité et ont des effets sur l’organisation du tissu urbain (Marquet 2018, 2019). En revanche, ils semblent rester imperceptibles dans le paysage (discrétion architecturale, besoin de sécurité). En fin de compte, ce ne sont que des nuages.

Ces data centers ne deviennent visibles que par les questions qu’ils soulèvent. Différents groupes d’acteurs (élus, gestionnaires, entrepreneurs, citoyens) émergent, s’articulent et dialoguent sur les enjeux économiques, écologiques et politiques de telles installations.

Vik Muniz, place des Vosges, Paris, 17 novembre 2021

Pour cet atelier, nous nous intéressons aux pratiques quotidiennes des citoyens. Notre travail sera concentré sur la perception des habitants par rapport à ces équipements, qu’elles soient politiques, symboliques ou matérielles. Comment perçoivent-ils ces data centers ? De quelles façons dialoguent-ils avec ces espaces ? Quelles interactions sont possibles ?

Chaque étudiant-e produira un compte rendu d’enquête qui prendra la forme d’un article de blog. Le document présentera les données recueillies lors des deux séances d’observation en ville et des séances de travail organisées tout au long du semestre. Il est particulièrement attendu un retour détaillé sur le travail de terrain, la méthodologie et les hypothèses formulées. L’utilisation de ressources multimédias est fortement encouragée.

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