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Les poubelles de Clignancourt : géographie politique d’un mobilier urbain ordinaire

Sur le site de la Mairie de Paris, on nous propose parmi de nombreux «marchés spécialisés» d’aller aux Puces de Clignancourt Django Reinhardt. Le site internet ne donne en réalité qu’une mince idée des commerces que l’on trouve une fois arrivés à l’extrémité du dix huitième arrondissement. Ce que nous appellerons le marché de Clignancourt se trouve ainsi au Nord de Paris, à la frontière entre Saint-Ouen et la capitale. Scindé par le périphérique, le tout s’étale sur le plateau du marché Django Reinhardt puis sur un petit quartier, dont les contours sont le périphérique ainsi que l’avenue Michelet. La plus grande surface, à savoir le quartier derrière le périphérique, appartient à la commune de Saint-Ouen. Sa gestion administrative et civique en dépend ainsi, bien que l’endroit bénéficie de la proximité avec Paris notamment pour les flux de personnes.

Si communément on se réfère au marché de Clignancourt au singulier il y en a en fait plusieurs : l’échelle et les noms varient d’un interlocuteur à l’autre mais chaque marché a son type de produit. Il serait difficile de délimiter formellement ces différents espaces dans la mesure où l’on ne décèle pas de démarcation physique, cependant on peut tenter de décrire au mieux.

D’abord vous trouverez le faux, bien fait pour la plupart, sur le plateau ainsi que les premières boutiques près du périphérique. Il s’entremêle avec les boutiques de vêtements, comme le Marché Malik ou encore les boutiques des rues intérieures. Plus loin dans la rue Jean-Henri Fabre, les stands se transforment davantage dans de la brocante et du vide-grenier.

Certaines allées constituent en elles-mêmes des marchés distincts, comme Vernaison ou Biron, où sont réunis des professionnels antiquaires ou artisans. On trouve aussi de manière éparse des marchés couverts comme Dauphine ou Malassis, qui sont eux aussi davantage dédiés aux antiquités et qui attirent une population capable d’investir quatre-vingt euros pour une boîte à outil. Tout cela forme les puces de Saint-Ouen : quartier en somme très fréquenté et ou l’on trouve une variété de produits.

 

Un mot sur l’approche et la méthodologie 

Cette rapide enquête se base sur les quatre observations que j’ai pu effectuer dans la cadre du cours Atelier d’écriture : outils d’observation de la ville. La première observation se déroule au Marché Edgar Quinet le matin du mercredi 22 octobre. Cette première observation ne sera pas utilisée comme matériel d’analyse mais m’aura permis d’observer un marché parisien une première fois, aiguisant mon regard critique pour les observations suivantes.

J’ai ensuite réalisé plusieurs observations du marché de Clignancourt. Lors de la première visite (10/11 à 14:00), j’ai été très impressionnée par cet endroit où je n’étais jamais allée, je suis restée avec un ami et ai eu très peu d’interactions avec qui que ce soit. Je ne m’attardais pas sur les étalages.

Lors de la deuxième visite (18/10 à 11:00), j’ai décidé d’abord d’aller interagir plus frontalement avec les vendeurs. Puis après que mon premier interlocuteur m’ai dit que j’évoquais une journaliste ou une policière, j’ai suivi ses conseils pour moins braquer les vendeurs. Marchant lentement et regardant les stands, je feignais d’être timide et de me laisser entraîner à l’intérieur des échoppes pour que le vendeur soit celui qui m’y invite et qui engage la conversation.

Enfin, lors de la troisième visite (1/12 à 14:00), j’avais pour but de me concentrer sur les poubelles et ai donc tenté de cartographier les poubelles du quartier, tout en interagissant avec les vendeurs en tentant de poser des questions sur les poubelles.

Ainsi, en me basant sur les dires des vendeurs et mes propres observations j’ai pu établir un questionnement ainsi que certaines hypothèses, j’ai ensuite effectué une recherche notamment sur internet et les sites officiels des communes ainsi que des gouvernements afin de développer mes connaissances sur les institutions dont répond le quartier. J’ai ensuite réalisé une carte des poubelles publiques dans le quartier choisit, vérifiant sur Google Street View ma cartographie, en tenant compte des dates de publication des photographies présentes. Certains auteurs ont aussi été cités dans le cadre de mon analyse, afin d’objectiver davantage mon regard et mon interprétation du sujet.

Où sont les poubelles publiques ?

Une des premières observations que j’ai pu faire est la présence de déchets derrière les grilles qui empêchent l’accès au périphérique. Sur le plateau, je vois aussi davantage de déchets sur le sol et je croise quelques poubelles éparses. En tentant de jeter un déchet, je ne trouve aucune poubelle publique dans les rues après le périphérique, ainsi que dans les boutiques. Dans un marché, cela m’interroge. En effet, pourquoi ne vois-je aucun bac à déchets ou mobilier urbain destiné à cet usage dans les parages ? Le quartier est pourtant très fréquenté surtout le week-end. Sur leur site internet, les puces de Saint-Ouen déclarent comptabiliser 5 millions de visiteurs par an. On peut alors légitimement s’attendre à trouver des infrastructures adaptées à l’accueilde visiteurs dans un quartier si fréquenté.

Je vois quelques conteneurs dans les marchés couverts, ces derniers relevant d’une association de commerçants ou encore des propriétaires de ces structures, je ne porte pas mon attention dessus. En demandant aux commerçants où puis-je trouver une poubelle, la réponse est généralement la même : on me montre un petit tas de débris du doigt, ou on me tend la main pour que j’y dépose mon déchet et ensuite jeter le débris dans le tas au sol. Étant un petit peu mal à l’aise de donner mon mouchoir, je réponds que je le jetterai dans une poubelle quand j’en verrai une. Quand je demande où sont les poubelles il me semble que personne n’a trop de réponse : il semble bien qu’il n’y en a pas.

Il serait par ailleurs plus technique de parler d’une absence frappante de mobilier urbain de collecte pour désigner les poubelles publiques ou professionnelles. Ceci puisque le terme poubelle est défini par le Larousse comme «un récipient destiné aux ordures ménagères». Dans un souci de lisibilité nous nous référerons à ces récipients à déchets publics par le terme de poubelle, en précisant lorsque le sujet des poubelles privées est abordé.

Par ailleurs il est très intéressant de se pencher sur la définition même du déchet et de la saleté mais ce sujet ne sera guère abordé par souci de cohérence dans l’enquête je vous renvoie donc à Mary Douglas. Pour définir le déchet nous adopterons la définition du Code de l’environnement : est considéré comme étant un déchet « toute substance ou tout objet, ou plus généralement tout bien meuble, dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention de se défaire ».

Ainsi, on comprend que la gestion des déchets dans l’espace urbain révèle des dynamiques complexes et notamment politiques. Dans le cadre de Clignancourt on peut alors se questionner quant à l’absence de poubelles dans les rues, qui nous le pressentons donne un indice sur l’investissement de la commune dans le quartier. Comment la gestion des poubelles de Clignancourt, un espace urbain dense, révèle-t-elle des dynamiques sociales, économiques et symboliques ?

Une rapide histoire de la poubelle à Paris

Il semble intéressant de mettre cette absence en perspective avec le cadre historique de la poubelle, d’autant qu’il est constitutif du marché de Clignancourt. Cette histoire est non-exhaustive mais permet d’avoir une idée du cadre dans lequel elle s’inscrit.

Au Moyen-Âge les déchets et eaux usées des ménages sont disposés dans la rue, plusieurs tentatives d’assainissement ont lieu, comme le pavage des rues (1184, Philippe Auguste), ou encore l’interdiction des bêtes d’élevage dans la rue et chez les particuliers (1348, Roi Jean). On décrit dans les travaux récents l’odeur de la ville, l’insalubrité de la Seine dans laquelle les habitants puisent leur eau potable et bien d’autres détails.

Les déchets sont réutilisés par deux groupes particuliers permettant alors une certaine évacuation de la ville. Les agriculteurs paient pour récupérer les déchets organiques qui servent d’engrais à leurs cultures. Les chiffonniers, eux, trient et récupèrent les matières et objets dont ils peuvent tirer profit en les revendant, au XIXe siecle le terme de biffin est d’ailleurs utilisé pour désigner les chiffonniers de la porte de Montmartre et du marché aux puces de Saint-Ouen.

Au XIXe siècle et avec les progrès scientifiques deux évolutions majeures voient le jour. D’abord les engrais évoluent et les agriculteurs commencent à se détourner des déchets organiques, ce qui pousse à une augmentation des déchets dans la ville. Par ailleurs, les découvertes en matière de santé sont grandes notamment avec Pasteur. Un courant politique hygiéniste émerge alors et plusieurs actions sont mises en place au cours du siècle, on peut notamment penser à la transformation de Paris par le baron Haussmann qui contribue grandement à l’assainissement de la ville.

En 1883, le préfet de la Seine Eugène Poubelle signe deux décrets qui obligent la mise en place de récipients à ordure dans les immeubles, dont le ramassage est effectué par la ville. Ces récipients prennent rapidement le nom de poubelles et sont d’abord décriés par les habitants qui y voient une ingérence de l’État dans les ménages mais aussi une menace pour le métier de chiffonnier.

Si le métier de chiffonnier disparaît progressivement, la revente de matériaux de récupération continue au fil des siècles. Est créé en 2009 le Carré des Biffins, à la porte de Montmartre où la revente de biens de récupération y est encadrée et a pour but d’aider des personnes en situation d’exclusion qui survivent par cette activité.

On voit par ce survol historique que l’émergence et la mise en place de poubelles vient de décisions politiques et administratives. Cela s’inscrit dans un courant hygiéniste où la ville commence à être pensée et rationalisée avec des buts précis, comme la salubrité ou l’efficacité des déplacements. Max Weber pense que le processus de rationalisation mène à un changement de regard sur le monde. De fait, le développement de la science remplace l’explication magique par le raisonnement de causalité, les connaissances produites sont utilisables pour organiser les actions de manière plus efficace. En intellectualisant, on développe la croyance de la maîtrise des choses par l’anticipation et la prévention. Il existe en effet une volonté humaine de maîtriser ce qui l’entoure ainsi que de penser et organiser le monde selon une logique cohérente. C’est en se basant sur cette rationalisation que les politiques publiques se développent et ce notamment concernant la gestion des déchets.

Le cadre légal concernant la gestion des déchets : qui est en charge ?

En se renseignant sur la gestion des déchets en France, on apprend sur le site du gouvernement que la gestion des déchets ménagers et assimilés relève de la responsabilité des collectivités territoriales. C’est-à-dire que les déchets formés par les ménages sont à la charge des communes, quant à ceux produits par des activités économiques (dont les commerces), relèvent du producteur initial. Ainsi, ces acteurs économiques sont responsables de la gestion de leurs propres déchets et font appel la plupart du temps à un prestataire privé.

Les collectivités peuvent néanmoins proposer aux professionnels de bénéficier des services de collecte publics pour certains types de déchets appelés « assimilés ». Il n’existe officiellement pas de sujétions techniques particulières par rapport à la gestion des déchets des ménages.

Selon un rapport de 2020 de la Direction de la Propreté et de l’Eau concernant Paris, la Mairie de Paris consacre chaque année 500 millions d’euros à la propreté et à la gestion des déchets. En effet, en France, le Code général des collectivités territoriales «confie au maire la responsabilité de la gestion du domaine public. Cela inclut la mise en place, l’entretien et la conformité du mobilier urbain». C’est donc à l’appareil administratif d’une commune de se charger de l’installation des poubelles dans la rue. La présence ou non de ces mobiliers de collecte publics dépend uniquement de l’administration et non des commerçants, ces derniers ont pour obligation de se charger de l’élimination de leurs déchets produits par l’activité économique.

La poubelle comme objet révélateur de frontières

En cartographiant les poubelles de Clignancourt, j’effectue le constat suivant : il n’y a pas (ou très peu) de poubelles comme mobilier urbain public dans la partie qui appartient à Saint-Ouen. J’en décompte dans les espaces couverts, ce que j’attribue à la présence d’une association de commerçants étant installés dans le même espace déterminé. Cependant, je n’en vois qu’une dans la rue Jean-Henri Fabre et aucunes dans les plus petites rues qui y affluent.

Carte des poubelles publiques de Clignancourt, informations et cartographie réalisées par mes soins le 1er Décembre.

L’objet poubelle matérialise alors la frontière administrative entre Paris et Saint-Ouen. D’un côté, une mairie d’arrondissement avec ses moyens (bien que les services de propreté soient délégués à une entreprise privée) a placé plus de 7 poubelles dans un espace particulièrement restreint. De l’autre, la compétence de Plaine Commune, l’établissement public territorial du 93, structure intercommunale dont fait partie Saint-Ouen, qui ainsi délègue son pouvoir. Ainsi le marché de Clignancourt, de par sa situation géographique, subit le dédoublement des autorités, ceci complexifie l’établissement d’une politique de propreté homogène.

La présence de mobiliers de collecte fait en réalité partie d’une construction politique de l’espace social. Nous l’avons compris avec notre survole historique, une idéologie politique guide les décisions publiques  et influence les lieux ou elles sont mises en place. En d’autres termes les décisions communales d’instauration des poubelles influencent l’usage de l’espace public par les acteurs divers de cet espace. Henri Lefebvre pense en effet la production de l’espace comme l’articulation de forces économiques, des relations de pouvoir et des dynamiques sociales. Les poubelles en tant que produit et acteur urbain ne sont pas un élément neutre et extérieur aux dynamiques sociales.

En effet, il y a beaucoup de débris sur le plateau du marché Django Reinhardt, ce qui est intriguant parce que c’est là que j’ai dénombré le plus de poubelles. Mais en fait leur positionnement semble très peu stratégique, il y a trois grosses bennes pour les marchands en fin de journée mais rien qui ne demande un effort de déplacement minimal. Les poubelles sont sur le petit terre-plein en face, derrière la piste cyclable, une autre coincée entre un poteau, un stand et une barrière à côté du passage piéton et enfin une dernière bien éloignée des stands qui se rapproche des infrastructures de street workout.

Certains vendeurs ont accroché des sacs poubelles aux grilles derrière eux. On constate surtout un nombre de gobelets en carton très supérieur aux autres déchets qui sont en nombre (mouchoirs et bouts de papiers, pelures de fruits…). L’emplacement de ce vaste nombre de poubelles se révèle peu pratique car demande de les rechercher et de se déplacer, de laisser son stand, quitter l’espace marchand pour jeter son détritus. Ainsi le vendeur comme le visiteur doit modifier sa trajectoire ou sa tâche pour d’abord repérer un bac puis s’y rendre. Cette place est ainsi le seul endroit du marché de Clignancourt qui appartient à la mairie de Paris. Le reste dépend du 93.

En se promenant plus loin on voit qu’il y a en fait multitude de poubelles publiques à Saint-Ouen, mais elles croissent en nombre à mesure que l’on s’éloigne du périphérique. Ce constat me semble pourtant paradoxal puisqu’elles se trouvent davantage dans des rues résidentielles, moins fréquentées que d’autres comme la rue Jean-Henri Fabre, la rue Paul Bert ou encore l’avenue Michelet.

Nous constatons à cet égard une incompatibilité entre l’espace conçu par l’administration avec l’espace vécu par ses utilisateurs qui est un lieu de flux et de commerce très actif. La ville de Paris dispose de poubelles sur le plateau mais le sol est jonché de déchets. A Saint-Ouen, aucun endroit pour jeter ses déchets dans les rues les plus fréquentées malgré un grand nombre de conteneurs à déchets dans les rues résidentielles. L’absence de ces mobiliers de collecte dans la rue Jean-Henri Fabre et les autres rues commerçantes de Saint-Ouen ne donne paradoxalement pas lieu à davantage de déchets sur le sol, ceux que l’on aperçoit sont surtout derrière les grilles du périphérique.

Une approche différenciée des pouvoirs publics 

L’absence de poubelles publiques dans les rues et notamment la rue Jean-Henri Fabre s’explique en partie par la législation : l’élimination des déchets produits par les activités économiques relève du producteur (le commerçant). Certaines mairies proposent aux commerçants d’évacuer leurs déchets ménagers «assimilés», mais il semble que ce n’est pas le cas à Clignancourt, d’autant que la propreté est gérée par des enseignes tierces dans les deux villes.

La charge de l’élimination est donc transférée aux professionnels, soit par la Redevance Spéciale (Plaine Commune), soit par un recours à des prestataires privés (les services de propreté du XVIIIe arrondissement sont délégués à Derichebourg Polyreva). Le non-investissement municipal dans les rues commerçantes se révèle ici comme un choix politique.

On peut conclure qu’un intérêt est privilégié à un autre. D’un côté se trouve l’idéal d’un service public efficace et équivalent pour tous avec le besoin d’un espace salubre, propre et entretenu pour les habitants comme pour les commerçants du quartier. S’y oppose d’un autre côté les logiques de notre système économique actuel, qui privilégient l’optimisation des coûts et rend donc légitime le refus d’investir dans certaines infrastructures publiques. Mais ceci encourage aussi la commercialisation du traitement des déchets, qui sortent du domaine public et deviennent un moyen de faire une plus value économique pour certaines entreprises.

Paradoxalement, ce lieu de commerce devrait dans notre économie être très soutenu et réalité. On encourage le commerce de grande échelle, les grandes enseignes, pas la localité et les petits commerçants. La taxe sur les petits commerçants pourrait les lester, et les répercussions sur le lieu physiques avec l’augmentation de déchets portent un coup à leur commerce. 

Jugement moral de l’endroit 

L’absence de poubelles publiques dans les rues équivaut à l’absence d’un espace prévu pour les déchets des passants. Les débris au sol ne sont donc pas comme il serait tentant de penser le signe d’incivilité, mais la manifestation d’un désordre structurel. Le déchet est alors une anomalie visible dans un espace qui n’a pas été conçu pour le recevoir ou le gérer, ce que théorisent Claudia Cirelli et Fabrizio Maccaglia dans leur travail «Penser le politique par les déchets».

Ceci peut nous faire penser que le marché de Clignancourt est une zone sacrifiée, un lieu dévalorisé car il n’a pas accès à la propreté. Ce marché, bien que très fréquenté, est considéré comme périphérique ou marginal, de par la marchandise non-noble qu’on y trouve, le faux, mais aussi littéralement puisque l’endroit est à cheval entre deux ville. Cette marginalité ne lui donne pas le même statut et donc le même intérêt pour les municipalités.

Cela contribue à porter un jugement moral sur le quartier. La perception de saleté qui résulte va tendre à s’associer à un jugement moral sur les populations qui y travaillent ( issues de l’immigration de première ou deuxième génération) ou qui le fréquentent (des populations précaires). Ce jugement moral va encourager la marginalisation du marché et encourager ce processus de dévalorisation morale et structurelle.

Rue Marceau (M. Évêque)

Où sont les poubelles privées des commerces ?

La prise en charge individuelle se voit remplacer le service public. Lorsque les commerçants montrent un petit tas de débris du doigt ou proposent de prendre le déchet on comprend que c’est eux qui s’en chargeront plus tard. C’est une forme d’arrangement parallèle qui assure une micro-gestion locale des déchets, palliant l’absence d’outil formel.

Cependant, dans la mesure où les commerçants sont légalement tenus de se charger de leurs déchets, on se demande où sont leurs poubelles puisqu’on ne trouve pas un seul bac à déchets privé dans les rues proches du périphérique. Comment les marchands font-ils pour assurer la propreté des rues ainsi de leurs enseignes puisqu’ils ne recourent manifestement pas à des bacs privés ?

La surface des magasins étant particulièrement restreinte, on comprend qu’il n’y a que très peu de place pour stocker une corbeille. Pourtant les marchands ont comme enjeu de garder l’endroit propre, à savoir leur magasin, pour l’image renvoyée à la potentielle clientèle. En regardant de près, je voyais des petits tas d’emballages plastiques près de certaines portes et façades, jamais un conteneur ou un bac. De même pour les stands, je vois des cartons, je vois des sacs plastiques dissimulés sous les tables ou derrière les bâches mais pas de réelles poubelles. Il y a beaucoup moins de détritus sur le sol de cette rue que sur le plateau, on en voit derrière la grille et à certains endroits de la rue, on trouve quelques tas de déchets

J’ai obtenu la réponse a cette question en discutant avec Mohammed (1er décembre 2025), 21 ans, un vendeur dans une boutique avec qui j’ai sympathisé, il m’explique que le soir, les vendeurs déposent leurs débris sur le trottoir et que le lendemain vers midi un camion vient nettoyer la rue. Ainsi c’est là que finissent les petits tas de déchets qu’on peut apercevoir en journée ou encore qui sont dissimulés sous les étalages.

Cette révélation est cruciale : il existe une organisation de collecte qui s’est développée. Les commerçants utilisent l’infrastructure publique du camion de nettoyage, envoyé par la mairie, de manière détournée puisqu’il n’est pas officiellement envoyé pour nettoyer les déchets des commerces. Je n’ai pas obtenu les détails de la mise en place de ce système. Néanmoins on voit ici une sorte d’entente tacite entre les commerçants qui détournent le service initial afin d’en bénéficier et la municipalité qui l’accepte et envoie tous les jours ce service de propreté. On assiste à un bricolage pour solutionner la situation.

Le déchet est alors toléré au sol pendant une période donnée, car tous les acteurs locaux savent qu’il sera traité par un système semi-formel. L’enjeu de propreté des échoppes est assuré pour les commerçants qui savent que le lendemain lorsque les clients arriveront la rue sera désencombrée. Cette absence de poubelles force ici les commerçants à se discipliner autour d’un horaire et d’un espace plutôt que d’un objet.

En utilisant un prisme issu de la pensée de Foucault, l’organisation de la collecte et la propreté urbaine peuvent être vues comme une forme de discipline du corps social et de gestion de la santé publique par l’État. La poubelle matérialise le lieu où la norme de propreté est appliquée. À Clignancourt, la situation des dispositifs publics est un signal : la discipline de propreté n’est qu’à moitié assumée par la municipalité. Elle est privatisée, transférant la charge de la normalisation et de la salubrité aux acteurs locaux malgré différentes sortes d’interventions qui montrent malgré tout une tentative du service publique.

On voit ainsi une fracture entre Paris et Saint-Ouen se creuser dans la gestion de la propreté urbaine. La ville de Paris met à disposition du mobilier de collecte sans les placer à des endroits stratégiques ce qui, paradoxalement, ne diminue pas la présence de déchets sur le sol si l’on compare a quelques vingt mètres plus loin, derrière le périphérique. La ville de Saint-Ouen, en assurant différemment les services de propreté, assure un suivi plus adapté aux commerçants. Ceci ne retire en rien le fait que les passants ne puissent bénéficier de bacs de collecte dans de nombreuses rues.

Conclusion

En conclusion les poubelles sont des révélateurs d’une organisation locale mais aussi d’une gestion structurelle des quartiers. Derrière ces récipients se révèlent des enjeux sociaux, sanitaires et politiques majeurs. En nous concentrant sur cet objet nous réalisons à quel point il relève de décisions politiques passées et présentes.

L’analyse des poubelles de Clignancourt révèle une zone urbaine marginalisée par sa situation géographique, ses marchandises et ses visiteurs. On y retrouve d’abord une fracture administrative entre les villes de Paris et Saint-Ouen, ainsi que l’expulsion du coût de la propreté vers le secteur marchand et la dévalorisation symbolique du quartier. L’absence de mobilier de collecte transforme le déchet en un signe d’investissement municipal ambigu. Face à cette défaillance, les acteurs locaux mettent en place des bricolages, des stratégies d’adaptation, pour maintenir l’ordre minimal nécessaire à l’activité commerciale.

Les poubelles, au-delà d’être un indice de la gestion d’un quartier, sont aussi un véritable outil de revendications et nous l’avons entraperçu d’ordre social. Le préfet de la Seine Eugène Poubelle les a inventées, au cœur d’un projet politique d’hygiène et de discipline urbaine, reflétant l’outil politique qu’elles représentent. Elles ont aussi régulièrement été des outils de revendications populaires, comme en mars 2023 lorsque les éboueurs parisiens mirent en place une grève reconductible. En deux jours la ville était déjà submergée par les déchets dénonçant l’invisible travail de propreté et les priorités politiques.

Enfin en actualisant la pensée de Foucault on peut penser le tri des déchets comme un fort enjeu de gouvernement. La mise en place du tri sélectif s’inscrit dans une démarche environnementale mais elle est aussi un outil de discipline du corps social. En effet, les citoyens adaptent leur comportement, d’eux mêmes mais aussi par des mesures incitatives. À Taïwan, depuis 1998 avec le No Garbage on the Ground Act, les techniques de tri se sont rationalisées et ont mené à un bouleversement des comportements vis-à- vis de la gestion des déchets. Chaque soir les habitants prévenus par la musique camion de ramassage des déchets, descendent dans la rue donner eux-mêmes les sacs poubelles triés aux éboueurs. Ce système a mené à la disparition des mobiliers de collectes de déchets publics comme privés dans la rue.

 

Observation d’une forte présence masculine parmi les vendeurs au marché aux puces de Saint-Ouen de Paris

Situé au Nord de Paris, à la frontière de la rue Jean Henri Fabre et l’avenue Michelet, le marché aux puces de Saint-Ouen se déploie à travers des boutiques, des étalages de produits, des stands serrés les uns contre les autres et parfois même des restaurants au cœur du marché. Cet espace urbain, formé entre les puces de Saint-Ouen et le marché Malik, rassemble une diversité de produits vendus à prix marchand :  baskets, maillots de foot, bijoux, articles de toilette, manteaux et autres. Clients, vendeurs, femmes, hommes ou de simples passants composent un espace marchand singulier où s’articulent différentes réalités symboliques et enjeux sociaux. 

Lors de mes trois visites réalisées le 10, le 18 et le 29 novembre 2025, j’ai immédiatement constaté la majorité frappante des vendeurs masculins. Ce sont eux qui occupent l’espace, interpellent les passants, négocient puis installent ou démontent les stands. Cette forte présence masculine, très visible, sonore, donne au marché une atmosphère particulière, parfois dynamique, parfois tendue. À l’inverse, les rares femmes rencontrées sont en retrait, occupées à ranger les vêtements ou assises derrière leurs stands. Ces femmes représentent un nombre limité face à la quantité de vendeurs masculins du marché.

Pour mener à bien mon observation, j’ai appliqué une méthode quantitative : comptage de stands, de femmes, d’hommes, de voir le type de produits que vendent les femmes. En prenant en compte l’immensité du marché, je me suis concentrée sur trois angles différents :  le premier qui est l’entrée du marché aux puces; le second, dans lequel on trouve l’entrée du marché Dauphine et Malassis et le dernier est celui qui se trouve sur la face extérieure du marché. 

Mon observation est organisée suivant plusieurs grands points. D’abord, je présenterai une description du marché aux puces. Ensuite, j’expliquerai les méthodes employées pour bien mener mon observation. Par la suite, je parlerai de la présentation des vendeurs masculins au marché. Puis, j’aborderai l’observation des comportements des femmes vendeuses au marché. Et enfin, un dernier point qui se basera sur la manière dont le marché peut changer selon le moment.

Description du marché aux puces de Saint-Ouen

Le marché aux Puces de Saint-Ouen est constitué de plusieurs marchés comme Dauphine, Malassis, Antica, des rues commerçantes, des déballages marchands sur les trottoirs, des vendeurs et des clients de différentes catégories. Celui-ci constitue une mine d’or pour toutes personnes qui aimeraient collectionner des pièces de vintage ou d’antiquités, des maillots de foot ou des baskets. Dans ce marché, on voit également des mini restaurants qui peuvent se trouver entre deux stands ou un peu plus à l’écart du marché. La majorité de ces restaurants ne fonctionne que pendant des jours spécifiques qui sont les samedis, dimanches et lundis, car les clients réguliers sont majoritairement constitués de marchands et de clients. 

Le marché aux puces est constitué de ruelles étroites renforcées par l’affluence des commerçants, la masse de clients, et l’installation des stands qui occupent beaucoup d’espace par leur grande dimension. Parmi ces stands qui peuvent être considérés comme des box ou des boutiques, certains sont parfois installés dans de petites structures fixées au sol et recouvertes de graffitis. Ces graffitis peuvent être de simples images de couleurs différentes mais qui permettent de différencier les stands. À la fermeture de ces boutiques, les couleurs embellissent le marché et se contrastent entre elles comme pour former une sorte d’œuvre d’art. 

Dans ce marché, les commerçants s’adonnent beaucoup à leur tâche de vendeurs. Ils interpellent les passants, barricadent le passage, imposent leurs présences, présentent leurs produits à chaque personne qui se trouve sur leur passage. Le plus souvent, ils gardent certains produits en main pour les montrer aux clients, surtout lorsqu’il s’agit d’articles faciles à porter comme les iPods, les bijoux ou les parfums. Par contraste, ce sont généralement les vendeurs masculins qui occupent le devant de la scène, prenant l’initiative d’aborder les clients et de répondre à leurs questions avec aisance. À l’inverse, les vendeuses restent le plus souvent en retrait, derrière les piles de vêtements, à l’écart des zones où l’on sollicite directement l’attention de la clientèle, assumant ainsi des fonctions plus discrètes et moins centrées sur l’interaction directe avec les visiteurs.

Le marché aux puces recèle tout type de vêtements, allant des vêtements d’enfants à ceux d’adultes, des vêtements recyclés aux neufs. Chacune de ces catégories est placée dans un angle différent du marché, étant donné qu’il existe une zone bien spécifique pour les vêtements de seconde main. Toutefois, les articles les plus nombreux sur ce marché sont les manteaux d’hiver, que l’on trouve dans une grande variété de couleurs, de tailles et de gammes de prix. Ces manteaux constituent souvent les premiers produits qu’un vendeur est susceptible de présenter ou de proposer aux clients, car ils attirent immédiatement l’attention et répondent à des besoins saisonniers évidents.

Photo prise par Immacula JEAN, le 29 novembre 2025
Photo prise par Immacula JEAN, le 29 novembre 2025

Les vendeurs présents dans le marché aux puces sont exclusivement constitués de migrants. On peut y voir des nationalités différentes : des marocains, des sénégalais voire même des ivoiriens. Ils sont liés entre eux souvent par la logique d’ancienneté, d’origine ou parce qu’ils vendent les mêmes produits. Ce qui demeure intéressant, c’est que la majorité des vendeurs se montrent accueillants, faciles à approcher et cherchent à proposer certains produits à des prix accessibles afin de satisfaire au mieux les clients. Cependant, certains d’entre eux adoptent une attitude beaucoup moins engageante et ne sourient pas, même lorsqu’on les sollicite pour obtenir des informations ou des conseils. C’est notamment le cas d’un vendeur rencontré lors d’une démarche visant à mieux comprendre certaines caractéristiques d’une zone du marché, dont le comportement a été perçu comme distant et peu réceptif.

Méthodologie de mon observation

Pour réaliser mon observation, je me suis basé uniquement sur trois angles du marché aux puces. Étant donné que les trois jours destinés à cette observation me paraissaient très peu pour tout cerner, j’ai jugé bon de ne pas la baser sur le marché dans sa globalité.

Le premier jour de l’observation, je l’ai passé à faire le tour du marché pour comprendre son fonctionnement, les habitués, clients et vendeurs compris et les types de produits qui le conditionnent avant de déterminer un angle pour l’article. Pendant mon investigation, je note discrètement tout ce qui m’interpelle : allant des choses très significatives aux détails les plus simples. Alors, ayant constaté que tous les vendeurs qui m’interpellent pour me proposer des produits sont généralement des hommes, j’ai décidé de baser mon observation sur la forte présence des vendeurs masculins aux marchés aux puces.

Pour mener mon observation de manière rigoureuse, je me suis centrée sur les zones identifiées comme les plus fréquentées et accessibles du marché aux puces. J’ai ensuite adopté une méthodologie consistant à compter systématiquement les stands tenus par les vendeurs et vendeuses dans chacune de ces zones afin de recueillir des données précises.

Dans la première zone qui est l’entrée du marché aux puces et l’une des zones les plus visibles, j’ai compté un total de 65 stands, dont 58 stands d’hommes et 7 stands de femme. Dans cette zone, le marché est beaucoup plus calme, les vendeurs n’appellent pas beaucoup, et moins de mouvement et de tension. 

La seconde zone choisie est celle la plus dense, qui est celle située à l’intérieure du marché dans laquelle on trouve une plus grande concentration de produits, de vendeurs, d’interactions, de bruit et de pression commerciale. Dans cette zone, dans laquelle on trouve l’entrée du marché Dauphine et Malassis, il y a 110 stands dont 105 stands de vendeurs et 5 stands de vendeuses. Toutefois, parmi ces 5 femmes, il y en a une, bien que faisant partie de ma zone d’observation, n’a pas de stands. A l’extrémité de cette zone, elle étale ses marchandises (sous-vêtements, foulards et autres) sur des fils, en les accrochant sur des cintres.

Photo prise par Immacula JEAN, le 29 novembre 2025

Quant à la troisième zone, elle comprend 59 stands dont tous pour des hommes. L’espace entre ses stands est moins étroit, il y a moins de monde et les interactions ne sont pas aussi visibles que dans les deux autres zones. En combinant les chiffres des trois zones, cela donne un total de 234 stands, dont 222 pour les hommes et 12 pour les femmes.

On remarque aussi que le nombre de stands de vêtements féminins dépasse le nombre de vendeuses du marché. En effet, Il y a des stands qui ne contiennent en grande partie que des vêtements de femmes mais qui sont occupés par des hommes, contrairement aux femmes qui ne vendent que des articles exclusivement féminins comme des bijoux, des sous-vêtements, des foulards, des parfums.

La présentation des vendeurs masculins du marché aux puces

Dès qu’on commence à sillonner le marché, soit pour un achat ou une visite banale, la présence des hommes ne passe pas inaperçue. La grande majorité est habillé en noir, capuche sur la tête, yeux partout, imposant et réactif. Parmi eux, on trouve tout type de profil : des jeunes, des anciens, des groupes organisés et d’autres qui sont solitaires. La grande majorité des vendeurs se connaissent et entretiennent des relations de proximité. Par exemple, un vendeur qui ne disposait pas de l’article demandé s’est déplacé chez un autre vendeur pour me le procurer, illustrant cette entraide. On observe également que de nombreux stands sont gérés collectivement par plusieurs vendeurs, chacun assumant un rôle spécifique : certains sont chargés d’attirer et d’appeler les clients, d’autres présentent les produits de manière détaillée, tandis que d’autres restent derrière les stands pour organiser et disposer les vêtements de façon attrayante.

Pour trouver des clients, les hommes interpellent et offrent leurs produits à tous les passants. Certains vendeurs peuvent se permettre de toucher le bras du client pour l’inciter à venir voir leurs produits. Quand ce sont des clients hommes, les vendeurs les attirent même à l’intérieur des stands afin de leur présenter leurs articles. Leurs stands peuvent contenir une variété de produits : vêtements hommes ou femmes, chaussures, gadgets électroniques, casquettes. À cela s’ajoutent d’autres marchandises faciles à manipuler ou à présenter rapidement, comme des montres, des lunettes de soleil, des écouteurs ou des petits parfums. Souvent, les vendeurs tiennent un article directement dans leurs mains (un manteau, un maillot, un appareil électronique) qu’ils brandissent devant les passants pour capter leurs attentions.

Leur manière d’interpeller est très visible : ils parlent fort, répètent plusieurs fois les mêmes phrases pour attirer l’attention et font de grands gestes pour montrer leurs produits. Certains sortent un peu de leur stand pour arrêter un client ou se mettre devant lui afin de créer un contact.

Quant aux femmes, elles vendent des bijoux, sacs, petits articles de toilette, petits accessoires. De plus, les produits des hommes sont le plus souvent en grandes quantités que ceux des femmes. Toutefois, on peut rencontrer beaucoup d’autres femmes qui, n’ayant pas de stands, restent sur le trottoir avec des produits qui sont surtout comme des petites barques contenant soit des bijoux, quelques boissons gazeuses ou des articles de toilettes.  

Les comportements des vendeuses au marché aux puces

Pour approfondir mon observation, j’ai mené un entretien avec un vendeur. En effet, lors de mes visites, il m’a été difficile d’interroger une vendeuse, tant leur présence était rare et souvent discrète, en retrait derrière les stands. J’ai donc réalisé un bref entretien le 29 novembre avec un vendeur, un homme d’âge mûr, de grande taille et corpulent, qui se montre facilement abordable. Il s’agit d’un Sénégalais exerçant aux puces depuis le début des années 2000, spécialisé dans une catégorie de produits qu’il vend depuis toujours : des casquettes, bonnets et cagoules aux styles africains, destinés à la fois aux jeunes et aux adultes. Selon ses propos, il reste si longtemps aux puces parce qu’il vend quotidiennement, et cette régularité lui a permis de fidéliser une clientèle sénégalaise qui revient régulièrement acheter chez lui.

Notre premier échange se base sur ma cousine imaginaire, habitant à Paris. J’ai commencé par lui raconter qu’elle a l’intention de venir vendre au marché aux puces, mais s’abstient de toute décision hâtive, parce que d’une part elle constate que les femmes représentent un nombre restreint au marché aux puces et d’autre part elle n’arrive pas non plus à déterminer ce qu’elle doit entreprendre comme commerce. Instantanément, le vendeur m’a répondu qu’il n’y a jamais eu beaucoup de femmes depuis qu’il a commencé ces activités au marché aux puces. Cependant, Il évoque une autre ruelle ou se trouve davantage de femmes, mais qui n’a pas autant de clients que sa zone. Pour m’orienter vers les articles strictement féminins, il me dit que toutes les femmes présentent ici vendent toutes des produits similaires (bijoux, accessoires, petits objets). Pour finir, il sous-entend que les stands représentent une charge trop lourde pour les femmes, puisqu’il faut les monter et démonter à la fin de chaque journée d’ouverture afin de les mettre en dépôt.

Les propos de ce vendeur interrogé viennent renforcer mon observation. Ils m’ont permis de découvrir des informations importantes sur les femmes et m’ont aidé à affiner mes analyses. Sans son intervention, je n’aurais jamais pensé à identifier que les produits de ces 12 femmes étaient similaires, et apprendre également qu’il y a une zone du marché qui recèle beaucoup plus de femmes que les zones d’observation. C’est ainsi qu’après avoir mis fin à notre entretien, j’ai entrepris de vérifier en quoi consistent les produits de ces 12 femmes. 

En effet, j’ai réinvestigué les trois zones pour restituer le type de produits des vendeuses. Les 12 femmes vendent particulièrement des produits de beauté, des articles de toilettes, des sous-vêtements, des parfums ou autres. Pour tout dire, ce sont des produits exclusivement féminins qui constituent leurs stands. Autant dire que pour ces zones les femmes ne vendent pas des produits de haute qualité comme des vêtements, des baskets surtout des produits réservés aux hommes. Pourtant, sans chercher à le découvrir, les vendeurs vendent un peu de tout, ne se conformant pas à un type de produit particulier. Pour permettre une grande diversité et variété, ils allient vêtements hommes et femmes. De plus, c’est au pied de leurs stands qu’on remarque les mannequins féminins alignés, munis de vêtements modernes. Parfois, dans un stand de vendeurs, les vêtements réservés aux femmes peuvent dépasser de très loin ceux des hommes.

Photo prise par Immacula JEAN, le 29 novembre 2025

J’ai également constaté que dans les trois zones, les vendeuses ont toutes des comportements similaires, en commençant par leur manière de s’habiller jusqu’à leur posture de retrait dans le marché. En rapport à leur style vestimentaire, elles portent majoritairement des vêtements sombres ou masculins, ce qui les rend visuellement proches des vendeurs hommes. Certaines d’entre elles portent même des capuches, ce qui rend particulièrement difficile de distinguer s’il s’agit d’un homme ou d’une femme par moment. Quand ce cas se présente, cela nécessite de prendre le temps de bien vérifier que l’on ne s’est pas trompé de profil.

Ces femmes occupent une position de retrait. Elles restent derrière leurs stands soit en train de ranger leurs marchandises ou assise à attendre que les clients viennent vers elles. Le plus souvent, elles paraissent distraites avec les yeux absents, oubliant d’interagir avec les clients. Par exemple, une fois, j’ai passé plus de deux minutes devant la barque de deux femmes, sans qu’aucune d’entre elles ne m’a questionné sur le type de produit que je cherche. Même lorsque les clients sont devant leurs stands, elles restent un peu à l’écart, n’encouragent pas, ne négocient pas, contrairement aux vendeurs masculins qui appellent à chaque fois qu’un client passe pour lui présenter son produit. Ils n’attendent pas que les clients s’arrêtent devant leurs stands pour les approcher et leur faire des propositions.  

J’ai aussi fait le constat que le nombre de clientes qui visitent le marché représente une quantité énorme face à ce qu’on pourrait s’imaginer. Ces femmes, habillées en vêtements d’hommes, de couleurs sobres, ne sont jamais seules: soit elles sont accompagnées de leur conjoint, de leurs enfants, d’autres membres de leur famille ou d’un ami. Il est très rare de voir une femme pénétrée l’enceinte des stands quand elles font leurs achats. Généralement, elles préfèrent rester devant le stand pour demander ce dont elles ont besoin. En revanche, tout en achetant, leurs yeux sont partout, insérant bien leur sac sous leurs bras.

Dernières observations : un marché qui change selon les moments

Le marché aux puces devient beaucoup plus dense surtout au milieu de la journée. Au milieu de 13 heures et 14 heures, c’est le moment où il devient presque impossible de circuler dans cet espace avec d’une part, les vendeurs qui occupent tout l’espace et, d’autre part, une clientèle, dense, qui s’arrête un peu partout pour regarder, marchander, négocier. À ce moment, le marché est transformé en un espace où les gens se frottent entre eux, se bousculent, se piétinent et les voix masculines qui dominent les échangent. C’est pendant cette période de la journée que les vendeurs trouvent plus facilement de clients, ainsi arrivent à écouler leurs produits.

Les femmes profitent aussi de ce moment de forte affluence. Car, en dehors des femmes avec des stands, on rencontre également quelques uns qui promènent leurs marchandises dans des petits chariots ou des petites barques, pour faire quelques affaires. Toutefois, cela n’apporte pas de réels changements dans le comportement et la situation des vendeuses, car c’est à ce moment que leur invisibilité est la plus frappante. Avec les hommes qui dominent, s’imposent, négocient tout en étant accompagnés du flot de clients qui circulent partout, cela devient difficile d’arriver de distinguer les femmes des hommes qui, d’autant plus, portent le même style vestimentaire qu’eux.

Toutefois, quand il pleut, en quelques minutes le marché passe d’un espace saturé à un espace presque vide de monde. En peu de temps le marché commence à se vider. On voit des clients qui cherchent à rentrer chez eux, des bâches qui claquent, des vendeurs qui s’activent à emballer leurs marchandises afin de protéger leurs produits contre la pluie. Ces moments de changements météorologiques ne sont pas favorables aux femmes, car on les voit pousser leurs chariots, peinant à se frayer un chemin afin de sécuriser leurs marchandises.

Ces variations météorologiques qui peuvent arriver à tout moment de la journée ont aussi eu un impact sur mon observation, que je n’ai pas pu mener à terme. Suite à mon entretien avec le vendeur, j’avais décidé d’aller découvrir cet espace où les femmes se trouvent majoritairement. Cette visite devait m’aider non seulement à comprendre si réellement les femmes pouvaient être plus nombreuses dans une zone bien spécifique, mais aussi devait constituer l’un des aspects essentiels de mon observation, notamment pour enrichir la compréhension globale du fonctionnement du marché. 

De là, mon observation ne se prétend à l’exhaustivité, si l’on considère son côté limité, à la fois par les trois jours qui sont insuffisants pour mener une enquête dans un si grand marché et les difficultés de recueillir des informations des vendeurs ou de prendre des photos qui me permettraient de mener une observation plus consistante.

Immacula JEAN

 

Mon expérience à Clignancourt – L’art invisible derrière les étalages

Oeuvre tagguée par “Emyarts” – Photo par Léo Dupeyron (11/2025), Abords de la Rue des Rosiers (Clignancourt).

Je ne m’étais jamais arrêté au terminus du métro 4 au nord de Paris. Je ne m’étais jamais arrêté au terminus d’aucun métro d’ailleurs.
À partir de mon lieu d’études, l’Université Paris Panthéon-Assas, située aux abords sud-ouest du jardin du Luxembourg, j’ai emprunté la ligne direction « Porte de Clignancourt ». Trente minutes de trajet me séparaient alors d’un monde qui m’était inconnu, et dont je n’ai aujourd’hui qu’effleuré la surface. J’entends malgré tout vous livrer mon expérience, mon ressenti et mes observations suite aux deux visites effectuées à Clignancourt. Un lieu où le marché de contrefaçon qui part de la Place Django Reinhardt et s’étend le long de la Rue Jean-Henri Fabre côtoie les puces de Saint-Ouen au détour de la Rue des Rosiers.
Ces deux espaces singuliers coexistent dans un semblant d’harmonie et sont complémentaires à bien des égards. C’est cette dualité que j’entends explorer suite à mes excursions : Celle du beau et de l’austère, du légitime et du clandestin, de l’ouvert et du clos.
Je vous invite à découvrir à travers mes yeux ce lieu de contrastes, en vous parlant, entre autres choses, de la dimension artistique dissimulée derrière les étalages.

Apprendre à observer – Edgar Quinet et la rencontre de Yannick

Lorsque mon professeur M. Da Silva nous a parlé de réaliser un article sur le marché de la contrefaçon dans le cadre d’un cours d’observation de la ville, j’étais perplexe. Je ne savais pas comment aborder la chose, ni même de de quelle manière observer. Il nous a expliqué qu’il s’agissait de porter un regard attentif aux choses banales : Une interaction, un étalage de produits locaux, ou les habitudes d’un visiteur.
Pour nous exercer à l’observation, nous nous sommes rendus à la mi-octobre au marché qui s’étend le long du Boulevard Edgar Quinet, du côté Est de la Tour Montparnasse.
Plusieurs approches nous étaient proposées : l’observation globale consistant à faire un tour et noter nos impressions, l’observation fixe d’un stand en particulier, ou l’observation d’une personne et de ses habitudes.
Je me sentais bien en arrivant au marché Edgar Quinet et le lieu m’était plutôt familier, alors j’ai osé opter pour la troisième option.

Après avoir parcouru l’ensemble des étalages une fois de bout en bout, j’ai abordé une dame âgée qui tirait son panier de marchandises. Yannick, c’est son nom, m’a expliqué qu’elle venait sur ce marché depuis 2010, année de son départ à la retraite. De là, nous avons discuté une quarantaine de minutes et, de digression en digression, elle m’a parlé de sa carrière. « Je sais reconnaître les bons produits, j’ai vendu du faux toute ma vie » m’a-t-elle dit. Elle avait travaillé pendant 30 ans dans une boulangerie, où elle était contrainte de mentir aux clients sur la fraîcheur du pain et la provenance de couscous en boite soit disant préparé sur place.
Elle m’a dit avoir souffert de mentir aux clients sur l’authenticité et la fraîcheur de la marchandise qu’elle vendait pendant toute sa vie. Alors, avant même de me rendre à Clignancourt, ma perspective sur le marché de la contrefaçon était déjà sensiblement enrichie par une dimension à laquelle je n’avais pas songé : Le poids sur la conscience.
Certes, tout métier peut comporter dans son exercice son lot de difficultés et il est certain que l’insatisfaction professionnelle n’est pas exclusive à la vente de faux. Mais il doit exister quelque part chez les marchands de contrefaçon une dissonance morale propre à leur secteur d’activité. S’il ne s’agit pas nécessairement dans leur cas de mentir, il s’agit en revanche de vendre un produit qui ment. Un produit qui se revendique de par son logo ou ses motifs, d’une authenticité falsifiée.
De ce fait, peut-on seulement être heureux de son travail quand on est marchand de contrefaçon ? À cette question, cet article n’a pas prétention d’apporter de réponse. Elle n’en est pas moins intéressante à avoir à l’esprit pour se garder d’une certaine forme de jugement vis-à-vis de la réalité faite de faux vécue par certains travailleurs au quotidien.

 

Première visite – L’effervescence de Clignancourt

Le jour de la première visite, nous sommes arrivés en groupe au terminus du métro 4 « Porte de Clignancourt ». C’était un lundi de novembre clément, qui avait accordé à quelques rayons de soleil le droit de nous accompagner.
Nous avons retrouvé M. Da Silva sur la petite place juste avant les arrêts de Tramway. S’il nous a de nouveau invité à garder l’œil ouvert, il n’a pas particulièrement dirigé notre observation: aujourd’hui, il s’agissait de prendre nos marques pour définir l’angle de notre futur article. Il s’agissait aussi de prendre le numéro de téléphone du professeur afin de l’alerter en cas de problème, recommandation qui ne nous avait pas été donnée à Edgar Quinet. En somme, j’interprète le message qu’il nous faisait passer subtilement comme suit: « Les cocos, ici, on est pas chez les Bisounours ».
Alors, seuls ou en binômes, nous nous dirigions vers la Place Django Reinhardt, où une myriade de stands se dressaient.
Mon itinéraire était le suivant : Place Django Reinhardt, puis improvisation totale.
Je me suis alors, pour la première fois, engouffré dans une allée du marché du faux. Ce moment m’a paru quelque peu hors du temps, j’étais comme dans un autre monde presque coupé du ciel par la structure des stands.
Je crois, à ce moment là, m’être senti quelque peu enfermé sans que je ne puisse expliquer pourquoi.
Gardant en tête le caractère plus ou moins illégal que comporte la vente de contrefaçon, j’avais l’impression de devoir jouer un rôle pour mieux me fondre dans le décor. Je n’étais pas là pour acheter et je ne correspondais manifestement pas aux codes vestimentaires sous tendus par le contenu des étalages. Les couleurs des boutiques, des vêtements vendus et de sacs plastique portés par des vendeurs d’électronique itinérants me semblaient ternes. Les étalages étaient fonctionnels, sans considérations esthétiques, du moins pas à ma sensibilité, et les quelques vendeurs qui m’abordaient le faisaient de manière tantôt légèrement incitative, tantôt complètement las. Il m’a semblé arpenter une succession de mêmes stands se répétant en une sorte de boucle monotone : Louis Vuitton, Nike, Northface, Labubu, Hugo Boss, puis Louis Vuitton à nouveau.

Arrivé au bout de la Place Django Reinhardt, c’est à un passage piétons que la saleté du lieu m’a frappé. Toutes sortes de déchets agglomérés traînaient sur la chaussée dans une flaque d’eau alors qu’un scooter pressé passait dessus sans y prêter attention.
Je suis passé rapidement sous le périphérique pour rejoindre la Rue Jean-Henri Fabre.
Là, l’atmosphère était différente, j’avais un sentiment de respiration. Cette longue rue, plutôt large, s’étendait vers l’Ouest entre la bordure du périphérique et une nouvelle série de boutiques à l’allure un peu moins éphémère. Contrairement aux stands montés sur la Place Django Reinhardt, la plupart de celles-ci étaient constituées de garages ou de sortes de garde meubles qui ancraient l’activité dans un bâtiment.
Là, ma marche n’a pas duré plus d’une dizaine de minutes avant que je ne me dirige vers un tout nouvel espace sur lequel nous reviendrons dans un instant. Une chose a tout de même piqué ma curiosité : Une boutique de jeans Levis dont les prix atteignaient quasiment la centaine d’euros, étiquette que l’on retrouve habituellement dans les boutiques officielles. Une fois n’est pas coutume, le vendeur m’a vanté l’authenticité de la marchandise. Parenthèse faite, il convient de noter que le marché qui s’étend de la Place Django Reinhardt à la Rue Jean-Henry Fabre, que j’appellerai pour plus de simplicité « Marché de Clignancourt », n’abrite manifestement pas exclusivement des boutiques de faux. Cette boutique de jeans Levis, malgré la possibilité que le vendeur m’ait menti, venait d’ajouter une nouvelle couche à ma perception et de déconstruire un peu plus mes idées reçues.
Malgré une météo favorable pour la période de l’année, je garde de cette première excursion au Marché de Clignancourt un souvenir gris. La présence de déchets, l’abondance de marchandises dont l’esthétique ne me parlait pas, me donnaient l’impression de me trouver en un lieu où il ne fait pas bon vivre.
Puis, je me laissais aller à la flânerie et prenais des virages aléatoires, jusqu’à me retrouver Rue des Rosiers. Celle-ci s’étendait sur une longue distance, comme délimitant deux espaces. J’ai traversé la route vers le Nord Est pour constater que les étalages de vêtement avaient laissé place à une plus grande variété de boutiques, dont un marchand de tableaux. J’avais atteint la frontière entre le Marché de Clignancourt et les fameuses Puces de Saint-Ouen.

En arpentant les ruelles du petit village que constitue le marché aux puces de Saint-Ouen, je suis tombé sur plusieurs images marquantes que mon œil observateur m’a permis de garder en mémoire.
Au dessus de la Rue des Rosiers qui dressait une limite à la fois flou et abrupte avec le marché de contrefaçon, de nombreuses boutiques de marchands d’arts et d’antiquité toutes uniques et certaines hautes en couleur.
Je suis entré dans une sorte de brocante improbable où toutes sorte d’objets insolites étaient vendus. J’ai d’ailleurs senti en entrant dans cette boutique que ma présence paraissait quelque peu déplacée, ou à minima inattendue. Nous n’y étions que trois : Un vendeur, une vendeuse et moi. Les articles semblaient disposés aléatoirement sans continuité particulière. Je suis tombé sur une poupée Barbie insolite et rare issue d’une collaboration avec Yves Saint Laurent dont le vendeur a peiné à m’expliquer la provenance et je suis parti.

Alors que je continuais de m’enfoncer dans ce labyrinthe de boutiques et d’étalage de curiosités en tout genre, je suis tombé sur un lieu marquant. Un magasin de luminaires, oasis d’étoiles colorées qui allait le temps d’un instant m’extirper de ma balade. Fasciné par cette vision à laquelle je n’aurais peut-être même pas prêté attention sans ma posture d’observateur, je suis entré. La musique Bossa Nova conjuguée aux voix d’un couple au téléphone avec un collaborateur donnait au lieu une atmosphère sonore particulière. Le genre qu’on aurait minutieusement créé pour un film ou une série. Je suis resté là une minute ou deux, le temps de faire le tour de la petite boutique à une allure suffisamment lente pour en apprécier l’atmosphère. Puis, sans avoir troublé la négociation cruciale organisationnelle qui semblait se jouer au bout du fil de Monsieur et Madame mes hôtes d’un instant, je suis retourné à ma découverte du marché.

Photo par Léo Dupeyron (11/2025). Puces de Saint-Ouen.

J’avais de plus en plus l’impression de me trouver au milieu des brocantes que j’avais eu l’occasion de côtoyer durant mon enfance en compagnie de ma grand-mère maternelle. Mêmes antiquités ayant vécu mille vies, même végétation grimpante sur les façades, mêmes étalages colorés agglutinés les uns aux autres. Sauf que celles que j’avais connu se trouvaient loin, dans ma campagne périgourdine et je me trouvais là aux abords de la capitale. Pourtant ici, loin du stéréotype des parisiens pressés, les gens prenaient leur temps.

Après avoir passé un moment relativement léger et emprunt d’une certaine familiarité aux Puces de Saint-Ouen, j’ai estimé que cette première observation à Clignancourt touchait bientôt à sa fin. J’ai décidé de retourner à la Rue des Rosiers, fameuse jonction entre les deux marchés.
J’y ai discuté avec le marchand en charge de la boutique de tableaux que j’avais repéré à mon arrivée. Il m’a expliqué les difficultés économiques auxquelles il était confronté. Pour lui, les politiques impérialistes russes et américaines ont un impact significatif sur ses ventes, parce qu’il s’adresse à un marché international. Il m’a dit qu’il serait contraint de fermer boutique prochainement, ne pouvant plus amortir le coût du loyer.
Lorsque je m’étais fait interpeller à plusieurs reprises le long de la Rue Jean-Henri Fabre, ma première interprétation de ces incitations à l’achat fut de considérer qu’elles étaient un signe d’instabilité financière des marchands. Avec mes préjugés et aprioris, auxquels le témoignage de Yannick avait du contribuer, j’ai du penser « Après tout, qui voudrait vendre du faux ? Cette démarche est forcément motivée par un besoin d’argent immédiat et vital ». Si je n’ai pas pu tirer cette question au clair par peur de me montrer trop intrusif et déplacé, le témoignage du marchand de tableaux n’en est que plus intéressant, car il met en lumière un contraste de plus : Le manque financier n’est pas toujours où on le pense. Demain, un marchand de tableaux venus du monde entier fermera boutique, tandis qu’un nouvel arrivage de jeans Levis viendra remplir les rayons d’une boutique Rue Jean-Henri Fabre.

Ce qui m’aura le plus marqué de cette première visite aux Puces de Saint-Ouen, c’est la singularité du lieu, notamment de par sa proximité avec le Marché de Clignancourt que j’avais découvert quelques minutes avant. Ce dernier, en tout cas ce que je venais d’en voir, semblait pour moi incarner un ensemble de qualificatifs négatifs que j’avais pu entendre de Paris avant d’arriver à la capitale cette année : Ville bruyante, sale et emprunte de réalités socio-économiques difficiles. Ma mère, souvent pas avare de préjugés je dois l’admettre, m’avait ces derniers mois rabattu les oreilles de sa vision négative de la capitale, sûrement pour me prévenir de moult dangers qui m’attendaient une fois que j’aurais emménagé pour mon Master. Ironiquement, c’est ici à Clignancourt, dans le cadre de mon Master, que je retrouvais la cristallisation de ces craintes qu’on m’avait d’une certaine manière inculqué.

Le moment semble bien choisi pour dresser un compte rendu de cette première visite au marché de la contrefaçon. Si à la fois le marché de faux et un quartier comme Clignancourt ne m’étaient pas familiers et ne m’avaient pas fait «bonne impression», je ne m’y suis pas particulièrement senti menacé pour autant. J’avais bien constaté à ma sortie du métro la présence de policiers sur la place, mais je n’ai pas senti de danger particulier pour autant. En revanche, une de mes homologues féminines n’a pas pu en dire autant. Sur le chemin pour retourner au métro, une fois l’observation finie, elle m’a fait part de son expérience. On lui avait demandé par trois fois son numéro et quelques vendeurs avaient même été jusqu’au contact physique. En bref, sans qu’elle ne semble en avoir tiré de traumatisme, quand bien même je ne peux parler pour elle, le moment n’avait pas été agréable du tout.
En matière de population et d’occupation de l’espace public, je me souviens effectivement n’avoir croisé de femmes que du côté de Saint-Ouen. Manifestement, de la Place Django Reinhardt à la Rue Jean-Henri Fabre, les vendeurs étaient quasi exclusivement des hommes. Or, si ces hommes ont des compagnes, ou des filles : Où sont-elles ?
En grandissant, j’ai toujours été entouré de nombreuses femmes, ce qui a, je le crois, influé sur ma sensibilité ainsi que ma capacité à écouter et extérioriser mes émotions. Alors, cette domination masculine de l’espace public, qui plus est d’un espace commerçant et qui m’était inconnu, contribue à me laisser un sentiment froid et quelque peu brutal de cette première visite du Marché de Clignancourt.

 

Visages étranges. Photo prise par Léo Dupeyron (11/2025).

Le second visage de Clignancourt

M. Da Silva avait accepté de nous arranger concernant le jour des deux sorties prévues, afin que celles-ci entrent de manière convenable dans notre emploi du temps de Master. Si la première avait eu lieu un lundi après-midi, la semaine suivante, c’est un mardi matin que nous nous sommes retrouvés au terminus du métro 4.
Cette fois-ci, l’idée était d’adopter un angle d’observation pour alimenter notre futur article.
Quand bien même ma première visite à Clignancourt avait été emprunte d’un grand nombre de ressentis, d’images et d’émotions, j’envisageais à ce moment là de baser mon observation sur un article en particulier : le jean. À vrai dire, c’était un peu une idée qui m’était venue entre la poire et le fromage, uniquement basée sur mon rapide échange de la fois précédente avec le marchand de jeans Levis, mais dont je n’étais pas bien convaincu.
Nous nous sommes donc de nouveau, comme la semaine précédente, dirigés vers la Place Django Reinhardt.
Ce jour là, contrairement à la semaine précédente, il faisait gris. Je pensais au ressenti plutôt négatif que m’avais laissé le passage au Marché de Clignancourt sous un ciel clément et j’appréhendais quelque peu cette nouvelle excursion. Louis Vuitton, Nike, Northface, Labubu, Hugo Boss, Louis Vuitton à nouveau, Nike, Northface, Labubu, Hugo Boss, puis… Rien.
La Place Django Reinhardt était vide.

Nous n’avions pas fait attention à une considération cruciale: les jours d’ouverture. Alors, pour notre seconde observation du marché de la contrefaçon à Clignancourt, celui-ci était fermé. La plupart de mes camarades se sont montrés relativement déçus, mais sans vraiment l’exprimer, je crois avoir été quelque peu soulagé à cet instant. Pas de foule, pas de vendeurs itinérants, pas de sollicitations.
Mon observation s’annonçait bien moins éprouvante que ne l’avait été la précédente, encore fallait-il savoir quoi observer.

C’est en arrivant comme la fois précédente sous le périphérique qu’une première vision m’a frappé. Sur les trois piliers qui soutenaient la route sous laquelle je passais, des visages, comme fixés en décoration. Ils étaient tous blancs, comme décolorés et de tailles différentes. Femmes, hommes et enfants agglomérés les uns aux autres, constituant une foule anonyme. Malgré ma posture d’observateur la semaine précédente, j’avais complètement manqué de remarquer la présence d’une telle œuvre. En ne me concentrant que sur les étalages éphémères, j’avais négligé les façades, les devantures, le béton.
C’est ce que j’allais m’employer à observer lors de cette nouvelle excursion. J’allais tirer parti de l’inactivité du marché pour voir ce qui se cache de permanent derrière les étalages. Peut-être cela me donnerait-il une nouvelle perspective du Marché de Clignancourt et des Puces de Saint-Ouen.

En arrivant Rue Jean-Henri Fabre, 90% des boutiques étaient fermées et donnaient à voir un spectacle tout à fait différent des étalages monotones de la semaine précédente. Sur toute la longueur de la rue, les volets et grandes portes métalliques verrouillant les locaux étaient parés de mille couleurs.
Les façades arboraient tags et graffitis, tantôt manifestement réalisés à la hâte, tantôt véritables fresques exposées au grand jour. J’avais l’impression que tout l’espace disponible était rempli de créations et que je me trouvais dans un musée à ciel ouvert dont je n’avais jamais entendu parler. Derrière chaque signature, chaque motif, se trouvait un artiste, invisible, anonyme.
Il convient tout de même de rappeler que la pratique du graffiti est le plus souvent illégale, tout comme la contrefaçon et que, s’il me fut permis de m’extasier sur ces fresques, je pense que c’est avant tout parce que j’ai moi-même une distance avec le lieu. Après tout, je n’y étais qu’en visiteur, en observateur. Il n’en reste pas moins que l’abondance de graffitis sur les murs témoigne d’une réalité qui n’est pas la mienne et que je ne prétends ni connaître ni réduire : Il semble qu’en tout temps, fermé comme ouvert, Clignancourt et ses acteurs côtoient l’illégalité au quotidien.
Taguer n’est par ailleurs pas anodin dans un contexte de précarité. Il s’agit d’une forme d’art qui revêt souvent un certain caractère militant et dont la légitimité n’est pas établie pour tout le monde. Quand bien même, cet espace public qui m’avait paru si froid lors de ma première venue était embelli par cette nouvelle vision. C’est donc contemplatif que je continuais ma route, comme je l’avais fait la première fois, vers les Puces de Saint-Ouen.

Une fois là-bas, c’est une nouvelle surprise qui m’attendait: Les Puces étaient fermées, certes, mais le charme du lieu laissait place à la banalité de volets verticaux et autres grilles métalliques. Cet espace qui m’avait la semaine passée rappelé les brocantes de mon enfance et qui regorgeait de curiosités me montrait là un visage tout à fait terne. Gris, comme l’avait été ma première visite au Marché de Clignancourt en fin de compte.
Les ruelles étaient tellement vides que j’ai tout de même pris un instant pour savourer le calme du lieu. Il revêtait un caractère particulièrement singulier de par l’absence totale de vie. Au Nord de Paris, le temps venait de s’arrêter.

 

Retour à la Rue des Rosiers

C’est à la frontière des deux mondes que s’achève mon observation.
La Rue des Rosiers et ses embranchements m’accueillaient une dernière fois après plusieurs allées et venues au cours de ces deux visites.
Ce portail entre marché de la contrefaçon et Saint-Ouen m’offrait en ce jour de fermeture le meilleur des deux mondes. Des Graffitis d’un niveau de détail supérieur à ceux de la rue Jean-Henri Fabre figuraient sur la plupart des volets de boutiques fermés, comme si le raffinement des Puces au Nord-Est était venu se conjuguer à l’art urbain de Clignancourt au Sud-Ouest pour former une harmonie nouvelle et offrir le plus généreux des spectacles. J’ai vu un bouquet de roses, des personnages de cartoon et des fonds marins.

Et puis, alors que je ne savais plus où donner de la tête, mon œil fut attiré par une dernière image, éclatante d’une dualité parfaite entre un rouge flamboyant et des nuances de bleu océanique.
Tagué sur une devanture, le visage d’une femme aux yeux vairons, signé de la graffeuse « Emyarts ». Elle s’était approprié sa part de l’espace public de Clignancourt.

Les Puces closes. Photo prise par Léo Dupeyron (11/2025). Puces de Saint-Ouen (Clignancourt).

Observation de la Porte de Clignancourt : organisation, interactions et répartition genrée de l’espace marchand

Lorsque j’ai entrepris de travailler sur le marché informel de la Porte de Clignancourt, je ne m’attendais pas à ce que l’espace m’offre autant de matière à observer. J’y suis retournée à trois moments différents, et c’est sans doute cette pluralité de visites qui a donné à mon enquête une profondeur inattendue.

Le marché s’inscrit dans un environnement plus large, caractéristique du nord parisien : entre la rue Jean-Henri Fabre et l’avenue Michelet s’étend un secteur particulièrement effervescent, où se mêlent boutiques alignées et étals installés à même la rue. Ce tissu commercial dense relie les puces de Saint-Ouen au marché Malik et propose une grande variété de marchandises vendues à prix négociés, allant des maillots de football aux objets anciens. La coexistence de ces pratiques et de ces acteurs façonne un espace économique singulier, traversé par des dynamiques sociales et symboliques qui se superposent et structurent l’ambiance générale du lieu.

Ma première visite, le 10 novembre à 15h, je l’ai faite en compagnie de deux camarades. Le simple fait d’être en groupe influençait déjà notre manière d’évoluer dans cet environnement et la manière dont il nous percevait. Nous formions un petit ensemble identifiable, ce qui modifiait subtilement les regards, les distances, les interactions. Rien de spectaculaire, mais suffisamment pour sentir que ce marché, dès l’entrée sous le périphérique, observe attentivement les corps qui le traversent.

Photo d'un stand de veste d'hiver
Photo d’un stand de veste d’hiver

À peine sorties du métro, nous avons été happées par l’intensité de l’activité. Ici, le marché ne se dévoile pas progressivement : il surgit d’un bloc, dense, bruyant, animé par son propre rythme. Sous le périphérique, les stands semblaient s’enchaîner sans logique apparente, comme si chaque vendeur avait trouvé sa place dans un désordre paradoxalement cohérent. Vêtements entassés ou soigneusement pliés, vestes suspendues, câbles, coques de téléphone, chaussures et objets hétéroclites composaient autant de petites scènes, chacune portée par des vendeurs parfaitement à l’aise dans cet environnement mouvant.

Ce qui m’a frappée dès cette première immersion et que j’ai retrouvée lors de ma visite du 18 novembre, c’est la présence quasi exclusive d’hommes derrière les étals. Ce sont eux qui occupent l’espace, interpellent les passants, gèrent les flux et entretiennent l’énergie du marché, parfois dans une atmosphère vive, voire tendue. Cette prédominance masculine influe fortement sur la tonalité du lieu, et distingue ce marché d’autres espaces marchands où la mixité est plus perceptible.

Le sol était humide, par endroits glissant. Une fine poussière grise s’accrochait aux semelles, rendant chaque pas légèrement instable. Certaines bâches se soulevaient au rythme des courants d’air, révélant l’épaisseur modeste des objets disposés dessus. L’odeur du béton froid se mêlait à celle d’un vendeur ambulant qui grillait du maïs un peu plus loin. Les conversations s’entrechoquaient, certaines en français, d’autres en arabe dialectal, en wolof ou en soninké. Nous avancions lentement, essayant de comprendre la logique du lieu, mais la logique semblait être le mouvement lui-même.

C’est au milieu de cette effervescence que j’ai réalisé une chose très simple, mais impossible à ignorer : le marché est tenu presque exclusivement par des hommes. Cette observation n’avait rien d’une conclusion prématurée ; elle s’imposait à nous avec une évidence tranquille. Les hommes occupaient le centre, physiquement et symboliquement. Ils installaient leurs stands, interpellaient les passants, se regroupaient pour discuter, échangeaient des regards rapides lorsqu’un mouvement inhabituel se produisait. Leur manière d’habiter l’espace donnait au marché son énergie principale, son rythme, sa tonalité.

Les femmes, elles, étaient présentes, mais autrement. Elles circulaient, beaucoup plus qu’elles ne s’installaient. Elles traversaient le marché comme on traverse un couloir animé : vite, avec attention, sans s’attarder trop longtemps. Certaines regardaient brièvement les stands, mais sans s’approcher réellement. Une femme a changé de main pour tenir son sac lorsque nous avons croisé un groupe d’hommes ; une autre a légèrement accéléré en entrant dans la zone la plus dense. Ces gestes, que nous aurions pu ignorer si nous ne les avions pas vus répétés, traduisaient une manière différente de s’ajuster à l’espace.

Un vendeur, accroupi devant une bâche de téléphones, tapotait du bout des doigts sur ses cuisses en parlant avec un collègue. Lorsqu’il nous a vus approcher, il s’est redressé presque imperceptiblement, comme pour évaluer si nous étions des clients potentiels. Quand l’un de mes camarades a dû contourner sa bâche, le vendeur l’a observé avec une vigilance immédiate, mais s’est détendu aussi vite en voyant qu’il ne touchait à rien. Ce minuscule échange, qui n’a duré que deux secondes, révélait un rapport à l’espace très différent de celui des passants : les vendeurs lisent les déplacements, anticipent, réagissent. Ils occupent l’espace de manière active, presque stratégique.

Photo du marché
Photo du marché

Cette première visite m’a permis de comprendre une chose essentielle : le marché est un espace où le genre ne se donne pas à voir explicitement, mais où il organise subtilement les manières de circuler. Les hommes, nombreux, installés, vocaux, constituent l’ossature visible du marché. Les femmes, moins présentes, moins immobiles, semblent devoir négocier leur place différemment, en adaptant leur trajectoire, leur vitesse, leur gestuelle. Je n’y ai pas vu d’hostilité manifeste, ni de tension explicite, mais plutôt une sorte de configuration tacite : certaines zones semblent naturellement appartenir à ceux qui les occupent déjà.

Cette première entrée en matière, faite en groupe, a posé un cadre pour les deux visites suivantes : comprendre comment cet espace se transforme (ou non) lorsque je m’y rends seule, comment ma présence en tant que femme modifie mes propres perceptions, et surtout comment les autres femmes vivent, même brièvement, cet espace particulier.

Ma seconde visite, le 15 novembre, a profondément modifié ma manière d’approcher le marché. J’y suis retournée seule, précisément pour comprendre ce qui, lors de la première immersion, avait pu être atténué par le fait d’être accompagnée. L’expérience d’un lieu dépend souvent de la façon dont on s’y présente, et je voulais éprouver ce que signifie traverser cet espace sans la présence rassurante d’un groupe.

En sortant du métro, la lumière grise de l’après-midi donnait au marché un caractère plus absorbant, presque homogène. Pourtant, à mesure que j’avançais vers la zone située sous le périphérique, les détails se sont imposés avec une clarté accrue. Les mêmes étals étaient là – des jeans empilés, des vestes, des câbles rangés dans des sacs de sport, des téléphones d’occasion – mais je les percevais différemment. Les bruits également : les appels des vendeurs, les conversations entre eux, le frottement des bâches contre le sol irrégulier. Chaque son semblait avoir gagné en relief, comme si être seule rendait l’espace plus dense.

Je me suis surprise à marcher plus lentement que la première fois, non par hésitation, mais par curiosité. Sans camarades autour de moi, mon attention n’était plus divisée ; elle se focalisait sur ce qui m’entourait immédiatemment. Plusieurs vendeurs m’ont adressé un « Bonjour » ou un « Regardez ici », mais sans insister. L’interpellation était brève, presque administrative, et je sentais surtout que ma présence seule me rendait un peu plus perceptible, sans pour autant susciter une réaction particulière.

C’est lors de cette visite que j’ai rencontré la première vendeuse du marché. Elle était installée légèrement en retrait, appuyée contre un mur, avec une petite sélection de foulards soigneusement pliés. Ce qui m’a frappée d’abord, c’est sa posture : elle semblait attentive, mais pas tendue ; présente, mais sans chercher à attirer l’attention. Sa manière d’occuper l’espace différait nettement de celle des vendeurs masculins, qui, eux, se projetaient davantage dans la circulation.

Photo du stand de la femme

Je me suis approchée, et elle m’a adressé un sourire discret.
  « Vous venez souvent ici ? », lui ai-je demandé.
Elle a hoché la tête doucement.
  « Pas tous les jours. Je viens quand je peux. Je préfère rester là. C’est plus tranquille. »

Son « là » désignait évidemment la périphérie du marché, mais elle n’a pas eu besoin de préciser. Le simple mouvement de son regard, orienté vers le centre, suffisait à comprendre ce qu’elle ne disait pas.
  « Pourquoi ne pas vous installer un peu plus au milieu ? »
  « Oh… là-bas, c’est beaucoup de monde. Et ils ont déjà leurs habitudes. Moi, ça me va ici. »

Elle n’exprimait ni peur ni frustration : seulement une forme de lucidité pragmatique, celle de quelqu’un qui connaît les mécanismes d’un lieu et choisit, en connaissance de cause, la position la plus compatible avec sa présence.

En repartant, j’ai observé plus attentivement la façon dont les femmes traversaient le marché. Trois gestes répétés m’ont frappée : la manière de porter le sac à main, souvent rapproché du corps ; le choix de marcher plutôt en bordure qu’au centre ; et la tendance à limiter les arrêts prolongés. Une femme s’est arrêtée une seconde pour regarder une veste, puis s’est ravisée presque immédiatement en voyant qu’un groupe d’hommes s’était rapproché de l’étal voisin. Une autre contournait systématiquement les zones les plus compactes, quitte à rallonger son trajet.

Rien dans ces comportements ne relevait de la peur manifeste, mais ils formaient un ensemble cohérent de micro-stratégies : surveiller, anticiper, ajuster. Des gestes presque intuitifs, façonnés par une lecture sensible de l’environnement.

Un peu plus loin, un vendeur réarrangeait une pile de pulls. Je me suis arrêtée quelques instants pour observer son geste, ce qu’il a remarqué.
  « Vous cherchez quelque chose ? », m’a-t-il demandé d’un ton parfaitement neutre.
  « Non, je regarde un peu. »
  « Ah, d’accord. »

Il m’a adressé un bref sourire avant de reprendre sa tâche. Cette interaction m’a semblé révélatrice non pas par ce qu’elle contenait, mais par ce qu’elle ne contenait pas : aucune insistance, aucun soupçon, aucune lecture particulière. Pourtant, j’ai perçu une légère différence par rapport à la visite en groupe. Il me regardait comme on regarde quelqu’un dont on évalue simplement la trajectoire dans l’espace, sans autre intention. Être seule rendait mes déplacements plus visibles, mais pas plus exposés.

L’ensemble du marché fonctionnait avec les mêmes codes qu’à ma première venue : des vendeurs qui s’appellent de loin, se reconnaissent, échangent des signes rapides, déplacent leurs marchandises d’un geste sûr. J’ai compris que cette aisance masculine tenait moins à une volonté d’occupation stricte qu’à une familiarité quotidienne. Ils savent comment le marché réagit, comment il respire, où se trouvent les seuils, les passages, les zones à éviter.

Les femmes, en comparaison, occupent un rapport plus circonstanciel à l’espace : elles traversent, se positionnent en bordure, manipulent leur trajectoire avec une forme de vigilance discrète. Rien d’imposé, mais beaucoup d’ajustements silencieux.

Cette seconde visite a été décisive. Elle m’a permis de comprendre que l’espace n’est pas vécu de la même manière selon qu’on y arrive seule ou accompagnée, selon qu’on y vend ou qu’on le traverse, selon qu’on appartient à la majorité visible   ici les hommes   ou qu’on occupe une position plus fragile ou plus mobile, comme c’est généralement le cas des femmes observées ce jour-là.

En relisant mes notes issues des trois visites, je me suis rendu compte que ce marché, que je pensais au départ relativement simple à saisir, résiste en réalité à une interprétation univoque. Les scènes observées ne s’organisent pas toujours selon une logique immédiatement visible, et les comportements ne se laissent pas aisément ranger dans des catégories stables. Certains éléments reviennent, presque systématiquement   la centralité masculine, la circulation plus rapide des femmes, la rareté des vendeuses   mais leur portée réelle demeure difficile à cerner sans prendre en compte la pluralité des situations qui coexistent dans le même espace.

La disposition même du marché, par exemple, ne semble jamais définitive. Lors de la première visite, certaines bâches occupaient le centre du passage ; lors de la seconde, l’une d’entre elles avait disparu, remplacée par un vendeur assis sur une caisse en plastique ; lors de la troisième, l’espace s’était densifié différemment, comme si le marché recomposait chaque jour sa propre géographie. Cette plasticité rend l’enquête stimulante, mais elle en limite aussi la portée : ce que l’on observe un jour n’est pas nécessairement ce que l’on retrouvera le lendemain. Le marché ne se laisse pas figer.

La place des femmes, elle non plus, ne se donne pas à lire de manière univoque. Les gestes de prudence que j’ai observés   contourner une zone dense, ajuster la position du sac, accélérer légèrement   ne sont peut-être que des habitudes individuelles, renforcées par le contexte spécifique de mes visites. Il est possible que d’autres femmes, à d’autres moments de la journée, habitent cet espace différemment. Les quelques vendeuses rencontrées ne constituent pas un échantillon représentatif, et leurs récits sont, par nature, situés : l’une vient seulement quelques heures, l’autre ne s’installe jamais au milieu, une troisième préfère ne pas rester en fin de journée. Ces témoignages ne forment pas un modèle, mais une série de points d’appui qui éclairent seulement certaines facettes du marché.

De la même manière, les paroles des vendeurs masculins ne suffisent pas à expliquer la structure genrée du lieu. Certains évoquent la fatigue, l’endurance, la nécessité de rester debout longtemps ; d’autres parlent de bruit, de froid, d’un environnement « pas simple ». Ces explications ne dessinent pas une théorie solide, elles reflètent plutôt la façon dont chacun interprète sa propre pratique. Il est difficile de déterminer si ces discours traduisent des obstacles réels pour les femmes ou simplement des représentations naturalisées du travail marchand. Rien ne permet d’affirmer que ces hommes chercheraient à exclure qui que ce soit ; rien ne permet non plus d’affirmer qu’ils favoriseraient spontanément l’intégration de nouvelles vendeuses.

Ce qui demeure frappant, toutefois, c’est la manière dont les routines masculines semblent s’ancrer dans l’espace au fil du temps. Les vendeurs se reconnaissent, s’interpellent, se coordonnent avec une aisance que l’on ne peut acquérir qu’en occupant durablement un lieu. Leurs gestes   déplacer une bâche, surveiller un angle du marché, s’échanger un regard bref   traduisent une organisation presque organique, qui ne repose pas sur une règle explicite mais sur une expérience partagée. Les femmes rencontrées, elles, apparaissent moins prises dans ces routines, peut-être parce qu’elles ne restent pas aussi longtemps, peut-être aussi parce qu’elles n’ont pas les mêmes réseaux ou la même histoire avec le marché.

Une scène, lors de la troisième visite, m’a particulièrement interrogée. Une femme s’est arrêtée devant un stand de pantalons. Elle a touché un article du bout des doigts, comme pour en tester la matière, puis s’est interrompue lorsqu’un groupe de trois hommes est passé derrière elle en discutant. Ce n’était pas une interaction directe, mais son geste s’est figé pendant une seconde avant qu’elle ne repose le pantalon et poursuive son chemin. Peut-être ne voulait-elle pas être bousculée. Peut-être n’était-elle plus intéressée par l’article. Peut-être était-ce simplement une coïncidence. Je n’ai aucun moyen d’interpréter avec certitude ce mouvement minime, mais sa répétition   sous d’autres formes, chez d’autres femmes   fait naître des questions auxquelles je n’ai pas encore trouvé de réponse.

La question de l’horaire a aussi attiré mon attention. Mes trois visites ont été effectuées l’après-midi, à des moments où le marché est déjà largement installé. Je ne sais pas comment il se présente tôt le matin, ni s’il se transforme en soirée. J’ignore également si la présence féminine varie selon les jours de la semaine ou les saisons. Peut-être que le samedi, jour de forte affluence, la dynamique se renverse. Peut-être que certaines vendeuses n’apparaissent qu’entre midi et deux, ou au contraire dès l’ouverture. Ces variations temporelles, que je n’ai pas pu explorer, constituent une limite importante de mon enquête.

Il en va de même pour la dimension relationnelle. Les vendeurs que j’ai interrogés parlaient souvent en « je » : « moi, je pense que… », « pour moi, c’est comme ça… ». Aucun d’eux ne prétendait décrire la totalité des pratiques. Ils s’exprimaient à partir de leur propre expérience, qui n’est pas nécessairement généralisable. Peut-être que d’autres vendeurs auraient proposé des analyses tout à fait différentes. Peut-être qu’une vendeuse installée depuis longtemps aurait donné un éclairage plus affirmé. Peut-être même qu’un habitué du marché, sans y vendre quoi que ce soit, aurait une perception plus transversale de ce qui s’y joue réellement.

La réalité du marché reste donc fragmentaire. Certains éléments se répètent, comme si une logique interne s’instaurait malgré tout : la centralité masculine, la mobilité féminine, la rareté des vendeuses, les micro-stratégies de circulation. Mais ces indices ne suffisent pas à produire un tableau complet. Ils ouvrent plutôt des pistes. Ce que j’ai observé ressemble davantage à un ensemble de couches superposées qu’à une structure linéaire : les routines quotidiennes, les héritages relationnels, les contraintes matérielles, les perceptions individuelles, tout cela coexiste et s’imbrique sans former une vérité unique.

À plusieurs reprises, notamment en fin de journée, j’ai eu le sentiment que certains comportements féminins   des détours, des hésitations minimes, des arrêts très brefs   mériteraient une analyse plus fine, menée sur un temps plus long. Mais je ne peux pas affirmer que ces comportements soient spécifiques au genre. Peut-être relèvent-ils d’un rapport individuel à la foule, à la densité, au mouvement. Peut-être même que, dans d’autres contextes urbains, les hommes adopteraient exactement les mêmes précautions. L’idée que ces micro-gestes puissent avoir plusieurs causes m’empêche de formuler une interprétation définitive.

C’est finalement l’incertitude qui m’apparaît comme la matière la plus féconde de cette enquête. Le marché ne livre pas toutes ses logiques, encore moins en trois visites. Il laisse entrevoir des dynamiques, des régularités, des tensions discrètes, mais aussi une multitude d’angles morts. Je repars avec des questions que mes observations n’ont pas suffi à résoudre : que signifie s’ancrer durablement dans un espace aussi mouvant ? Quelles relations existent entre vendeurs et vendeuses, au-delà des apparences immédiates ? Comment les trajectoires individuelles influencent-elles les manières de se tenir, de se déplacer, de s’installer ? Et surtout : l’organisation du marché est-elle le reflet fidèle de rapports sociaux plus larges, ou bien une configuration propre, liée aux contraintes matérielles et à l’histoire singulière du lieu ?

Ces interrogations restent ouvertes. Elles prolongent l’enquête plutôt qu’elles ne la ferment. Et peut-être est-ce là la forme la plus juste pour rendre compte d’un espace qui, lui-même, ne cesse de se recomposer.

 

Woury Barry

Petit guide du sens au marché de Clignancourt

Crédit : Homerick Belia. Derrière un maillot se cache peut-être un maillot plus intéressant

Petit guide : rendez-vous à Paris, empruntez la ligne 4 du métro, arrêtez-vous au terminus « Porte de Clignancourt », sortez, passez devant une étrange réalisation artistique en forme de cœur, faufilez-vous au milieu des vendeurs de cigarettes à la sauvette et autres vendeurs de maïs, traversez les rails de la ligne T3B du tramway et rendez-vous au bout de l’avenue de la Porte de Clignancourt ; traversez le périphérique pour vous rendre à Saint-Ouen. Là, vous trouverez un marché original dans lequel se côtoient maillots de football, paires de sneakers, sweat-shirts, tee-shirts, appareils électroniques, jeans, nourriture, parfums, puff… Ici, trois fois par semaine (samedi, dimanche et lundi), dans des sortes de boutiques ouvertes sur l’extérieur, vous êtes happés par des vendeurs qui tentent de vous attirer vers leurs présentoirs, sur lesquels vous trouvez des produits Adidas, New Balance, The North Face, Stone Island, Puma… Ne vous fiez pas aux apparences (parfois trompeuses, d’autres fois moins), tous les produits vendus sont faux mais vendus à des prix moins onéreux que ceux réellement pratiqués par les grandes enseignes.

Désormais, vous savez à peu près à quoi vous attendre si vous désirez vous rendre au marché de Clignancourt. Néanmoins, cette brève description ne saurait suffire pour vous décrire fidèlement l’ambiance du marché. Pour cela, il faut vous plonger dans le sens et dans ses multiples définitions. Qu’il représente des fonctions psychophysiologiques (les fameux cinq sens), une aptitude à connaître, à apprécier quelque chose de façon immédiate et intuitive (le sens des affaires), une direction ou encore une raison d’être [1], c’est bien le sens, dans ses différentes facettes qui est stimulé au sein de ce marché. Au fur et à mesure de mes visites, tous mes questionnements tournaient autour de cette notion : Dans quel sens faut-il aller ? Quels-sont les sens éveillés dans le marché ?  Quel est le sens de ma venue ?

« C’est bien le sens, dans ses différentes facettes qui est stimulé au sein de ce marché »

Je me suis donc rendu au marché de Clignancourt trois fois : deux fois avec mes camarades de master en information-communication et une fois seul. Afin de répondre à mes questionnements intérieurs, j’ai tenté plusieurs méthodes d’observation. D’abord, pendant environ une heure, je me suis baladé dans le marché avec deux de mes camarades sans prendre de notes, juste pour prendre le pouls des lieux. Ensuite, à l’occasion de mes autres venues, j’ai opté pour une méthode consistant à me mettre dans la peau d’un client potentiel des boutiques. J’essayais les vêtements, me renseignais sur les chaussures, demandais les prix, touchais le textile… Avec du recul, je ne sais pas si cette méthode m’a véritablement convaincu car, et j’y reviendrai plus tard, je n’ai pas véritablement le profil d’un client sur le marché de Clignancourt et n’avais pas véritablement l’intention d’acheter, ce qui m’empêchait de nouer des liens avec les vendeurs. C’est néanmoins cette méthode qui m’a accompagné pour mener ma réflexion sur le sens, sous toutes ses formes.

Sens, nom masculin « Direction dans laquelle se fait un mouvement »

Tout d’abord, la première définition du sens qui m’a marqué, dès mes premiers pas sur le marché, c’est celle qui renvoie à la notion de direction. Quand on arrive sur le marché, on est happés par les vendeurs qui viennent directement à nous pour nous vendre des appareils électroniques tels que des « AirPods pas chers ». Je suis de nature assez timide et n’aime pas tellement qu’on m’approche de la sorte, c’est pourquoi j’ai plutôt essayé d’éviter ces vendeurs. Pour moi la bonne direction, le bon sens de visite du marché, c’était celui qui me permettait de m’éloigner de ces vendeurs avenants. Ensuite, dans la partie située devant le stade Bertrand Dauvin, du côté parisien du marché, j’ai déambulé sans suivre une direction prédéfinie. D’ailleurs, je ne pense pas qu’il y ait de direction ou de marche à suivre. Les individus semblent soit savoir vers quel stand ils souhaitent aller, soit, pour la grande majorité, ils se déplacent de stand en stand afin de comparer ou de trouver les produits qui les intéressent. Dans cette partie du marché, je ne parlerais pas de boutiques mais plutôt de stands. En effet, il n’y a pas de locaux en dur mais des stands éphémères faits de tubes et de toiles, un peu à la manière des stands que l’on peut retrouver dans les marchés alimentaires. J’ai donc erré en long en large et en travers dans cette partie du marché qui est de taille assez modeste et ne compte que trois allées. Après en avoir fait plusieurs fois le tour, j’ai rapidement décidé de traverser le périphérique et de me rendre vers Saint-Ouen pour aller voir une nouvelle partie du marché. Pour me rendre d’un lieu à l’autre, il a fallu que je poursuive jusqu’au bout de la rue et passe sous le pont qui supporte le périphérique. La direction à suivre est apparue assez instinctive ; après avoir fait le tour de la première partie du marché, j’ai simplement suivi le mouvement, le sens de la marche, car de nombreux individus passent d’un côté à l’autre.

Une fois arrivé à Saint-Ouen, le marché change et on passe des stands aux boutiques en dur. Là encore, il n’y a pas vraiment de sens à suivre mais cette fois il y a une foule plus importante et pas de vendeurs d’objets électroniques. Là encore, j’ai suivi les différents mouvements. Même si certains s’arrêtent dans des boutiques, il y a un mouvement de foule continu qui remonte ou descend la rue Jean-Henri Fabre où se situent les boutiques et il suffit de suivre ce mouvement pour visiter le marché. Une fois extirpé de cette foule, je me suis rendu dans des petites rues adjacentes et me suis retrouvé dans le Marché Malik, plus connu sous le nom des Puces de Saint-Ouen.

Le changement d’ambiance était radical, je sortais d’une foule dense, navigant à l’air libre et cherchant à réaliser des bonnes affaires de contrefaçon pour me retrouver dans un bâtiment dans lesquelles les boutiques presque dépourvues de clients vendaient des vieux meubles, des vinyles, des vêtements de marque (des authentiques cette-fois). La fréquentation était également différente. De manière plutôt caricaturale, on pourrait dire que la population qui fréquente le marché de Clignancourt est populaire tandis que celle du Marché Malik semble plus aisée, troque le jogging, les baskets et le maillot de football pour des chaussures en cuir, un jean et une veste en velours. Ce qui est frappant, c’est que dans cette partie du marché, la direction est indiquée. Ici, les boutiques sont rangées en fonction de leur spécialité : les vinyles à l’étage, les meubles à l’entrée, les vêtements au fond… Cette fois, on retrouve des flèches qui nous indiquent où aller, qui nous guident. On peut ici faire un parallèle entre le guidage et la classe sociale.

« les lieux fréquentés par les classes populaires sont organisés sans véritable sens de visite […] les lieux fréquentés par des classes plus aisées possèdent un sens de visite »

 A Clignancourt, les lieux fréquentés par les classes populaires sont organisés sans véritable sens de visite et on s’y déplace au gré de la foule tandis que les lieux fréquentés par des classes plus aisées possèdent un sens de visite ; comme si le guidage était un luxe. Cela témoigne aussi d’une vision occidentale d’un marché qui doit être organisé en sections et dans lequel le visiteur est guidé afin qu’il se rende dans les boutiques qui l’intéressent. Les parties extérieures sont majoritairement fréquentées et animées par des populations populaires, originaires d’Afrique du Nord ou d’Afrique Subsaharienne et l’organisation du marché témoigne d’une autre vision : on laisse l’acheteur potentiel se déplacer à son bon vouloir et on tente de l’attirer en l’appelant directement pour lui proposer des produits.

Finalement la réflexion sur le sens en tant que direction se révèle intéressante car elle permet de montrer que le guidage, ou l’absence de guidage, témoigne des différentes visions du marché. Dans le marché de Clignancourt, où aucune direction n’était indiquée, je n’ai jamais ressenti le besoin de demander mon chemin et je suis toujours parvenu à me déplacer et à me rendre vers les boutiques ou stands qui m’intéressaient ; cela se faisait de manière instinctive. Cela rappelle qu’il existe des conceptions différentes, mais pas inférieures, des conceptions occidentales dans lesquelles une visite doit être guidée. Qu’il y ait un sens à suivre ou non, on se retrouve toujours au marché de Clignancourt.

Sens, nom masculin « Ce que quelque chose signifie, ensemble d’idées que représente un signe, un symbole : Le sens d’une allégorie. »

Ensuite, le sens des affaires apparaît particulièrement aiguisé sur le marché de Clignancourt. Comme je l’ai déjà écrit précédemment, les vendeurs d’appareils électroniques viennent directement chercher les acheteurs en leur promettant des prix très attractifs. On m’a par exemple proposé des AirPods à cinquante euros alors que ceux vendus par Apple avoisinent les deux-cents euros. Au-delà de ces vendeurs ambulants qui ne possèdent ni stand ni boutique, on retrouve des vendeurs qui, eux, possèdent leurs petites échoppes. Ceux-là sont postés à l’entrée de leurs commerces et appellent les clients, leur expliquant qu’ils vendent tous types de marques pas cher. Le principal argument mis en avant est souvent celui du prix attractif. Cela m’a d’ailleurs surpris car je pensais, avant ma visite, que les vendeurs chercheraient à mettre en avant la qualité de leurs faux produits, leurs ressemblances avec ceux vendus directement par les marques ; mais aucun vendeur auquel j’ai eu affaire ne m’a avancé cet argument. Ici, on vend du faux mais on parle vrai. Quand je voulais voir des chaussures, les vendeurs me demandaient quelle marque je souhaitais essayer sans jamais me dire qu’il s’agissait d’imitations, comme si le faux n’était pas un sujet. Les vendeurs ne cherchent pas à vous tromper car tout le monde sait que les produits proposés sont contrefaits. Ici, on vient pour faire une affaire et la contrefaçon est tout à fait acceptée, elle fait partie de la culture du lieu.

Par ailleurs, le fait que les articles soient contrefaits structure véritablement le marché de Clignancourt et ses transactions. En effet, la contrefaçon étant illégale [2], les vendeurs ne possèdent pas véritablement le droit de vendre leurs produits bien que ceci semble toléré. Néanmoins, les boutiques semblent se montrer prêtes à fermer à tous moment afin d’échapper à tout contrôle de police. Sans le savoir, je me suis rendu sur le marché un jour où il est censé être fermé, un mardi. Certaines boutiques restaient tout de même ouvertes mais le marché était très peu fréquenté et seuls une grosse dizaine de clients s’y aventuraient. Tout ceci rendait plus facile la tâche des forces de l’ordre qui n’avaient pas à se faufiler au milieu d’une foule dense pour intervenir. Il y avait d’ailleurs presque autant de policiers que de visiteurs. Je me suis rendu dans une boutique et ait demandé à voir des chaussures. Le vendeur m’a emmené dans une sorte de petite remise à l’arrière de la boutique dans laquelle il y avait une proposition de chaussures et de vêtements plus importante que dans la boutique. Le vendeur m’a expliqué qu’il préférait garder ces produits dans cette arrière-boutique car il se méfiait des forces de l’ordre présentes sur le marché. A Clignancourt, le sens des affaires, c’est aussi un sens de l’esquive, du compromis. On vend des produits illégaux avec une certaine tolérance mais les vendeurs se tiennent prêts à fermer boutique à tout moment en cas de descente policière.

Enfin, sur le marché, l’acheteur négocie. Ce n’est pas ma spécialité mais j’ai pu observer mes camarades à l’œuvre. Lorsqu’un vendeur leurs proposaient une paire de chaussures à quatre-vingts euros, ils lui demandaient de baisser le prix à cinquante. Ensuite, le vendeur semblait hésiter mais baissait tout de même le prix en disant que quelque chose comme « je te la fais à soixante-dix euros, je peux pas faire mieux ». Il y a comme une forme de jeu entre l’acheteur qui propose un prix et le vendeur qui semble analyser son comportement pour adapter son prix.

A Clignancourt, il faut donc avoir le sens des affaires : on y vient pour réaliser des bonnes opérations qu’on négocie ; en retour le vendeur adapte le prix de produits de contrefaçon qu’il peut rapidement remballer en cas de contrôle policier.

Sens, nom masculin « Chacune des fonctions psychophysiologiques par lesquelles un organisme reçoit des informations sur certains éléments du milieu extérieur, de nature physique (vue, audition, sensibilité à la pesanteur, toucher) ou chimique (goût, odorat). »

Je dois l’avouer, c’est cette définition du sens qui m’a inspiré ce sujet. A Clignancourt, les cinq sens que sont l’odorat, le goût, le toucher, la vue et l’ouïe sont en ébullition. Tout d’abord, le goût est un sens que je n’ai pas mobilisé dans le marché. Il existe bien des stands de nourriture et à la sortie du métro, une femme vendait du maïs qu’elle faisait cuire dans un caddy de supermarché. Je n’avais pas faim et n’ait donc pas tenter de leur acheter de quoi manger.

Le premier sens que j’ai senti stimulé dans le marché est l’ouïe. Pour contextualiser, je viens de la campagne et ai grandi au milieu des champs avec pour seuls sons le vent et parfois le bruit des machines agricoles ; un milieu plutôt silencieux. Le marché de Clignancourt m’est donc apparu comme une sorte de brouhaha permanent et particulièrement bruyant. Aux voix des vendeurs se mélangent celles des clients, au son de la musique se mélange celui des voitures circulant sur le périphérique avoisinant.

Ensuite, le toucher est un sens majeur sur le marché. Pour chercher des vêtements, des chaussures, on fouille, on déplace, on touche la qualité du textile … On est constamment en train de toucher ce qui nous entoure à la recherche de la bonne affaire. Je suis un passionné de football et du Paris-Saint-Germain.

Crédit : Homerick Belia. Derrière un maillot se cache peut-être un maillot plus intéressant
Crédit : Homerick Belia. Derrière un maillot se cache peut-être un maillot plus intéressant

Les maillots du PSG étaient, naturellement, disposés de manière visible mais c’est en fouillant que j’ai pu trouver des maillots plus anciens qui m’intéressaient plus que les maillots actuels. Le marché de Clignancourt est avant tout un marché du toucher.

Par ailleurs, le marché est riche en couleurs. Les devantures taguées, les paires de chaussures multicolores, les maillots de foot, les parfums, tout cela tranche avec le gris du bitume et du ciel parisien. Jaune, orange, rouge, vert, au cours de mes visites, mon œil était toujours happé par les couleurs présentes au sein des boutiques. Cela m’amène à émettre l’hypothèse que les couleurs flashy font partie d’une véritable stratégie de vente car elles attrapent notre œil, attisent notre curiosité et nous poussent à nous rendre dans les boutiques.

Enfin, l’odorat est également sollicité au cours d’une venue sur le marché. On retrouve d’abord un grand nombre de vendeurs de parfum et on peut sentir des effluves au-delà des portes des boutiques. Ces senteurs se mélangent à celles moins agréables d’essence et parfois d’égouts. Des odeurs de nourritures en pleine cuisson viennent redonner une touche plus agréable à un environnement olfactif extrêmement varié.

Le marché de Clignancourt est donc une véritable expérience sensorielle ; on y touche, sent, mange, est attiré par les couleurs ou parfois dérangé par le bruit… ce qui est sûr, c’est qu’il faut vivre le marché et le ressentir pour en comprendre ses enjeux.

Sens, nom masculin « Raison d’être, valeur, finalité de quelque chose, ce qui le justifie et l’explique »

Finalement, ces visites sur le marché se sont apparentées à des véritables quêtes de sens pour moi. Pendant une dizaine d’années j’ai pratiqué le handball jusqu’à un niveau national et mes entraineurs n’ont eu de cesse de me répéter que pour progresser, il fallait que je donne un sens à mes actions. Chaque passe, chaque tir, chaque mouvement doit aller dans le sens du jeu. J’ai beaucoup été marqué par cette expérience et je m’impose, dans tout ce que je fais dans la vie, d’y apporter du sens. Quand j’assiste à un cours, que j’écris, que je travaille, voyage… j’essaie toujours de donner un sens à ce que je fais. Le problème est qu’une fois arrivé sur le marché, je n’en trouvais absolument aucun. Je n’ai aucun attrait pour la contrefaçon et n’avait aucune envie de faire une heure de trajet pour me rendre Porte de Clignancourt. Une fois arrivé sur le marché, je ne comprenais pas ce que ces visites pouvaient m’apporter ; je ne voyais que des individus qui venaient acheter des produits. Pour être tout à fait honnête, cela m’irritait fortement de me rendre sur ce marché et je le percevais comme une contrainte universitaire.

« cela m’irritait fortement de me rendre sur ce marché »

J’ai tout de même tenté de me faire violence et de me renseigner sur des produits pour interagir avec des vendeurs mais je n’avais aucune idée de là ou cela pourrait me mener et n’était pas d’une très grande volonté. Par ailleurs, je suis blanc, viens de la campagne, et j’ai un style vestimentaire semblable à celui des personnes qui fréquentent le marché Malik. Je n’ai donc pas véritablement le profil populaire et urbain du visiteur habituel du marché et quand je parlais aux vendeurs, je sentais que cette différence créait une sorte de barrière que ma timidité m’empêchait de briser. En outre, j’avais l’impression que j’étais le seul, au sein du marché, qui ne trouvait aucun sens à sa visite. Pour le public que j’observais, tout semblait censé. Il y avait des familles, des hommes, des femmes, un public très varié en âge pourtant tous semblaient connaître la raison de leur venue. Ils déambulaient entre les boutiques, s’arrêtaient dans les stands, fouillaient, cherchaient des produits, parlaient avec les vendeurs… Tout leur semblait naturel et ils avaient l’air de tous savoir ce qu’ils faisaient ici. Cela ne faisait que renforcer mon impression d’être perdu. Je suis allé voir les maillots de foot pour observer s’ils étaient conformes à ceux vendus par les clubs. Ils étaient, pour la plupart, assez fidèles aux originaux mais possédaient toujours un léger détail qui pouvait les trahir (logo un peu trop gros, virgule Nike avec une forme étrange, détail au mauvais endroit…) mais ce qui m’a le plus intéressé, c’étaient les maillots inédits. Certains maillots étaient vendus mais n’avaient jamais été portés par les clubs et n’avaient jamais été présenté de manière officielle par ces-derniers. Ce n’était donc pas vraiment de la contrefaçon puisqu’ils n’imitaient pas un maillot officiel d’un club. C’était un design uniquement destiné au marché du faux. Cette originalité d’un faux qui n’imitait rien de vrai m’intéressait mais je n’ai pas vraiment trouvé comment aborder le sujet alors j’ai abandonné cette piste, me laissant à ma quête de sens. Je suis retourné dans le marché Malik, un endroit dans lequel on retrouve de nombreuses friperies qui vendent des produits officiels que je serai plus enclin à porter. J’ai même discuté avec un vendeur qui vendait des maillots de l’équipe de France signés par Kylian Mbappé, des raquettes signées par Carlos Alcaraz et Novak Djokovic, des maillots cyclistes signés par Bernard Hinault… En bref, le paradis pour le fan de sport que je suis mais là encore cela n’a pas assouvi ma quête de sens : je ne voulais pas écrire sur une telle boutique car je ne la trouvais pas véritablement représentative du marché.

Finalement, je crois que je n’ai jamais trouvé le sens de ma venue sur le marché, et que c’est une très bonne chose. Cela m’a amené à quelque peu revoir ma philosophie puisque tout n’est pas obligé d’avoir un sens. Parfois, c’est quand on ne comprend pas ce qu’on fait, qu’on n’en voit pas l’intérêt, qu’on s’ennuie, que notre esprit devient créatif. Avant de m’y rendre, je pensais que le sens ma visite était de rencontrer des individus et d’apprendre à les connaître mais puisque je n’y suis pas parvenu, cela m’a poussé à me concentrer sur mon ressenti personnel par rapport au marché. L’absence de sens était peut-être la meilleure chose qui pouvait m’arriver.

En conclusion, le marché de Clignancourt est un véritable carrefour du sens et de ses différentes facettes. C’est un marché qui se sent, se touche, se bouscule, s’écoute et dans lequel on se déplace au gré de ses envies, sans suivre de direction prédéfinie. Il faut y avoir le sens des affaires et si, comme moi, ce n’est pas vraiment votre cas, il est possible que vous ne trouviez pas véritablement de sens à votre venue. Néanmoins, le marché vaut le détour car il vous permet de vivre une expérience aux multiples sens qui ne peut vous laisser indifférent.

Tom Robert-Favre

[1] Définitions issues du dictionnaire Larousse en ligne : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/sens/72087#:~:text=Aptitude%20%C3%A0%20conna%C3%AEtre%2C%20%C3%A0%20appr%C3%A9cier,Avoir%20le%20sens%20des%20nuances.&text=3.,Le%20sens%20d’une%20all%C3%A9gorie.&text=4.

[2] LOI n° 2007-1544 du 29 octobre 2007 de lutte contre la contrefaçon

Un seul lieu, deux identités : entre les rues des puces de Saint-Ouen et le Marché Dauphine

Après plusieurs visites effectuées en novembre et en décembre au marché aux puces de Saint-Ouen, une évidence s’est imposée : deux univers s’y côtoient, se frôlent et se croisent, tout en demeurant étonnamment opposés l’un à l’autre. D’un côté se déploie le marché aux puces populaire, avec plusieurs rues commerçantes où une foule dense circule librement le long des stands, tandis que les vendeurs interpellent les passants. De l’autre, le Marché Dauphine, plus calme, où la fréquentation est moindre et où les marchands, installés dans leurs boutiques parfaitement alignées dans des boxes, attendent que les visiteurs viennent à eux. Ces deux mondes partagent la même ruelle, mais chacun y déploie ses propres codes, ses objets, ses façons de vendre et bien d’autres particularités encore.

L’entrée du marché Dauphine un jour sans activité au marché aux puces de Saint-Ouen.  Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Le marché, lieu où s’entassent une multitude d’articles, où se croisent et échangent des personnes venues d’horizons variés, où les odeurs multiples se mêlent, et où chaque stand semble porter sa propre histoire, forme un espace vivant qui se transforme au fil des conversations. Disponible partout dans le monde, en plein air et en intérieur, il en existe plusieurs types, chacun possédant ses propres ambiances, ses habitudes de vente, ses publics et ses traditions.

Les marchés aux puces existent depuis de très nombreuses années, et leur nom singulier provient des insectes parasites qui, autrefois, étaient réputés infester les vieux vêtements vendus par les chiffonniers. Avant que les puces de Saint-Ouen ne deviennent officiellement reconnues en 1885 et ne s’imposent comme l’un des marchés les plus connus de France, voire du monde, le site était occupé par des gens du voyage.

Aujourd’hui, le marché réunit plus de 2 000 marchands répartis sur plus de 7 hectares et se caractérise par l’absence totale de produits alimentaires, offrant exclusivement de la brocante, de la fripe et divers objets anciens. Desservi par les lignes de métro 4 et 13, le tramway T3b et plusieurs bus, le marché aux puces de Saint-Ouen est facilement accessible. Chaque semaine, du samedi au lundi, les visiteurs s’y pressent pour parcourir les nombreux marchés où chaque pas réserve une découverte et où des univers différents s’entremêlent.

Au cours de nos différentes observations, nous avons principalement constaté la difficulté d’obtenir des entretiens, la plupart des personnes se montrant réticentes à répondre à des questions sous forme d’interview. La prise de photos représentait également un obstacle, certaines personnes jugeant cela inapproprié. Malgré les limites qui nous ont été imposées, nous avons tout de même réussi à obtenir quelques informations qui nous ont aidés à la réalisation de cet article.

L’arrivée à Saint-Ouen et la première rencontre avec ses marchés

Une fois arrivé au terminus de la ligne 4, à Porte de Clignancourt, l’atmosphère qui vous enveloppe est bruyante et résolument animée. Les klaxons des voitures, les conversations qui se croisent, et même un vendeur de maïs avec son chariot installé juste devant la sortie du métro composent une ambiance qui vous accompagne tout au long du chemin menant aux marchés aux puces.

Alors que les routes sont encombrées que les cyclistes peinent à se frayer un chemin, les passants traversent au milieu d’une marée de voitures sans prêter attention à la couleur des feux. En s’engageant un peu plus loin sous le périphérique, on aperçoit une foule encore plus dense, ainsi que des personnes abordées par ce qui semblent être des vendeurs installés à l’entrée du marché. À peine un pied posé sur cette fameuse rue où sont installés différents stands, un vendeur de chaussures s’approche et propose une paire d’Adidas à plusieurs reprises, avant de s’éloigner en comprenant que le refus était définitif.

La rue des Rosiers du marché aux puces de Saint-Ouen. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

Dès ce premier contact, vous êtes immédiatement plongé dans l’ambiance et vous obtenez un avant-goût de ce qui vous attend tout au long des différents marchés installés aux alentours. Situé directement en bordure de route, ce premier stand attire naturellement le regard et invite les visiteurs à continuer leur chemin et pour découvrir ce qui fait la réputation du marché aux puces de Saint-Ouen.

À partir de ce moment-là, moi et mon collègue Cédric avons parcouru le marché et ses alentours en prêtant une attention particulière à ce que nous entendions, en observant chaque détail et, lorsque cela était possible, en échangeant avec certains vendeurs pour en apprendre davantage sur leur activité. Nous nous y sommes rendus un lundi du mois de novembre, mais aussi un vendredi du mois de décembre, un jour où la plupart des commerces sont fermés, bien que quelques stands restent ouverts, notamment dans le marché Dauphine.

Le marché aux puces “populaire” : une atmosphère dynamique et dense

Une multitude de stands s’alignent le long d’une route où les voitures circulent à vitesse réduite, obligées de slalomer entre les nombreux passants, tant le risque d’accident y est élevé. Lorsque l’on s’engage dans cette fameuse rue des Rosiers, on entre définitivement dans un espace vivant où chaque mètre carré est occupé, que ce soit par des passants ou par les innombrables articles mis en vente. En tentant d’avancer tant bien que mal dans cette allée, un autre vendeur vous aborde, une paire d’AirPods à la main, et demande si ça peut vous intéresser. Ce genre de contact ne sera pas le dernier. Parmi les stands installés en extérieur et débordant sur les trottoirs, certains se trouvent également en intérieur, notamment lorsqu’il s’agit de produits vestimentaires.

Les vêtements sont alors soigneusement pliés et rangés, ou parfois accrochés aux murs à l’aide de cintres, notamment lorsqu’il s’agit de maillots de sport exposés pour attirer l’œil. À côté, des montagnes de chaussures, empilées les unes sur les autres, s’étendent sur plusieurs niveaux. On y trouve toutes les tailles et une multitude de marques, présentées sans véritable ordre mais mises en avant de manière à inciter à la fouille et à la découverte. L’ensemble est proposé à des prix nettement inférieurs à ceux du marché traditionnel, renforçant l’impression d’abondance et de bonnes affaires potentielles, alors qu’il s’agit en réalité de contrefaçons.

Contrefaçon d’un maillot de foot avec une mauvaise broderie. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

La contrefaçon règne en maître sur ce marché, avec certaines marques qui se retrouvent fréquemment mises en avant devant plusieurs stands : Gucci, Under Armour, Nike ou Adidas. Les vêtements, pour la plupart d’occasion, ne sont pas toujours impeccables et présentent parfois des taches ou des signes d’usure. Que ce soit des maillots de football ou de basket, on peut facilement repérer des signes d’imitation : des logos mal positionnés, une broderie de mauvaise qualité, un flocage différent de l’original, ou même des modèles qui n’ont jamais été commercialisés par les équipes ou les marques concernées.

En s’engouffrant un peu plus dans cette rue, on remarque, sur la gauche, une longue rangée de camions et de voitures alignés les uns derrière les autres le long du trottoir bordant la voie d’accès au périphérique. Sur la droite, plusieurs boxes sont ouverts, laissant apparaître toutes sortes de marchandises exposées, pendant que les marchands, qui pour certains sont assis sur une chaise devant leur stand, discutent avec les passants. Les murs et les grilles métalliques des boxes sont souvent recouverts de tags, tandis que l’activité incessante des vendeurs et le va-et-vient des visiteurs donnent lieu à une atmosphère toujours autant animée.

Au milieu des vêtements, des carrousels de lunettes et des étagères débordant de sacs, les voix se superposent, se croisent et se répondent, créant un brouhaha continu qui finit par envahir vos pensées. La manière dont les vendeurs communiquent avec les consommateurs varie elle aussi énormément. Certains restent simplement à leur stand, sans chercher le moindre échange de regard, tandis que d’autres, au contraire, interpellent chaque passant pour l’inciter à s’intéresser à leurs articles. D’autres encore s’adressent indistinctement à tous les passants, sans en viser un en particulier, en criant des messages tels que : “Le dernier iPhone pas cher ici !”. Au-delà des différentes négociations qui se déroulent dans cette allée, on remarque également des échanges qui ne portent pas sur la vente, mais qui sont plutôt amicaux, ponctués de poignées de main et de sourires complices entre vendeurs et autres personnes présentes.

Cette vaste zone de plus de sept hectares se transforme, lors des jours d’ouverture, en un véritable fourmillement humain. La densité de visiteurs y est impressionnante et le public extrêmement diversifié. On y croise des personnes âgées comme des jeunes adultes, des étudiants de Master, des collégiens, des familles venues en groupe, ainsi que des touristes et des chineurs occasionnels. Chacun évolue à son rythme : certains s’arrêtent par curiosité, d’autres traversent la zone pour rejoindre leur arrêt de bus ou la station de métro en direction de leur travail ou de leur école, et bien sûr, il y a ceux qui viennent avec un objectif précis : faire des achats.

Ce marché, dit “populaire”, s’adresse à une clientèle extrêmement variée. On y croise des visiteurs aisés, susceptibles de dénicher par hasard un objet qui peut leur être intéressant au milieu de cette marée de choix, tout comme des personnes aux moyens plus modestes, présentes par nécessité, à la recherche de bonnes affaires ou d’articles abordables pour le quotidien.

Installés à proximité de leurs stands, les vendeurs représentent le visage vivant du marché et incarnent la renommée des puces de Saint-Ouen. Ils accueillent les clients, peuvent engager de longues discussions parfois sans lien avec leurs marchandises, présentent leurs produits avec soin et négocient avec énergie pour conclure leurs ventes. Grâce à leur présence et à leur dynamisme, chaque stand devient un véritable point d’animation et de découverte.

En poursuivant notre chemin, on remarque, au milieu de quelques stands et de voitures garées, l’apparition d’un nouveau marché nommé “Malassis”. À l’instar de ses voisins installés le long de la rue, il se spécialise principalement dans la vente de vêtements, soigneusement rangés et exposés pour être immédiatement visibles. On y trouve également des chaussures, des casquettes et divers accessoires disposés de manière claire, invitant le visiteur à fouiller et à découvrir les articles proposés avec des prix assez abordables. Ce marché se distingue avant tout par l’ampleur de son espace intérieur. En levant les yeux, on découvre également une verrière en verre, en forme de chapiteau, qui laisse pénétrer la lumière naturelle et crée une atmosphère lumineuse et aérée, tout en donnant au lieu un caractère unique et accueillant.

En avançant un peu plus loin, et en s’engageant même derrière cette rue, on constate que le marché se poursuit et qu’il abrite d’autres espaces. Tout d’abord, il y a le marché Malik, spécialisé dans la friperie, ou encore le marché Biron, qui se distingue complètement de ce qui a été vu jusqu’à présent en proposant des objets d’art. Ce marché aux puces recèle de nombreuses surprises. À quelques pas seulement du marché Malassis, se cache le marché Dauphine, dissimulé parmi les différents stands. Son accès est discret, il faut repérer une porte qui ressemble à une sortie de secours. De l’autre côté de la rue, un passage plus large et plus visible permet également d’y pénétrer. Cette situation rend l’entrée du marché facile à manquer, privant parfois les visiteurs de la découverte d’objets de collection et d’autres trésors que l’on n’aurait pas remarqués autrement. Une fois ses portes franchies, le marché Dauphine nous plonge dans un univers entièrement différent.

Le Marché Dauphine : l’autre visage des puces de Saint-Ouen

À peine franchi le seuil du Marché Dauphine, on perçoit une transition immédiate, presque physique : le tumulte caractéristique des Puces de Saint-Ouen se dissipe, comme filtré par une membrane invisible. La température s’adoucit, l’air devient plus calme, plus stable, et la lumière elle-même semble changer de nature. Dehors, elle inonde les ruelles, ricoche sur les tôles, rebondit sur les vitrines improvisées. Dedans, elle se fragmente sous la grande verrière, se pose en halos précis sur les objets et souligne les perspectives rectilignes des allées. La verrière, immense dalle translucide, diffuse un jour légèrement bleuté qui donne au lieu une ambiance mi-atelier, mi-musée, où les ombres sont fines et les reflets maîtrisés. On ressent presque, en avançant, la volonté initiale des architectes qui, lors de la création du Marché Dauphine dans les années 1990, avaient pensé ce lieu comme une sorte de parenthèse structurée, capable d’offrir aux visiteurs une respiration au milieu de l’effervescence des Puces.

La maison Futuro installée au sein du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Au centre, la grande structure circulaire, cette architecture qui ressemble à une soucoupe volante suspendue au-dessus de l’allée, attire inévitablement l’œil. Sous le nom de la maison Futuro, elle est présente au sein du marché depuis l’été 2013. Elle a été créée par Matti Suuronen dans les années 1960-1970 et sert aujourd’hui d’espace événementiel. C’est comme un poste de vigie futuriste plantée dans un environnement de mémoire. Sa présence tranche légèrement avec l’harmonie vintage des stands, mais sans dissonance : elle fonctionne comme un pivot, un point de repère visuel autour duquel l’espace semble s’articuler. On a l’impression qu’elle flotte, surveillant silencieusement l’ensemble du marché.

Le sol lui-même participe à cette organisation : des lignes rouges courent tout au long du marché, tracées devant les stands comme des fils conducteurs. Elles semblent guider le regard et le déplacement, presque comme un rappel discret que ce micro-monde a ses propres règles, son propre système d’orientation, tantôt utilitaire, tantôt purement graphique. Elles accompagnent le visiteur sans l’imposer, ajoutant une couche supplémentaire à la géométrie silencieuse du lieu. 

Les marches pour accéder à l’étage du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

On accède également à un étage, dont l’escalier affiche des indications claires sur ce que l’on y trouvera : des disques, des affiches, des livres anciens ou encore des cartes postales. Même les marches semblent participer à l’expérience.

Les stands se succèdent avec une régularité surprenante. Alignés comme des vitrines de galerie, ils composent un paysage intérieur très structuré. Chacun possède son identité propre : certains sont tapissés de bois sombre, d’autres de métal poli, quelques-uns exposent leurs pièces derrière des glaces parfaitement alignées. Les présentations sont minutieuses : ici une suite d’affiches anciennes encadrées avec soin, là une collection de jouets vintage classés par époque ou par thème, plus loin encore une enfilade de cadres dorés dans lesquels reposent des lithographies fines. Dans certaines boxes, des livres rares occupent toute la hauteur, formant des blocs compacts où dominent les bruns, les ocres, les rouges des reliures anciennes. Les lampes d’appoint accentuent la texture du papier, dessinent des zones chaudes et installent un climat propice à la contemplation.

Les marchands, pour la plupart, se fondent dans cette atmosphère. Leurs voix sont basses, volontairement adoucies pour respecter la tranquillité du lieu. Les gestes sont mesurés : ils prennent les objets avec précaution, montrent les détails sans brusquerie, manipulent les vitrines avec une lenteur étudiée. Il n’y a ni appel sonore ni sollicitation insistante. Leur présence est discrète, parfois presque effacée, comme s’ils laissaient les objets parler à leur place. Le visiteur, influencé par cette attitude, ralentit instinctivement. Les curieux deviennent des observateurs attentifs ; les collectionneurs, déjà habitués aux codes de la recherche patiente, adoptent un rythme encore plus posé.

Un collectionneur d’autographes avec Céline Dion, Michael Jackson et Bernard Tapie. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025.  © Janush Kankatharan.

Et puis, il y a eu cette rencontre que nous avons eue lundi avec un collectionneur de maillots, mais plus précisément d‘autographes de célébrités. Un stand tout aussi silencieux que les autres, non pas parce que le marchand ne parlait pas, mais parce que la présence de pièces pour le moins rarissime, rend la plupart des visiteurs bouche bée. Il nous a interpellé, en cherchant son carnet, en nous disant :  “j’ai rencontré la plupart des personnes dont vous voyez les maillots ici !”, d’un ton mi-mystérieux, mi-complice. Cet échange, simple mais sincère, ajoute une touche humaine à l’ensemble, rappelant que le marché n’est pas qu’un musée vivant : c’est un lieu de liens, de conversations, de petites transmissions entre passionnés. Nous avons pu découvrir par exemple qu’il avait rencontré plusieurs fois la légende Michael Jackson, le footballeur français Kylian Mbappe, l’ancien président François Hollande, etc…

Les sons du lieu participent à cette impression d’intériorité : un léger froissement de pages, le glissement feutré d’un tiroir, le bruit mat d’un cadre qu’on repose, quelques chuchotements qui se perdent dans les hauteurs de la verrière. L’odeur contribue également à l’identité du marché : un mélange de vieux bois chauffé par la lumière, de papier ancien, de cire d’entretien, parfois d’un parfum discret provenant d’un stand de textiles anciens. L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets.

L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets. Cet intérieur forme un ensemble cohérent, un véritable micro-monde au sein des Puces. Tout y semble mesuré : les déplacements, les voix, la lumière, l’ordre des choses. Rien n’y est laissé au hasard, et même les irrégularités. Un objet un peu déplacé, une étiquette écrite à la main, une pile de cartons près d’un stand, participent à l’impression d’un univers en activité douce, soigneuse, où chaque détail a un rôle à jouer. Le Marché Dauphine apparaît ainsi comme un espace à part, un territoire couvert où l’effervescence du dehors se transforme en une circulation maîtrisée, plus lente, plus silencieuse, presque méditative.

Un même lieu, deux univers : coexistence visible dans le quotidien du marché

À l’extérieur, ou dans les zones de transition du Marché, l’ambiance change brutalement. Le bruit reprend sa place, plus large, plus éclatante. On retrouve le chaos vivant des Puces : les conversations se croisent à haute voix, les pas s’accélèrent, les chariots roulent sur les pavés irréguliers, les musiques des stands voisins se mélangent, les couleurs éclaboussent l’espace. Ici, tout semble plus spontané, plus improvisé. Les objets sont parfois empilés, parfois suspendus, parfois exposés sans véritable scénographie, formant un foisonnement visuel qui contraste avec l’ordonnancement intérieur du Marché Dauphine.

Les ruelles extérieures vibrent d’une énergie continue. Les touristes s’y pressent, les habitués avancent d’un pas sûr, les chineurs expérimentés fouillent dans les bacs, soulèvent des piles, marchent vite d’un stand à l’autre. Les marchands se montrent plus expressifs : voix portées, gestes larges, appels à peine voilés, éclats de rire, discussions animées. Les rythmes se superposent et se heurtent. Chacun progresse selon une trajectoire personnelle, souvent rapide, parfois sinueuse, parfois brusque. Les matières aussi se rencontrent : tissus, métal, plastique, vinyles, luminaires, mobilier industriel, tout compose un paysage dense et changeant.

Entre ces deux univers, celui du calme intérieur et celui du mouvement extérieur existent des zones frontières. Ce sont les porches, les portes vitrées, les angles, les passages étroits qui relient les ruelles au marché couvert. Ces endroits sont les véritables seuils du Marché Dauphine. Là, les flux se croisent : certains sortent du calme et s’apprêtent à replonger dans le tumulte, d’autres s’apprêtent à quitter le bruit pour entrer dans une zone d’apaisement. Il y a parfois un léger flottement, un moment de flottement presque imperceptible, où les deux mondes se superposent : les sons étouffés du dedans répondent aux échos du dehors, les lumières se croisent, les couleurs se mélangent.

En observant attentivement ces zones liminaires, on aperçoit parfois des scènes singulières : une affiche Art déco délicatement encadrée qui fait face à un étal de vêtements bigarrés, un fauteuil ancien placé à quelques mètres seulement d’une montagne d’objets plus contemporains, un collectionneur absorbé par l’examen d’un livre ancien, alors qu’à quelques pas un vendeur interpelle un groupe de visiteurs. Ces moments de juxtaposition créent une impression presque fantastique, comme si l’on pouvait passer d’une dimension à une autre en avançant de quelques mètres seulement.

Le visiteur, en circulant entre ces univers, ressent la superposition des ambiances. À mesure qu’il s’éloigne de la verrière, le bruit s’épaissit, la lumière devient plus brute, plus directe, les odeurs changent, la densité humaine augmente. En sortant complètement du Marché, il retrouve le mélange typique des Puces : parfums de nourriture de rue, voix qui se répondent d’un stand à l’autre, couleurs vives des textiles, objets contemporains et anciens mélangés sans hiérarchie.

Ce passage du calme à l’agitation laisse une impression durable. Le corps garde encore un peu de la lenteur intérieure, même lorsque le bruit extérieur redevient dominant. Les images s’imbriquent : la douceur de la verrière se superpose à la profusion des étals, les vitrines éclairées se mêlent aux piles d’objets hétéroclites, les gestes mesurés des marchands du dedans se mêlent aux mouvements rapides du dehors. On a la sensation d’avoir parcouru deux mondes complets sans jamais quitter le même territoire.

Janush Kankatharan et Cédric Kampetenga

Entre méfiance et quiétude : traverser les marchés de Clignancourt

Allée du marché de Clignancourt, rue Jean-Henri Fabre, avec des stands de vêtements, chaussures et sacs, et des passants circulant entre les étals.
Photo du marché de Clignancourt, Rue Jean-Henri Fabre, prise par Julie PHAM

Entre la rue Jean-Henri Fabre et l’avenue Michelet, au nord de Paris, s’étend un quartier commerçant qui regroupe boutiques et étals. Un microcosme unique s’y déploie autour des puces de Saint-Ouen et du marché Malik, où se vend une grande variété d’articles, des maillots de foot ou sacs de luxe contrefaits aux antiquités et meubles anciens. Cette pluralité d’acteurs façonne un espace marchand particulier, traversé par des réalités symboliques et une sociabilité unique.

Mon article est principalement descriptif, il ne cherche pas à établir des conclusions générales, mais à décrire le plus fidèlement possible mes sensations et l’atmosphère qui ont construit chez moi une impression dominante sur laquelle je m’appuie, et qui sera l’angle principal de mes écrits : la méfiance manifestée par plusieurs vendeurs dans le marché de Clignancourt, du moins telle que je l’ai ressentie.

Méthode d’observation

Pour mener ce travail, j’ai adopté une posture d’observation participante lors de deux visites de terrain effectuées avec ma promotion de Master 1 Communication des Villes et des Territoires Numériques, le 10 et le 18 novembre 2025, ainsi qu’une troisième fois le 1ᵉʳ décembre 2025, pour affiner mon point de vue et repérer des détails qui m’avaient échappé. Chaque sortie a duré environ une heure, durant laquelle nous avons déambulé principalement le long de la rue Jean-Henri Fabre, ses environs avec les différentes petites rues adjacentes, avant de rejoindre les halles couvertes des Puces de Saint-Ouen, comprenant le marché Dauphine. Durant ces visites, j’ai pris des notes, quelques photos quand je le pouvais ainsi que des enregistrements audio, puis j’ai rédigé mes impressions à mon retour à la fac afin de figer mes ressentis. Mon observation s’est appuyée sur différents détails : regards, interpellations, tonalités des échanges, bruits, organisation des stands, mais aussi sur de brèves interactions que j’ai pu avoir avec les vendeurs, notamment lorsque je simulais un intérêt modéré pour prolonger l’échange sans acheter ou qu’ils me proposaient de regarder leurs stands pour tenter de me vendre un produit. J’ai également confronté mes perceptions à celles de mes camarades lors de discussions, après la visite, qui m’ont beaucoup aidé à mieux comprendre ces différents marchés (mais principalement pour celui dans la grande rue Jean-Henri Fabre).

Découverte du marché

Avant même de m’y rendre, je portais certaines craintes et préjugés sur le marché de Clignancourt, sans doute nourris par les récits médiatiques et les représentations partagées dans l’imaginaire collectif. En sortant de la ligne 4 du métro, le contraste avec mon environnement habituel m’avait immédiatement saisi. La différence architecturale, la monotonie des façades, les vendeurs de maïs en sortie de station ou encore les rats aperçus à proximité des stands tranchaient fortement avec l’atmosphère du 6ᵉ arrondissement, parmi les quartiers les plus huppés de la capitale, autour de l’université Panthéon-Assas.

Mes premières déambulations dans la partie éphémère du marché de Clignancourt, sur une place proche de la sortie de métro, furent pour moi la découverte d’un nouvel univers : celui de la contrefaçon dans tous ses états. Maillots de foot colorés, sacs de maisons de luxe, parfums, produits Apple ou encore lunettes étaient présents sur une très grande partie des stands. Plusieurs vendeurs n’hésitaient pas à sortir de leurs étals pour nous inciter, avec entrain, à acheter une paire d’AirPods, de fausses lunettes Louis Vuitton ou une parka Moncler.

Sur la très longue Rue Jean-Henri Fabre, où se concentrent, je pense, plus d’une centaine de boutiques de contrefaçon, l’atmosphère est encore plus particulière. L’incitation à l’achat m’avait semblé encore plus affirmée. Là aussi, certains vendeurs venaient me serrer la main, me tirant parfois à l’intérieur de leur boutique pour me faire regarder les articles. Je n’étais pas là pour acheter, ce qui donnait lieu à des situations assez cocasses et parfois gênantes lorsqu’on me proposait des doudounes fourrées ou des paires de lunettes Prada ou Versace. J’ai parfois dû feindre un arrêt et un intérêt pour leurs produits afin d’affiner mes observations et voir le marché sous toutes ses coutures.

Mes premiers ressentis et Puces de Saint-Ouen

C’est à partir de ces interactions inhabituelles qu’il m’a semblé qu’il régnait une certaine énergie pesante, une impression constante d’être observé dans ces longues allées marchandes. J’ai perçu comme un climat de méfiance à mon égard, du moins c’est ainsi que je l’ai ressenti, comme si mes passages répétés éveillaient une vigilance particulière. Les vendeurs, en très grande majorité des hommes, paraissaient parfois, dans leur façon de me fixer ou de m’interpeller, soucieux de ma présence.

Je voyais que mes va-et-vient faisaient réagir les marchands, dont certains m’interrogeaient directement sur ma présence et mes agissements : « Pourquoi t’es à Clignancourt ? Ça fait quatre fois que tu passes mais tu n’achètes rien, tu cherches quoi ? », m’a lancé un vendeur d’un ton soupçonneux. Sur le moment, j’avais pris cela personnellement, ne comprenant pas vraiment pourquoi j’étais questionné et observé d’un œil si méfiant.

Je veillais pourtant à ne pas multiplier les contacts directs avec les autres étudiants de ma classe, pour ne pas attirer l’attention sur un groupe entier de jeunes qui faisaient des allers-retours pendant une heure, afin de ne pas trop biaiser mon expérience d’observation. Évidemment, ils l’ont probablement très vite compris, car nous n’étions pas très discrets dans notre tâche. Nous nous sommes même faits reconnaître lors de la seconde visite, une semaine après notre découverte de cet écosystème marchand. 

Je me suis ensuite aventuré dans le bâtiment mitoyen de la longue rue Jean-Henri Fabre, qui contient le marché Dauphine, plus connu sous le nom des Puces de Saint-Ouen. J’avais été ébahi par la métamorphose des décors dans lesquels je me trouvais quelques secondes auparavant. Les étals extérieurs vétustes de produits contrefaits laissaient place à de sublimes halles couvertes, remplies de meubles anciens et de nombreuses antiquités : tableaux, tissus, lustres, mais aussi des vinyles et des jeux vidéo vintage. Les prix aussi avaient changé. On passait de quelques dizaines d’euros à plusieurs centaines, et parfois davantage. On observait même, en son centre, une étrange habitation orange en forme de vaisseau spatial. Peut-être une œuvre contemporaine d’un artiste ou architecte.

Allée intérieure des puces de Saint-Ouen avec des stands d’antiquités, meubles anciens, tableaux et objets décoratifs sous une verrière.
Au sein des Puces de Saint-Ouen, photo prise le 10 novembre 2025 par Louka OUDIN

 En conséquence de cette différence de marchandises et de prix, l’intérieur des Puces de Saint-Ouen ne semblait pas attirer la même population que la zone extérieure : j’ai eu l’impression qu’il y avait davantage de visiteurs plus âgés habillés plus chiquement dans les halles couvertes, à l’inverse d’une présence plus marquée d’un public jeune au style urbain autour des stands de contrefaçon. Sur le temps court de mes visites, il m’a semblé que les visiteurs de ces deux espaces ne se croisaient que très peu voire pas du tout. J’ai observé qu’ils n’empruntaient pas exactement les mêmes allées, et ne rentraient ni ne sortaient par les mêmes côtés. 

Je suis resté près de dix minutes à côté de la porte du marché Dauphine, par laquelle j’étais entrée depuis la rue Jean-Henri Fabre, et absolument personne n’est entré dans le marché couvert ou n’en est sorti vers la longue allée des contrefaçons. Les vendeurs, eux aussi, n’avaient pas le même comportement. À l’intérieur, je n’avais presque pas été abordé : les échanges me semblaient plus classiques, dans les « normes  sociales habituelles » des boutiques, que ce soit dans l’organisation ou dans la façon d’interagir avec les passants. Je m’y sentais plus à l’aise. Je n’étais plus épié ou questionné comme dehors, et j’ai observé davantage de femmes derrière les comptoirs, ce qui contrastait aussi avec la sociabilité des allées extérieures.

En continuant ma visite dans le marché couvert, j’ai aussi été frappé par l’ambiance sonore. Dehors, tout semblait saturé et mélangé : les musiques de différentes cultures, les conversations des vendeurs, et même le bruit des voitures circulant le long des étals, alors que l’intérieur offrait au contraire une tranquillité étonnante et des discussions feutrées. Ce contraste fut étonnant, surtout quand on pense que les deux marchés sont collés, et cette ambiance plus posée était moins stressante et oppressante.

L’extérieur

De retour dehors, j’ai tenté de porter un regard différent sur ce que j’avais observé la première fois. En revenant sur mes pas dans les allées, j’ai remarqué des scènes que je n’avais pas vues lors de mes premières déambulations : une voiture de police passait le long des marchandises en les observant d’un œil attentif. Cela a donné lieu à une scène de rangement rapide de certains produits par les vendeurs. J’ai eu l’impression que ces gestes étaient parfaitement optimisés, presque comme s’ils connaissaient par cœur ce type de situation.

C’est à ce moment que j’ai un peu mieux compris le climat de méfiance que j’avais ressenti. Cela pouvait laisser penser que cette méfiance n’était pas spécialement dirigée contre moi, mais qu’elle renvoyait à une tension constante : la peur d’être filmé, interrogé sur leurs pratiques de vente, leurs marchandises contrefaites ou même d’être verbalisé par la police ou par d’éventuels contrôleurs fiscaux.

Lors de ma seconde et troisième visite, j’ai prêté attention aux interactions entre les vendeurs eux-mêmes. J’ai identifié des regards échangés d’un stand à l’autre, des signes discrets pour communiquer : peut-être un client à surveiller, ou peut-être la crainte d’un policier en civil. Ces petites interactions, que je n’avais pas remarquées lors de ma première venue avec la promotion, donnaient au marché extérieur une forme de cohésion paradoxale. Les vendeurs semblaient faire bloc ensemble face à ce qu’ils pouvaient percevoir comme une menace potentielle à leur travail, quand bien même ils sont concurrents dans la vente, avec presque tous le mêmes éventail de marchandises (sneakers, maillots de foot, parfums, lunettes, peluches Labubu…).

Au-delà de mes interactions personnelles, j’ai observé d’autres personnes confrontées à des attitudes similaires, mais aussi à des comportements très différenciés. J’ai entendu à plusieurs reprises des camarades de mon Master se faire questionner au sujet de leur présence ou se faire suivre longuement du regard par un ou plusieurs vendeurs. À l’inverse, un de mes camarades, Mehdi, interagissait très amicalement avec des vendeurs qu’il connaissait par l’intermédiaire d’amis ayant grandi à Saint-Ouen. 

À plusieurs reprises, lors de mes deux premières visites dans le cadre du cours, c’est-à-dire avec mes camarades (même si nous étions le plus possible séparés pour éviter tout soupçon), mais aussi lorsque je suis revenu seulement avec deux filles de ma promotion, Bérangère et Juliana, le lundi 1ᵉʳ décembre, je ne me faisais pas arrêter de la même façon selon si j’étais seul ou avec d’autres personnes.

Par exemple, lors de ma première visite, j’ai passé une bonne partie de ma découverte du marché de Clignancourt et des puces de Saint-Ouen en binôme avec Bérangère, et nous nous sommes rarement fait accoster. Même scénario lors de la majorité de la troisième visite où nous étions tous les trois. Au contraire, lorsque j’étais seul lors de la deuxième visite et durant une partie de ma dernière visite, les vendeurs venaient me voir sans que je montre la moindre forme d’intérêt pour leurs marchandises, me proposant des doudounes ou des sacoches. Juliana et Bérangère ont observé, comme moi, cette différence de traitement entre le fait d’être seules ou accompagnées d’un ou plusieurs hommes.

Lors de notre visite du 1ᵉʳ décembre, elles sont arrivées une vingtaine de minutes avant moi et m’ont expliqué qu’elles avaient eu de très nombreuses interactions avec les vendeurs avant mon arrivée. Des produits leur étaient proposés à quasiment chaque stand, et certains vendeurs adoptaient une approche qui, selon elles, se rapprochait de la séduction (demande de numéro de téléphone ou de Snapchat). Quand je les ai rejointes, cette attitude s’est très nettement calmée, et les demandes ont même complètement disparu, laissant place à un regard plus méfiant ou interrogateur, tout comme lors de ma première visite en duo avec Bérangère. Ces scènes m’ont conforté dans l’idée que le regard porté sur les visiteurs ne dépend pas seulement de leur attitude individuelle, mais aussi de la nécessité, pour les vendeurs, d’identifier immédiatement si une personne est ici pour acheter ou non (policier en civil, journaliste…), du moins c’est l’impression que cela m’a donnée.

En discutant avec mes camarades, j’ai constaté que le ressenti que je développe dans cet article n’était pas isolé. Beaucoup d’entre eux avaient également remarqué une forme d’inconfort à l’extérieur. Tout comme moi, certains avaient eu l’impression d’être observés, avec des regards laissant penser que les exposants avaient compris que nous n’étions ni des visiteurs individuels, ni là pour acheter un quelconque produit. Ces témoignages m’ont permis d’enrichir mon propre ressenti, me montrant que la méfiance n’était pas seulement une réaction individuelle, mais un élément traversant l’expérience collective de notre groupe selon ce que nous avons ressenti.

À Clignancourt, aucun de nous n’osait vraiment sortir son téléphone pour prendre de simples photos, par peur de la réaction des vendeurs. Seuls quelques clichés volés des stands ont été pris par certains camarades, qui veillaient à être le plus discrets possible. Peut-être que certains d’entre eux nous avaient repérés durant ces tentatives de photographie, ce qui a potentiellement accentué une forme de méfiance à notre égard, c’est du moins l’interprétation que j’en ai eue.

Ce climat m’a rappelé notre visite en bas de la tour Montparnasse, le 22 octobre 2025, le long du boulevard Edgard Quinet. Une interaction assez étonnante et similaire s’y était déroulée. Une femme était venue nous parler, avec un ton énervé et méfiant, pour nous questionner au sujet de notre présence et de nos agissements, car nous prenions en photo les stands et posions des questions aux passants dans le cadre de nos observations. Il s’est avéré par la suite qu’elle était la « directrice » du marché, qui s’occupait, si je me souviens bien, des locations et de la gestion du lieu. Même au sein de cette allée, une de mes tentatives de filmer un étale s’était soldée par un refus d’un exposant qui m’avait dit fermement qu’il ne voulait pas être filmé, ni lui ni sa marchandise.

Portants remplis de vêtements et maillots colorés dans un stand extérieur du marché, avec des vestes exposées en arrière-plan.
Étal du marché de la contrefaçon, photo prise le 18 novembre 2025 par Julie PHAM

Malgré ce climat, le marché extérieur possède une forme d’énergie particulière. Les couleurs, les différents styles musicaux, les odeurs de nourriture et les mouvements incessants de la foule et des voitures créent une atmosphère très vivante et vibrante, qui n’existe pas dans l’espace intérieur du marché couvert, plus calme et organisé. Certains visiteurs semblaient être des habitués des lieux : ils saluaient les vendeurs d’une poignée de main ou d’un signe de tête, créant une ambiance assez chaleureuse et des interactions humaines. Cette ambivalence m’a marqué : d’un côté une méfiance perceptible, de l’autre une sociabilité bien réelle pour ceux qui fréquentent souvent ce lieu et maîtrisent les « codes ».

Mon expérience à Clignancourt 

Au fil de mes différentes visites au sein des deux espaces, intérieurs et extérieurs, la comparaison m’a semblé de plus en plus pertinente. Dehors, la sociabilité est marquée par l’urgence et la rapidité, le contact direct, l’évaluation rapide du passant. À l’intérieur, elle semble reposer davantage sur la contemplation, la discussion posée, une forme de confiance implicite entre vendeur et visiteur. Ces deux formes de sociabilité, très différentes, coexistent dans un espace géographiquement minuscule. Quelques mètres suffisent pour passer d’un monde à l’autre.

Ces trois observations n’avaient pas pour but d’étudier sociologiquement ces différences, mais de rendre compte de la façon dont elles se manifestent dans le réel, à l’aide d’une description provenant de mes souvenirs et de quelques notes ou enregistrements de bruits. C’est pourquoi je n’ai pas formulé de conclusions hâtives et j’ai veillé à ne pas sur-interpréter ce que j’avais ressenti. J’ai tenté, autant que possible, d’adopter une posture prudente en m’appuyant sur des formulations nuancées afin de rappeler que mes impressions restent partielles et subjectives.

Il est clair que mon observation a ses limites. Je n’ai effectué que trois visites d’approximativement une heure chacune. Cela ne constitue pas un temps assez long pour observer ces deux marchés si denses et complexes, je ne les ai sûrement pas vus sous toutes leurs coutures. Je pense aussi que l’ambiance varie selon l’heure, le jour, le flux de visiteurs ou même la météo, et mes perceptions étaient sans doute fortement influencées par ces paramètres. De plus, mon âge, mon apparence, le fait d’être un homme seul à certains moments ou accompagné de filles à d’autres, ont aussi dû influencer la manière dont on m’a abordé. J’ai eu l’impression que ces éléments jouaient un rôle dans la façon dont les vendeurs me traitaient et choisissaient (ou non) de m’interpeller. Enfin, je n’ai pas assisté à beaucoup de véritables transactions ni pu discuter assez longuement avec les vendeurs pour mieux comprendre Clignancourt. Mon regard est forcément partiel, situé et dépendant de toutes ces conditions d’enquête.

Le marché de Clignancourt, dans sa partie extérieure, est un espace où la méfiance n’est pas juste une attitude individuelle, mais m’a semblé être un mécanisme collectif lié à la nature même des marchandises vendues. Les vendeurs étaient simplement là pour vendre leurs produits, peut-être parce que c’est leur activité principale et le seul moyen de gagner de l’argent et de faire vivre leur famille, et je suppose que c’est pour cela qu’ils refusent, pour la plupart, les photos et vidéos, encore davantage en connaissant la nature de leurs produits (des contrefaçons, ils sont donc dans l’illégalité), mais encore une fois cela reste une supposition liée à mon interprétation personnelle. À l’intérieur, au contraire, la confiance semblait être la norme, dans ce que j’ai pu observer. Ces deux marchés coexistent, s’opposent assez fortement, mais semblent aussi se compléter pour former un espace marchand atypique.

Ce que je retiens de ces trois visites, c’est que les dires des médias et l’imaginaire collectif au sujet de Clignancourt ne reflètent pas la pure réalité du lieu. Avec tout ce que j’entendais au sujet de ce marché, j’avais honnêtement peur avant de m’y rendre pour la première fois, pensant que j’allais peut-être me faire dépouiller par des pickpockets ou me faire aborder par des personnes malveillantes. Sans faire une seconde et une troisième visite, j’aurais probablement gardé la même vision et les a priori au sujet de ce marché.

Effectivement, une très grande partie des marchandises observées était des contrefaçons, je me faisais aborder d’une manière peu conventionnelle, et l’ambiance du marché peut s’avérer hostile au premier abord, mais c’est juste un écosystème particulier auquel je n’étais pas du tout habitué. Oser arpenter seul ces lieux, à des moments et avec un flux de visiteurs différents (c’était extrêmement vide lors de la seconde visite), et en adoptant une vision attentive, bienveillante et un minimum critique, m’a donné l’impression d’avoir transformé mon paradigme de départ en une compréhension plus profonde des lieux. J’ai passé des moments intéressants, seul ou en groupe avec mes amis de promotion, durant ces trois visites, que ce soit au marché de Clignancourt ou aux Puces de Saint-Ouen. Je suis sorti de ma zone de confort, par l’arpentage d’un espace loin de ce dont j’ai l’habitude. J’ai observé au plus près une zone d’échanges commerciaux inhabituelle mais enrichissante, où différentes formes de sociabilité se mêlent sans vraiment jamais se croiser.

Louka OUDIN

D’un pas à l’autre, comprendre en itinéraire le marché contrasté des Puces de Saint-Ouen

D’un pas à l’autre, comprendre en itinéraire le marché contrasté des Puces de Saint-Ouen. 

Cet article n’a aucune prétention scientifique, sociologique ou historique. Il s’agit simplement de l’élaboration d’une idée étudiante, construite des quelques élucubrations qui ont pris vie au détour d’une balade parisienne. 

Il y a des endroits qui ne se découvrent qu’en se promenant, que l’on ne peut pas comprendre sans marcher, d’un seul angle. Il faut alors se balader. 

Il y a de nombreuses marches différentes, du trajet professionnel à la flânerie en ville. Certains sortent marcher pour se vider l’esprit, d’autres sortent marcher pour apprendre, pour découvrir. 

Il y a certains endroits particuliers, des endroits si singulier où, que l’on sorte pour se vider la tête ou pour se remplir les yeux, n’importe laquelle des promenades devient attentives, galvanisées. 

Le marché aux puces de Saint-Ouen est un bon exemple de ce type d’endroit. J’imagine bien le volume de touristes qui ont dû visiter les puces, et qui ont dû voir leur balade légère se transformer en une découverte d’un écosystème unique, complexe et contradictoire. 

Pour comprendre le lieu, il faut le traverser. Le marché aux Puces n’est qu’un, il a une histoire, cependant il n’est pas le même en fonction de la rue que l’on choisit d’emprunter. Il faut donc se balader, de telle manière que notre balade se transforme en observation.

Dès lors que l’on observe, on comprend que cette unité du lieu nécessite que l’on articule la densité populaire de Clignancourt avec l’ordre chic des marchés privés. 

Notre classe s’est rendue au marché aux puces dans le cadre d’une observation académique. Arrivés à la place des Tirailleurs Sénégalais à Clignancourt, le chemin de la bouche de métro jusqu’aux puces nous fait entrer dans les puces par le marché de Clignancourt. 

Nous sommes à une extrémité particulière du marché aux puces de Saint Ouen, depuis des années cette partie du marché côté Clignancourt est contaminée par cette gangrène du contrefaits, que beaucoup critique, accusant cet aspect de détruire le cœur historique des puces. 

En effet, peu sont ceux parmi mes camarades qui sont pressés de visiter les puces. Certains sont même très tôt inquiétés par les deux prochaines heures qu’ils sont supposés passer à visiter le marché aux puces. 

Je ne suis pas d’une nature très inquiète. Je suis pour ma part plutôt enjouée de visiter en profondeur ce marché que je connais depuis quelques années. Je rentre alors d’un pas assuré dans les premières allées du marché, prêt à noter ce que je vois, prendre des photos et discuter avec ceux qui m’accorderont un peu de leur temps.

L’atmosphère est particulière, on ressent plus la méfiance des vendeurs que l’hospitalité qu’on attend habituellement d’un marché.
Très tôt, je perçois l’agacement de certains commerçants face aux vendeurs à la sauvette. 

Le regard inquiet de certains qui me voient prendre quelques photos de leurs produits les moins déontologiques. 

Je ressens très vite que le cadre dans lequel prend place cette partie du marché est un cadre instable, un cadre menacé, comme le fût celui des antiquaires à une autre époque. 

Tout ici est illégal, et tout le monde est au courant, certains viennent spécifiquement pour cela, les vendeurs de faux téléphones ou de cigarettes étrangères sont moins embêtés ici par les gendarmes, l’engrais à partir duquel ce marché croît, c’est l’absence de législation, le non-droit. 

On peut noter que le caractère labyrinthique du marché engendre une tendance au stand mobile ou éphémère, et le fort flux économique de ce marché est propice au développement de ce type de commerce informel.

Sur les tables des marchands on reconnaît rapidement les tendances du moment, sneakers, maillots de foot, labubu. Sont à vendre en vrac à Clignancourt les produits les plus populaires et indisponibles dans les commerces traditionnels.  

Des puffs interdits à la vente en France depuis le 24 février 2025.

Les Labubu se revendent à des prix allant de 100 à 1000 euros. 

Des parfums de luxe proposés à des prix irréalistes.     

Les Jordans 1 Retro Travis Scott x Fragment se revendent aux alentours de 3000 euros en fonction de la taille. 

J’ai également remarqué de fausses lunettes de luxe, de fausses casquettes, de faux téléphones, de faux écouteurs Apple, etc.      

La contrefaçon s’est tellement développée aux puces de Clignancourt qu’elle n’est même plus dissimulée.       

Certains se rendent aux puces pour cela, les produits contrefaits au-delà de tromper le client, trouvent également leur clientèle propre.          

Bien sûr que tous les fans de Travis Scott n’ont pas 3000 euros à mettre dans une paire de chaussure. On retrouve l’esprit de la bonne affaire, des chineurs qui s’épanouissent aux puces depuis qu’elles existent.        

Ce premier regard sur les puces est propice à la mise en exergue de la fracture historique qui compose aujourd’hui ce marché.             

Notre groupe de classe se dissout rapidement dans les puces. J’arrive au bout de l’Avenue de la Porte de Clignancourt, au croisement qui mène à l’entrée de la Rue des Rosiers.   

Au premier regard, cette rue m’apparaît comme le véritable artère du marché aux puces, elle porte chaque enseigne des marchés qui font la renommée historique du quartier aux puces, Malassis, Dauphine, Paul Bert, Serpette, Vernaison, Biron…

En une légère demi-heure de vadrouille, deux branches distinctes me semblent s’articuler au sein du marché aux puces.

D’une part populaire le marché laisse se développer les produits contrefaits, et dans une autre part plus élégante, boutiquiers et antiquaires entretiennent l’allure historique des puces. 

Cette coexistence entre renommé d’authenticité et fausseté informel est l’impression qui a marqué la première mon regard d’étudiant en balade. 

Le reste de ma promenade allait s’appliquer à comprendre comment cette dualité s’est installée. 

J’ai d’abord continué ma flânerie en traversant la rue des Rosiers, en contemplant les unes après les autres chacune des devantures des marchés privés. 

Le dernier marché à orner cette rue est le marché Biron. 

Des airs de prestige, traversé par un tapis rouge, le marché Biron s’inscrit dans la prestance historique du marché aux puces, inspiration de Picasso, renaît après des bombardements en 1944, inauguré en 1925, le marché Biron fêtait ses 100 ans d’histoire.

Pour l’occasion quelques affiches abordant les murs du marché racontent certains des éléments qui font l’histoire du marché Biron et des puces. Une exposition d’Alexis Lecomte.

J’apprends alors que ce marché chic est appelé “Faubourg Saint-Honoré des Puces”, il a d’ailleurs également été surnommé “Belles Puces”.

J’ai moi aussi ce sentiment de “Belle Puce”, Je ne rentre pas dans le marché, interpellé par le contraste entre les 300 mètres que je viens de marcher, je fais demi-tour pour préciser mon regard. 

Diamétralement opposés aux marchés privés de la rue des Rosiers, la partie des puces qui s’étend côté Porte de Clignancourt présente comme nous l’avons remarqué un certain sentiment de non-droit, les marchands prennent places dans les rues, on distingue en effet les vendeurs de contrefaçons cacher certaines parties de leur stock.  

Cependant j’arrive à percevoir, malgré cette ambiance particulière, une évidente énergie proche de celle des biffins des marchés de plein vent, qui s’étale sur les rues au niveau de l’avenue de la Porte de Montmartre. 

Ce que je ressens de commun ici c’est sans doute l’âme des puces, de récupération d’objets, loin du neuf. 

Je saisis alors déjà aux termes de cette première promenade cette essence si particulière des puces, entre les objets récupérés ou recyclés des biffins, les antiquités ou les contrefaçons, on reste écarté du neuf. 

Mes recherches qui ont suivi cette première observation ont aiguillé l’intérêt que je porte à l’émergence des produits contrefaits aux puces. 

En 1885, un arrêté du préfet interdit l’accumulation d’ordures aux pieds des immeubles parisiens. Dès lors, biffins fripiers et chiffonniers doivent s’écarter vers les plaines des Malassis. 

Il se constitue alors entre Paris et Saint-Ouen un véritable village de brocanteurs. 

L’histoire des puces s’écrit depuis ses débuts par les classes populaires. Ce sont les petites gens qui font les puces, du stand de produits contrefaits jusqu’au plus prestigieux des antiquaires, la genèse des puces est populaire. 

Les classes populaires restaurent et revendent tissus et vêtements de fortune, souvent peu entretenus, d’où l’on a retenu le nom de “puce” pour le marché. 

Même les marchés privés auxquels on attribue un certain chic sont nés du grand bric à brac s’étalant sur les trottoirs de l’avenue Michelet après l’invention de la poubelle dans les années 1880. Ce sont quelques investisseurs et hommes d’affaires qui achètent et privatisent des terrains des marchés.

Des marchés privés ont alors été institués, plus encadré, les propriétaires louent les locaux aux marchands qui se disputent les places. 

De nombreux marchés privés ont émergés tout au long du XXème siècle :

  • Vernaison en 1920
  • Malik en 1921
  • Biron en 1925
  • Jules-Vallès en 1938
  • Paul-Bert en 1946
  • Serpette en 1977
  • Malassis en 1989
  • Dauphine en 1991

Si on observe facilement le contraste entre les places plus populaires des puces et les marchés privés, on doit remarquer au regard de l’histoire des puces que ce sont les marchés privés qui ce sont d’une certaine manière émancipés de leur genèse populaire.

Les rues pucières de Clignancourt ne sont donc pas des parasites articulés autour des marchés privés, tous sont de la même nature populaire. 

Il me faut d’ailleurs préciser que si de nos jours, nombreux sont ceux qui oppose drastiquement la nature historique des puces et l’arrivée de la contrefaçon à Clignancourt, l’Histoire elle-même nie en bien des aspects cette opposition. 

En effet historiquement, le marché aux puces à connu à ses abords des commerçants qui imités les vêtements des marques de luxes, si le contrefait est plus assumé aujourd’hui, bien que les vendeurs s’efforce inutilement à garder implicite ce secret de polichinelle, il ne faut pas omettre le fait que les produits contrefaits ont toujours trouvés une place au marché aux puces de Saint Ouen. 

On peut alors établir cette opposition tangible entre les antiquaires patrimoniaux qui ont acquis un prestige notable à travers une mondialisation de sa clientèle de collectionneurs, et la croissance de la part de contrefaçon qui s’établit aux puces.

Cette opposition peut aussi être justifiée par un visible conflit d’intérêt. Les marchés privés qui s’exportent pour devenir de véritables hub mondiaux d’antiquaires, cherchent légitimement de plus en plus de légitimité, légitimité que l’on peut qualifier d’entièrement antinomique avec la croissance de la part de contrefaçons du marché aux puces. 

Même si l’on retrouve chez les marchands de produits contrefaits certaines des caractéristiques qui ont pu composer le portrait des premiers biffins, pères fondateurs du marché aux puces de Saint Ouen. Il nous faut remarquer cette contradiction entre les différentes courbes de développement du marché tout entier. 

Cependant il nous reste que la structure actuelle des puces prête une autonomie établie aux marchés privés, qui peuvent ainsi cultiver leur légitimité propre. 

Bien que contradictoire, on peut donc considérer que par sa structure si singulière, le marché aux puces de Saint Ouen voit chacune de ses dimensions se développer ensemble, mais indépendamment les unes des autres et de manière antinomique. 

Mes recherches m’ont permis de mieux appréhender ma prochaine visite. Là où certains aspects du marché aux puces semblent radicalement opposés, je souhaite comprendre comment ces deux visages coexistent ? Quelles sont leurs véritables différences structurelles ? Sont-ils voués à s’opposer ?

Nous retournons aux puces un matin de semaine, cette fois ma balade sera moins flâne, je souhaite comprendre comment s’est articulé ce véritable village à part entière. 

Hors des jours où l’on fréquente les marchés, cette fois les marchés populaires sont vides. 

Je décide de retourner au marché Biron, qui semble être fermé, mais de nombreux camions vont et viennent, des transporteurs internationaux viennent récupérer les antiquités commandés par des étrangers. 

Un chauffeur passe à côté de moi, je ressens l’opportunité de sortir du silence de ma balade, j’en profite pour lui demander ce qu’il vient récupérer et pour qui. 

“Bonjour ! C’est fermé aujourd’hui ?

– Bonjour, oui, il n’y a que le gardien et les transporteurs les jours de pleine semaine.

– Les transporteurs ? 

– Oui beaucoup de transporteurs américains, quelques russes et des hommes d’affaires étrangers d’entreprise de mobilier de luxe. Tous les professionnels profitent que le marché soit fermé aux particuliers pour venir. 

– Qu’est ce que vous transportez le plus ?

– Absolument tout, les entreprises commandent tout et n’importe quoi en vrac, maintenant tout est sur internet, ils ne se rendent même plus sur place.

– Comment faites vous pour récupérer les produits, tous les stands sont fermés ?

– On travail avec le gardien et la secrétaire qui régissent les mouvements des commandes et des transporteurs”

Il travaille principalement pour des particuliers russes ou américains, il récupère les commandes même lorsque les marchands sont absents, en passant par le gardiennage du marché. 

Ce transporteur est le premier à m’avoir fait réaliser que les marchés privés d’antiquités se développent dans une tout autre dimension que le reste des puces, si les locaux privés sont si convoités par les marchands, même si souvent ils ont déjà une boutique, c’est pour exposer leurs marchandise à l’immense marché des antiquaires aux puces dont les trésors sont recherchés par les collectionneurs du monde entiers. 

Beaucoup sont des entreprises qui se chargent de meubler entièrement des châteaux réinvestis par de riches étrangers, il prennent alors tout type d’antiquité susceptible d’occuper d’une manière ou d’une autre les espaces immenses des châteaux restaurés par des fortunés. 

Cet aimable travailleur m’a alors présenté le gardien. J’entre dans le marché fermé décidé à rencontrer le gardien qui orchestre seul le marché international d’antiquités qui s’établit sous mes yeux. Il n’a pas compris tout de suite pourquoi j’avais des questions à lui poser, il ne sont pas habitués à ce genre de curiosité manifestement. 

“Je me balade, j’essaye de comprendre ce qui fait de cette rue d’un marché aux puces un cluster de camions de 36 tonnes chargeant sur leurs haillons les meubles les plus  abracadabrants que j’ai vu de ma vie.

– Aujourd’hui la majorité des ventes se font en ligne, des américains commandent des meubles vieux de deux siècles et ils font eux-même venir les transporteurs. 

– Tous les marchés privés des puces fonctionnent comme ça ? On va au marché sur internet maintenant ?

– Quelques étrangers viennent encore  sur place, ils choisissent plein de choses à travers tous les marchés, et quelques semaines plus tard ils envoient un transporteur tout récupérer à travers chaque marché.”

Au fond de la pièce de gardiennage, la secrétaire nous écoute curieuse de mon intérêt pour le fonctionnement du marché. Elle s’est rapidement présentée et j’ai pu lui poser quelques questions. 

“En tant que secrétaire de quoi est-ce que vous vous occupez précisément ?

– 99 pourcents de mon travail concerne la location des locaux, je fais passer les entretiens avec les marchands qui souhaitent louer.

– Aucun marchand n’est propriétaire ? 

– Ah non surtout pas ! La propriétaire ne va pas vendre vu la demande, certains grands antiquaires ont des locaux dans plusieurs marchés, et d’autres attendent d’avoir un local depuis des mois si ce n’est des années.”

J’ai ainsi pu m’entretenir avec le gardien et la secrétaire du marché Biron qui m’ont accordé leur temps. 

Nous avons pu échanger sur la structure du marché privé, chaque local est loué aux marchands, qui ont souvent une autre boutique attitrée, les marchands louent entre 1000 et 1500 euros un local de parfois moins de 10m² pour ouvrir leur marchandises aux professionnels étrangers qui pêchent leurs stock aux marchés de Saint Ouen.

Je suis impressionné par la structure que la secrétaire est en train de me présenter, nous sommes loin du chaos que l’on ressent au marché de Clignancourt. 

J’ai eu le droit à une courte histoire de comment se sont distingués les marchés, les zones privés qui ont été achetées par des particuliers sont devenues les différents marchés privés qui se sont spécialisés dans différentes époques, du Moyen Age au XVIIème siècle pour les mobilier de la “Haute époque”, de “l’Art Nouveau” pour le mobilier industriel datant du XXème siècle, chaque marché privé des puces et devenu le lieu marchand d’une époque déterminée. 

C’est autour de ces marchés privés que s’articulent les rues pucières, à l’aspect de brocantes. 

Des greniers ayant accumulé des vies entières de vieilleries se retrouvent étalés sur des planches posées sur des tréteaux douteux, des peintures aux vieux outils, les rues pucières ont tout de l’allure d’une brocante vagabonde de petit village. 

C’est l’esprit des puces qui s’étend à travers les rues pucières qui s’enracinent autour des marchés. 

J’ai ma réponse, ce que je ressens de commun entre les différents aspects du marché aux puces, c’est cette étincelle marchande qui a réuni les fripiers, les biffins, les brocanteurs et bien d’autres, cette âme qui les a réunis aux portes de Paris. L’esprit d’émancipation du populaire qui fût exclu, rejeté. 

C’est ce qu’il y a de commun entre les vendeurs de ferrailles du début du XXème siècle et les vendeurs de contrefaçons qui abordent le même trottoir 100 ans plus tard. 

De la naissance des puces à aujourd’hui, on peut apercevoir ce caractère singulier des puces, rassembler aux portes de Paris ce qui n’est pas toléré à l’intérieur. Là où se réunissent les expulsés de la ville, ceux que l’on ne tolère qu’au-delà des portes. Où aurait pu prendre place le commerce informel de produits contrefaits à Paris si ce n’ai aux puces de Saint Ouen, comme l’on fait tous les commerces implicites. 

Les marchés privés des puces se sont émancipés d’une nature commune à celle du marché actuel de Clignancourt où se retrouvent sans gênes les produits contrefaits, la nature de ceux que l’on assume pas, mais que nous n’avons pas le choix de tolérer face à leur importance croissante. 

Illégale mais tolérée, la contrefaçon semble en bien des manière s’être installée aux puces selon les mêmes conditions que le reste du marché, loin du neuf, de la surveillance classique des commerces, aux abords des marchés puciers, le contrefait est aujourd’hui une racine mère du marché aux puces. 

La genèse des marchés aux puces présente des caractéristiques que l’on peut attribuer à l’émergence de la contrefaçon au marché, malgré les différences majeurs d’atmosphère entre les rues qui composent le marché, les Puces de Saint Ouen conservent une seule et même identité mère. 

J’irais même jusqu’à m’inquiéter de cette méfiance envers les marchés de Clignancourt, mais également envers toutes les autres rues marchandes qui constituent les racines urbaines des puces de Saint Ouen. Cette méfiance me semble en bien des manières porter atteinte à la mixité populaire et commerciale qui fait l’identité si profonde des puces depuis 100 années.

Ces Idées émergent de la réflexion d’un étudiant, loin d’une description abécédaire et rigoureuse, je me suis prêté à l’exercice de formuler les différents sentiments que composent une balade attentive au marché aux puces avec la riche histoire de ce marché. 

La prochaine fois que je me baladerais aux puces c’est n’est pas un visage dualisé que je verrais, mais un esprit loin du neuf. Des niches, de récupération de réparation de fausseté, un marché vivant riche de 100 ans d’histoire qui porte les marques des époques qu’il a traversées, les marques de la guerre, de la propriété, de la mondialisation, et bien d’autres.

Mael MIGNOT