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Au cœur du marché Malik : scènes de débrouille et économie du faux

 Il suffit de traverser les premières allées du Marché Malik pour comprendre qu’on ne vient pas ici simplement “faire ses courses”. On entre dans un monde parallèle, où la débrouille devient un mode de vie, où chaque geste, chaque regard, chaque cri compose une économie aussi fragile que parfaitement rôdée. Quand j’y retourne pour mon observation, je ne m’attends pas à croiser un visage du passé. Pourtant, un vendeur m’attrape littéralement dans ses bras : “Mehdi ?!” Il me reconnaît de nos années communes, on a encore des amis en contact. Le ton est donné : ici, les liens sociaux sont aussi rapides que les négociations.

Être marocain aide. Les regards deviennent plus complices, les discussions s’ouvrent spontanément en arabe : Aji, khouya, regarde ça ! (Viens mon frère, regarde ça!). Certains me glissent des confidences, d’autres me montrent ce qu’ils ne montreraient jamais à un touriste. Dans les mains circulent des AirPods, des iPhones, des iPads. Les vendeurs à la sauvette lancent des “d’origine ! d’origine !” à la volée, tout en surveillant du coin de l’œil le moindre signe de la police. Dès qu’un bruit suspect retentit, certaines boutiques referment leur devanture aux trois quarts. Le gérant me glisse : “Ils arrivent.” Pas besoin d’en dire plus.

Autour, c’est l’effervescence totale : faux maillots de foot alignés par dizaines, parfums imitant les grandes marques, sweats, jeans, baskets, gadgets électroniques et accessoires improbables. On trouve tout, absolument tout. Le marché grouille d’accents maghrébins, de touristes hésitants, de rabatteurs qui appellent, de sacs plastiques qui bruissent. Entre la légalité, le bricolage et l’invisible, les frontières se brouillent.

C’est précisément cet entrelacs de pratiques, d’acteurs et de micro-transactions qui donne au Marché Malik son caractère unique. Au-delà de la simple contrefaçon, ce lieu orchestre une véritable économie informelle : un “mode d’emploi du faux” que j’ai tenté d’observer, de décrire et de comprendre à partir d’un terrain aussi vibrant que mouvant.

Méthodologie

L’enquête repose sur une démarche d’observation participante effectuée lors de trois visites distinctes aux puces de Saint Ouen, en novembre et décembre 2025. Je m’y suis rendu en fin de matinée puis en début d’après-midi, moments où l’activité est particulièrement intense et représentative du fonctionnement quotidien des allées. Ces trois passages m’ont permis d’observer le marché à différents rythmes : l’ouverture progressive des boutiques, l’installation fluctuante des vendeurs à la sauvette, les variations de flux de clients et les réactions face aux rumeurs de présence policière. J’ai alterné les déplacements dans plusieurs allées avec des séquences d’observation stationnaire afin de saisir les interactions de manière plus fine. Si mon analyse évoque ponctuellement l’ensemble des Puces de Saint-Ouen, elle se concentre principalement sur le Marché Malik, qui constitue le cœur de mon terrain d’observation et le lieu où j’ai réalisé l’essentiel de mes descriptions. Les notes de terrain ont été prises immédiatement après les scènes observées, ce qui m’a permis de conserver la précision des gestes, des intonations, des postures et de l’organisation matérielle des stands.

Ma position personnelle a fortement influencé l’accès au terrain. En tant que jeune homme d’origine marocaine maîtrisant l’arabe dialectal, j’ai bénéficié d’une réception généralement positive de la part des vendeurs. Certains se sont adressés à moi en arabe, d’autres ont spontanément engagé la conversation. Cette proximité culturelle a facilité la compréhension de certaines interactions, notamment celles se déroulant en arabe ou en berbère, et m’a permis d’obtenir des bribes d’informations que des visiteurs extérieurs n’auraient sans doute pas obtenues.

L’observation s’est également nourrie de micro-événements imprévus, dont la rencontre fortuite avec un vendeur que je connaissais indirectement depuis plusieurs années. Cet épisode, sans constituer l’objet central de l’analyse, a renforcé mon immersion en m’intégrant temporairement dans un réseau relationnel du marché.

Je n’ai pas réalisé d’entretiens formels, pour deux raisons : d’une part, la méfiance liée aux activités de contrefaçon ; d’autre part, la difficulté d’installer une discussion enregistrée dans un contexte fluide, où la priorité des acteurs est le commerce et la vigilance constante face à la police. Les informations recueillies proviennent donc essentiellement d’observations directes et d’échanges informels.

Les limites de ce travail tiennent au caractère mobile et éphémère de l’activité. Les vendeurs à la sauvette se déplacent rapidement, les étals se modifient selon la présence policière et il est difficile d’observer des transactions complètes entre l’approche d’un client et l’achat final. Ce texte ne prétend donc pas à l’exhaustivité mais propose une analyse située et contextualisée à partir d’un corpus d’observations concrètes recueillies lors de ces trois immersions successives.

Devanture typique du Malik : doudounes épaisses, fourrures brillantes et vêtements serrés les uns contre les autres, prêts à capter le regard du passant. Crédit photo : Homerick Belia. 2025

Un espace d’effervescence : ambiance, circulation et densité

Le premier choc en entrant dans le marché Malik est l’impression de densité. Les allées sont étroites, saturées de vêtements accrochés aux murs, de cartons posés au sol, de mannequins en plastique alignés devant les boutiques. Les portes des magasins sont à peine ouvertes : certains gérants laissent la devanture entrouverte aux trois quarts, ne laissant apparaître qu’une fente horizontale permettant de faire circuler les clients. Cette configuration inhabituelle donne au lieu un air semi-clandestin, comme si l’activité devait constamment se protéger d’un risque imminent.

L’air est chargé de sons : des appels de vendeurs, des bribes de discussions, des phrases jetées à la volée comme des hameçons. En français, en arabe, en anglais approximatif pour les touristes, les phrases se superposent. On entend “frérot viens voir”, “original, original”, “Nike dernière collection”, “parfum comme le vrai”, “maillot pas cher”. Les langues s’entrecroisent, créant un espace linguistique où la négociation devient un geste universel.

La circulation est incessante. Les clients avancent lentement, attirés par les couleurs vives des maillots de football, les piles de sweatshirts identiques, les parfums sous plastique dont les étiquettes ressemblent à celles de marques prestigieuses. L’œil du visiteur est constamment sollicité, happé d’un côté par un vendeur qui agite un écouteur sans fil, de l’autre par un jeune homme qui sort d’un sac une paire d’AirPods en promettant une réduction immédiate.

Cette effervescence fait du Marché Malik un espace où l’attention est constamment fragmentée. Les vendeurs surveillent simultanément les passants, leurs marchandises et les signaux venus du fond de l’allée. Les micro-événements s’accumulent sans pause, produisant un flux continu d’activités qui se chevauchent et s’interrompent selon les opportunités ou les menaces.

 

Stand de contrefaçon de sacs à mains de luxe. Crédit photo : Homerick Belia. 2025

Stand de contrefaçon de sacs à mains de luxe. Crédit photo : Homerick Belia. 2025

Les vendeurs à la sauvette : mobilité, improvisation et tactiques

Les vendeurs sans stand fixe composent une grande partie de l’écosystème du marché. On les reconnaît rapidement : ils ne possèdent ni boutique, ni étal, ni même un tapis. Ils circulent parmi les passants avec un produit dans chaque main — souvent des appareils électroniques : téléphones, écouteurs, tablettes. L’absence de surface de vente est en réalité une stratégie de mobilité maximale : en cas de contrôle policier ou d’alerte, ils peuvent disparaître en quelques secondes, se fondant dans la foule ou quittant l’allée.

Un vendeur me montre une paire d’écouteurs en répétant : “d’origine, d’origine, regarde”, insistant sur la qualité supposée du produit. Sa voix porte à plusieurs mètres, un mélange de persuasion et de hâte. Il ne cherche pas à convaincre longuement : son rôle est d’attirer, de déclencher un intérêt immédiat. S’il perçoit une hésitation, il propose un prix réduit ou sort d’autres modèles de sa sacoche. L’échange doit être rapide : trop de discussion augmente le risque d’alerte.

Ces vendeurs incarnent la face la plus visible et la plus vulnérable de l’économie informelle. Leur relation au lieu est paradoxale : ils font partie du décor, mais leur présence doit rester discrète. Ils ne peuvent se permettre ni stabilité ni exposition prolongée. Ils dépendent de leur mobilité et de leur capacité à repérer en quelques secondes les intentions des passants.

  Les boutiques semi-ouvertes : entre légalité et adaptation continue

Les boutiques fixes, quant à elles, créent l’apparence d’une stabilité mais fonctionnent selon des codes propres à cette économie. Certaines laissent leur rideau métallique ouvert à moitié ou aux trois quarts. Cette configuration, qui semble inconfortable pour les clients, répond en réalité à une logique de précaution. Lorsque la police est signalée, abaisser brusquement un rideau permet de masquer en quelques secondes tout un stock de marchandises contrefaites.

Un gérant, observant nerveusement l’allée, annonce à son voisin : “Ils arrivent.” Cette phrase suffit à déclencher un ballet : certains vendeurs rangent quelques articles compromettants, d’autres ferment un peu plus leur devanture. On perçoit une organisation tacite, une chaîne d’information circulant de stand en stand sans qu’aucun système formel ne soit visible.

La boutique devient alors un espace hybride : ni totalement légal, ni complètement clandestin. Les produits “risqués”, comme les fausses sneakers ou les imitations de grandes marques, sont souvent placés au fond, partiellement dissimulés. Les articles plus neutres — jeans, chaussettes, ceintures — sont mis en avant, prêts à être montrés même en cas de contrôle.

Ce double fonctionnement révèle une économie fondée sur l’adaptation constante. La légalité est un horizon mouvant, un paramètre qui fluctue selon les présences, les horaires et les risques.

 Le rôle central des réseaux et des liens sociaux

Le marché fonctionne également grâce à des réseaux sociaux complexes. Ces liens ne sont pas seulement professionnels : ils sont familiaux, communautaires, amicaux. Ils permettent la recherche de confiance dans un univers où les transactions sont rapides, les risques élevés et les échanges rarement formalisés.

Lors de mon observation, la rencontre avec un vendeur que je connaissais depuis plusieurs années montre la force de ces réseaux. La poignée de main, le sourire, le bref échange en arabe ont instantanément reconstruit un lien. Ce type d’interaction constitue une porte d’entrée sur un univers où la relation humaine demeure un capital essentiel. Les vendeurs reconnaissent les visages, associent les langues, se souviennent des clients réguliers.

La dimension maghrébine est particulièrement présente. Beaucoup de vendeurs échangent en arabe dialectal ou en berbère. Cette langue commune crée une complicité immédiate entre eux et avec certains clients. Les négociations s’adoucissent, les confidences deviennent possibles, les arrangements aussi. Ces réseaux structurent la circulation des marchandises, l’accueil des nouveaux vendeurs, les alliances temporaires et même la gestion collective des risques. Sans ces liens, l’économie du faux manquerait de cohésion.

 La mise en scène de la vente : théâtralité et persuasion

Vendre du faux ne consiste pas simplement à montrer un produit et à donner un prix. C’est une véritable performance. Le vendeur doit capter l’attention, créer un sentiment d’urgence et faire croire que l’opportunité est exceptionnelle. Cette théâtralité se manifeste dans la gestuelle, le ton de la voix, les regards insistants et les micro-expressions.

L’énergie déployée lors de la négociation constitue un art en soi. Le vendeur ajuste son discours selon la personne en face de lui. Avec un touriste, il adopte un ton rassurant et répète que la qualité est très proche de l’original. Avec un jeune connaisseur, il insiste au contraire sur la qualité de fabrication ou la ressemblance exacte avec un modèle réputé. Avec une personne parlant arabe, il ajoute une touche de complicité, mélangeant humour, proximité et persuasion.

La vente devient alors une sorte de chorégraphie où chacun joue un rôle. Le client simule l’hésitation pour obtenir un meilleur prix, tandis que le vendeur feint la surprise ou l’indignation pour maintenir la dynamique. Cette interaction ritualisée constitue une part essentielle de l’économie du marché : elle crée une atmosphère presque ludique, où la frontière entre commerce, jeu et stratégie devient floue.

  Gestion du risque et stratégies collectives face à la police

Le Marché Malik est structuré par une présence policière qui ne cesse de hanter l’espace, même lorsqu’elle n’est pas visible. Tout le monde garde un œil sur les entrées, les coins d’allées, les mouvements inhabituels. Parfois, un simple geste suffit à déclencher une réaction en chaîne : une tête qui se tourne, un bras qui se lève, un mot prononcé à voix basse. Aussitôt, certains vendeurs dissimulent leurs produits, d’autres réduisent leur activité, les boutiques abaissent légèrement leurs rideaux.

La gestion du risque repose sur une coordination collective silencieuse. Les vendeurs ne travaillent pas ensemble au sens économique strict, mais ils évoluent dans une même logique de protection mutuelle. Cette solidarité de circonstance renforce la résilience du marché. Elle permet de maintenir les activités quotidiennes malgré la pression régulière des contrôles et des saisies.

La relation à la police n’est jamais frontalement conflictuelle. Elle oscille constamment entre évitement, adaptation et anticipation. Les vendeurs cherchent surtout à éviter les confrontations, car chaque interception représente un risque considérable : perte des marchandises, amende, arrestation, voire procédure administrative pour les personnes en situation irrégulière.

  Entre authenticité quotidienne et frontière mouvante avec la légalité

Si la contrefaçon est illégale, elle ne se réduit pas à une simple fraude. Pour les vendeurs, le faux constitue une opportunité économique dans un contexte de précarité et d’exclusion du marché du travail traditionnel. Certains l’assument pleinement, d’autres la justifient comme un service rendu aux clients qui n’ont pas les moyens d’acheter des produits originaux.

La distinction entre vrai et faux devient alors moins importante que la capacité à rendre quelque chose accessible. Pour un client cherchant un maillot de football pour son enfant, le prix compte souvent davantage que l’authenticité officielle. Pour un jeune, une copie de baskets peut représenter un symbole social à moindre coût. Le marché répond ainsi à une demande réelle, en proposant une alternative économique qui s’inscrit dans une logique de débrouille partagée.

Cette économie morale du faux s’ancre dans une vision pragmatique : mieux vaut acheter une copie “de bonne qualité” que payer une somme exorbitante pour un produit de marque. Cette perspective, qu’on retrouve dans de nombreuses conversations, structure implicitement l’ensemble du marché.

   Le marché comme microcosme de la débrouille

Le Marché Malik n’est pas un simple alignement de stands. Même s’il n’a pas l’ampleur labyrinthique de l’ensemble des Puces de Saint-Ouen, il fonctionne néanmoins comme un espace dense, composé de couloirs serrés, de passages étroits et de points de ralentissement où la foule se compacte. Les vendeurs s’y repèrent avec une précision remarquable : ils connaissent les zones de fort passage, les endroits propices à attirer discrètement un client, ou encore les recoins où il est possible d’examiner un produit sans être immédiatement visible.

Cette connaissance fine de l’espace, acquise par l’expérience quotidienne, leur permet d’anticiper les mouvements des clients comme ceux de la police. Le marché devient alors un territoire maîtrisé, où chaque emplacement a une utilité : attirer, retenir, dissimuler ou permettre une transaction éclair. Certains passages servent à créer du flux, d’autres à le détourner, et quelques recoins deviennent de véritables refuges temporaires pour cacher un sac ou interrompre brièvement la vente.

Vendeur à la sauvette, gérant de boutique ou simple visiteur. Tout le monde interprète et utilise cet espace à sa manière. Cette appropriation différenciée rend possible la circulation du faux, malgré la vigilance constante et les risques. Le Marché apparaît ainsi comme un microcosme de la débrouille, un espace où les tactiques individuelles, l’ingéniosité quotidienne et l’adaptation permanente permettent de faire tenir une économie fragile mais parfaitement huilée.

  Limites de l’enquête

Malgré la richesse du terrain, mon enquête présente plusieurs limites. L’absence d’entretiens formels réduit la profondeur de certaines analyses. Le marché évolue constamment, et mes visites ne permettent pas de saisir toutes les variations qui se produisent selon les jours, les saisons ou les opérations de police. Certaines interactions se déroulent à voix basse ou dans des espaces trop denses pour être captées avec précision. Par ailleurs, certains vendeurs n’accordent leur confiance qu’avec parcimonie, ce qui limite l’accès à certaines informations sensibles concernant les réseaux d’approvisionnement. Ces limites, toutefois, ne compromettent pas la qualité d’ensemble de l’observation. Elles rappellent simplement que ce marché est mouvant, instable, fluide, et que l’analyse ne peut être qu’une interprétation située de pratiques en constante évolution.

 

Le Marché Malik n’est finalement qu’une pièce d’un ensemble beaucoup plus vaste : celui du marché de Clignancourt, dont il reflète parfaitement les dynamiques profondes. Ce territoire composite, où coexistent antiquaires, brocanteurs, friperies, ateliers, vendeurs à la sauvette et boutiques improvisées, offre une véritable radiographie de la vie urbaine populaire. Observer le faux dans les allées du Malik revient à observer, en miniature, le fonctionnement général de Clignancourt : un espace où se superposent des logiques économiques hétérogènes, des temporalités multiples et des pratiques de débrouille solidement ancrées dans le quotidien.

Clignancourt fonctionne comme un marché-monde, capable de rassembler des populations très différentes autour d’un même dispositif marchand. On y croise des touristes en quête de bonnes affaires, des collectionneurs avertis, des habitants du quartier, mais aussi toute une économie parallèle portée par des vendeurs issus de trajectoires migratoires variées. Le lieu est traversé par des flux constants de marchandises, d’accents, de gestes et de stratégies qui donnent à l’ensemble une énergie unique. À travers ses allées étroites, ses boutiques semi-ouvertes, ses couloirs improvisés et ses zones plus discrètes, Clignancourt montre comment un marché peut devenir un espace social total : un lieu où l’on vend, certes, mais où l’on partage également des langues, des expériences, des solidarités, des tensions et des pratiques héritées.

L’économie du faux observée dans le Malik n’est donc pas une anomalie ou une exception. Elle s’intègre pleinement dans le paysage marchand de Clignancourt, qui a toujours fonctionné sur un mélange de formel et d’informel, d’ancien et de nouveau, de visible et de caché. Elle révèle comment les acteurs locaux adaptent leurs comportements à un environnement en constante transformation, structurent des réseaux de confiance et inventent des solutions pour contourner les contraintes économiques et réglementaires.

En définitive, étudier les allées du Marché Malik revient à saisir une facette essentielle de Clignancourt : celle d’un espace où la ville se donne à voir dans toute sa complexité. On y observe la créativité marchande, la débrouille collective, l’agilité face au risque et l’ingéniosité qui permettent aux activités de se maintenir malgré les pressions extérieures. Le marché de Clignancourt apparaît ainsi comme un écosystème vivant, imparfait, mouvant, mais profondément révélateur des dynamiques sociales et économiques qui façonnent l’espace urbain contemporain.

Mehdi Lachgar

Le marché de Saint-Ouen à travers trois visites

Au nord de Paris, entre la rue Jean-Henri-Fabre et l’avenue Michelet, s’étend le vaste marché de Saint-Ouen, un espace marchand emblématique dont la particularité est d’assembler différents univers commerciaux en un même lieu. Le marché Malik, adjacent aux célèbres Puces de Saint-Ouen, en constitue l’une des zones les plus animées et les plus densément occupées. Dès l’entrée, le visiteur se trouve plongé dans un environnement sonore et visuel très chargé, où les voix des commerçants se superposent aux conversations des passants, aux bruits de chariots et au fond musical provenant de certains stands.

Le marché se caractérise par une offre extrêmement variée, qui contribue à créer une ambiance presque labyrinthique. On y trouve des maillots de football de clubs internationaux, des parfums souvent présentés comme « équivalents » de grandes marques, des tissus colorés, des tapis et des éléments de décoration, mais aussi des sacs, des accessoires de mode, des lunettes de soleil et une grande quantité d’appareils électroniques. À cela s’ajoutent des stands alimentaires proposant des plats chauds, des grillades ou des pâtisseries, ainsi que des cafés où certains commerçants prennent des pauses, discutent entre eux ou observent la fréquentation des allées. Cette juxtaposition de produits divers crée un espace hétérogène où les visiteurs circulent en permanence, parfois lentement, parfois d’un stand à l’autre dans un mouvement rapide qui reflète l’intensité du lieu.

La majorité des commerçants rencontrés sont des hommes âgés de 25 à 45 ans, très présents physiquement dans l’espace. Ils occupent généralement le devant du stand, ce qui leur permet d’interpeller les passants, d’observer leurs réactions et de saisir rapidement un signe d’intérêt. Leur posture souvent debout, légèrement avancée, parfois accoudée à une table ou un portail métallique leur permet d’être disponibles, mais aussi d’imposer une forme de présence continue et structurante. Quelques femmes, principalement dans la tranche d’âge 40-55 ans, occupent plutôt des stands de cuisine ; leur manière de travailler diffère, plus centrée sur la préparation des plats que sur l’interpellation active des clients. Elles participent à la dynamique globale du marché, mais de manière plus localisée et plus silencieuse. Les visiteurs, quant à eux, représentent un ensemble social très varié : des familles du quartier, des groupes d’amis, des touristes étrangers, des jeunes venus « faire un tour », et parfois des habitués que les commerçants reconnaissent.

Ce contexte complexe constituait un terrain idéal pour une observation ethnographique. Pour mener ce travail, j’ai choisi une méthodologie combinant à la fois observation participante et observation non participante, en fonction des situations rencontrées. Je souhaitais, dès le départ, adopter une posture souple et ouverte, permettant de comprendre le fonctionnement du marché dans sa globalité, sans figer mes attentes avant d’avoir vu comment les interactions se construisent réellement.

Lorsque j’ai effectué ma première visite, je n’avais volontairement pas défini d’axe précis. Mon intention était de découvrir librement l’espace, sans diriger mon regard vers une question prédéterminée, afin d’éviter de réduire les observations à un filtre trop étroit. Cette absence d’angle initial m’a permis de prêter attention à des détails que je n’aurais sans doute pas remarqués si j’avais eu une hypothèse stricte : les intonations de voix utilisées, les gestes pour attirer un client, les regards entre commerçants, les déplacements dans l’allée, et surtout les différences subtiles dans la manière d’adresser la parole selon le profil du visiteur.

C’est au cours de cette première visite, effectuée d’abord en groupe avec la classe, puis en duo avec une camarade portant un voile, que s’est révélée une différence qui m’a immédiatement interpellée. J’ai observé que les commerçants s’adressaient à ma camarade avec une proximité notable, utilisant des expressions comme « ma soeur », « viens voir », « t’inquiète, c’est pour toi », des formules qui suggéraient une forme de familiarité ou d’identification. Le ton employé était chaleureux, presque complice, comme s’il existait d’emblée un terrain commun entre eux. En revanche, lorsqu’ils s’adressaient à moi, l’échange était plus neutre, plus professionnel, souvent limité à une simple proposition commerciale. Cette différence, extrêmement visible dans le langage, l’attitude corporelle et même dans le sourire ou la distance physique, a constitué le point de départ naturel de mon axe d’analyse : la manière dont le profil visible du visiteur (seule, en groupe, accompagnée, portant un signe religieux, etc.) influence la nature de l’interaction avec les commerçants.

Après cette première observation marquante, j’ai décidé d’organiser trois visites distinctes, chacune correspondant à un contexte de présence différent : une visite en groupe (classe + camarade portant le voile), une visite seule et une visite avec ma mère. Chacune de ces situations constituait un positionnement social particulier, permettant de comparer la façon dont les commerçants ajustent leurs comportements. La posture du visiteur n’est en effet jamais neutre : être seul, en groupe, accompagné d’un parent ou identifiable par des signes visibles modifie la manière dont on est perçu, et donc la manière dont on est interpellé.

Sur le plan méthodologique, j’ai pris mes notes de manière discrète, principalement sur mon téléphone. Il ne s’agissait pas de détailler l’intégralité de la scène en direct ce qui aurait rompu la spontanéité des échanges et peut-être même provoqué un changement de comportement chez les commerçants mais de noter des éléments précis immédiatement après les interactions : phrases prononcées, expressions du visage, posture, circulation des visiteurs, réactions du commerçant. L’objectif était de conserver la fluidité du moment tout en recueillant des données aussi fidèles que possible.

J’ai aussi fait le choix méthodologique de ne pas prendre de photographies, ou seulement à titre exceptionnel. Ce choix a été guidé par deux raisons. D’abord, dans un lieu aussi vivant, les photos ne rendent pas réellement compte des comportements, des émotions ou de la manière dont l’interaction se produit. Une photographie fige un moment, simplifie une scène qui, dans la réalité, est faite de mouvements, de gestes, de paroles et d’intonations. Ensuite, je ne souhaitais pas que les commerçants se sentent observés ou transformés en « objets d’étude ». La photographie peut créer une distance, produire un inconfort, voire faire croire à un contrôle ou une évaluation. La description écrite, au contraire, permet de saisir les nuances, de retranscrire un ton de voix, une hésitation, une dynamique. Les mots offrent une fidélité et une sensibilité qui me semblaient indispensables dans le cadre d’une enquête portant avant tout sur l’humain.

Une fois ces trois visites réalisées, j’ai analysé mes notes en comparant systématiquement les interactions selon les contextes. J’ai cherché à identifier des régularités, des ruptures, des nuances significatives dans les manières de parler, d’accueillir, de convaincre ou d’insister. L’objectif n’était pas d’interpréter les comportements des commerçants de manière normative, mais au contraire de décrire de façon aussi neutre que possible les variations observées.

Cette méthodologie présente évidemment des limites : le marché évolue en fonction des heures, des jours, du climat ; certains commerçants peuvent être absents ou remplacés ; et la subjectivité de l’observateur demeure toujours présente. Cependant, la diversité des contextes, la prise de notes immédiate et l’attention portée aux détails rendent l’analyse suffisamment solide pour proposer un portrait riche, nuancé et fidèle de la dynamique commerciale du marché de Saint-Ouen.

La première visite au marché de Saint-Ouen a eu lieu le lundi 10 novembre, aux alentours de 14 heures, dans un contexte de circulation modérée : suffisamment de visiteurs pour créer une dynamique vivante mais sans la densité caractéristique des week-ends. Les allées étaient ainsi relativement fluides, permettant d’observer les interactions sans être entravée par la foule ni par le bruit ambiant. La classe, composée d’environ vingt et un élèves, s’était progressivement dispersée en petits groupes. J’évoluais pour ma part avec une camarade portant un voile noir, marchant à mes côtés.

Dès notre arrivée, l’ambiance sonore du marché s’est imposée comme un élément structurant de l’espace : certains stands diffusaient du rap français, tandis que d’autres laissaient entendre des musiques d’Afrique de l’Ouest ou du Maghreb, comme des morceaux raï, afrobeats, ou encore des sonorités proches du naija. Ces musiques, volontairement audibles, semblaient participer à une stratégie d’attraction, visant à capter l’attention des passants et à singulariser chaque espace marchand dans un environnement dense et diversifié. Par endroits, des odeurs d’encens, de cuir, ou celles provenant de stands de restauration rapide notamment des grillades ou des fritures  contribuaient à composer une atmosphère sensorielle complexe, révélatrice de l’hétérogénéité culturelle du lieu.

À peine engagées dans les allées, nous avons été immédiatement interpellées par de premiers acteurs du marché ne tenant pas de stand fixe. Ces hommes, souvent mobiles et attentifs aux nouveaux arrivants, cherchaient à proposer des produits très ciblés : l’un d’eux nous a abordées en nous proposant des AirPods “comme neufs, garantie”, selon sa formulation, tandis qu’un autre s’est adressé directement à moi pour me proposer des cigarettes “moins chères qu’au bureau de tabac”. Ces échanges courts, rapides, presque furtifs, témoignaient de l’existence d’un micro-commerce parallèle, reposant sur la circulation permanente de vendeurs ambulants au sein du marché.

Une fois cette première vague d’interpellations passée, les commerçants situés derrière leurs stands ont pris le relais. La majorité étaient des hommes âgés d’environ 25 à 45 ans, installés derrière des étals densément remplis : files de maillots de football pendus à l’horizontale, vitrines de parfums alignés par dizaines, étagères de sacs, de lunettes de soleil, ou encore cartes de coques de téléphone rangées par couleur. L’agencement des stands était pensé pour accrocher le regard, souvent densifié au point de créer une impression de surabondance visuelle. Certaines allées présentaient une dominante de rouge et de bleu (notamment autour des maillots PSG, OM ou équipes nationales), d’autres un mélange de doré et de noir autour des parfums et accessoires.

Très rapidement, nous avons constaté que la présence d’un groupe, même réduit, attirait davantage l’attention des commerçants, comme si un regroupement d’étudiants représentait un potentiel commercial plus important. Plusieurs d’entre eux nous ont interpellées d’un ton volontairement engageant :
« Venez voir les filles, c’est pas cher aujourd’hui ! »
« Vous cherchez quelque chose ? Maillots ? Parfums ? »

Mais au sein même de ces interpellations, une différenciation nette apparaissait entre les façons de s’adresser à moi et celles visant ma camarade portant le hijab. À elle, certains commerçants adoptaient un registre beaucoup plus familier, presque complice, accompagné parfois d’expressions communautaires :
« Ma sœur, viens voir, j’ai les meilleurs prix pour toi ! »
« Toi je te fais un vrai prix, t’inquiète pas. »

L’intonation changeait également : voix plus douce, sourire accentué, gestes accueillants par exemple des signes de la main invitant à s’approcher ou un léger mouvement du buste vers l’avant comme pour créer une proximité. Avec moi, les interactions restaient plus classiques : plus neutres, plus commerciales, moins personnelles. Les commerçants formulaient davantage des questions brèves et directes  « Tu veux quoi ? », « Quel modèle tu cherches ? »  sans chercher à instaurer un rapport de complicité.

Cette différence, même subtile, revenait de manière récurrente durant la visite. Elle semblait s’inscrire dans une logique de catégorisation immédiate des visiteurs, où le voile devenait un marqueur social qui orientait la manière d’aborder la cliente présumée. Certains commerçants semblaient penser qu’elle appartenait à une clientèle “fidèle” ou plus proche culturellement, ce qui expliquerait l’usage de termes affectifs comme “ma sœur”. À l’inverse, avec moi, la distance commerciale demeurait plus marquée.

Le comportement physique des commerçants renforçait ces distinctions : certains se déplaçaient légèrement en sortant du stand pour s’approcher de nous lorsque nous passions, tandis qu’ils restaient immobiles ou plus en retrait lorsqu’ils s’adressaient à d’autres visiteurs perçus comme moins captables. Plusieurs vendaient en parlant fort pour attirer tous les passants, alors que d’autres adaptaient leur voix lorsqu’ils ciblaient une personne précise.

La circulation autour de nous révélait aussi des dynamiques particulières : les visiteurs marchaient sans s’arrêter longuement, jetant des regards rapides, parfois attirés par un élément spécifique (un parfum connu, un maillot de club populaire). Le rythme était continu, ce qui obligeait les commerçants à multiplier les sollicitations verbales ou gestuelles pour capter une attention qui n’était jamais acquise.

Sur le plan personnel, mes premières minutes dans cet environnement ont été marquées par un sentiment d’oppression, voire de légère intimidation : la majorité masculine des commerçants, la densité de leurs appels, et la position de deux jeunes femmes dans cet espace très actif accentuaient la sensation d’être visibles, observées, potentiellement évaluées. Mais ce sentiment s’est progressivement atténué au fil de la visite : la répétition des interpellations devenait plus familière, l’ambiance sonore et visuelle s’intégrait peu à peu, et l’observation prenait le dessus sur la gêne initiale. J’ai alors pu me concentrer davantage sur la logique interne du marché et sur la manière dont les commerçants ajustaient leurs comportements selon le public.

Cette première visite a ainsi posé les bases de l’analyse : elle a révélé que le marché n’est pas un espace neutre mais un lieu où se jouent des interactions différenciées, où la présence du groupe, l’apparence vestimentaire et les marqueurs sociaux visibles influencent fortement la manière dont les commerçants abordent les visiteurs. C’est également lors de cette visite que s’est imposé l’intérêt d’étudier la variation des interactions selon le profil du visiteur, ce qui orientera les analyses des visites suivantes.

La deuxième visite a été réalisée le vendredi 14 novembre, aux alentours de 9h du matin, à un moment où le marché Malik et les puces environnantes commençaient tout juste à s’animer. À cette heure matinale, l’ambiance contrastait fortement avec celle observée lors de la première visite collective : le marché semblait encore en transition, comme s’il oscillait entre le calme d’avant l’ouverture et l’agitation progressive de la journée commerciale. Cette temporalité intermédiaire donnait au lieu une qualité presque intime, révélant des aspects qui n’étaient pas perceptibles lors de la visite en groupe.

Lorsque j’ai atteint l’entrée principale, les commerçants étaient encore en train de soulever les rideaux métalliques, de déplier les bâches colorées, de sortir les cartons, ou d’aligner méthodiquement les objets sur les tables. Les bruits caractéristiques de la préparation rythmaient l’espace : claquements de chaînes, frottements de cartons, chocs secs des cintres qu’on suspend à l’arrière des stands. L’air était chargé des odeurs de café chaud, provenant des cafés ouverts très tôt, et des effluves d’encens que certains commerçants avaient déjà commencé à brûler pour parfumer leur espace. Ces senteurs se mêlaient à celles de plastique neuf, de tissu, de métal, créant un mélange olfactif typique des marchés de produits neufs.

L’affluence était très faible à cette heure-là : quelques visiteurs isolés, souvent des habitués ou des touristes matinaux, circulaient à pas lents. Cette configuration rendait mon propre statut de visiteuse seule particulièrement visible. Contrairement à la visite en groupe où le nombre créait une forme d’anonymat, marcher seule signifiait être immédiatement repérée, identifiée et évaluée par les commerçants.

Dès les premières allées, j’ai ressenti cette visibilité accrue. Les regards des commerçants se posaient sur moi presque instantanément, d’une manière attentive mais pas forcément insistante. Plusieurs vendaient encore en silence, concentrés sur la mise en place ; d’autres, déjà opérationnels, surveillaient discrètement le passage des premiers visiteurs. Mon déplacement, plus lent et plus contemplatif que lors de la visite collective, me permettait d’observer sans être absorbée par une dynamique de groupe, mais il me rendait aussi plus vulnérable à la sollicitation commerciale.

Les premières interactions ont eu lieu très rapidement. Contrairement à ce que j’avais vécu en groupe, les vendeurs se sont adressés à moi de manière beaucoup plus directe, souvent sans détour préalable. Un commerçant proposant des écouteurs et des chargeurs de téléphone m’a par exemple interpellée avec un ton qui relevait plus de l’injonction que de l’invitation :
« Madame, viens, j’ai ce qu’il te faut. »
Son attitude ne contenait pas d’agressivité, mais une forme d’assurance presque automatique, comme s’il appliquait une procédure commerciale standard lorsqu’il voit une personne seule passer à proximité.

À peine quelques mètres plus loin, un autre vendeur, spécialisé dans les vêtements, a adopté une stratégie complètement différente. Plutôt que de me proposer directement un produit, il a choisi une approche plus subtile :
« Bonjour ! Tu fais un tour ? Profite, le matin c’est calme, c’est le meilleur moment. »
Son ton était plus léger. L’absence de foule permettait ce type d’échange plus calme. Il m’a brièvement parlé des arrivages du jour, évoquant de manière presque narrative le rythme du marché : « le matin, c’est posé ; l’après-midi, ça bouge plus », montrant ainsi que mon statut de visiteuse seule lui inspirait une conversation plus personnaliste. Cette interaction, plus douce et détendue, contrastait avec l’approche plus mécanique d’autres commerçants.

D’autres interactions étaient moins verbales mais tout aussi significatives. Par exemple, un vendeur de lunettes ne m’a pas parlé directement, mais il a réorienté son corps dans ma direction, légèrement incliné la tête comme pour m’inviter silencieusement à regarder ses produits, tout en continuant d’essuyer une paire de lunettes. Ce type de gestuelle  subtile, mais pensée fait partie des stratégies d’attraction non verbales très présentes dans les marchés. Lors de la visite en groupe, je n’avais pas remarqué ces micro-comportements, car l’attention des vendeurs se dispersait sur plusieurs personnes. Seule, chaque déplacement, chaque arrêt était immédiatement perçu.

J’ai également été surprise par l’attitude d’un certain nombre de commerçants qui, au contraire, ne cherchaient absolument pas à m’interpeller. Certains, absorbés dans leurs tâches matinales, semblaient percevoir ma présence mais choisir de ne pas intervenir. D’autres discutaient entre eux de manière concentrée, parlant des ventes de la veille, des stocks ou des produits à réorganiser. Cette absence de sollicitation est elle-même un comportement significatif : elle montre que la stratégie commerciale n’est pas uniforme. Certains commerçants jugent peut-être qu’une visiteuse seule en matinée n’est pas une clientèle susceptible d’acheter immédiatement ; d’autres privilégient les habitués plutôt que les passants du matin.

Cette alternance entre sollicitations directes, approches modérées, signaux non verbaux et indifférence calculée donne à la visite solitaire une dynamique d’interactions beaucoup plus contrastée que lors de la visite collective. La solitude rend visible des nuances qui étaient effacées dans le brouhaha du groupe.

Sensoriellement, cette visite m’a permis de saisir de nombreux détails impossibles à percevoir en groupe. La musique, par exemple, était nettement moins forte que lors de l’après-midi précédent : seuls quelques stands diffusaient du rap ou des musiques afro-urbaines très basses. Les voix des commerçants se détachaient plus nettement du fond sonore. Le marché semblait « respirer » différemment : chaque bruit prenait une importance accrue.

Sur le plan personnel, mes émotions ont également structuré cette observation. Arriver seule dans un espace composé majoritairement d’hommes créait d’abord un sentiment léger d’appréhension avec une conscience de ma position sociale dans cet espace. Progressivement, ce sentiment s’est transformé en un état plus neutre, presque analytique, à mesure que j’entrais dans ma posture d’observatrice. Être seule permettait une mobilité totale : je pouvais revenir sur un stand, faire un détour, ralentir, m’arrêter longuement sans attirer l’attention de mes camarades. Chaque interaction devenait plus dense, plus lisible.

Enfin, cette visite m’a permis de comprendre un mécanisme essentiel : le commerçant ajuste très rapidement sa manière de s’adresser à un visiteur en fonction de l’impression que ce dernier renvoie. En groupe, j’étais perçue comme un élément parmi d’autres ; seule, je devenais une cible potentielle, une inconnue à convaincre ou ignorer, une figure beaucoup plus individualisée dans l’économie relationnelle du marché.

Ainsi, cette visite solitaire constitue une étape fondamentale dans l’analyse des interactions du marché. Elle révèle la fluidité et l’adaptabilité des comportements commerciaux, et montre à quel point la perception d’un visiteur est déterminante dans la manière dont il est interpellé, considéré ou laissé de côté.

La troisième visite s’est déroulée le samedi 22 novembre, à partir de 15h, un moment où le marché Malik et les puces étaient déjà bien animés. Le samedi est un jour où le public est plus varié : on y croise des familles venues faire des achats de week-end, des groupes d’amis, des touristes qui flânent sans objectif précis, ainsi que des habitués qui connaissent déjà les stands et se dirigent rapidement vers leurs vendeurs favoris. L’intensité de la circulation était donc plus élevée que lors de mes visites en semaine, mais l’espace restait praticable : les allées étaient remplies, mais pas au point de provoquer des ralentissements importants.

Nous sommes arrivées par l’entrée située du côté de l’avenue Michelet. Je marchais légèrement derrière ma mère, car elle avançait naturellement plus vite dès qu’un stand attirait son attention  notamment ceux proposant des vêtements, des foulards ou des accessoires. Elle observait beaucoup en marchant : elle tournait la tête d’un côté puis de l’autre, ralentissait devant un article qui lui plaisait, puis revenait sur ses pas si quelque chose retenait vraiment son intérêt. De mon côté, j’essayais de rester attentive autant à ses déplacements qu’à l’attitude des commerçants autour.

Dès les premières minutes, j’ai remarqué que les commerçants nous regardaient différemment que lors de mes précédentes visites. Leur façon d’interpeller ou d’aborder les passants semblait s’adapter immédiatement au profil qu’ils percevaient : jeune femme accompagnée d’une mère. Plusieurs vendeurs, en nous voyant approcher, adoptaient automatiquement un comportement plus cadré. Ils ne lançaient pas de phrases très directes ou très insistantes comme celles que j’avais pu recevoir lors de mes deux dernières visites. Au lieu de cela, ils utilisaient des formules plus classiques, dans un ton plus posé :
« Bonjour Madame, vous cherchez quelque chose ? »
« Regardez, on vient de recevoir ces modèles. »
« Si vous avez besoin d’un prix, je suis là. »

La plupart du temps, ils s’adressaient d’abord à ma mère, même lorsque c’était moi qui semblait regarder un produit. Leur regard se dirigeait vers elle, leur corps s’orientait légèrement dans sa direction, et leurs explications étaient formulées comme si elle était la principale interlocutrice. Ce n’était pas parce qu’on lui parlait plus que l’interaction devenait plus chaleureuse ; c’était simplement une manière différente d’organiser l’échange, comme si le fait d’être plus âgée la désignait automatiquement comme la personne responsable de la décision d’achat.

Un exemple très net s’est produit devant un stand de foulards. C’est moi qui m’étais arrêtée la première, attirée par un modèle beige. Ma mère m’a rejoint quelques secondes plus tard. Le vendeur est venu directement vers nous, mais son regard s’est immédiatement porté sur ma mère. Il lui a montré plusieurs modèles en expliquant la matière, les couleurs disponibles et les prix. Quand j’ai posé une question sur un autre foulard, il m’a répondu, mais en reprenant aussitôt son échange principal avec ma mère, comme si ma question n’était qu’un complément dans une discussion qui lui était avant tout destinée.

La même situation s’est reproduite sur plusieurs stands. À un stand de sacs à main, par exemple, le vendeur a demandé à ma mère : « Vous voulez un modèle plutôt petit ou plus grand ? » alors que c’était moi qui regardais le sac en question. Ma mère lui a répondu en disant que c’était pour moi, mais malgré cela, le vendeur a continué à orienter ses explications vers elle. Cela montrait que, dans son schéma implicite, les achats effectués par une jeune femme accompagnée de sa mère impliquent principalement la mère.

Concernant l’ambiance du marché, elle était similaire aux précédentes visites : certains stands diffusaient de la musique rap française, d’autres des musiques afro ou maghrébines. Le volume sonore variait beaucoup d’un stand à l’autre, ce qui créait une ambiance irrégulière mais cohérente avec le type de marché. Des odeurs de nourriture chaude, notamment de grillades ou de fritures provenant des petits restaurants et stands de cuisine, circulaient dans les allées. Elles se mélangeaient parfois avec l’odeur de l’encens ou de sprays parfumés utilisés par certains commerçants.

Un élément intéressant est que ma mère ne semblait pas perçue comme quelqu’un à « attirer » rapidement, contrairement à ce qui m’était arrivé lors de ma visite seule. Avec elle, les commerçants avaient tendance à adopter une approche plus progressive : ils attendaient souvent qu’elle manifeste un intérêt avant de s’approcher. Il y avait moins d’interpellations spontanées du type « Venez voir ! » ou « Je vous fais un bon prix » ; ces phrases étaient plutôt réservées aux groupes de jeunes ou aux visiteurs seuls.

Un autre moment marquant a eu lieu à un stand de parfums génériques. Ma mère s’est arrêtée pour sentir un flacon, et j’ai profité de ce moment pour poser une question au vendeur sur un autre parfum. Il m’a répondu, mais dans son intonation, on sentait que c’était une réponse secondaire, comme si l’échange principal restait orienté vers ma mère. Lorsqu’il a annoncé les prix, il s’est tourné vers elle pour demander : « Ça vous convient à vous ? ». Ce simple détail montrait à quel point il la considérait comme la cliente principale, même si c’était moi qui avais initié la conversation.

Tout au long de la visite, j’ai remarqué que j’étais beaucoup moins sollicitée que dans les autres configurations. Personne ne m’a proposé de cigarette ou d’écouteurs, comme cela avait été le cas lors de la première visite. On ne m’a pas demandé si je cherchais quelque chose en particulier, et je n’ai pas été interpellée directement par les vendeurs de rue non affiliés à un stand. Leur attention se dirigeait presque exclusivement vers les personnes plus susceptibles de faire un achat immédiat, et dans ce cas précis, c’était ma mère.

L’espace lui-même me paraissait différent, non pas parce qu’il avait changé, mais parce que la manière dont j’étais intégrée aux interactions n’était plus la même. En étant moins sollicitée, je pouvais observer plus librement : les postures des commerçants, la façon dont ils ajustaient leur voix selon les profils, leurs gestes lorsqu’ils voulaient attirer un client, leur manière de déplacer légèrement un article pour signaler quelque chose, ou leur façon d’attendre qu’un regard s’arrête avant d’intervenir.

Cette visite apportait donc une dimension supplémentaire à l’analyse : les interactions entre commerçants et visiteurs ne dépendent pas uniquement du genre ou de l’apparence, mais aussi de l’âge, du rôle perçu dans un duo et du degré d’autorité que les commerçants attribuent à chaque personne. Avec ma mère, les échanges étaient organisés différemment : plus centrés sur la discussion autour des produits, plus orientés vers une logique d’achat, et moins marqués par l’insistance ou la familiarité.

À l’issue de ces trois visites, il apparaît que le marché de Saint-Ouen est un espace vivant où chaque interaction est modulée par la perception immédiate que les commerçants ont du visiteur. Les différences observées entre visite en groupe, visite solitaire ou visite accompagnée montrent à quel point le comportement commercial est flexible, adaptatif et sensible à des signaux sociaux multiples : âge, genre, signe religieux, présence d’un accompagnant. Cette adaptabilité des interactions met en lumière un marché qui n’est pas seulement un lieu de transaction matérielle, mais aussi un espace de négociation relationnelle, où l’attention, le regard et la posture participent à la dynamique globale.

Cependant, cette observation comporte des limites. Le marché est en constante évolution : certains commerçants peuvent être absents, les flux de visiteurs varient selon les heures, les jours et la météo, et mon statut d’observatrice extérieure a nécessairement influencé, même de manière minimale, la perception des interactions. La subjectivité de l’observateur demeure toujours présente : quels détails ai-je manqués dans le flot des sollicitations et du bruit ambiant ? Le ton familier employé avec ma camarade voilée traduit-il une complicité réelle ou s’agit-il d’un simple outil commercial adapté à un profil supposé fidèle ? L’attention réduite envers moi lors de la visite avec ma mère reflète-t-elle uniquement une hiérarchie implicite entre générations, ou influence-t-elle la perception de la valeur d’un achat potentiel   ?

Ces interrogations montrent que, malgré la richesse des observations, l’analyse ne peut prétendre à une exhaustivité absolue. Le marché reste un lieu complexe, dynamique et partiellement impénétrable, où chaque visiteur et chaque commerçant participe à une chorégraphie sociale dont une part échappe toujours à l’observateur. Peut-on jamais saisir pleinement la totalité de ces micro-dynamiques, ou ne peut-on que percevoir des fragments, des instants suspendus, des traces sensibles qui racontent autant de ce qui est visible que de ce qui demeure invisible ?

Photo marché Saint-Ouen
Photo de Laura DEMEURE,  photo prise le 10 novembre 

 

MAHÉ Laura



Le marché de Clignancourt : un « lieu pratiqué »

Prise de vue – Marché de Clignancourt (10.11.25) – Pauline Le Pierres

« Un univers d’univers », « le paradis des chineurs », les expressions ne semblent pas manquer pour désigner le grand marché de Clignancourt. Situé au nord de la capitale, à la périphérie de Saint-Ouen, le terminus de la ligne 4 s’ouvre sur un organisme qui s’articule dans une pluralité de commerces : les puces. Marchés en plein air, boutiques, galeries, le marché de Clignancourt porte aussi le nom de « grenier du monde », un espace dans lequel une importante variété de produits circule (antiquités, chaussures, gadgets en tout genre). Mais au-delà de l’aspect matériel, Clignancourt accueille aussi le monde de par ses passants, ses vendeurs, ses interactions. Des clients les plus habitués aux touristes occasionnels, tous trouvent une place. Une instance si diversifiée nous amène à essayer de comprendre comment se crée un marché ? qui fait marché ? et quelles en sont les perceptions de ces espaces dans la ville ?

Dans cet article, je vous raconterai mes observations ainsi que mon expérience lors de visites que j’ai réalisées les 10 et 18 novembre 2025. À travers mon propos, je tâcherai de restituer la pratique du marché par une jeune femme, étudiante en communication, n’ayant jamais entendu parler de Clignancourt auparavant. Cela me permettra de proposer une réflexion personnelle autour des pratiques marchandes dans la vente de produits de contre-façon et d’étudier l’appréhension sociale de l’espace entre vendeurs et clients.

Premiers pas

Pour mon observation, j’ai décidé dans un premier temps de suivre le tracé des allées du marché. Si l’on s’attarde sur la définition de l’Académie Française du mot « marché », celui-ci renvoie purement à l’idée d’un lieu public, dans lequel sont vendus et achetés denrées, marchandises, et objets d’usage courant. Prenons alors cela comme point de départ. Pour étudier les échanges marchands, concentrons nous d’abord sur l’espace en tant que tel. Mon approche fut donc dans un premier temps d’explorer les allées du marché, de les traverser pour en connaitre les frontières, ainsi que les limites. De cette démarche naît un premier constat : où se trouve l’entrée du marché ? Cela peut sembler anodin, mais on attendrait d’un lieu qu’il soit clairement délimité, qu’il y ait un début ainsi qu’une fin. Cependant, le marché de Clignancourt ne propose pas d’entrée clairement identifiable comme telle, nous entrons par les différents accès qui convergent vers celui-ci (arrêt de bus, passages piétons, etc.). J’entre donc dans le marché par l’espace laissé entre deux stands, à la suite d’un passage piéton. Stands, vendeurs, prix avantageux, l’immersion est totale : bienvenue au marché de Clignancourt.

Je remarque dans un premier temps une grande densité. L’espace n’est pas simplement construit en une allée principale, avec des stands de part et d’autre, il s’agit en réalité d’un tableau beaucoup plus complexe. L’un des éléments marquants est qu’il y a un plus grand nombre de vendeurs que d’étalages. Il y en a parfois plusieurs par stands mais le plus intriguant est que certains sont debout dans l’allée centrale, portant leurs marchandises dans des sacs ou parfois même dans leurs mains, et vendent, commercialisent au plus près de la clientèle. IPhones, AirPods, ou encore parfums Chanel, les marchandises sont sensiblement les mêmes parmi ses vendeurs. Certains sont regroupés, d’autres sont plus isolés mais tous se trouvent dans le chemin qui parcourt chaque étalage. Cette situation crée des interactions parsemées qui participent à rendre l’espace riche en densité. En sillonnant les marchandises, passant d’un stand à un autre, ma progression est ponctuée de rencontres inopinées avec ces vendeurs. Contrairement aux stands, pour lesquels si je ne m’y attarde pas en m’arrêtant devant, je ne suis pas spécialement remarqué par le marchand et celui-ci me laisse continuer mon chemin, les vendeurs itinérants quant à eux viennent vous chercher. Ils vous présentent leurs produits directement sous les yeux et vous abordent. L’absence d’étalage enlève une barrière physique, ce qui crée une plus grande proximité. La rue du marché est directement leur vitrine. Cela participe également à rendre plus floues encore les démarcations de celui-ci : où s’arrête l’espace marchand ? Qu’est-ce qui constitue et sépare l’espace du client de celui du vendeur ? On pourrait s’attendre à ce que cette distinction soit aisément identifiable, c’est notamment ce qui est permis par les stands : ce qui se trouve dans le stand s’avère être l’espace marchand, celui du vendeur, tandis que l’autre versant compose l’espace du client, là où il accède à la « vitrine » en plein air. Durant mon observation, j’ai donc été particulièrement sensible à l’appréhension de l’espace par les différents acteurs de l’aire commerciale. Il est vrai qu’en tant que jeune femme, il n’est pas aisé de trouver une place dans ce marché, entre les stands et les allées. L’espace est majoritairement dominé par les vendeurs eux-mêmes, la possession de l’espace est donc principalement masculine. Dans une logique de pratiques marchandes, je représente alors une proie, une acheteuse potentielle, ce qui suscite l’intérêt. Il me semble cependant nécessaire de rappeler que je constitue certainement pas la clientèle habituelle de Clignancourt. Je ne m’y rends pas régulièrement, et de par ma posture et ma gestuelle je suis dans une dynamique de contemplation. Cela peut expliquer le fait que mon avancement dans les puces a donc été riche en interpellations. 

C’est l’une des grandes spécificités du marché de Clignancourt que j’observe. Comme le notait Joël Topor-Predec (fondateur du marché La Bulle) au sujet des puces : « tu n’y vas pas dans un but, tu y vas pour la rencontre avec les gens ». C’est un espace intense d’interactions, car en effet, c’est par l’échange que les vendeurs initient leurs pratiques marchandes et mènent à la bonne affaire. Parfois le vendeur s’adresse à vous directement, en vous demandant si vous cherchez quelque chose en particulier, mais occasionnellement l’échange est silencieux. Le commerçant tend simplement son produit et attend votre réaction, ce qui lui permet certainement d’estimer les chances potentielles d’achat. Dans un cas où on vous interpelle par la voix, l’attention du consommateur est directement orientée vers la provenance du son. Or, lorsque la marchandise est présentée à vos yeux, vous y êtes directement confrontés, vous ne cherchez par le vendeur qui vous a interpellé, mais votre regard se pose immédiatement sur ce qui entre dans votre champ de vision, à savoir le produit en lui-même. L’échange n’est donc pas toujours verbal, il peut également être purement fait de gestes. Il semble donc exister une multitude d’échanges commerciaux qui permettent de construire une bonne affaire.

L’espace marchand

Arrivée à la fin de la première allée, le marché semble se fendre en deux segments. La première limite que je rencontre est donc une limite physique et réelle : la route périphérique. Cela offre aux passants l’opportunité de traverser et d’avancer vers les puces de Saint-Ouen ou alors de rester dans le marché de Clignancourt et de suivre le chemin encadré par les stands. Je me laisse flâner pour cette seconde option. Gardant cette idée initiale de parcourir le marché et d’essayer de délimiter son espace, je poursuis alors mon chemin pour découvrir une nouvelle partie de celui-ci. Ce deuxième segment est beaucoup moins dense que le premier, il y a moins de vendeurs itinérants et les étalages sont davantage espacés. Le marché de Clignancourt semble disposer d’une artère principale, à savoir celle que j’ai empruntée précédemment, ainsi que des voies plus discrètes. Les échanges et les interactions paraissent se concentrer au même endroit. En tant que consommateur, il est donc utile d’intégrer l’idée d’un espace principal dans la quête de la bonne affaire. 

En poursuivant mon avancée, alors que je m’attardais sur un stand à l’angle du marché, un vendeur itinérant s’approche et me déploie son argumentaire de vente autour du parfum Chanel N°5. Il me montre son stock, contenu dans un sac plastique occultant noir et me propose un prix des plus avantageux : 20€ pour le flacon contre une centaine d’euros à l’accoutumée dans le commerce. Bien que l’offre appelait à la bonne affaire, je déclinai la proposition. En me voyant sur le point de poursuivre mon chemin, le commerçant s’avança à nouveau et me proposa désormais des AirPods. Une nouvelle fois, c’était le vendeur qui occupait majoritairement l’espace et j’avais cette impression de remplir le rôle de proie qu’il ne fallait pas laisser partir. De cette position, la perception du marché est davantage étriquée, quand bien même les allées sont suffisamment larges pour y circuler. Les interactions sont comme un étau qui se resserre dans le but justement d’amener à la transaction. L’appréhension de l’espace semble bien différenciée. La pratique marchande amène à une domination de l’espace par le vendeur, dépourvu de contraintes spatiales. Il peut, en effet, se déplacer dans les allées comme bon lui semble et ainsi rester suffisamment proche des clients pour inciter et mener l’interaction, contrairement aux vendeurs attitrés à un stand. Mais comment justement définir cet espace, ou même ce non-espace ? Comment s’établit-il ? Il s’agit de questionnements complexes auxquels il peut être judicieux de consulter des travaux de recherche au sujet de la perception et des usages d’un lieu. Michel de Certeau, un intellectuel spécialisé en histoire et en théologie, propose dans son ouvrage  L’Invention du quotidien t.I, Arts de faire (1990) de définir l’espace comme étant le résultat de « l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner » (p.226). Cela signifie que l’espace n’existe pas en lui-même, il est créé à partir des trajectoires, des interactions, des densités qui s’y croisent et y circulent. Le marché est donc élaboré en un espace grâce aux pratiques marchandes, à l’occupation de l’aire par les vendeurs, aux dialogues avec les clients et à la promotion des produits. C’est un « lieu pratiqué ». En ce sens, il est en perpétuelle redéfinition. C’est en quelque sorte un palimpseste. Au Moyen-âge, cela renvoyait à un parchemin dont on faisait disparaître l’écriture pour y écrire de nouveau. C’est un support qui s’efface et se réécrit à chaque utilisation. À Clignancourt, cela est notamment symbolisé par la figure même du vendeur itinérant. Lorsque je décline une proposition et que le marchand s’avance davantage pour formuler une nouvelle offre, l’espace est amené à se redéfinir dans le but justement d’amener à une transaction. Nous pourrions alors considérer cela comme étant l’une des nombreuses pratiques marchandes que l’on trouve au marché parisien de la contre-façon.

Une visitée guidée 

En continuant mon observation, je parviens à une nouvelle intersection dont l’une des voies proposait de rejoindre le début de mon parcours dans le marché, l’« entrée » par laquelle je suis arrivée. Je venais de terminer le tracé initial du commerce en plein air. Afin de ne pas me contenter de rester sur mes premières impressions, je décidai alors de ré-emprunter le chemin parcouru jusqu’ici. L’entreprise peut paraitre fastidieuse mais il s’agissait de mon premier contact à Clignancourt. L’imprégnation des lieux pour constituer un processus lent dont, à mon sens, il ne faut pas négliger. L’idée n’était pas de reformuler à nouveau les mêmes constats que mes précédentes observations, mais plutôt de les dépasser, de les contredire ou bien de les affirmer. 

C’est ainsi que je me retrouvai à nouveau dans cette allée que j’ai nommée comme étant la voie principale. Ma déambulation ne fut pas aussi inaperçue que cela, car en continuant dans ma lancée, un nouveau vendeur itinérant s’adressa à moi. Cette interaction était de l’ordre du singulier, car en effet on ne m’interpella pas en me présentant directement un prix ou bien des produits, mais cette fois-ci le commerçant me dit simplement : « je te sens perdu, tu tournes autour, tu sais pas quoi faire ». Mes allées et venues n’étaient donc véritablement pas passées inaperçues pour un habitué des lieux. L’ironie de la situation était telle qu’effectivement je n’avais pas de réel but dans ma progression, si ce n’était l’observation. Ma posture de passante devait donc indéniablement dégager de la peine à définir l’espace et à s’y repérer. Ceci accentue également la pensée qu’aux yeux des vendeurs, je ne fais pas partie de la clientèle habituelle des lieux. Profitant de cette rencontre arrivée à point nommé, je m’arrêtai pour échanger avec le commerçant. En cet instant, l’homme qui m’a interpellé ne correspondait pas à l’image typique du vendeur itinérant rencontré précédemment. Il avait bien ses produits à portée de main dans un sac noir, arboré comme uniforme de l’endroit, mais sans pour autant me les proposer à l’achat. Il était davantage la figure d’un initié, d’un membre interne à la structure de Clignancourt qui me proposait de me conseiller et de m’orienter. Quand on est « perdu », au sens de ne pas avoir de repères visuels ou instinctifs, c’est par l’échange que l’espace se recréait, se redéfinit et réapparaît pour nous guider. L’espace semble donc bel et bien se définir par les interactions qui s’y trouvent. J’ai été chanceuse de trouver un vendeur qui naturellement me proposa son aide dans justement ma quête d’observation et de définition du lieu. En acceptant son aide, il me raconta alors sa connaissance de l’endroit qu’il avait établie lors de nombreuses années d’expérience ici. Alors que nous progressions à nouveau au sein de l’allée, il me conta son histoire, de son stand dont il avait dû se séparer, faute de moyens, et que désormais il se retrouvait à vendre directement dans l’allée du marché. Il me parla également de son activité quotidienne ici, qu’il venait tous les jours pour vendre et que c’était grâce aux heures passées dans les allées qu’il avait développé une connaissance assez fine de l’endroit. Pouvoir converser avec lui m’a ainsi permis d’intégrer une nouvelle vision autre que la mienne, un nouveau point de vue autour des échanges marchands : celui d’un vendeur expérimenté qui connaissait bien les lieux. Une nouvelle fois, l’appréhension de l’espace n’est sensiblement pas la même. Pour ce commerçant, les allées sont comme un réseau de codes et de règles implicites, c’est comme cela qu’il occupe l’espace, il en connait chaque recoin. Comme l’explique Michel de Certeau, à nouveau dans son écrit L’Invention du quotidien, : « la lecture est l’espace produit par la pratique du lieu que constitue un système de signes, un écrit » (p.226). Cela signifie qu’au-delà de la délimitation de l’espace, c’est la pratique du marché qui lui donne le sens d’aire marchande. C’est donc par l’usage, par la coutume et l’habitude que se construisent les lois qui structurent l’ensemble du marché. Il m’était difficile de « lire » le lieu au sens de Certeau car je ne comprenais pas son système de signes, d’interprétation. En revanche, le vendeur qui m’a accompagné possédait précisément cette capacité de lecture : il connaissait la manière dont se positionnait les vendeurs, les points du marché où la clientèle ralentissait dans les allées, ou encore les gestes de négociations informelles utilisés. Ce fut donc particulièrement enrichissant  de découvrir tous ces signes discrets qui rendent l’endroit si unique. À la fin de cette visite guidée, il me proposa de quitter le marché de Clignancourt pour me diriger vers les puces de Saint-Ouen : « va voir les magasins plus loin, il y aura plus de qualité qu’ici ». C’est un conseil que je mettrai à profit quelques jours plus tard.

Qui fait marché ?

Lors de ma seconde visite, qui fut dans le courant de la matinée d’un mardi, le marché n’était pas encore installé. Alors que nous étions venus pour poursuivre nos observations avec mes camarades, nous arrivons tous au constat suivant : « il n’y a pas de marché », « le marché n’est pas là ».  

Prise de vue – Marché de Clignancourt (18.11.25) – Léo Dupeyron

Mais alors que faut-il observer ? Cela peut paraitre contre-intuitif pour nos observations, mais comme nous l’avons vu, ce n’est pas le tracé, la délimitation urbaine qui fait l’espace, ce sont davantage les échanges et interactions qui s’y trouvent qui le bâtissent. Ainsi, même si l’instance physique du marché n’est pas présente, l’activité commerciale ne cesse pas pour autant. Je décide alors tout de même de me rendre du côté des puces de Saint-Ouen. Ayant en mémoire ma précédente rencontre avec le vendeur-guide, j’applique son conseil et pars découvrir un côté considéré comme plus attractif de l’espace marchand. En arrivant, je constate que les étalages ne sont pas encore installés, mais que les vendeurs quant à eux demeurent présents. À mon sens, c’est véritablement cela qui caractérise Clignancourt et désormais les puces de Saint-Ouen, leur capacité à faire marché davantage en tant que vendeurs que dans une dimension matérielle (stand, boutique, etc.). Ainsi, même si le marché ne s’est pas encore pleinement réveillé, l’activité commerciale n’attend pas. En m’aventurant davantage, je découvre que certains vendeurs, positionnés devant les boutiques endormies, proposent leur stock mais sans produits apparents. Pas d’étalages, pas de sacs transportant IPhones, AirPods, ou encore parfums Chanel, mais simplement un discours de vente. Pourquoi proposer à la vente des produits qui ne sont pas présentés physiquement ? Intriguée, je répondis à l’une des interpellations faites, en affirmant que je cherchais une paire de baskets spécifique. C’est alors que le vendeur me proposa son téléphone et m’invita à explorer dans sa galerie de photos pour trouver la paire que je souhaitais : il possédait toute sa marchandise en photos pour pouvoir les montrer aux clients intéressés pour ensuite aller la chercher dans les stocks. Voilà comment le marché pouvait fonctionner quand bien même les stands et boutiques n’étaient pas installés. Certes, l’activité reste moindre que lorsque tout est en place, comme cela a pu être le cas lors de ma première visite, mais le marché ne cesse pas pour autant d’exister. Si l’on reprend la définition du « marché » utilisée au début de cet article, celle-ci semble désormais quelque peu simpliste. Au-delà de l’idée de « lieu public », c’est un lieu qui se crée, se construit, sans pour autant être clairement défini. C’est en cela que réside toute la complexité du marché de Clignancourt et de ses environs.

Retours d’expériences

Mes visites à Clignancourt m’ont été d’une grande richesse. Il a été très intéressant de se rendre dans un espace et d’en restituer ses impressions et pensées. Cependant, je souhaite malgré tout montrer les limites que peut constituer mon propos. Dans un premier temps, mes observations se placent dans un cadre temporel quelque peu restreint, avec un laps de temps relativement moindre lors de mes visites. Ainsi, je n’ai pu observer que très peu de variations ou d’évolutions de l’espace. Avec un temps de recherche plus conséquent, mes observations auraient pu être davantage profondes et réflexives.

De plus, j’ai choisi de prendre comme axe d’observation ma propre expérience en tant que femme étudiante, aucun peu de connaissance au sujet de Clignancourt. Or, même si j’ai essayé d’aborder un avis des plus neutres possible, mon regard est indéniablement situé, que cela soit par mon histoire personnelle, par mes savoirs, mes idées reçues, etc. L’impartialité est une composante essentielle pour un article d’observation, mais il me semble également honnête d’admettre que celui-ci peut être orienté indépendamment de notre volonté. Mon expérience n’en demeure pour le moins légitime mais demande à être clairement identifiée comme telle.

Enfin, de façon synthétique, mes observations ne sont qu’une vision non exhaustive du marché de Clignancourt. Mon choix d’étude, de suivre le tracé initial de l’espace, m’a offert une perspective inédite mais m’a également ôté l’expérience d’autres aspects. J’ai ainsi été moins sensible à d’autres composantes du marché car celles-ci ne constituaient pas mon axe principal d’analyse. Cet article aspire donc à être lu et appréhendé tel qu’il est, à savoir l’analyse rétrospective d’une étudiante qui découvrait le marché de Clignancourt et qui a cherché à se le représenter. 

Bien que l’entreprise ait pu paraître intimidante, j’ai beaucoup aimé l’exercice de restitution de mon expérience au marché de Clignancourt. L’observation était sans aucun doute la partie la plus complexe : que faut-il observer lorsque nous ne possédons aucune connaissance préalable de l’endroit ? Il s’agit d’une activité assez déstabilisante. Mais c’est grâce à cette pensée que j’ai pu construire mon propos et orienter mes observations. En acceptant ma posture d’étudiante femme qui venait pour la première fois, je me suis créé un chemin dans le marché, rencontré certains vendeurs et accédé à un point de vue unique. Voilà mon expérience au marché de Clignancourt, temple parisien de la contre-façon.

Pauline Le Pierres

Quand les vêtements racontent le marché – Observation des codes vestimentaires à Clignancourt et aux puces de Saint Ouen sur Seine

Au nord de Paris, à deux pas de la station Porte de Clignancourt du métro 4, s’étend un quartier commerçant où se mêlent stands et marchés. Autour des Puces de Saint-Ouen et du marché de Clignancourt, se déploie un véritable labyrinthe de boutiques, d’étals et de ruelles animées. Dans cet espace marchand, la contrefaçon occupe une place de choix. Antiquités, fausses chaussures Nike, maillots de foot imités, ou bijoux Cartier, les produits les plus variés sont présents à la vente. Les marchandises sont partout ; empilées, suspendues et alignées, jusqu’à déborder sur les trottoirs.
L’atmosphère des marchés varie en fonction des rues, des stands, et des produits vendus. En effet, l’ambiance sonore de chaque marché se transforme au fur et à mesure de notre première visite ; de stand en stand on passe d’une mélodie orientale à un morceau de rap américain ou aux nouvelles tendances pop. Chaque morceau flotte au-dessus du brouhaha général formé par les passants, ou encore par les voitures du périphérique voisin. Chaque stand semble ainsi posséder sa propre identité musicale, donnant l’impression que le quartier change d’atmosphère à chacun de nos pas. 

À peine arrivées au marché de Clignancourt, des vendeurs surgissent et tentent de nous interpeller par une main légère sur le bras ou un sourire insistant. Dans la rue, les voix des vendeurs se superposent aux bruits du marché ; ils récitent à longueur de journée leurs: «Bonjour, tu cherches quoi ? des baskets ? un tee shirt ? du parfum ? On fait tout ici, viens voir !», nous invitant donc à découvrir leurs produits et à se laisser tenter. 
Notre premier contact avec le marché de Clignancourt s’est, cependant, accompagné d’un sentiment de décalage. Guidées par un vendeur jusqu’à son arrière-boutique, nous découvrons des portants entiers de doudounes Moncler, de pulls Lacoste, d’ensembles Gucci ou encore de maillots de football, le tout décliné en une multitude de couleurs et de tailles. Autant de pièces de contrefaçon assumées et revendiquées comme étant «aussi réalistes et d’aussi bonne qualité» que les versions authentiques vendues dans de grandes enseignes. Le vendeur nous explique alors que ces modèles sont sélectionnés pour correspondre aux goûts des visiteurs du marché. Il repère en fait les tendances qui émergent sur les réseaux sociaux ainsi que celles qu’il observe dans la rue, puis oriente ses commandes auprès de ses fournisseurs en conséquence. Autrement dit, pour maximiser ses ventes, l’opération commerciale ne commence pas sur le marché lui-même, avec la phase de séduction du client. Elle débute en amont, dans une veille attentive des plateformes telles que Tiktok et Instagram, où circulent les tendances les plus likées des grandes marques. Néanmoins, ni l’une ni l’autre ne se sent directement concernée par ce type de produits car nous avons l’impression que ces vêtements ne s’adressent pas à nous, malgré le discours du vendeur qui insiste sur l’hétérogénéité de sa clientèle qui provient «de tous les milieux sociaux». Notre cas ne représente pas un décalage social, mais simplement une question de goûts personnels ; contrairement à nos années lycées où les marques telles que Nike et Adidas étaient à la pointe de la dernière tendance, nous ne cherchons plus à nous habiller de cette façon aujourd’hui. Un écart apparaît alors entre l’offre vestimentaire de Clignancourt et notre propre style, en tant que jeunes femmes plutôt intéressées par d’autres tendances actuelles de notre tranche d’âge.

C’est en fait ce décalage ressenti lors de notre première visite qui nous a interpellées et conduites à prêter une attention particulière aux manières de s’habiller. Dans ce décor du marché de Clignancourt, l’habillement apparaît en fait comme un langage à part entière. Il dit quelque chose des vendeurs, des clients, mais aussi de nous, observatrices.
À partir de nos trois visites à Clignancourt, nous proposerons ici une analyse purement hypothétique du « dress code » de ce marché : Comment s’habillent les vendeurs ? Comment s’habillent les clients ? Que disent ces vêtements des appartenances, des attentes et des frontières sociales qui se jouent dans cet espace ? Et comment notre propre manière de nous habiller est-elle entrée en tension, ou non, avec les codes du lieu ?

En dépit de la diversité des marchés Malik et des puces de Saint Ouen, et bien que l’on sache qu’il ne faut pas juger une personne à son apparence, le vêtement est la première information accessible lors d’une interaction, c’est grâce à lui qu’on se fait une idée de quelqu’un. Il constitue un indicateur immédiat, souvent interprété intuitivement, à partir duquel se construit une première impression. Nous mêmes n’échappons pas à cette logique : nous produisons des hypothèses sur les personnes que nous croisons à partir de leurs vêtements, et nous savons que nos propres tenues sont, elles aussi, interprétées par les autres. En effet, dès la rentrée dans ce Master, par exemple, nous avons chacune porté une vive attention aux personnes de la classe, afin de créer un contact, de trouver un sujet de discussion, de deviner ce qui se cache sous notre voisin de classe.
C’est ce constat qui nous conduit à faire du vêtement notre objet d’enquête pour cet article. Clignancourt et les puces de Saint Ouen deviennent des laboratoires d’observations, des lieux où se croisent des populations diverses, où les marques sont omniprésentes, où les codes vestimentaires semblent à la fois homogènes et hétérogènes simultanément. Parler du dress code de Clignancourt, c’est aussi parler du rapport que nous entretenons avec les vêtements ; comme moyen de se fondre dans un groupe, de s’en distinguer, de paraître « à sa place » ou au contraire, de se sentir différent, comme nous avons pu le ressentir au départ.

Les contrefaçons de Clignancourt comme accès au luxe

Croquis d’un vendeur de Clignancourt par Laura le 29 novembre 2025

La majorité des produits en vente dans ce marché tournent autour du textile. Les stands exposent de grandes piles de vêtements en désordre, et il y en a pour tous les goûts. Toutefois, ce n’est pas seulement la variété des marques vendues qui frappe, mais la répétition des articles mis à disposition : d’un stand à l’autre, on retrouve les mêmes ensembles de jogging, les mêmes doudounes pseudo-Moncler, les mêmes polos Lacoste et pulls Ralph Lauren… Le paysage vestimentaire du marché est marqué par une forte homogénéité de styles, centré sur quelques références emblématiques de la mode sportive ou « streetwear ». Un vendeur de tee-shirts et de pulls de marques sportives nous explique que cette homogénéité s’explique en grande partie par le fait que les vendeurs de Clignancourt s’approvisionnent majoritairement auprès des mêmes fournisseurs. 

Selon lui, l’essentiel des produits provient des mêmes usines situées en Inde ou en Chine. La contrefaçon n’est pas dissimulée mais, au contraire, mise en avant ; les logos sont visibles, voire souvent surdimensionnés. En fait, les stands jouent la carte de la reconnaissance immédiate : le client doit pouvoir identifier en un coup d’œil la marque imitée. Mais derrière cette mise en scène des marques se joue autre chose : il s’agit aussi de proposer l’accès à un certain style, à un certain statut vestimentaire, à un univers symbolique normalement réservé à des produits plus coûteux et donc à une clientèle plus rare. Le discours du vendeur qui dit «mes produits sont aussi vrais que les vrais» est révélateur : il s’agit de garantir non seulement une qualité perçue, mais surtout une conformité à une image luxueuse. L’important n’est pas tant la propriété intellectuelle du logo que la capacité de l’objet à produire l’effet recherché dans l’interaction sociale : être reconnu comme «Moncler», «Gucci», «Ralph Lauren» ou «Nike».  De plus, l’usage des réseaux sociaux comme outil d’« étude de marché » par les vendeurs, qui analysent ce qui est le plus aimé et le plus partagé en ligne, permet de répondre aux mieux aux attentes des visiteurs et de suivre les tendances actuelles, comme dans toutes enseignes vestimentaires. Les vêtements vendus à Clignancourt s’inscrivent alors dans un circuit plus large de circulation des images : ils matérialisent, sur les portants des stands, les tendances repérées dans les fils d’actualité numériques afin de rester au goût du jour des plus grandes marques de textiles.

Clignancourt ; un dress code implicite  

Une particularité du marché de Clignancourt est la difficulté à distinguer immédiatement les vendeurs des visiteurs. Contrairement aux grandes enseignes où les employés portent généralement un uniforme, un badge ou une tenue codifiée (chemise, pantalon sombre, chaussures simples), les vendeurs de Clignancourt vont à l’encontre de l’idée que l’on se fait d’un vendeur. 

Croquis d’une cliente au marché de Clignancourt – Par Laura le 29 novembre 2025

En effet, les marchands présents sur le marché de Clignancourt se fondent dans la masse. Ils ne sont identifiables qu’au moment où ils interpellent les passants. En effet, pour saisir ce qui fait la spécificité du dress code de Clignancourt, il faut alors le comparer à d’autres espaces commerciaux plus normés, comme les grandes enseignes de prêt-à-porter. Dans ces dernières, les rôles sont clairement distribués entre, donc, le vendeur et le client. Le client est supposé être en position de choix, circulant dans un espace structuré par des rayons, des cabines d’essayage, une caisse….
Dans ce type d’espace, l’habillement joue également un rôle, mais les frontières sont visibles : le vendeur demeure différencié du visiteur par son uniforme et par sa position fonctionnelle. Le rapport social « vendeur / client » est inscrit dans l’architecture du magasin et renforcé par les codes vestimentaires de chacun.
À Clignancourt, les frontières sont plus floues. Les vendeurs ne se distinguent pas des visiteurs par leur tenue ; ils endossent les mêmes styles, empruntent les mêmes marques, se déplacent dans le même flux. Cette homogénéité apparente ne signifie pas une absence de hiérarchie. Elle traduit plutôt une autre façon d’organiser la relation commerciale : non plus par la distance visible entre celui qui vend et celui qui achète, mais par la capacité du vendeur à se rendre crédible comme pair, tout en restant stratégiquement en position d’offreur en allant vers les visiteurs pour les inviter à essayer des articles que lui même peut parfois porter.


Vendeurs du marchés de Clignancourt ayant posés pour être sur la photo – Par Emma le 29 novembre 2025

Cette comparaison permet aussi de mieux saisir notre propre sentiment de «non-appartenance» lors de la première visite. Habituées à des espaces commerciaux où la distance entre vendeurs et clients est clairement mise en scène, nous nous retrouvons dans un lieu où cette distance est brouillée, où nos vêtements de la première visite nous placent en marge des codes dominants, et où la légitimité à être là se joue dans des détails vestimentaires que nous n’avions pas anticipés. L’absence d’uniforme ne signifie donc pas une absence de codes, mais au contraire, une forme de «dress code implicite»propre au marché.
Un vendeur spécialisé dans les chaussures de sports, âgé de 24 ans, nous raconte aussi qu’il s’habille en Lacoste et en TN principalement pour rentrer dans les conventions de Clignancourt. Il nous montre des photos de lui en dehors du travail sur son téléphone : on y découvre un style très différent, plus proche de la mode des grandes enseignes comme Zara ou Asos, avec des tenues qu’il qualifie lui-même de plus «classes» et plus «adaptées à son âge de jeune homme». Cela dénote alors un réel code, voire un uniforme sous entendu du marché car, en tant que lieu de travail, le marché de Clignancourt oblige à s’adapter aux produits, tout comme la restauration oblige à porter un tablier. Parmi ses photos, on voit le jeune homme en costume beige, en chemise coloré, ou encore en pull en cachemire avec un pantalon coupe droite ; autant de pièces vestimentaires que l’on ne voit pas majoritairement sur le marché. Ce jour là, le vendeur était habillé tout en noir, en jogging Nike et avec des TN Nike ; un style que l’on n’aurait alors pas deviné sans regarder sa gallerie photo. On comprend que sa tenue de travail relève d’une forme de performance sociale : il endosse un rôle, celui du vendeur de Clignancourt, en adoptant les codes vestimentaires associés à cet espace marchand.

Un vendeur spécialisé dans les chaussures de sports, âgé de 24 ans, nous raconte aussi qu’il s’habille en Lacoste et en TN principalement pour rentrer dans les conventions de Clignancourt. Il nous montre des photos de lui en dehors du travail sur son téléphone : on y découvre un style très différent, plus proche de la mode des grandes enseignes comme Zara ou Asos, avec des tenues qu’il qualifie lui-même de plus «classes» et plus «adaptées à son âge de jeune homme». Cela dénote alors un réel code, voire un uniforme sous entendu du marché car, en tant que lieu de travail, le marché de Clignancourt oblige à s’adapter aux produits, tout comme la restauration oblige à porter un tablier. Parmi ses photos, on voit le jeune homme en costume beige, en chemise
coloré, ou encore en pull en cachemire avec un pantalon coupe droite ; autant de pièces vestimentaires que l’on ne voit pas majoritairement sur le marché. Ce jour là, le vendeur était habillé tout en noir, en jogging
Nike et avec des TN Nike ; un style que l’on n’aurait alors pas deviné sans regarder sa gallerie photo. On comprend que sa tenue de travail relève d’une forme de performance sociale : il endosse un rôle, celui du vendeur de Clignancourt, en adoptant les codes vestimentaires associés à cet espace marchand.

Croquis du vendeur spécialisé dans les chaussures de sports – Par Laura le 29 novembre 2025

Les vêtements des vendeurs fonctionnent ainsi comme des signaux adressés aux clients : ils suggèrent une proximité avec la culture stylistique que les produits incarnent. En portant eux-mêmes des vêtements proches ou similaires à ceux qu’ils vendent, les vendeurs renforcent la crédibilité de l’offre : ils montrent qu’ils maîtrisent les codes qu’ils proposent à la vente. Cette proximité stylistique brouille cependant la frontière visuelle entre vendeurs et clients. Là où, dans une boutique de centre commercial, le vendeur se distingue par un uniforme et un positionnement spatial (derrière une caisse, à proximité des cabines d’essayage), à Clignancourt il se confond avec le flux de la foule. La relation commerciale se distingue donc par l’initiative verbale et gestuelle du vendeur : c’est au moment où il interpelle qu’il se révèle comme tel.

Catégoriser le client : une lecture sociale des apparences 

Homogénéité vestimentaire au marché de Clignancourt par Emma le 10 novembre 2025

Ce qui ressort de notre observation c’est la manière dont les styles influencent les interactions avec les vendeurs. Nos propres expériences en sont une illustration. Lors de la première visite, nos tenues nous situent plutôt du côté d’un style «extérieur» aux codes dominants du marché : nous ne portons ni survêtement de marque, ni baskets très identifiables. Nous nous sentions «trop éloignées», trop «visibles», et dans le mauvais registre. Cette impression n’est pas formulée immédiatement, mais elle apparaît lorsque nous comparons nos vêtements à ceux que nous voyons autour de nous, et lorsque nous ressentons la distance entre ce que le vendeur propose et ce que nous portons. Nous ne semblons pas être «à la mode» de ce marché, comme si nous étions «dépassées», ou pas à la pointe des tendances vestimentaires. 


Cette distance se traduit dans les interactions : le vendeur nous montre de nombreuses pièces, mais nous avons le sentiment qu’il tâtonne pour trouver ce qui pourrait nous plaire, comme s’il ne parvenait pas à nous catégoriser clairement. Le discours «mes clients viennent de tous les milieux sociaux» coexiste avec la difficulté à nous intégrer dans la cible habituelle qu’il s’est construite.

Tn Nike similaire à celles portées par Laura, très populaires dans ce marché par Laura le 10 novembre 2025


Lors de la deuxième visite, la situation change légèrement. L’une de nous porte des TN, chaussures emblématiques dans le paysage de Clignancourt. Nous constatons alors un changement dans les sollicitations : les vendeurs se montrent plus insistants lorsqu’il s’agit de proposer des chaussures, comme s’ils se sentaient «plus légitimes» à orienter une cliente déjà partiellement alignée avec les codes locaux, comme s’ils étaient certains que leurs produits allaient nous plaire. Ils formulent là une première impression via nos vêtements et tombent alors dans le réflexe que nous avons tous lors d’une première rencontre avec quelqu’un ; jauger selon ce que quelqu’un porte. Notre tenue semble alors ouvrir davantage la possibilité d’une relation commerciale. De la même manière que dans une arrière-boutique, un vendeur repère le sweat vert kaki de Pauline et l’interpelle immédiatement pour lui proposer une série de chaussures assorties, afin de «matcher» et de créer «un bel ensemble». À Clignancourt, la tenue vestimentaire devient ainsi l’un des principaux leviers d’accroche : les vendeurs s’appuient sur toute similitude avec leur propre univers streetwear pour attirer l’attention et déclencher la discussion. 

Un autre exemple nous marque : celui de Bérengère. Avec un long trench, des docs martens et une longue écharpe, elle semble évoquer une esthétique «étudiante» ou «intellectuelle» selon les vendeurs. Cela en conduit certains à la qualifier spontanément de «journaliste». Là encore, les vêtements servent de support à une interprétation sociale : à partir de quelques indices vestimentaires, des catégories professionnelles sont attribuées, et avec elles un certain rapport attendu à l’espace ; observer, enquêter, plutôt que consommer.

Ces exemples illustrent un principe plus général : à Clignancourt la manière de s’habiller oriente les interactions, en donnant des indications (toujours provisoires et approximatives) sur les goûts, le pouvoir d’achat supposé, l’âge ou encore le corps de métier. Les vendeurs mobilisent ces indices pour ajuster leur discours, leur interaction avec la personne (méfiance, invitation à voir la boutique), et parfois même les produits qu’ils choisissent de mettre en avant.

Normes vestimentaires intériorisées : ce que Clignancourt fait à nos habits 

À mesure des visites, notre regard sur les vêtements des autres se double d’une réflexion sur nos propres tenues. Après la première visite, plusieurs personnes de la classe disent avoir ressenti le besoin de se changer avant de retourner à Clignancourt. Non pas par coquetterie, mais pour se sentir davantage en adéquation avec ce qu’elles percevaient comme les «attentes implicites du lieu». Ceci comme lorsqu’on se sent «over dress» à un évènement, ou «pas dans le thème» à un anniversaire. Une étudiante de la classe est venue en jupe et en santiags ce jour-là, sans vraiment anticiper la visite. Elle a exprimé qu’elle ne s’était pas sentie à l’aise d’être habillée de manière féminine dans ce contexte. Elle a même ajouté qu’elle préfèrerait adopter une tenue «plus streetwear» lors de la prochaine visite afin de se sentir davantage en adéquation avec le lieu et d’y comprendre les codes implicites du marché. Le sentiment de «trop» que nous éprouvons, trop éloignées des codes, est révélateur de la manière dont un espace social impose des normes silencieuses. Personne ne nous a explicitement dit comment nous devions nous habiller, et pourtant nous avons intériorisé une idée de ce qui serait «plus adaptée» ou «plus discrète» dans un contexte donné, ici donc le marché de Clignancourt.
En ce sens, Clignancourt ne nous parle pas seulement des autres, mais aussi de nous-mêmes : de nos habitudes de consommation, de nos fréquentations commerciales et de notre rapport aux marques. Le malaise que nous ressentons ne vient pas tant des produits en eux-mêmes que de la prise de conscience que notre style, notre façon de nous présenter au monde, sont socialement situés ; que cela colle à un lieu ou à un autre, à celui de Clignancourt, celui de grandes enseignes telles que Zara ou H&M, celui des puces, ou encore celui de l’avenue Montaigne. 

Notre choix de travailler sur les vêtements à Clignancourt est donc aussi un choix réflexif : il nous oblige à nous considérer comme partie prenante de l’espace que nous observons, et non comme des observatrices neutres. Notre manière de nous habiller participe aux interactions sociales, influence la manière dont les vendeurs nous abordent et modifie la manière dont nous lisons le lieu. Ainsi, réfléchir sur «le dress code de Clignancourt» se révèle indissociable d’une analyse de notre propre apparence.

Comparaison entre Clignancourt et les puces de Saint Ouen sur seine  

Nous avons également choisi de travailler sur l’habillement après s’être aperçues du contraste entre le marché de Clignancourt et la partie des puces de Saint Ouen. Les Puces de Saint-Ouen constituent l’un des plus grands marchés aux puces du monde.  Situées à une rue de Clignancourt, elles regroupent plusieurs marchés distincts ; Vernaison, Malik, Paul Bert, Serpette, Dauphine. Chacun ayant sa spécialité : antiquités, vintage, vêtements, objets design, artisans, friperies ou luxe de seconde main, le tout dans une ambiance mêlant brocante et commerce international.

Croquis d’une commerçante aux puces –  Par Laura le 29 novembre 2025
Croquis d’une cliente aux puces – Par Laura le 29 novembre 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors de notre observation, nous avons perçu presque instantanément un changement d’atmosphère en changeant de rue : la densité de la foule diminuait, le brouhaha s’atténuait, les musiques fortes disparaissaient, et même les odeurs de nourriture se dissipaient. Mais ce qui nous a le plus frappées, ce sont les personnes elles-mêmes. Le public n’était plus du tout le même : on croise des familles venues pour se promener, des touristes, davantage de femmes et de personnes âgées ou encore des personnes passionnées de modes. Les visiteurs des puces présentent une grande diversité de styles vestimentaires, contrairement à Clignancourt où les modes semblent bien définies, les puces proposent des marchandises si diverses qu’on ne peut réellement déterminer la mode dominante. De plus, les personnes semblent plus diversifiées car les styles vont du jean simple coupe droite et basket « neutre » à des tenues beaucoup plus «chics» avec des personnes en robe de soirée et talons aiguilles. Les couleurs, les textures et les matériaux présents sont très divers, et tous affichent une atmosphère chic à leur manière. 

Puces de St Ouens sur seine – Par Emma 10 novembre 2025

Les marques présentes dans ce marché semblent appartenir à un univers haut de gamme : Paul Smith, Moschino, Comme des Garçons… Autant de maisons de luxe et de haute couture que l’on ne retrouve pas dans le marché de contrefaçon de Clignancourt, pourtant situé à une ruelle. Là-bas, les produits imitent surtout des marques premium comme Nike, Adidas ou Moncler, tandis que ce marché-ci se positionne, à priori, sans ambiguïté du côté du luxe et du prestige.

Boutique Kitchie vintage – Saint Ouen-sur-Seine – Par Emma 10 novembre 2025

Cependant, le même effet d’incapacité de distinction des vendeurs et des clients a lieu. Il n’y a pas d’uniforme explicite. On retrouve donc une grande difficulté à percevoir qui vend et qui achète. En effet, les vendeurs ne portent pas forcément les marques qu’ils vendent dans leurs boutiques ou le même survêtement de sport qu’un vendeur de Clignancourt pourrait porter et vendre à la fois, afin de rendre davantage crédible son produit en s’identifiant comme pair. Ici, les vendeurs ne sont pas distincts des acheteurs plutôt par un simple manque d’uniforme défini. À Clignancourt, le dress code des vendeurs est implicite, ici aux puces, il semble inexistant. Cependant, là où à Clignancourt, les vendeurs opèrent leur démarche commerciale par stéréotypes, via l’identification de leur public cible, c’est-à-dire qu’ils semblent davantage interpeller les personnes portant du Nike s’ils en vendent, par exemple, les vendeurs des puces sont davantage hétérogènes. En effet, il y a certains stands où nous n’avons pas réussi à identifier clairement le vendeur, et d’autres boutiques où on vous salue dès lors que vous arrivez devant les articles mis en vente.
Si l’on compare les deux marchés, les puces qui semblent, à priori, plus «rangées» plus «claires» et «organisées», notamment avec le plan du marché affiché à chaque entrée, permettant de se repérer géographiquement, les codes vestimentaires et donc sociaux, sont en fait moins distinguables qu’au marché de Clignancourt.

Plan des puces de Saint-Ouen – Par Laura 10 novembre 2025

 

Croquis d’une cliente des puces – Par Laura 29 novembre 2025

La distinction vendeur/acheteur s’opère donc, encore une fois, non pas par la tenue vestimentaire, mais par l’attitude du vendeur. Là où d’ordinaire nous distinguons les rôles sociaux par la tenue ; commerçants, médecins, sportifs, aux puces, lorsque le vendeur ne s’identifie pas, le doute persiste. Nous comprenons alors son rôle social par son action, et non pas par son costume, uniforme, vêtement.

 

 

 

Rencontre avec Bucchiotti, créatrice de mode 

Nous avons eu l’occasion de discuter avec Bucchiotti, créatrice de la marque Éléphante Paris installée dans le marché Malik depuis 2019. Elle y propose des pièces confectionnées à partir de matériaux anciens et fabriquées à Paris, dans une démarche zéro déchet ancrée dans l’upcycling.

Devanture de la boutique Éléphante Paris, Puces de Saint Ouens sur seine – Photp du site Éléphante Paris


Fanny Bucchiotti souligne que les marchés du quartier sont «fortement segmentés». Selon elle, un client de Clignancourt ne viendrait jamais jusqu’ici : elle dit que «les attentes, les usages et les milieux sociaux ciblés diffèrent profondément» d’un marché à l’autre. Et lorsque ce rare cas se produit, elle exprime qu’ils ne se dirigent pas vers ses produits qu’elle a confectionnés dans sa démarche de l’upcycling, mais plutôt vers d’autres marchandises qu’elle met aussi en vente. En effet, outre sa propre marque, Fanny Bucchiotti dispose de produits issus de maisons de luxe. Nous avons notamment repéré du Gucci et du Louis Vuitton. Elle affirme que ces pièces sont authentiques, mais ses réponses deviennent rapidement évasives ; lorsque nous lui demandons un certificat d’authenticité, la vendeuse semble devenir méfiante. La scène prend ensuite une tournure révélatrice lorsqu’une cliente l’interroge sur un cabas Vuitton, souhaitant connaître non seulement son prix mais aussi la possibilité de le faire vérifier par un expert. La créatrice lui répond d’abord que ce n’est pas envisageable, avant d’ajouter, presque aussitôt, qu’elle préfère finalement garder le sac. 

Enfin, la question des fournisseurs s’est posée. À Clignancourt, nous avons été surprises d’apprendre que de nombreux propriétaires de stands s’approvisionnent auprès des mêmes sources. Aux Puces, Fanny Bucchiotti reste beaucoup plus discrète sur ce point. Elle nous affirme ne pas pouvoir «dévoiler ses fournisseurs», qu’ils se situent «partout dans le monde» et pas uniquement à Paris, et qu’elle préfère que les autres vendeurs du marché n’en soient pas informés. Cette réticence a éveillé chez nous une certaine méfiance et laisse entrevoir une concurrence particulièrement vive entre les commerçants, mais aussi des interrogations concernant les produits de maisons de luxe mis en vente ; seraient-ils, comme au marché de Clignancourt, des contrefaçons, ou non ?

De la mise en scène à la suspicion 

Ne connaissant pas les puces de Saint Ouen et ses marchandises, la scénographie beaucoup plus propre, rangée et aérée, ainsi que les tenues vestimentaires des vendeurs et des clients plus chics, ont immédiatement suffit à nous inspirer davantage de confiance en ce qui concerne l’authenticité des produits. Pourtant, notre échange avec la créatrice de vêtements a introduit une forme de doute ; sa méfiance envers nos questions peut-être trop indiscrètes avait déteint sur nous. Nous nous sommes donc interrogées de nouveau sur l’authenticité des produits de maisons de luxe qu’elle mettait en vente ; étaient-ils des copies ? Où étions-nous allées «trop loin» dans notre recherche et sa réponse évasive était simplement celle d’un commerçant ne voulant pas révéler ses sources à ses concurrents ? 

Les étiquettes étaient soignées, les prix semblaient cohérents avec ceux pratiqués par les marques, les textures paraissaient nettement plus qualitatives qu’à Clignancourt, et les vêtements étaient présentés avec un réel souci de mise en valeur. Cependant, dans une autre boutique, un nouvel élément est venu perturber cette impression : il nous était interdit de prendre des photos. La vendeuse nous a immédiatement arrêtées lorsque nous avons sorti nos téléphones, un réflexe que nous avions déjà observé au marché de Clignancourt ; nous nous sommes alors demandées ce que cette méfiance signifiait. De la même manière, cette commerçante, dont la boutique affichait une esthétique chic et proposait des pièces Dior, Chanel ou encore Schiaparelli, s’est avérée incapable de fournir le moindre certificat d’authenticité, tout en nous assurant qu’il s’agissait bien de produits véritables. 

Étiquettes de cette boutique, marché Malik, puces de Saint Ouen – Par Emma le 27 novembre 2025

Ainsi, malgré une scénographie plus soignée, des tenues et prix plus alignés avec les codes du luxe, la question de l’authenticité reste impossible à trancher. Le doute demeure, révélant que la confiance que l’on accorde à un espace marchand ne repose pas uniquement sur son apparence ou ses codes visuels, mais aussi, et surtout, sur la transparence des acteurs qui l’animent. Le prisme du vêtement ne suffit alors pas à définir et identifier un lieu.

Au-delà de la question de l’authenticité, notre expérience met aussi en lumière un point essentiel : la confiance ne naît pas seulement des objets auxquels nous sommes familiers et en lesquels nous croyons, mais de la manière dont nous nous identifions, ou non, aux personnes qui occupent l’espace marchand de ces objets. Les vendeurs dont l’allure, le discours ou le positionnement renvoient à des codes sociaux-culturels que l’on reconnaît créent spontanément un cadre plus rassurant. À l’inverse, lorsque ces codes visuels, passant beaucoup par les tenues vestimentaires, semblent décalés ou incohérents avec ce qu’on connaît, ou encore quand la transparence fait défaut (comme l’interdiction de photographier) ; notre vigilance s’intensifie, voire se transforme en suspicion. Ainsi, ce qui se joue aux marchés de Clignancourt et Malik dépasse largement l’identification de soi et la croyance en des vêtements : il s’agit d’un rapport de confiance façonné par l’esthétique des lieux, la mise en scène des corps, la cohérence narrative de la boutique (si un vêtement de luxe est vendu alors on peut le prendre en photo et on peut obtenir le certificat d’authenticité sans problème), et la capacité des vendeurs à incarner un univers crédible.
Lorsque l’un de ces éléments vacille; un discours hésitant, une absence de preuve, une réaction trop protectrice, alors l’ensemble du dispositif se fissure.

On comprend donc qu’il s’agit d’une mise en scène pensée par les vendeurs pour nous convaincre d’acheter avant même que l’on touche à un produit. Enfin, l’absence de preuves tangibles, comme les certificats d’authenticité, rappelle que la confiance ne peut se fonder uniquement sur des impressions sensorielles ou esthétiques, comme celles que l’on se forme avec les vêtements. Ainsi, notre expérience nous a fait comprendre que les vendeurs comme les visiteurs jouent avec les apparences, adaptent leurs styles et lisent ceux des autres pour guider leurs interactions. Observer les vêtements, c’est finalement observer les relations, les frontières et les imaginaires qui structurent ces lieux mis en scène.  Cela démontre que s’habiller, c’est toujours se situer dans un espace social donné et que le vêtement n’est alors pas un angle ou un sujet d’étude suffisant pour décrypter un lieu ou une personne dans sa totalité.


Emma Jacob et Laura Demeure


Les dessous des Puces : organisation, pratiques, relations sociales et interactions à Saint-Ouen

Le marché de Clignancourt, appelé selon le site officiel du marché, sous le nom de « marché aux puces de Saint-Ouen », existe depuis 1885. Ce marché s’étend aujourd’hui sur environ 7 hectares et il regroupe plusieurs marchés qui sont spécialisés, il y a une partie antiquités, vintage, vêtements, vêtement de contrefaçon, basket, bijoux, et tout un tas d’autres choses. Le site a été classé en 2001 en tant que zone protégée du patrimoine urbain et paysager.

Plan du marché aux puces de Saint-Ouen, Novembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo 

En observant ce marché, j’ai aperçu que ce marché se présente sur plusieurs rues et allées étroites, qui sont bordées de petits magasins avec des commerçants, et des bâtiments anciens avec des façades parfois colorées, ou parfois plus neutres, où se combinent des briques en bois et du métal, parfois même des stores en métal. L’espace est organisé en différents secteurs, chacun a sa spécialité ou sa clientèle particulière. Les antiquaires sont installés sur de larges stands, et souvent des grandes boutiques ou l’on peut rentrer et visiter, les marchands de vêtements ou de textiles, ou ceux qui proposent toute sorte d’objet sont, souvent beaucoup plus petites et plus sobres. Mais j’ai quand même remarqué un points communs ces deux marchands different donne l’impression que leur marchandise est entassée, comme une impression de manque de place ce qui nous amène à ne pas voir tous les articles proposés tellement il y en a. A mon arrivée lors de la première visite j’ai été frappé par l’intensité de la circulation des visiteurs, le marché donnée une impression de trop plein comme si les ruelles étaient trop étroites pour que tout le monde puisse passée. Les allées sont partagées entre les piétons qui marchent lentement, car ils scrutent les étalages, et les piétons qui se déplacent rapidement, emportant leurs sacs et leurs achats. Puis j’ai également remarqué dans cette foules certains vendeurs qui se déplacent de stand à stand pour aller chercher du stock j’imagine chez d’autres marchands, j’ai effectivement demandé par la suite à un vendeur d’un stand de basket sneakers qui m’a confirmé cela, j’ai compris à la suite de cette échange la manière de fonctionner des vendeurs, ils ne sont pas vraiment « collègues »  mais ils se connaissent parfois tous, mais cela peut arriver qu’ils ne se connaissent pas et ce vendeur m’a même dis que parfois ils travaillaient pour les mêmes grossistes, je le cite : ils savent donc que « rendre un servir peut servir pour plus tard ». Par exemple si le stand à coter à la paire de chaussure que le client veut alors il accepte de dépanner l’autres vendeur car cela lui permet d’écouler le stock pour éviter les saisies par la police avec trop d’articles et cela permet de ne pas perde de client, car selon lui un client satisfait revient. Ensuite parfois, le flux est interrompu par un chariot qui transporte des objets volumineux, ou par des commerçants qui sortent temporairement pour déplacer des marchandises ou réarranger leurs stands. On remarque immédiatement que chaque commerçant semble avoir trouvé sa manière d’occuper l’espace : certains installent des tables ou des présentoirs qui prennent une grande partie de l’allée, tandis que d’autres se tiennent plus près de leurs marchandises et l’a surveille attentivement ainsi que les visiteurs également, j’ai remarqué que les vendeurs prêtaient une attention particulière aux passants et dès qu’ils les voient s’approcher de leurs stands ils les interpellent directement sans parfois même leurs demandé ce qu’ils recherchent mais en leurs proposant directement des articles de leurs stands, j’ai constaté par exemple selon ma propre experience en étant une femme qu’on me proposer directement un sac à main sans savoir si j’étais venu pour des baskets par exemple. Ensuite l’air est traversé par un mélange d’odeurs très variées celles des kebabs qui tournent sur les broches, des barquettes de frites et des viandes grillées, parfois aussi des parfums que certains vendeurs vaporisent pour attirer l’œil ou pour tester un produit. En avançant dans les allées, ces odeurs se superposent et changent selon les stands, ce qui crée une ambiance qui évolue à chaque pas que l’on fait. Les sons aussi se mélangent car on entend les discussions entre les marchands, les interpellations des vendeurs aux visiteurs, le bruit des objets déplacés, et parfois le bruit d’un portant à roulettes qu’on tire d’un stand à l’autre, les discussions des passants. Par moments, il y a même une musique qui est mise sur une enceinte d’un stand, qui est different selon les allées. L’ensemble forme une atmosphère vivante et dense, avec des variations selon les zones du marché et le type de stand où l’on se trouve.  On peut se demander : comment les marchands choisissent-ils cet emplacement précis pour installer leur stand ? Est-ce que c’est la proximité des allées principales ? ou alors la visibilité, ou la relation avec des voisins commerçants qui font ces choix ? Et je me demande aussi combien de temps ils passent réellement derrière leurs stands ? et au contraire à discuter et se déplacer dans le marché ? Ces questions semblent pourtant simples, mais elles me sont venues lors de la deuxième visite que j’ai faites qui était en pleine semaine, le marché était fermé. C’était donc plus flagrant, lorsque j’ai observé les différentes manières dont chaque commerçant occupait et animait son espace.  Un aspect frappant du marché est la diversité des comportements des commerçants selon le type de marchandise vendue. Dans le secteur des antiquaires, il est courant de voir des tables installées avec des assiettes et un barbecue électrique, parfois un verre de vin rouge, pour un déjeuner improvisé. Certains discutent longuement entre eux, sans sembler se soucier de l’attention des clients à cet instant précis. Cela m’a interpelé car j’ai tous suite vue le coté décontracter du marché que l’on ne retrouve pas dans les magasins traditionnels ou tout est toujours formelle et rythmé par un tas de norme comme les horaires de pose imposé par exemple, cela ne sembler pas existé pour ces vendeurs des antiquaires. À côté, dans les allées où se trouvent des vêtements ou des objets plus courants, les commerçants adoptent souvent une posture plus vigilante, j’ai remarqué qu’ils regardaient régulièrement autour d’eux, ils ajustaient souvent leur étalage et interpellaient les passants rapidement. Cette différence invite à se questionner : quelles sont les conditions ou habitudes qui influencent ces comportements ? Est ce c’est une question de type de marchandise, d’ancienneté des vendeurs dans le marché ou peut être de clientèle ?  J’ai pris le temps d’observer la situation d’un peu plus près et avec plus de précision, il est devenu très clair pour moi que certains agissements révélaient en fait une certaine forme de susceptibilité surtout lorsque ces individus étaient soumis à un regard extérieur ou à une situation où ils se sentaient manifestement gérés et encadrés comme lorsque j’ai commencé à penser certaines questions en sur leurs relations avec la polices, ou alors juste le simple fait de savoir si je pouvais leurs posé quelques questions un vendeurs m’a même dit : « on aime pas les médis ici ». Mais il est vrai que tous les vendeurs ne réagissent pas de la même manière car j’ai tout de même réussi à obtenir des réponses.

J’ai aussi eu l’impression que la police ou les agents de sécurité étaient rarement visibles à certains moments de la journée comme le matin, mais certains commerçants semblent agir comme s’ils étaient surveillés, ils ajustent leur posture, la manière dont ils présentent leurs objets, ou la rapidité avec laquelle ils interviennent auprès des clients et surtout lorsqu’ils réalisent les ventes que j’ai pu observer, la transaction entre le paiement et l’objet vendu se fait de manière très rapidement du peu de transaction que j’ai pu voir. D’un autre côté, les vendeurs des antiquaires au contraire, restent détendus et concentrés sur leurs propres rituels, comme partager un repas avec un collègue ou réarranger lentement leur espace. Cela pose des questions sur la perception de la surveillance : comment les commerçants construisent-ils leur vigilance ou leur décontraction face à une autorité invisible ?  Le marché se transforme également au fil de la journée de ce que j’ai pu voir, le matin, certains étals sont encore en cours d’installation, les objets en désordre, les cartons sont empilés. Plus tard, le flux des visiteurs augmente, et l’attention des commerçants semble se modifier parfois certains partent de leurs stands quelques instants pour surement régler un problème logistique, et les autres vendeurs restent immobiles, en observant les visiteurs et toujours en ajustant subtilement la disposition de leurs objets. Un peu plus tard dans l’après-midi, certains stands se vident progressivement, ce qui donne l’impression de zones plus calmes, parfois propices à la discussion entre commerçants ou à des moments de repos c’est à ce moment-là que j’en ai profiter pour poser quelques questions. A la suite de l’observation de ces variations je me demande comment les vendeurs repartissent leur attention et leurs interactions selon l’heure ? Et il serait intéressant de regarder quels moments semblent favoriser la sociabilité ou au contraire la vigilance ? Je ne pourrais pas répondre à cette interrogation car j’ai observé des pics de vigilance à un peu près tous les moments de la journée aux différentes dates auxquelles j’y suis allé. Mais la seule remarque que je pourrais faire est que lorsque que le marché est vide est fermée c’est-à-dire en semaine, un petit nombre de commerçants sont ouvert et j’ai remarqué qu’à ce moment-là ils étaient particulièrement méfiant lorsqu’il y a moins de flux. Pour ma part j’ai senti qu’ils m’analyser beaucoup plus que l’autre jour où j’y suis allé et que le marché était ouvert et plein.  Enfin, j’ai trouvé cela intéressant d’observer la manière dont les différents types de commerçants s’organisent dans l’espace du marché. Les antiquaires sont installés entre eux dans un coté du marché bien spécifique, les puces de Saint Ouen qui sont des marchés souvent couverts, ils sont situés plus loin. Les allées sont plus resserrées et les stands alignés presque comme de petites boutiques. Leur espace paraît plus stable, parfois même aménagé avec soin, ce qui crée une atmosphère différente. Sur la photo que j’ai prise ci-dessous, on y voit l’intérieur d’une boutique d’un antiquaire. Les objets semblent s’organiser comme dans une petite scène, avec un fauteuil ancien qui est placé au centre, et recouvert d’un manteau posé comme si quelqu’un venait de le déposer en passant. À ses pieds, une paire de chaussures est alignée, renforçant cette impression de présence. Autour, les murs sont entièrement recouverts de tableaux et de cadres de formats variés, tandis que des piles d’œuvres sont au sol. Il y une maquette de voilier sur un meuble avec un tas d’autres objets, autour comme des sculptures, et des lampes. L’ensemble forme un espace où chaque espace est occupé, ce qui donne l’impression que les objets racontent une quelque chose, comme si le décor avait été laissé dans un moment suspendu. Cette atmosphère peut être différente que de celle des zones plus ouvertes.

Boutique vintage, marché  Saint-Ouen décembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo

Lorsque je me suis rapproché des allées extérieures, l’ambiance a changé progressivement il y avait moins de bruit, les stands devenaient plus variés, les vendeurs moins nombreux et les flux de visiteurs moins denses je trouve. Les commerçants de ces secteurs s’adaptent au rythme du passage et s’occupe parfois avec une deuxième activité, je me souviens être rentré dans une boutique de ce côté antiquaire ou il y avait des pièces vintages de grandes marques ainsi que des anciens journaux de presse féminine qui était bien présenter et empiler et des fourrure vintage, la propriétaire du magazine était assise sur une chaise en plein magasin, en train de coudre, elle était concentré sur son geste tout en surveillant d’un coin d’œil ce que qu’on venait faire dans sa boutique. Cette scène m’a donné l’impression que son stand fonctionnait comme un lieu de travail à part entière, ou la vente n’a pas effacé d’autres pratiques à part entière tel que la conception des vêtements qui sont bien présentes dans le quotidien de certains vendeurs malgré l’industrialisation.

Ancien numéro du magazine Vogue exposé dans une boutique de vêtements vintage à Saint-Ouen, décembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo 

Entre ces deux zones, la transition se remarque assez nettement je trouve, lorsqu’on avance dans les allées. Après un stand de brocante aux objets sans ordre précis, on tombe sur un vendeur de vêtements qui expose sa marchandise directement sur des portants métalliques, puis, quelques mètres plus loin, l’entrée d’un marché couvert apparaît brusquement, presque comme un passage vers un autre rythme. À l’intérieur, l’ambiance se transforme : le bruit est plus calme, il n’y a souvent pas de musique et les déplacements sont plus lents.  Cette répartition crée une géographie particulière, où chaque emplacement semble modeler les pratiques, les attitudes et les interactions observables au fil de la journée. Après avoir visité plusieurs fois comme je l’ai décrit juste avant dans cette présentation et introduction au marché aux Puces de Saint-Ouen.  J’ai également posé quelques questions à deux vendeurs qui, ce qui m’a permis d’avoir un recueil d’impressions supplémentaires sur le marché et l’organisation du marché, des stands et sur les interactions avec les visiteurs et aussi entre commerçants, pour pouvoir bien compléter la description du terrain.

Observation et résultats : organisation du travail et stratégie des commerçants

Les questions que j’ai posé à un antiquaire et d’autres à un d’article de contrefaçon m’ont permis de détailler certaines pratiques organisationnelles et stratégies adoptées par les commerçants en fonction du type de marchandise. L’antiquaire auquel j’ai posé trois questions m’a décrit la préparation quotidienne de sa boutique comme si c’était un processus structuré avec l’installation du stand qui commence avant l’ouverture officielle, avec un contrôle minutieux de la disposition des objets. Il m’a également dit que les pièces fragiles sont placées à l’abri pour éviter les manipulations, les objets rares sont placés en hauteur, et les articles plus accessibles sont présentés pour attirer l’attention immédiate des visiteurs. Puis les pièces imposantes comme les lustres, les pièces en or sont également présenté en premier plan pour attirer l’attention.  Selon lui, cette organisation vise à rendre chaque objet visible et à faciliter les interactions avec les clients professionnels et amateurs, tout en assurant la sécurité des objets qui sont fragiles ou de valeurs. Je le cite : « Je commence tôt, avant l’ouverture officielle. Je fais un petit tour pour vérifier que tout est en place : les pièces fragiles bien alignées, les objets plus rares en hauteur, les babioles devant pour accrocher l’œil. ». L’antiquaire m’a également éclairé sur le fait que le rythme et les priorités ne sont pas les mêmes au fil de la journée. Le matin par exemple l’attention est portée sur la tout ce qui est : installation et préparation. Alors que l’après-midi, l’accent est plus mis sur les interactions avec les visiteurs et sur la faite de raconter l’object comme s’il y avait une narration de l’object cela se fait parfois au détriment de la vitesse des transactions. Il explique également que certaines personnes reviennent plusieurs fois dans la même journée, pour pouvoir revoir le même objet ces moments la créent des interactions qui sont plus longues et espacés dans le temps. Puis selon lui tous ce travaille d’installation et de placement des objets conditionne la manière dont les visiteurs vont circuler autour du stand et les interactions qu’ils vont avoir avec eux. Je le cite : « On n’attire pas les clients de la même manière qu’un stand de fringues ou d’objets neufs. La mise en scène compte. ». Cela montre également que cette organisation n’est pas fixe puisque le marchand d’antiquaire ajuste de temps en temps la disposition de ses objets en fonction du public qui est présent et qui se déplacent. Le commerçant me dit qu’il arrive à reconnaitre certains clients professionnels dès leur arrivée, avec le temps il arrive à identifier rapidement ceux qui sont réellement intéressés par des objets spécifiques et ceux qui se contentent d’observer. A la fin de journée, c’est la fermeture des boutiques, certains objets sont recouverts et protégé comme les meubles fragiles, cela montre une autre forme d’organisation qui est centré sur la préservation de la marchandise. Ce moment est souvent partagé entre les commerçants qui sont voisins cela devient un temps d’échange. Ils discutent les visiteurs, acheteur, de la difficulté ou non de la journée. Mais cela reste tout de même une discussion qui n’est pas formelle puisque c’est une discussion spontanée entre professionnel qui partagent le même métier sans hiérarchie spécifique.

Par la suite j’ai également posé des questions à un vendeur de contrefaçon. J’ai souhaité établir une comparaison sur la manière de percevoir le marché, la disposition et mise en place du marché de la marchandise et de structuration interne. Car j’ai remarqué qu’elle n’était pas la même selon chaque vendeur et aussi entre brocanteur et revendeur ou marché à la sauvette.  Du côté des revendeurs d’articles de contrefaçon on y voit une autre forme de structuration du travail. J’ai pu remarquer que l’organisation était plus orientée vers une sorte de « rotation rapide » et la gestion de flux de passant. Ils s’adaptent constamment au flux c’est-à-dire qu’ils réorganisent leurs stands pour attirer des passants, les produits en fonctions de la demande sur le moment par exemple si un client est intéressé par un article qui n’est pas disponible ou il n’y a plus la taille alors que le vendeur va immédiatement ré enchérir avec un nouveau produit, il est à noter que l’offre est immense il y a un large de choix.

Articles de contrefaçon exposés au marché de Saint-Ouen, décembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo

L’entretien que j’ai réalisé m’a permis de d’observer une certaine vigilance et une réactivité qui est modulées en fonction de la densité de visiteurs et de la présence potentielle de contrôles. Je le cite : « Avec les années, on apprend à repérer les moments où ça circule beaucoup, et les moments où les équipes de contrôle arrivent. ». Ces pratiques illustrent bien la faite que les vendeurs s’adaptent en continue en fonction de leurs expériences sur le marché et ajustent le temps passé avec chaque client, déplacements rapides entre stands, et organisation de l’espace pour répondre à la circulation et à la demande immédiate comme je l’ai dit précédemment.  Les deux entretiens montrent que l’expérience et la connaissance du marché influencent fortement ces stratégies, avec des différences remarquables entre les types de marchandises vendues.  Cette différence est forcément due à leur rapport avec les autorités et à l’appréhension des contrôles, cette préoccupation génère naturellement une prudence accrue chez les vendeurs de contrefaçons puisque la nature illégale de leurs produits les expose directement aux sanctions, ce qui n’est pas le cas des brocanteurs spécialisés. Ensuite, j’ai également pu comprendre que la gestion des stocks se fait parfois dans une logique de coopération qui est informelle entre les vendeurs comme je l’ai expliqué dans l’introduction de l’observation. J’ai pu voir des déplacements rapides entre les stands, des échanges de marchandises lorsqu’il n’y avait pas de taille pour finaliser une vente. Ce qui est un mode de fonctionnement différent que les antiquaires car eux s’entraident en renvoyant les clients chez un autre antiquaires s’ils cherchent une pièce en particulier mais ils ne s’échangent jamais de marchandise. Le vendeur m’a également décrit une forme d’attention portée aux autres stands. Ils observent régulièrement ce que vendent ses voisins, non pas pour comparer ou juger mais juste pour anticiper sur ce que les clients pourraient rechercher comme marchandise, pour ne pas proposer les mêmes articles qui ne se « vendent pas trop ». L’analyse de ces entretiens montre à quel point les commerçants mobilisent des manières différentes d’organiser leur espace et de gérer leurs interactions, selon les produits qu’ils vendent et les contraintes propres à leur activité. Ce regard plus rapproché complète l’observation générale du marché en donnant accès à des pratiques et des routines qui restent souvent invisibles lorsqu’on se contente de traverser les allées.

Ce travail d’observation et les échanges réalisés m’ont permis de saisir plusieurs dimensions du fonctionnement du marché de Saint-Ouen. Mais l’enquête présente tout de même des limites. Mais ces limites ne remettent pas en cause ce qui a été observé, mais considère ce que l’enquête n’a pas pu montrer et ce qui resterait à chercher. La première limite est le temps passé sur le marché qui ne permet pas de recouvrir tous les jours et horaires durant laquelle le marché fonctionne réellement. Par exemple je n’ai pas pu réellement voir la partie de la préparation et de la discussion entre les commerçants avant l’ouverture officielle du marché. La deuxième limite est que j’ai interrogé seulement deux personnes du marché un vendeurs antiquaires et un vendeur d’article de contrefaçon mais cela ne reflète pas l’entièreté du marché et la diversité réelle du marché. Car j’ai pu voir qu’il y avait des vendeurs de pièces techniques ou des brocanteurs spécialisés, ces commerçants peuvent avoir des modes d’organisation différentes que celles décrites dans mon observation. Ensuite le contexte de l’enquête constitue en lui-même une limite car selon tous ce que j’ai pu observer j’ai remarqué que certains commerçants se montrent très retissant et réservés l’lorsque que l’on veut leurs poser des questions ou que l’on s’intéresse trop à des questions liées à leurs commerce ou à des sujets qu’ils jugent sensible comme la faite de parler de contrôle par les autorités. On pourrait donc ici s’interroger sur la manière dans la présence d’un observateur influence leurs discours. Puis Les conditions matérielles du marché créent aussi des limites d’observation. Car le flux de visiteurs qui est très denses et le bruit rend parfois difficile l’observation ou la possibilité de pouvoir poser des questions car parfois les vendeurs sont très occupés. De plus je me suis également par rapport à mes observations de la faite que les observations montrent des formes de coopération parfois entre certains vendeurs : Comment les commerçants gèrent-ils la frontière entre sociabilité et concurrence ? Cette question reste ouverte et indique que marché reste en constante évolution, les pratiques observées ne suffisent pas à saisir l’ensemble de ce qui s’y passe. L’enquête permet d’observer certaines dynamiques, d’en apercevoir, et elle fait apparaître de nouvelles pistes qui pourraient être approfondies dans un travail plus long ou basé sur davantage de témoignages.

Ilona Di Carlo

“It’s Not Expensive for You”: Relational Pricing and Social Boundaries in an Informal Market

A few steps beyond the end of metro line 4, at Porte de Clignancourt, lies an entire world of products run by a population that seems to operate through a kind of unspoken “don’t ask, don’t tell” agreement with the city. As you exit the metro, men selling cigarettes directly from their pockets replace the familiar sight of a traditional tabac. Walking toward the tourist destination marked on the signs as “Les Puces de Saint-Ouen,” the presence of informal commerce intensifies: sellers offering AirPods, cross-body bags, perfumes, or designer-inspired goods approach passersby, hoping to secure a quick sale. This informal commerce is known as a “gray market”, that is, an unofficial market that gives access to both sellers and buyers through unofficial channels not authorized by the manufacturer of the good. These markets are not unique to Paris, but at Porte de Clignancourt the gray market dynamic is highly visible and shapes the way both sellers and buyers navigate the space.
These men selling AirPods and cross-body bags are everywhere in this area: stationed at the entrance on Avenue de la Porte de Clignancourt at the “Plateau Marché Django Reinhardt,” weaving through the aisles, or dispersed throughout the second section of the market on Rue Jean Henri Fabre and Avenue Michelet. Together, they form a kind of welcoming committee for this marketplace that exists in a gray zone, both geographically (between Paris and Saint-Ouen-sur-Seine) and economically (between authentic and counterfeit products). This liminal position creates specific social dynamics, in which a known yet unspoken rule emerges in regards to where these products came from and their legitimacy. 

Map of the various markets in the "Puces de Saint Ouen", provided by Les Puces de Paris Saint-Ouen

Like all vendors, they share a common goal: selling. And selling requires knowing your client. I visited this market four times, each time accompanied by someone different in terms of gender and race. During my first visit, while walking with a French classmate of Senegalese background, an AirPods seller approached us. I tried speaking with him, but he turned to her and warmly called her “sister.” This small moment sparked my curiosity: how do sellers in this marketplace adapt their behavior, language, and pricing depending on who they have in front of them?
In this article, I examine how sellers in this informal marketplace tailor their interactions depending on the characteristics of the customers they encounter. Based on four visits conducted with different companions varying in gender, racial background, and familiarity with the area, I focus on how sellers mobilize greetings, pricing, humor, flirtation, and trust-building strategies to negotiate the terms of exchange. Drawing on these observations, I analyze how gender, ambiguity and mistrust, and perceived ethnic proximity shape commercial interactions in this gray-zone market. The article is organized as follows: I first present the methodology and conditions of my visits, then describe the four observations in detail, before developing a sociological analysis structured around three themes.
METHODS:
This study is based on four observational visits conducted at the marketplace near Porte de Clignancourt. I adopted a light form of participant observation (where I am a participant and make observations based on that), walking through the different sections of the market, interacting with certain sellers, and paying attention to the ways they engaged with me and with others. The first two visits were conducted without recording, while the last two were documented using the transcription app Otter, which allowed me to capture dialogues and immediate impressions more precisely.
For each visit, I deliberately varied the person or group accompanying me. All companions were native French speakers, whereas I am not, and they differed in terms of gender, racial/ethnic appearance, and degree of familiarity with the area. This variation was intentional: I sought to observe how sellers adjusted their greetings, offers, attention, or conversational strategies depending on who they perceived us to be. For context, I am half Mexican and generally perceived as white-passing; my own positionality as a non-native French speaker and as someone unfamiliar with the market likely shaped the kinds of interactions I could (or could not) access.
The visits were conducted on different days of the week but at comparable times of day, in order to observe how activity levels and interactions varied across contexts. Throughout each visit, I attempted to initiate small exchanges with sellers by asking questions, showing interest in items, or responding to their approaches while remaining attentive to the informal norms governing the space. Given the ambiguous status of the market, which includes both legitimate goods and counterfeit merchandise, I avoided filming, followed requests to put my phone away, and adapted my presence to minimize discomfort or risk, both for myself and for the sellers.
This methodology has several limits. The number of visits remains small, and being accompanied almost every time likely influenced how sellers perceived me. My linguistic and racial positioning also shaped the forms of trust, suspicion, or familiarity that emerged. Nevertheless, the four visits provide a varied set of encounters to identify patterns in how sellers adapt their interactions according to gender and appearance. It is important to note that these observations do not aim at representativity, but to highlight mechanisms in this specific market. My goal was not to measure representativity but to capture social mechanisms as they emerged in real time.
VISITS
Visit 1:
The first visit was with the entire class, and it took place on a Monday afternoon. This first visit served largely to familiarize myself with the market.  Furthermore, it allowed me to observe gendered interactions without a male presence I was accompanied by three female classmates: one from Haiti and two from the suburbs of Paris, one of whom wears a hijab and who is of Senegalese descent. The group therefore consisted of two white-passing women and two women of color. We began at the “Plateau Marché Django Reinhardt” and moved slowly through the aisles, each lined with stands selling a wide range of items from Labubus to sneakers to luxury-brand bags. Although no two neighboring stands sold exactly the same products, it quickly became clear that many stalls offered near-identical goods: a rack of sweatshirt and sweatpant ensembles might be followed by a stand displaying sneakers, mostly Nikes and New Balances, then another selling football jerseys, with similar versions of these items reappearing again a few stands later.
As a group of women, the sellers who engaged with us most actively were those offering luxury-branded bags and perfume. When we reached the corner of Avenue de la Porte de Clignancourt and the Boulevard Périphérique, one vendor called out “sister” toward our group. This signals imagined racial proximity and familiarity through a process of fictive kinship, a form of extended family who are neither related by blood nor marriage. I asked my classmates who he seemed to be addressing, and they agreed he was likely speaking to either our classmate of Senegalese descent or from Haiti. This brief moment showed how sellers sometimes mark perceived familiarity or closeness through racial or ethnic cues.
At that corner, uncertain at the time what my observations would focus on, I decided to engage with one of the AirPods sellers. I asked whether he had AirPods Max, and he immediately began showing me the different models he carried. Although he did not have the Max version, he quickly insisted he could “get them,” and then shifted to proposing other AirPods at a “good deal,” specifying that he could offer a lower price for us because we were a group of women. This is a clear example of a gendered segmentation of clientele. One of my classmates replied that we would come back later, a phrase the seller seemed to interpret as a polite refusal, as he immediately moved on to approach a new potential customer.
We spent the rest of the visit wandering down Rue Jean Henri Fabre before eventually arriving at the Marché Dauphine and the Marché Biron. These adjacent markets specialize in antiques, vintage furniture, and refurbished items, creating a much different atmosphere from the stalls we had just left. We explored several of these spaces before ending the visit. After this initial visit, I returned to the market on a weekday to observe how activity and interactions differed when most stands were closed.
Visit 2:
This visit took place on a Wednesday morning, when most of the market is closed. I believe that this visit greatly highlighted the norms of secrecy and avoidance, as the lack of usual footraffic helped reveal just how much caution the sellers put into their work. I arrived without cash and without a specific item in mind. The Marché Django Reinhardt was empty, as were most of the outdoor stands; only Rue Jean Henri Fabre and the Marché Malik were active. These two areas differ from the rest of the market because their shops are brick-and-mortar boutiques built into permanent structures, with sliding doors that can be closed at the end of the day.
I began the visit with a classmate who is a native French speaker of Vietnamese and white background. We approached the first boutique on the corner of Avenue Michelet and Rue Jean Henri Fabre. Trying to initiate conversation, I asked the shop owner how long the boutique had been there. He reacted with a mix of aversion and surprise, giving the impression that this question should not have been asked. He physically recoiled and candidly asked “why are you asking questions?”  From that moment onward, he barely addressed me and spoke almost exclusively to my classmate. He ended the exchange by telling us to be careful. When my classmate asked why, he simply repeated that “because we are women, we should be cautious in this area”, without offering any further explanation. I interpreted this as a threat, while my classmate explained that he meant it as a social precaution. Thus, he left us with an ambiguous warning.
We continued down Rue Jean Henri Fabre, which was much quieter than during my previous visit, with only a few shops open and very little foot traffic. Following this quieter weekday visit, I decided to return on a busy weekend afternoon and to go this time with a male companion, to see how this would shape interactions.
Visit 3:
On a rainy Sunday afternoon around 3 p.m., I returned to Porte de Clignancourt with an Algerian-French male friend, 25 years old, who has lived in the Belleville neighborhood since early childhood. This visit was the most grounded in ethnic proximity dynamics. For this visit, I brought 45 euros in cash and used the Otter app to record observations. This time, I also came with a specific item in mind (pink sweatpants) which I hoped would create more opportunities for interaction with sellers. Having previously visited only with women, I was also curious to observe how being accompanied by a man might shape the experience.
As soon as we entered the market, the AirPods sellers greeted my friend enthusiastically. Despite the rain, the Marché Django Reinhardt remained lively since most stands were sheltered with a foldable canopy. I quickly noticed that many stand owners directed their greetings toward him, rarely to me. This indicated to me a sort of masculine gatekeeping or gendered authority, as the men only addressed my guy friend and not me.  At one stand selling purses and perfume, the seller sprayed perfume on my friend’s wrist before gesturing for my arm so he could put the same scent on me, as though marking us as a pair. While looking for a stand selling sweatpants separately from their matching sweatshirts, one vendor pointed to a pink baby onesie and told my friend it would be “Pour le bébé (for the baby),” assuming we were a couple. This comment stood out to me more than it did my friend, to me it seemed like a tactic to frame myself (a woman) as dependent on my friend (a man), as it was my role to bear children and my male friend’s role to provide for us. 

We then reached the outer aisle of Marché Django Reinhardt, where a stand owner called out, “C’est pas cher chez Robert” (“It’s not expensive at Robert’s”). My friend, hearing the sellers’ accents, stopped to ask who “Robert” was, assuming they were North African and unlikely to have that name. This sparked a friendly conversation about their origins. The sellers spoke almost exclusively to him and only later turned toward me, attempting to guess where I was from based on my French. My friend later explained that I could easily have been mistaken for being North African. The conversation continued with references to couscous, with the sellers teasingly asking if I had tried his mother’s cooking, again assuming we were together. Although they did not have the pink sweatpants I wanted, they located a similar pair in purple.

We then crossed to Avenue Michelet, where a stand selling K-Ways caught my attention. The jackets were priced at 40 euros, but I had only 35 euros left. My friend attempted to negotiate, explaining my budget. The seller, who was eating a takeaway couscous, remained firm on the price, adding that he needed to make a living. He then offered a compromise by saying he accepted credit cards and pulled out a portable card reader. This exchange illustrates E.P. Thompson’s notion of “moral economy”, which views economic activity through a moral rather than material aspect. By reiterating that he also needs to make a living, he reminded us that the seller is also there to make ends meet and to not just consider profit motives.
To end the visit, my friend looked for black sneakers. He tried bargaining by referencing lower prices his brother had paid in Marseille. While we waited for the seller to check sizes, another stand owner asked me to put my phone away, which I did. This reinforced the norms of secrecy and risk management that structure everyday interactions in the marketplace. For a final visit, I wanted to compare these interactions with those occurring when accompanied by another woman and when walking alone within the market.

Visit 4:
For the final visit, I returned to Porte de Clignancourt on a Monday afternoon with another female classmate who is white. As we walked through Marché Django Reinhardt, we received only a few half-hearted greetings such as “Bonjour les filles” (“Hello girls”). We tried making eye contact with stand owners and pausing at items to show interest, but most sellers appeared guarded or indifferent. This may have been due to the fact that white middle-class appearing groups may be perceived as unlikely clients and therefore economically uninteresting or even suspicious.
We then moved toward Rue Jean Henri Fabre, where we happened to run into a white male classmate and continued walking together as a group of three. Moving onto Rue Lécuyer, we found a section of the market that looked noticeably different from the boutiques on Rue Jean Henri Fabre. Here, temporary tents covered tables piled with miscellaneous objects such as old electronics, cables, digital cameras, power tools, toys, and various odds and ends. Women pushing strollers sold homemade food along the center of the street. Unlike in previous areas, sellers did not call out to customers. Instead, buyers approached tables on their own if something caught their eye. In my opinion, this was the only clear segmentation of the market, a clear distinction between a luxury replica zone and a junk zone.

An informal stand on Rue Lecuyer, selling bins of various items, taken December 1, 2025
An informal stand on Rue Lecuyer, selling bins of various items. Juliana Roper, December 1, 2025
One the tables on Rue Lecuyer selling food, taken December 1, 2025
One the tables on Rue Lecuyer selling food, taken by Juliana Roper December 1, 2025
Juliana Roper, December 1, 2025
Juliana Roper, December 1, 2025

We circled back toward the covered Marché Malik. With a white man accompanying us, we received even fewer interactions than before. No one came out of their boutiques to engage with us or offer items. The presence of one white man with two white-passing women did not seem to match the clientele sellers typically targeted or interacted with, therefore posing a risk.

Hoodies with white flowers seen in most clothing stands, taken December 1, 2025
Hoodies with white flowers seen in most clothing stands, taken December 1, 2025 by Juliana Roper
Hoodie and sweatpant ensemble with white flowers, taken November 23, 2025
Hoodie and sweatpant ensemble with white flowers, taken November 23, 2025 by Juliana Roper

Curious to see how I would be approached alone, I split off from the group and continued on my own. I armed myself with an item in mind: a pink hoodie with white flowers, a design I had seen around the market but only as a set with sweatpants. Immediately, as a single woman showing interest at stands, sellers greeted me and asked what I was looking for. One seller remarked, “There’s nothing here that tempts you?” before suggesting I try his neighbor’s boutique. Inside that shop, the seller had the hoodie but only as part of a set priced at 50 euros and refused to sell the top separately. He directed me to another vendor, who did not have the exact hoodie but instead offered a pink set with a large “Casablanca” print. This sparked a conversation about Morocco and led to questions about where I was from, what I was doing in France, and whether I lived with roommates. He initially offered the set for 70 euros, lowered it to 30, and then immediately asked for my phone number. I declined politely and continued down the aisle. This shift in interactions demonstrates how sellers target solitary women. 

Another stand attempted to redirect me toward their shoes and perfume. Farther along, a seller on a video call with his family asked whether I spoke French or English and encouraged me to greet his mother and sister in India through the screen. The way the seller and his family felt comfortable doing this with a stranger might indicate he uses this intimacy as a sales technique, and that it was not his first time doing so. I eventually met back up with my friends, and as we approached the exit, we received a final offer of handbags in luxury-brand styles before ending the visit.

ANALYSIS
From these four interactions, three distinct patterns jumped out at me: the role of gender as the principal organizer of interactions, the management of ambiguity and mistrust, and relationships of belonging and shared origin.
Across the four visits, gender clearly structures the rhythm, tone, and content of interactions in the marketplace. When I walked with other women, sellers approached us more frequently offering “good deals”, lowering prices exponentially and personalizing prices. These interactions relied on friendly familiarity bordering flirtation that framed the exchange as relational rather than strictly commercial. For example, the seller that lowered the price of a 70 euro ensemble down to 30, noting that “ce n’est pas cher pour toi”. Being a woman functioned as an economic opportunity for sellers, who mobilized flirtation, compliments, and relational proximity as part of their sales strategy.
Conversely, the presence of a man immediately altered the dynamic: during Visits 3 and 4, sellers addressed my male companions rather than me, shifting their offers and conversation toward them. Going further into this, the sellers only addressed the non-white male I was with, and automatically assumed we were a couple, deeming him the primary decision-maker. This seller used the man as a pull into his stand, then bounced the personalization of an offer to me by offering a onesie “for the baby”. This contrasts Visit 4, as when I was with a white male the interactions disappeared. Gender operates here not only as a social identity but as a commercial resource. Gender doesn’t just affect the frequency, but the types of offers, as seen with the different instances of flirting, infantilization, and assumptions of being in a couple. Women are approached more aggressively and are offered relational pricing strategies; men receive authority-focused interactions and become the point of contact. These patterned shifts suggest that sellers mobilize gender strategically to assess opportunity, minimize risk, and shape the emotional tone of potential transactions.
A second pattern emerging from the visits concerns the constant negotiation of ambiguity and mistrust between sellers and buyers. This tension was present during my second visit, when a seller reacted strongly and negatively to a simple question about how long his shop had been there. His discomfort suggested that asking about the functioning of the market crosses an unspoken boundary, highlighting the precarious and semi-informal conditions in which the sellers operate. The seller’s immediate closed-offness showed the secrecy within the market, as though he was afraid to reveal too much and decided to not say anything at all. The nature of their goods being semi-legal may have also contributed to their mistrust, as they have to take precautions and ensure they are not speaking to someone who is undercover.
This theme reappeared during Visit 3 when a stand owner asked me to put away my phone. Although it could be interpreted as a general precaution toward tourists, it more likely reflected the sellers’ fear of being recorded in a context where many goods may be counterfeit or not officially declared. Protecting the boundaries of the market such as the rules, origins, and circulation of goods seems to be part of the everyday negotiations of trust.
The instances that the price changed or interaction changed depending on gender and ethnic origin shows the calculated risk and opportunity the sellers evaluate when looking at potential customers. A clear example of this was in Visit 4, where when I was with two classmates who are white and one of them is a male, we received no offers to see certain goods. In Visit 3, I was asked to put my phone away, possibly out of caution of being recorded.
However, mistrust flows both ways. Throughout my visits, multiple sellers advised me (and the women I was with) to “be careful.” They rarely elaborated, which added to the ambiguity: was this a genuine warning, a vague reference to pickpocketing, or a way to discourage deeper questions about the market? These warnings, along with the inconsistent prices and selective engagement, suggest that buyers also navigate uncertainty. They must interpret cues quickly, decide which interactions feel safe, and determine which offers seem credible. Interactions are marked by mutual mistrust: sellers seek to control information and avoid questions or recordings, while visitors navigate between caution, skepticism, and avoidance strategies. This mistrust does not block exchange, but rather structures the very form of the transaction in a space where legality, product quality, and the intentions of the actors remain ambiguous. Taken together, these practices form a system in which sellers continuously evaluate clients, balancing opportunity and risk. This connects with a third mechanism: the role of perceived ethnic proximity.
A third pattern shaping interactions concerns perceived ethnic proximity or belonging. This was most visible during Visit 3, when the sellers engaged directly and enthusiastically with the Algerian-French friend accompanying me.They greeted him with warmth, calling him “brother” and slipping into conversations about Kabyle identity. This ethnic proximity generated longer exchanges, inside jokes, and even better guidance within the market. It reduces distance, facilitates trust, and allows sellers to shift from a transactional mode to a more social one. It is notable that this dynamic did not apply to me even when sellers believed I might be North African based on my French accent; my position remained ambiguous until confirmed or corrected through conversation.
Sellers’ references to being Moroccan, Algerian, or North African more generally also appeared strategically, as markers of familiarity intended to create a temporary bond. For example, during my fourth visit, the seller mobilized his Moroccan identity to sell me the “Casablanca” hoodie. These moments suggest that ethnicity functions as a relational capital, modifying the flow of interactions, the level of trust, and the symbolic distance between the parties. As such, the marketplace operates through micro-hierarchies of perceived belonging, where proximity (ethnic, linguistic, or cultural) can facilitate or complicate exchanges. Some clients appear as insiders, others as outsiders, and these positions shift the level of trust, the quality of the interaction, and even the prices offered. The market thus operates through small, quickly produced distinctions such as gendered, ethnic, and linguistic that sellers mobilize to guide their decisions and adapt their approach.
LIMITS
While these patterns were striking to observe, it is imperative to note how the limited number of visits greatly restricts these patterns. These observations are restricted as during each visit I changed the gender and ethnic group I was with, not gathering nearly enough observations to come to a conclusion in regards to how the sellers choose to interact with their clients. These observations were severely limited due to my short ethnographic immersion on the side of the buyer. Furthermore, the conditions of the observations are limited as I went on different days and tried my best to be there around the same times on the different days.
Due to the majority of the market being closed during Visit 2, my observations were severely limited as I was not able to see the market in its entirety. This market size is also another limit, as I spent no more than 2.5 hours during each visit, which did not give me adequate time to visit the entirety of the market. Finally, it is important to note the limit of my positionality. As someone who had rarely been exposed to a market such as at Porte de Clignancourt, it is important to note that 1) I stand out and 2) I was on guard. As a female in a foreign country, I am on the cautious side while still trying to maintain respect for the country and situation I am in. My status as a non-native French speaker also influenced how fluidly I could engage with the sellers.
These limits do not diminish the value of the observations; rather, they highlight the situated and exploratory nature of this study. The four visits offer a series of snapshots through which broader dynamics of gender, mistrust, and perceived belonging begin to take shape. Rather than claiming generalizable conclusions, this short ethnography proposes analytical entry points into understanding interactions in informal market settings.

Juliana Roper

La contrefaçon : une épidémie, une demande, mais surtout un moyen de survie

Dans le 18e arrondissement de Paris, à deux rues de la sortie de métro “Porte de Clignancourt”, les puces de Saint-Ouen prennent vie. Trois jours par semaine, c’est un ensemble de vendeurs et d’acheteurs qui se donnent rendez-vous dans l’archipel de marchés présents. Connectés par des rues commerçantes, ils forment un écosystème particulier qui assiste à des échanges de flux uniques. Un tout symbiotique accueillant plus de cinq millions de visiteurs chaque année.

Cependant, ce “tout” est loin d’être uni, entre pluralité d’acteurs, pressions policières, abus de pouvoir, débats et conflits, la seule chose qui semble tous les réunir est l’incertitude du lendemain.

“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”

Photo du marché du Plateau, Django-Reinhardt, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Notre méthode

Afin de réaliser cette enquête nous nous sommes rendus aux puces de Saint-Ouen à plusieurs reprises, adoptant une approche différente pour chaque visite dans le but d’essayer de limiter le risque de tomber dans l’anecdotique et nos propres biais. Premièrement, nous avons enfilé les chaussures d’un simple passant baladeur en suivant un premier passage dans les marchés sans montrer d’intention d’achat. Nous réalisons cela afin de nous saisir de l’atmosphère ambiante de chaque marché et de tenter de repérer des éléments qui se démarquent.

Ensuite, nous avons effectué un deuxième passage, ici en montrant de l’intérêt pour les stands et les marchandises proposés, en essayant de faire de bonnes affaires et discutant avec les marchands. Cela s’inscrivant dans une tentative de compréhension des logiques de ventes et d’essayer d’identifier une certaine topologie d’acteurs.

Enfin, notre dernier passage se fit de retour dans notre rôle d’étudiants qui rédigent un article. On a posé des questions aux différents acteurs présents en leur expliquant le contexte, afin d’entendre et d’essayer de comprendre leurs perspectives sur les marchés, ce qui s’y déroule et comment ils le vivent. Cela s’est avéré comme étant extrêmement utile pour démonter certaines de nos idées reçues et nous permis de mieux comprendre la multiplicité des facettes qui existent dans et autour des marchés Porte de Clignancourt. Nous nous concentrerons surtout sur le marché du Plateau, Django-Reinhardt.

Lors de cette enquête, nous avons interviewé plus d’une vingtaine d’acteurs.

Un quartier sans frontières

A peine quittons-nous l’arrêt de métro ligne quatre, “Porte de Clignancourt” qu’un ensemble de vendeurs dispersés devant les différentes sorties nous proposent des cigarettes à bas prix.

Ils représentent un groupe secondaire qui utilise l’affluence produite par le marché afin d’avoir accès à un grand nombre de clients potentiels, venu à la recherche de petits prix aux puces. Alors que l’on souhaite les interviewer, certains nous font comprendre qu’ils ne maîtrisent pas la langue française, d’autres refusent simplement de répondre. L’un d’entre eux nous indique vendre pour s’occuper de sa famille.

C’est ensuite une rangée de magasins de vêtements, débordant sur les trottoirs, qui nous escorte vers le premier marché : Django-Reinhardt.

De l’autre côté du périphérique, on retrouve les marchés Antica, Biron, Cambo, Dauphine, l’Entrepôt, Malassis, Vernaison et biens d’autres.

Cependant, ils ne sont pas seuls, le quartier commerçant se structure en rues pucières, décorées d’un ensemble de stands semblant sans fin.

Alors que l’on s’y balade, il nous est presque impossible de trouver une frontière physique, une fin nette et visible aux puces qui semblent s’enraciner et pousser partout où elles le peuvent.

Plan des puces de Saint-Ouen, trouvé sur pucesdeparissaintouen.com

Une pluralité de commerçants

Les vendeurs de cigarettes de contrebande ne sont pas les seuls présents.

Au sein même du marché du Plateau, Django-Reinhardt, les vendeurs ne sont pas un groupe homogène. On distingue deux groupes principaux. Le premier groupe est constitué de vendeurs officiels, ils payent leur emplacement à la journée auprès des responsables Karim et Mathieu.

Le deuxième est composé de vendeurs à la sauvette, présents sans autorisation, ils mettent à profit le public attiré par le premier groupe pour leur proposer d’acheter des objets numériques comme des écouteurs, casque ou encore téléphone de grandes marques comme Iphone et Samsung, encore en boîte.

Les vendeurs officiels se connaissent entre eux mais ne se considèrent pas comme amis, plutôt comme des confrères ou compétiteurs qui partagent un même lieu de vente.

Au sein même de ces deux groupes, il existe des sous-groupes bien distincts.

Pour les marchands officiels, certains commerçants propriétaires se refusent à la vente de contrefaçons et préfèrent distribuer de l’artisanat.

“ Ce n’est pas honnête ”

Photo du stand, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

C’est notamment le cas de Tani, un marchand âgé arrivé du Maroc qui présente des souliers et sacs faits de cuirs de son pays, pouvant atteindre des prix se rapprochant des deux cents euros. Il y a aussi de l’artisanat africain, avec la vente de statuettes, de masques et objets traditionnels en tout genre.

Tani n’est pas seul sur le marché, il est accompagné de son neveu Kais et de sa femme qui détiennent tous les deux leurs propres stands. Ils font partie d’une catégorie qui ne vend pas d’artisanat, essayant de s’adapter à la demande d’un autre public, plus général. Sa compagne s’occupe d’un stand de vêtements pour femme, exposant notamment des trenchs et des manteaux pour quelques dizaines d’euros. Le neveu, quant à lui dans la trentaine, propose du prêt-à-porter pour homme, comme des chemises ou des blazers sophistiqués dans une gamme de prix un peu inférieur à ceux de sa mère.

Eux sont présents sur le marché depuis les années 70, rejoignant le marché tour à tour, ils ont été témoins des évolutions et des changements qu’a subi leur lieu de travail. Ils l’articulent comme allant “ dans une mauvaise direction ”.

La deuxième partie des commerçants officiels est quant à elle plus jeune, une majorité est présente depuis trois à cinq années sur le marché, huit pour certains.

Eux mêmes se séparent en deux, ceux qui ne font que de la contrefaçon et les “ résistants ” qui diversifient leurs propositions d’articles.

Schéma d’illustration non-exhaustif des groupes de marchands présents au marché Django-Reinhardt

Les marchands hybrides de “contrefaçons et articles à bas prix” comme un groupe de trois femmes, Sarah, Gigi et leur amie nous partage les raisons de cette diversification.

“ On est obligé de vendre de la contrefaçon pour survivre ”

Elles nous indiquent devoir s’adapter à la demande par crainte de ne plus pouvoir subvenir à leurs moyens. Parmi elles, une des femmes est présente toutes les semaines sur le marché “ Qu’il vente ou qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il gèle ou que le ciel tonne ou gronde ”. Pendant la semaine, elle s’occupe d’enfants. Son amie est présente ici pour aider à arrondir les fins de mois, subvenant aux besoins de sa fille en études supérieures dans le Val-d’Oise.

“ Il serait impossible de les nourrir et de leur offrir une perspective d’avenir sans ce sacrifice ” 

Elles n’hésitent pas à nous partager tous types d’opinions et ne nous refusent rien, seulement de rester hors champ de toute prise de vue ou photo, allant jusqu’à vouloir nous offrir une écharpe HUGO de contrefaçon ou un collier.

Le groupe de trois femmes critique ceux qui se refusent au faux.

“ Réveille-toi, tu vends les mêmes sweats “I love Paris” depuis 50 ans ”

“ Il ne veut pas lâcher l’affaire, laisse ta place à un jeune ”

On remarque ici une différence de génération quant à la perception de la contrefaçon dans le marché. Elles suivent la logique de l’offre et de la demande, le client veut acheter du faux alors elles leur en proposent à l’achat.

L’autre partie de ces vendeurs officiels se consacre exclusivement à la contrefaçon. Les stands se ressemblent entre eux, exposant les mêmes articles et dirigés par des employés, certains présents depuis simplement quelques semaines. Ils vendent des ceintures, portes monnaie, sacs à main ou vêtements arborant les logos de grandes marques de luxe comme Dior, Prada, Gucci ou encore Louis-Vuitton à des prix allant de 20 à 35 euros.

Sarah divise le marché en deux endroits, “ La Jungle ” et “ Le Village ”, entre les marchands propriétaires qui font eux même la vente, notamment au marché Django-Reinhardt (Le Village) et ceux qui engagent des “rabatteurs” pour ramener les clients, de l’autre côté du périphérique, dont elles dénoncent les pratiques “ agressives ”.

 

Photo prise de l’autre côté du périphérique (côté Nord), le 29/09/2025 par Eveque Maël

On remarque cependant un grand manque de femmes vendeuses sur le marché.

La compagne de Tani, qui ne souhaite pas partager son nom, nous révèle que le marché compte seulement une dizaine de femmes pour plus d’une centaine d’hommes. Quand on pose la question aux quatre femmes marchandes interrogées, on apprend qu’elles ne subissent pas une différence de traitement quant à leurs confrères masculins, se sentant en sécurité dans un environnement familier.

Elles nous ont même avoué utiliser leur charme pour attirer et séduire les clients, pour les pousser à l’achat.

“ On joue du regard ”

Enfin, les vendeurs à la sauvette sont un autre groupe présent.

Les vendeurs à la sauvette, une source de débat au sein même des marchands

Iphones, casques sonores et AirPods à la main, ils se positionnent devant les stands et se concentrent notamment aux points de croisement de plusieurs chemins d’affluence dans le marché.

En passant devant un de ces vendeurs, ils nous exclament des prix qui ne font que diminuer après chaque pas nous éloignant d’eux.

“ 30 euros ! 25 euros ! 15 euros ! ”

Généralement des hommes dans la trentaine, il est difficile de leur poser des questions. La majorité d’entre eux que nous essayons d’interroger ne nous comprend pas. Ayant du mal à s’exprimer en français, ils se contentent de nous regarder bizarrement en abaissant les prix des articles qu’ils détiennent. Un autre facteur est la crainte, la peur. Proche du périphérique, on réussi à obtenir de rares réponses par des hochements de tête venant d’un vendeur qui nous semble soucieux de quelque chose. Il nous indique ne pas faire ce métier par plaisir, mais plutôt par nécessité, ne pouvant pas travailler ailleurs sans papiers. Il nous donne ensuite un rare témoignage de quelques mots dans un français hésitant

“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”

Suite à cela, il refuse de répondre à nos autres questions, notamment depuis combien de temps pratique-t-il cette profession et s’éloigne de l’autre côté du périphérique, dans une rue marchande. Nous le laissons partir sans continuer d’essayer d’obtenir des réponses.

Tous ne se contentent pas de dire leurs prix, certains n’hésitent pas à se montrer insistants en suivant les clients potentiels, en grande majorité des femmes, sur de courtes distances ou allant même jusqu’à attraper le bras de passantes. Nous assistons à ce phénomène à trois reprises en moins d’une heure. Lors d’un court moment séparant notre camarade et nous, elle fut la victime de cette réalité, me racontant une fois réunis qu’un des vendeurs à la sauvette l’avait attrapé par la manche, essayant de la retenir, avant de finalement lâcher prise.

Nous parlons de ce geste au groupe des trois vendeuses officielles. Elles nous expliquent condamner ces gestes malheureux, mais de ne pas l’interpréter comme autre chose qu’un moyen d’attirer l’attention de clients potentiels, qu’ils ne se montrent jamais violents et que l’on ne risque rien.

Tous ne semblent pas tenir les vendeurs à la sauvette dans leur cœur, c’est notamment le cas d’un des “ vieux ” marchands. Pour des raisons qui seront révélées plus tard, nous tairons son nom. Il nous exclame

“ Ils tuent le marché ! Ils font fuir les clients ! Quand des acheteurs potentiels passent devant le stand ils ne regardent même plus ce qu’on vend, harcelés par ces vendeurs à la sauvette ”

Il les tient responsable de la baisse de son nombre de ventes au cours des années, l’associant au développement massif de leur implantation sur le marché il y a un peu plus de dix ans. Cela s’accompagne aussi d’un sentiment d’injustice.

“ Nous on paye notre place ”

Revenant de nouveau vers le groupe des trois vendeuses, nous leur partageons ces remarques, avec lesquelles elles entrent en fort désaccord.

“ Je ne suis pas d’accord avec l’abruti qui a dit ça ”

Elles partagent l’opinion qu’ils ne font que ce qu’ils peuvent pour survivre et que le “ vieux ” marchand devrait s’adapter à la demande, notamment pour le faux au lieu d’essayer de chasser un ennemi imaginaire qui empêcherait ses clients de venir le voir.

De la contrefaçon assumée

Alors que la vente de faux fait débat au sein même du marché, ces acteurs semblent se développer et occuper de plus en plus d’espace. Tani nous explique que certains des marchands laissent leur place aux vendeurs de contrefaçon, ne pouvant pas rivaliser avec eux ou s’adapter à la demande.

A peine arrivons-nous au marché, que le premier stand nous présente une rangée de sacs à main de grandes marques de luxe pour une fraction de leur prix en magasins officiels.

Photo du stand, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Gucci, Prada, Christian Dior, Lacoste, Louis-Vuitton (LVMH), il y en a de toutes les couleurs et toutes les marques pour tous les goûts. Ici, les clients sont sûrs de trouver leur bonheur pour un prix allant de 25 à 35 euros avant négociation. De vue, ils ne semblent pas si différents des vrais, il faut une réelle connaissance de la matière ou un œil affiné et entraîné pour remarquer que certaines choses ne vont pas

D’autres donnent un semblant de logo présent sur le cuir. Souvent du groupe LVMH, c’est une copie avec remplacement du monogramme par le leur.

Le vendeur nous explique qu’il s’agit d’un moyen de passer les douanes sans se faire saisir les marchandises. Une fois arrivés, les logos en relief sont collés sur les sacs avant d’être placés à la vente. On retrouve même une étiquette “ Gallantry Paris ” sur un sac censé venir de la marque Lacoste.

Ici, on ne fait pas passer une contrefaçon pour un vrai, on l’annonce de manière ouverte et décomplexée, allant jusqu’à clamer qu’ils seraient de valeurs réelles similaires.

“ C’est la même qualité ” 

Cependant, on remarque bien vite que les finitions de certains sacs possèdent des défauts de production. La couture de ce Lacoste n’est pas régulière et déborde

Photo du sac, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Certaines des matières utilisées laissent à désirer. On nous propose une écharpe imitant la marque HUGO; en la touchant on se rend compte que le matériau utilisé est presque plastique, aucune étiquette n’est présente pour nous éclairer et un filament ressemblant à une tige de quelques centimètres en plastique dépasse de sa surface plane. Cela nous laisse une question en tête : qui achète ces produits?

Des acheteurs de tout horizon

Femmes, hommes, jeunes et personnes âgées, c’est une grande diversité de clientèle qui déambule dans les temporaires allées étroites du marché Django-Reinhardt. Ils appartiennent à des catégories sociaux professionnelles largement différentes, allant du parent qui achète de nouvelles tenues pour ses enfants aux touristes internationaux, nous révèlent Sarah, Gigi et leur amie.

Les premiers cités sont notamment présents au début des saisons et autour de grands moments étudiants comme les rentrées scolaires, étant attirés par les petits prix.

Certains touristes viennent spécialement pour le faux. Les trois marchandes nous révèlent avoir une liste de plusieurs centaines de clients sur Whatsapp qui passent des commandes auprès d’elles. Ces clients viennent du Royaume-Uni, de l’Allemagne, du Portugal, du Mexique, du Brésil, de l’Italie, et même de certaines îles françaises. Lui ayant révélé que nous étions de la Réunion, elle nous précise qu’ils adorent acheter du Lacoste.

Il est difficile de dire si ces acheteurs viennent spécialement à Paris pour cela, mais il reste tout du moins surprenant d’apprendre qu’ils choisissent de venir aux petits marchés des Puces de Saint-Ouen, loin des monuments historiques dont la ville de Paris est si fière.

Le marché Vernaison attire quant à lui une plus faible diversité de clients.

Généralement âgés, c’est souvent un ensemble, d’apparence homogène, de touristes européens qui explorent les rues. Ils se parent de marques luxueuses comme Louis-Vuitton, Burberry ou Chanel.

Leurs trajets sont similaires, ils regardent au travers des vitres en marchant lentement, rentrent dans les boutiques de petits gadgets faciles à emporter comme des pins, trifouillant  dans des bacs et s’arrêtent devant des peintures. Les magasins de mobiliers antiquaires semblent faire partie du chemin, les clients suivent presque systématiquement un parcours en forme de boucle en touchant le bois de certaines commodes, en pressant les coussinets de certaines chaises.

A l’écoute d’un accent américain, on entend une négociation de veste vintage en cuir. Affichée à 160 euros, la vendeuse “ Josie ” la lui cédera pour 130 euros, nous expliquant être une journée sans ventes.

“ Une journée à 130 euros, c’est mieux qu’une journée à 0 ”

Une petite délinquance isolée

Alors que notre image de ce lieux nous semble négatif et remplit de délinquance, c’est par une tentative de recueillir des témoignages que nous réalisons être victime de nos propres biais portés par un cadrage médiatique qui manque de nuances. En effet, il est difficile d’entendre des histoires de violences ou d’insécurités, ressenties comme vécues, sur les marchés. Seuls certains des marchands interrogés au marché Vernaison expriment une légère crainte de passer dans des endroits sombres le soir, car un de leurs confrères y a perdu son téléphone personnel dans un vol à l’arraché.

Photo d’une des entrées du marché Vernaison, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

La véritable criminalité présente qui inquiète sont les vols. Les tentatives ne sont pas rares et presque tous ont une histoire à nous compter.

Josie, du marché Vernaison, nous raconte trois tentatives. Un couple rentre dans sa boutique, semblant intéressé, la femme attire son attention d’un côté du magasin, pendant que son compagnon décroche un sac de luxe du mur et le place sur une chaise à proximité de la porte de sortie. Enchaînant quelques diversions, ils réussissent à partir avec sans le payer et sans qu’elle le remarque. C’est seulement quelques jours plus tard qu’elle réalise cela en ne retrouvant plus l’objet. Le deuxième vol quant à lui joue sur la foule. Un passant attrape une veste sur le présentoir extérieur et disparaît dans une marée de monde sans jamais être retrouvé. Pas de chance pour lui, Josie a l’œil aiguisé et le retrouve; comme un enfant attrapé la main dans le sac, il feint d’abord l’accident, puis voyant que cette performance ne convient pas, devient plus agressif avant d’être contraint par la sécurité de rendre la veste dérobée.

“ Il m’a traité de tous les noms d’oiseaux ”

Les vols ne s’arrêtent pas aux objets, comme le premier vol, un couple rentre dans la boutique, semblant intéressé par les objets présentés. Détournant son attention, l’un d’entre eux l’amène à l’extérieur de la boutique en lui demandant où il peut trouver un distributeur pour retirer de l’argent et lui acheter un sac. Pendant ce temps, celui encore à l’intérieur ouvre le tiroir de la caisse, s’emparant d’une enveloppe remplie de billets.

Josie sent qu’il se passe quelque chose de louche, mais ne parvient pas à identifier l’enveloppe manquante avant que ses voleurs ne disparaissent dans les ruelles bondées des Puces.

Photo de l’intérieur de la boutique, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Les autorités, un acteur à deux facettes, entre abus de pouvoir et violences

Pour contrer ces risques, des agents de sécurité sont placés aux entrées de marchés comme celui de Vernaison. Pour d’autres comme le marché du Plateau, Django-Reinhardt, c’est une voiture de police que l’on retrouve à proximité, assurant une réponse rapide au moindre débordement. Leur présence rassure les marchands et les clients interrogés, mais produit aussi une crainte.

Sarah et Gigi nous dénoncent certaines de leurs actions.

“ Ils sont malpolis et violents, quand ils viennent, ils ne cherchent pas à comprendre ou à discuter. Femmes, enfants, clients, ils gazent tout le monde et saisissent le stand entier ”

Elles ne sont pas arrêtées, mais perdent des milliers d’euros de marchandises à chaque saisie. Tani, le vendeur qui se refuse à la contrefaçon, nous parle d’une “ humiliation publique “.

En plus des violences, c’est une relation inégale qui s’applique dans leurs échanges réguliers. Elles nous racontent que les policiers font partie de leurs plus gros clients, avec et sans uniformes, ils sont présents sur le marché. Se sentant mises sous pression, elles bradent leurs marchandises pour ces acheteurs spéciaux. Elles le font par craintes de représailles maintenant qu’ils peuvent aussi saisir leurs stands sans avoir à attendre les grosses opérations douanières qui, elles, saisissent des centaines de milliers d’euros de contrefaçons.

“ Je m’en fou je balance tout ”

Toujours d’après leurs témoignages, les policiers opéraient des opérations sur les camions en fin de journée, saisissant toute marchandise contrefaite et argent suspecté de provenir de leurs recels.

Photo prise à l’extérieur du marché Plateau, Django-Reinhardt, le 29/09/2025 par Eveque Maël

Ces témoignages rejoignent les accusations communes de “ racket ” de la part des forces de l’ordre à l’encontre des marchands, abondantes sur les réseaux sociaux, sujet d’articles et d’enquêtes, mais jamais interne.

C’est une vraie crainte des personnes censées les protéger qui flotte dans l’air. Par peur de représailles et de la difficulté d’obtenir un avocat, elles nous refusent la moindre vidéo ou photo. Cette action se justifie aussi par la dureté de la loi, les articles L.716-9 et L.716-10 du Code de la propriété intellectuelle les exposent à plusieurs centaines de milliers d’euros d’amendes ainsi que plusieurs années en prison. Les vendeurs à la sauvette sont aussi soumis aux articles L.446-1 du Code pénal,  L.310-2 et L.442-11 du Code de commerce entre autres. Ce qui limite beaucoup notre capacité à conduire des interviews, ne nous connaissant pas, ils préfèrent ne pas prendre le risque

Du côté Vernaison, Josie n’a pas le même problème, elle n’exprime que les bénéfices sécuritaires de leur présence.

Des conditions de vie difficiles et un lendemain incertain

La vie sur les marchés ne va pas en s’améliorant, s’il y a bien un sujet de consensus par la multitude d’acteurs et vendeurs présents, c’est celui-ci.

Tous nous partagent le même constat : il y a de moins en moins de ventes, de moins en moins de clients. Cela n’est pas sans conséquences, plusieurs marchands dont Tani exprime que près de 75 % des marchands sont partis, en nous montrant les grandes allées vides de stands.

“ On termine de vendre nos stocks et on arrête ”

Plusieurs éléments sont la cause de cet arrêt, premièrement et indéniablement : l’âge. Certains sont présents sur les marchés depuis des dizaines d’années et la pénibilité pérenne de ce métier est intenable à long terme.

“ On enchaîne trois journées de 15 heures chaque semaine, à se lever et se coucher tard, dans le froid, exposé aux éléments comme le vent et la pluie. Le reste de la semaine on est trop fatigué pour faire quoi que ce soit d’autre ”

(Femme de Tani)

C’est le cumul d’une fatigue qu’ils ne peuvent plus tenir. Le reste de la semaine, beaucoup s’occupent d’enfants, les leurs étant déjà en étude supérieure, ou partis de l’habitation familiale.

Une autre des sources de cet arrêt sont les raisons économiques. Les multiples crises que la France a traversées et traverse encore sont souvent blâmées pour la cause de la baisse de clients.

“ Entre les gilets-jaunes, le COVID, Israël-Palestine et la guerre en Ukraine, le coût de la vie ne fait que grimper, les gens n’ont plus d’argents et ils recherchent des prix de plus en plus bas qu’on ne peut pas leur offrir. ” 

Les acteurs numériques sont leurs premiers concurrents et ils commencent à prendre le dessus avec des plateformes comme AliExpress, Vinted, Wish, Shein et autres qui génèrent des dizaines de milliards de chiffre d’affaire chaque année. Elles représentent un marché si grand que les vendeurs seuls ne peuvent pas rivaliser contre. Ces plateformes peuvent se permettre de vendre des articles à prix cassé, étant donné qu’ils affichent des articles produits en masse provenant directement d’usines de pays avec des coûts de production et d’importation infimes comme la Chine. Ces nouveaux réseaux de flux permettent de ne pas avoir à passer par un “ middleman ”, l’intermédiaire que représente le marchand.

C’est le même constat pour tous les acteurs interrogés, jusqu’au marché Vernaison, ils se retrouvent à faire des réductions de plus en plus conséquentes et quotidiennes afin de ne pas finir avec trop de journées sans aucune vente.

Cela produit des doutes quant à l’avenir des marchés et des marchands. Certains essaient de s’adapter et malgré le fait qu’ils génèrent toujours un revenu, celui-ci s’amoindrit à chaque mois qui passe.

 

Merci.