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Au cœur du marché Malik : scènes de débrouille et économie du faux

 Il suffit de traverser les premières allées du Marché Malik pour comprendre qu’on ne vient pas ici simplement “faire ses courses”. On entre dans un monde parallèle, où la débrouille devient un mode de vie, où chaque geste, chaque regard, chaque cri compose une économie aussi fragile que parfaitement rôdée. Quand j’y retourne pour mon observation, je ne m’attends pas à croiser un visage du passé. Pourtant, un vendeur m’attrape littéralement dans ses bras : “Mehdi ?!” Il me reconnaît de nos années communes, on a encore des amis en contact. Le ton est donné : ici, les liens sociaux sont aussi rapides que les négociations.

Être marocain aide. Les regards deviennent plus complices, les discussions s’ouvrent spontanément en arabe : Aji, khouya, regarde ça ! (Viens mon frère, regarde ça!). Certains me glissent des confidences, d’autres me montrent ce qu’ils ne montreraient jamais à un touriste. Dans les mains circulent des AirPods, des iPhones, des iPads. Les vendeurs à la sauvette lancent des “d’origine ! d’origine !” à la volée, tout en surveillant du coin de l’œil le moindre signe de la police. Dès qu’un bruit suspect retentit, certaines boutiques referment leur devanture aux trois quarts. Le gérant me glisse : “Ils arrivent.” Pas besoin d’en dire plus.

Autour, c’est l’effervescence totale : faux maillots de foot alignés par dizaines, parfums imitant les grandes marques, sweats, jeans, baskets, gadgets électroniques et accessoires improbables. On trouve tout, absolument tout. Le marché grouille d’accents maghrébins, de touristes hésitants, de rabatteurs qui appellent, de sacs plastiques qui bruissent. Entre la légalité, le bricolage et l’invisible, les frontières se brouillent.

C’est précisément cet entrelacs de pratiques, d’acteurs et de micro-transactions qui donne au Marché Malik son caractère unique. Au-delà de la simple contrefaçon, ce lieu orchestre une véritable économie informelle : un “mode d’emploi du faux” que j’ai tenté d’observer, de décrire et de comprendre à partir d’un terrain aussi vibrant que mouvant.

Méthodologie

L’enquête repose sur une démarche d’observation participante effectuée lors de trois visites distinctes aux puces de Saint Ouen, en novembre et décembre 2025. Je m’y suis rendu en fin de matinée puis en début d’après-midi, moments où l’activité est particulièrement intense et représentative du fonctionnement quotidien des allées. Ces trois passages m’ont permis d’observer le marché à différents rythmes : l’ouverture progressive des boutiques, l’installation fluctuante des vendeurs à la sauvette, les variations de flux de clients et les réactions face aux rumeurs de présence policière. J’ai alterné les déplacements dans plusieurs allées avec des séquences d’observation stationnaire afin de saisir les interactions de manière plus fine. Si mon analyse évoque ponctuellement l’ensemble des Puces de Saint-Ouen, elle se concentre principalement sur le Marché Malik, qui constitue le cœur de mon terrain d’observation et le lieu où j’ai réalisé l’essentiel de mes descriptions. Les notes de terrain ont été prises immédiatement après les scènes observées, ce qui m’a permis de conserver la précision des gestes, des intonations, des postures et de l’organisation matérielle des stands.

Ma position personnelle a fortement influencé l’accès au terrain. En tant que jeune homme d’origine marocaine maîtrisant l’arabe dialectal, j’ai bénéficié d’une réception généralement positive de la part des vendeurs. Certains se sont adressés à moi en arabe, d’autres ont spontanément engagé la conversation. Cette proximité culturelle a facilité la compréhension de certaines interactions, notamment celles se déroulant en arabe ou en berbère, et m’a permis d’obtenir des bribes d’informations que des visiteurs extérieurs n’auraient sans doute pas obtenues.

L’observation s’est également nourrie de micro-événements imprévus, dont la rencontre fortuite avec un vendeur que je connaissais indirectement depuis plusieurs années. Cet épisode, sans constituer l’objet central de l’analyse, a renforcé mon immersion en m’intégrant temporairement dans un réseau relationnel du marché.

Je n’ai pas réalisé d’entretiens formels, pour deux raisons : d’une part, la méfiance liée aux activités de contrefaçon ; d’autre part, la difficulté d’installer une discussion enregistrée dans un contexte fluide, où la priorité des acteurs est le commerce et la vigilance constante face à la police. Les informations recueillies proviennent donc essentiellement d’observations directes et d’échanges informels.

Les limites de ce travail tiennent au caractère mobile et éphémère de l’activité. Les vendeurs à la sauvette se déplacent rapidement, les étals se modifient selon la présence policière et il est difficile d’observer des transactions complètes entre l’approche d’un client et l’achat final. Ce texte ne prétend donc pas à l’exhaustivité mais propose une analyse située et contextualisée à partir d’un corpus d’observations concrètes recueillies lors de ces trois immersions successives.

Devanture typique du Malik : doudounes épaisses, fourrures brillantes et vêtements serrés les uns contre les autres, prêts à capter le regard du passant. Crédit photo : Homerick Belia. 2025

Un espace d’effervescence : ambiance, circulation et densité

Le premier choc en entrant dans le marché Malik est l’impression de densité. Les allées sont étroites, saturées de vêtements accrochés aux murs, de cartons posés au sol, de mannequins en plastique alignés devant les boutiques. Les portes des magasins sont à peine ouvertes : certains gérants laissent la devanture entrouverte aux trois quarts, ne laissant apparaître qu’une fente horizontale permettant de faire circuler les clients. Cette configuration inhabituelle donne au lieu un air semi-clandestin, comme si l’activité devait constamment se protéger d’un risque imminent.

L’air est chargé de sons : des appels de vendeurs, des bribes de discussions, des phrases jetées à la volée comme des hameçons. En français, en arabe, en anglais approximatif pour les touristes, les phrases se superposent. On entend “frérot viens voir”, “original, original”, “Nike dernière collection”, “parfum comme le vrai”, “maillot pas cher”. Les langues s’entrecroisent, créant un espace linguistique où la négociation devient un geste universel.

La circulation est incessante. Les clients avancent lentement, attirés par les couleurs vives des maillots de football, les piles de sweatshirts identiques, les parfums sous plastique dont les étiquettes ressemblent à celles de marques prestigieuses. L’œil du visiteur est constamment sollicité, happé d’un côté par un vendeur qui agite un écouteur sans fil, de l’autre par un jeune homme qui sort d’un sac une paire d’AirPods en promettant une réduction immédiate.

Cette effervescence fait du Marché Malik un espace où l’attention est constamment fragmentée. Les vendeurs surveillent simultanément les passants, leurs marchandises et les signaux venus du fond de l’allée. Les micro-événements s’accumulent sans pause, produisant un flux continu d’activités qui se chevauchent et s’interrompent selon les opportunités ou les menaces.

 

Stand de contrefaçon de sacs à mains de luxe. Crédit photo : Homerick Belia. 2025

Stand de contrefaçon de sacs à mains de luxe. Crédit photo : Homerick Belia. 2025

Les vendeurs à la sauvette : mobilité, improvisation et tactiques

Les vendeurs sans stand fixe composent une grande partie de l’écosystème du marché. On les reconnaît rapidement : ils ne possèdent ni boutique, ni étal, ni même un tapis. Ils circulent parmi les passants avec un produit dans chaque main — souvent des appareils électroniques : téléphones, écouteurs, tablettes. L’absence de surface de vente est en réalité une stratégie de mobilité maximale : en cas de contrôle policier ou d’alerte, ils peuvent disparaître en quelques secondes, se fondant dans la foule ou quittant l’allée.

Un vendeur me montre une paire d’écouteurs en répétant : “d’origine, d’origine, regarde”, insistant sur la qualité supposée du produit. Sa voix porte à plusieurs mètres, un mélange de persuasion et de hâte. Il ne cherche pas à convaincre longuement : son rôle est d’attirer, de déclencher un intérêt immédiat. S’il perçoit une hésitation, il propose un prix réduit ou sort d’autres modèles de sa sacoche. L’échange doit être rapide : trop de discussion augmente le risque d’alerte.

Ces vendeurs incarnent la face la plus visible et la plus vulnérable de l’économie informelle. Leur relation au lieu est paradoxale : ils font partie du décor, mais leur présence doit rester discrète. Ils ne peuvent se permettre ni stabilité ni exposition prolongée. Ils dépendent de leur mobilité et de leur capacité à repérer en quelques secondes les intentions des passants.

  Les boutiques semi-ouvertes : entre légalité et adaptation continue

Les boutiques fixes, quant à elles, créent l’apparence d’une stabilité mais fonctionnent selon des codes propres à cette économie. Certaines laissent leur rideau métallique ouvert à moitié ou aux trois quarts. Cette configuration, qui semble inconfortable pour les clients, répond en réalité à une logique de précaution. Lorsque la police est signalée, abaisser brusquement un rideau permet de masquer en quelques secondes tout un stock de marchandises contrefaites.

Un gérant, observant nerveusement l’allée, annonce à son voisin : “Ils arrivent.” Cette phrase suffit à déclencher un ballet : certains vendeurs rangent quelques articles compromettants, d’autres ferment un peu plus leur devanture. On perçoit une organisation tacite, une chaîne d’information circulant de stand en stand sans qu’aucun système formel ne soit visible.

La boutique devient alors un espace hybride : ni totalement légal, ni complètement clandestin. Les produits “risqués”, comme les fausses sneakers ou les imitations de grandes marques, sont souvent placés au fond, partiellement dissimulés. Les articles plus neutres — jeans, chaussettes, ceintures — sont mis en avant, prêts à être montrés même en cas de contrôle.

Ce double fonctionnement révèle une économie fondée sur l’adaptation constante. La légalité est un horizon mouvant, un paramètre qui fluctue selon les présences, les horaires et les risques.

 Le rôle central des réseaux et des liens sociaux

Le marché fonctionne également grâce à des réseaux sociaux complexes. Ces liens ne sont pas seulement professionnels : ils sont familiaux, communautaires, amicaux. Ils permettent la recherche de confiance dans un univers où les transactions sont rapides, les risques élevés et les échanges rarement formalisés.

Lors de mon observation, la rencontre avec un vendeur que je connaissais depuis plusieurs années montre la force de ces réseaux. La poignée de main, le sourire, le bref échange en arabe ont instantanément reconstruit un lien. Ce type d’interaction constitue une porte d’entrée sur un univers où la relation humaine demeure un capital essentiel. Les vendeurs reconnaissent les visages, associent les langues, se souviennent des clients réguliers.

La dimension maghrébine est particulièrement présente. Beaucoup de vendeurs échangent en arabe dialectal ou en berbère. Cette langue commune crée une complicité immédiate entre eux et avec certains clients. Les négociations s’adoucissent, les confidences deviennent possibles, les arrangements aussi. Ces réseaux structurent la circulation des marchandises, l’accueil des nouveaux vendeurs, les alliances temporaires et même la gestion collective des risques. Sans ces liens, l’économie du faux manquerait de cohésion.

 La mise en scène de la vente : théâtralité et persuasion

Vendre du faux ne consiste pas simplement à montrer un produit et à donner un prix. C’est une véritable performance. Le vendeur doit capter l’attention, créer un sentiment d’urgence et faire croire que l’opportunité est exceptionnelle. Cette théâtralité se manifeste dans la gestuelle, le ton de la voix, les regards insistants et les micro-expressions.

L’énergie déployée lors de la négociation constitue un art en soi. Le vendeur ajuste son discours selon la personne en face de lui. Avec un touriste, il adopte un ton rassurant et répète que la qualité est très proche de l’original. Avec un jeune connaisseur, il insiste au contraire sur la qualité de fabrication ou la ressemblance exacte avec un modèle réputé. Avec une personne parlant arabe, il ajoute une touche de complicité, mélangeant humour, proximité et persuasion.

La vente devient alors une sorte de chorégraphie où chacun joue un rôle. Le client simule l’hésitation pour obtenir un meilleur prix, tandis que le vendeur feint la surprise ou l’indignation pour maintenir la dynamique. Cette interaction ritualisée constitue une part essentielle de l’économie du marché : elle crée une atmosphère presque ludique, où la frontière entre commerce, jeu et stratégie devient floue.

  Gestion du risque et stratégies collectives face à la police

Le Marché Malik est structuré par une présence policière qui ne cesse de hanter l’espace, même lorsqu’elle n’est pas visible. Tout le monde garde un œil sur les entrées, les coins d’allées, les mouvements inhabituels. Parfois, un simple geste suffit à déclencher une réaction en chaîne : une tête qui se tourne, un bras qui se lève, un mot prononcé à voix basse. Aussitôt, certains vendeurs dissimulent leurs produits, d’autres réduisent leur activité, les boutiques abaissent légèrement leurs rideaux.

La gestion du risque repose sur une coordination collective silencieuse. Les vendeurs ne travaillent pas ensemble au sens économique strict, mais ils évoluent dans une même logique de protection mutuelle. Cette solidarité de circonstance renforce la résilience du marché. Elle permet de maintenir les activités quotidiennes malgré la pression régulière des contrôles et des saisies.

La relation à la police n’est jamais frontalement conflictuelle. Elle oscille constamment entre évitement, adaptation et anticipation. Les vendeurs cherchent surtout à éviter les confrontations, car chaque interception représente un risque considérable : perte des marchandises, amende, arrestation, voire procédure administrative pour les personnes en situation irrégulière.

  Entre authenticité quotidienne et frontière mouvante avec la légalité

Si la contrefaçon est illégale, elle ne se réduit pas à une simple fraude. Pour les vendeurs, le faux constitue une opportunité économique dans un contexte de précarité et d’exclusion du marché du travail traditionnel. Certains l’assument pleinement, d’autres la justifient comme un service rendu aux clients qui n’ont pas les moyens d’acheter des produits originaux.

La distinction entre vrai et faux devient alors moins importante que la capacité à rendre quelque chose accessible. Pour un client cherchant un maillot de football pour son enfant, le prix compte souvent davantage que l’authenticité officielle. Pour un jeune, une copie de baskets peut représenter un symbole social à moindre coût. Le marché répond ainsi à une demande réelle, en proposant une alternative économique qui s’inscrit dans une logique de débrouille partagée.

Cette économie morale du faux s’ancre dans une vision pragmatique : mieux vaut acheter une copie “de bonne qualité” que payer une somme exorbitante pour un produit de marque. Cette perspective, qu’on retrouve dans de nombreuses conversations, structure implicitement l’ensemble du marché.

   Le marché comme microcosme de la débrouille

Le Marché Malik n’est pas un simple alignement de stands. Même s’il n’a pas l’ampleur labyrinthique de l’ensemble des Puces de Saint-Ouen, il fonctionne néanmoins comme un espace dense, composé de couloirs serrés, de passages étroits et de points de ralentissement où la foule se compacte. Les vendeurs s’y repèrent avec une précision remarquable : ils connaissent les zones de fort passage, les endroits propices à attirer discrètement un client, ou encore les recoins où il est possible d’examiner un produit sans être immédiatement visible.

Cette connaissance fine de l’espace, acquise par l’expérience quotidienne, leur permet d’anticiper les mouvements des clients comme ceux de la police. Le marché devient alors un territoire maîtrisé, où chaque emplacement a une utilité : attirer, retenir, dissimuler ou permettre une transaction éclair. Certains passages servent à créer du flux, d’autres à le détourner, et quelques recoins deviennent de véritables refuges temporaires pour cacher un sac ou interrompre brièvement la vente.

Vendeur à la sauvette, gérant de boutique ou simple visiteur. Tout le monde interprète et utilise cet espace à sa manière. Cette appropriation différenciée rend possible la circulation du faux, malgré la vigilance constante et les risques. Le Marché apparaît ainsi comme un microcosme de la débrouille, un espace où les tactiques individuelles, l’ingéniosité quotidienne et l’adaptation permanente permettent de faire tenir une économie fragile mais parfaitement huilée.

  Limites de l’enquête

Malgré la richesse du terrain, mon enquête présente plusieurs limites. L’absence d’entretiens formels réduit la profondeur de certaines analyses. Le marché évolue constamment, et mes visites ne permettent pas de saisir toutes les variations qui se produisent selon les jours, les saisons ou les opérations de police. Certaines interactions se déroulent à voix basse ou dans des espaces trop denses pour être captées avec précision. Par ailleurs, certains vendeurs n’accordent leur confiance qu’avec parcimonie, ce qui limite l’accès à certaines informations sensibles concernant les réseaux d’approvisionnement. Ces limites, toutefois, ne compromettent pas la qualité d’ensemble de l’observation. Elles rappellent simplement que ce marché est mouvant, instable, fluide, et que l’analyse ne peut être qu’une interprétation située de pratiques en constante évolution.

 

Le Marché Malik n’est finalement qu’une pièce d’un ensemble beaucoup plus vaste : celui du marché de Clignancourt, dont il reflète parfaitement les dynamiques profondes. Ce territoire composite, où coexistent antiquaires, brocanteurs, friperies, ateliers, vendeurs à la sauvette et boutiques improvisées, offre une véritable radiographie de la vie urbaine populaire. Observer le faux dans les allées du Malik revient à observer, en miniature, le fonctionnement général de Clignancourt : un espace où se superposent des logiques économiques hétérogènes, des temporalités multiples et des pratiques de débrouille solidement ancrées dans le quotidien.

Clignancourt fonctionne comme un marché-monde, capable de rassembler des populations très différentes autour d’un même dispositif marchand. On y croise des touristes en quête de bonnes affaires, des collectionneurs avertis, des habitants du quartier, mais aussi toute une économie parallèle portée par des vendeurs issus de trajectoires migratoires variées. Le lieu est traversé par des flux constants de marchandises, d’accents, de gestes et de stratégies qui donnent à l’ensemble une énergie unique. À travers ses allées étroites, ses boutiques semi-ouvertes, ses couloirs improvisés et ses zones plus discrètes, Clignancourt montre comment un marché peut devenir un espace social total : un lieu où l’on vend, certes, mais où l’on partage également des langues, des expériences, des solidarités, des tensions et des pratiques héritées.

L’économie du faux observée dans le Malik n’est donc pas une anomalie ou une exception. Elle s’intègre pleinement dans le paysage marchand de Clignancourt, qui a toujours fonctionné sur un mélange de formel et d’informel, d’ancien et de nouveau, de visible et de caché. Elle révèle comment les acteurs locaux adaptent leurs comportements à un environnement en constante transformation, structurent des réseaux de confiance et inventent des solutions pour contourner les contraintes économiques et réglementaires.

En définitive, étudier les allées du Marché Malik revient à saisir une facette essentielle de Clignancourt : celle d’un espace où la ville se donne à voir dans toute sa complexité. On y observe la créativité marchande, la débrouille collective, l’agilité face au risque et l’ingéniosité qui permettent aux activités de se maintenir malgré les pressions extérieures. Le marché de Clignancourt apparaît ainsi comme un écosystème vivant, imparfait, mouvant, mais profondément révélateur des dynamiques sociales et économiques qui façonnent l’espace urbain contemporain.

Mehdi Lachgar

Un seul lieu, deux identités : entre les rues des puces de Saint-Ouen et le Marché Dauphine

Après plusieurs visites effectuées en novembre et en décembre au marché aux puces de Saint-Ouen, une évidence s’est imposée : deux univers s’y côtoient, se frôlent et se croisent, tout en demeurant étonnamment opposés l’un à l’autre. D’un côté se déploie le marché aux puces populaire, avec plusieurs rues commerçantes où une foule dense circule librement le long des stands, tandis que les vendeurs interpellent les passants. De l’autre, le Marché Dauphine, plus calme, où la fréquentation est moindre et où les marchands, installés dans leurs boutiques parfaitement alignées dans des boxes, attendent que les visiteurs viennent à eux. Ces deux mondes partagent la même ruelle, mais chacun y déploie ses propres codes, ses objets, ses façons de vendre et bien d’autres particularités encore.

L’entrée du marché Dauphine un jour sans activité au marché aux puces de Saint-Ouen.  Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Le marché, lieu où s’entassent une multitude d’articles, où se croisent et échangent des personnes venues d’horizons variés, où les odeurs multiples se mêlent, et où chaque stand semble porter sa propre histoire, forme un espace vivant qui se transforme au fil des conversations. Disponible partout dans le monde, en plein air et en intérieur, il en existe plusieurs types, chacun possédant ses propres ambiances, ses habitudes de vente, ses publics et ses traditions.

Les marchés aux puces existent depuis de très nombreuses années, et leur nom singulier provient des insectes parasites qui, autrefois, étaient réputés infester les vieux vêtements vendus par les chiffonniers. Avant que les puces de Saint-Ouen ne deviennent officiellement reconnues en 1885 et ne s’imposent comme l’un des marchés les plus connus de France, voire du monde, le site était occupé par des gens du voyage.

Aujourd’hui, le marché réunit plus de 2 000 marchands répartis sur plus de 7 hectares et se caractérise par l’absence totale de produits alimentaires, offrant exclusivement de la brocante, de la fripe et divers objets anciens. Desservi par les lignes de métro 4 et 13, le tramway T3b et plusieurs bus, le marché aux puces de Saint-Ouen est facilement accessible. Chaque semaine, du samedi au lundi, les visiteurs s’y pressent pour parcourir les nombreux marchés où chaque pas réserve une découverte et où des univers différents s’entremêlent.

Au cours de nos différentes observations, nous avons principalement constaté la difficulté d’obtenir des entretiens, la plupart des personnes se montrant réticentes à répondre à des questions sous forme d’interview. La prise de photos représentait également un obstacle, certaines personnes jugeant cela inapproprié. Malgré les limites qui nous ont été imposées, nous avons tout de même réussi à obtenir quelques informations qui nous ont aidés à la réalisation de cet article.

L’arrivée à Saint-Ouen et la première rencontre avec ses marchés

Une fois arrivé au terminus de la ligne 4, à Porte de Clignancourt, l’atmosphère qui vous enveloppe est bruyante et résolument animée. Les klaxons des voitures, les conversations qui se croisent, et même un vendeur de maïs avec son chariot installé juste devant la sortie du métro composent une ambiance qui vous accompagne tout au long du chemin menant aux marchés aux puces.

Alors que les routes sont encombrées que les cyclistes peinent à se frayer un chemin, les passants traversent au milieu d’une marée de voitures sans prêter attention à la couleur des feux. En s’engageant un peu plus loin sous le périphérique, on aperçoit une foule encore plus dense, ainsi que des personnes abordées par ce qui semblent être des vendeurs installés à l’entrée du marché. À peine un pied posé sur cette fameuse rue où sont installés différents stands, un vendeur de chaussures s’approche et propose une paire d’Adidas à plusieurs reprises, avant de s’éloigner en comprenant que le refus était définitif.

La rue des Rosiers du marché aux puces de Saint-Ouen. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

Dès ce premier contact, vous êtes immédiatement plongé dans l’ambiance et vous obtenez un avant-goût de ce qui vous attend tout au long des différents marchés installés aux alentours. Situé directement en bordure de route, ce premier stand attire naturellement le regard et invite les visiteurs à continuer leur chemin et pour découvrir ce qui fait la réputation du marché aux puces de Saint-Ouen.

À partir de ce moment-là, moi et mon collègue Cédric avons parcouru le marché et ses alentours en prêtant une attention particulière à ce que nous entendions, en observant chaque détail et, lorsque cela était possible, en échangeant avec certains vendeurs pour en apprendre davantage sur leur activité. Nous nous y sommes rendus un lundi du mois de novembre, mais aussi un vendredi du mois de décembre, un jour où la plupart des commerces sont fermés, bien que quelques stands restent ouverts, notamment dans le marché Dauphine.

Le marché aux puces “populaire” : une atmosphère dynamique et dense

Une multitude de stands s’alignent le long d’une route où les voitures circulent à vitesse réduite, obligées de slalomer entre les nombreux passants, tant le risque d’accident y est élevé. Lorsque l’on s’engage dans cette fameuse rue des Rosiers, on entre définitivement dans un espace vivant où chaque mètre carré est occupé, que ce soit par des passants ou par les innombrables articles mis en vente. En tentant d’avancer tant bien que mal dans cette allée, un autre vendeur vous aborde, une paire d’AirPods à la main, et demande si ça peut vous intéresser. Ce genre de contact ne sera pas le dernier. Parmi les stands installés en extérieur et débordant sur les trottoirs, certains se trouvent également en intérieur, notamment lorsqu’il s’agit de produits vestimentaires.

Les vêtements sont alors soigneusement pliés et rangés, ou parfois accrochés aux murs à l’aide de cintres, notamment lorsqu’il s’agit de maillots de sport exposés pour attirer l’œil. À côté, des montagnes de chaussures, empilées les unes sur les autres, s’étendent sur plusieurs niveaux. On y trouve toutes les tailles et une multitude de marques, présentées sans véritable ordre mais mises en avant de manière à inciter à la fouille et à la découverte. L’ensemble est proposé à des prix nettement inférieurs à ceux du marché traditionnel, renforçant l’impression d’abondance et de bonnes affaires potentielles, alors qu’il s’agit en réalité de contrefaçons.

Contrefaçon d’un maillot de foot avec une mauvaise broderie. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

La contrefaçon règne en maître sur ce marché, avec certaines marques qui se retrouvent fréquemment mises en avant devant plusieurs stands : Gucci, Under Armour, Nike ou Adidas. Les vêtements, pour la plupart d’occasion, ne sont pas toujours impeccables et présentent parfois des taches ou des signes d’usure. Que ce soit des maillots de football ou de basket, on peut facilement repérer des signes d’imitation : des logos mal positionnés, une broderie de mauvaise qualité, un flocage différent de l’original, ou même des modèles qui n’ont jamais été commercialisés par les équipes ou les marques concernées.

En s’engouffrant un peu plus dans cette rue, on remarque, sur la gauche, une longue rangée de camions et de voitures alignés les uns derrière les autres le long du trottoir bordant la voie d’accès au périphérique. Sur la droite, plusieurs boxes sont ouverts, laissant apparaître toutes sortes de marchandises exposées, pendant que les marchands, qui pour certains sont assis sur une chaise devant leur stand, discutent avec les passants. Les murs et les grilles métalliques des boxes sont souvent recouverts de tags, tandis que l’activité incessante des vendeurs et le va-et-vient des visiteurs donnent lieu à une atmosphère toujours autant animée.

Au milieu des vêtements, des carrousels de lunettes et des étagères débordant de sacs, les voix se superposent, se croisent et se répondent, créant un brouhaha continu qui finit par envahir vos pensées. La manière dont les vendeurs communiquent avec les consommateurs varie elle aussi énormément. Certains restent simplement à leur stand, sans chercher le moindre échange de regard, tandis que d’autres, au contraire, interpellent chaque passant pour l’inciter à s’intéresser à leurs articles. D’autres encore s’adressent indistinctement à tous les passants, sans en viser un en particulier, en criant des messages tels que : “Le dernier iPhone pas cher ici !”. Au-delà des différentes négociations qui se déroulent dans cette allée, on remarque également des échanges qui ne portent pas sur la vente, mais qui sont plutôt amicaux, ponctués de poignées de main et de sourires complices entre vendeurs et autres personnes présentes.

Cette vaste zone de plus de sept hectares se transforme, lors des jours d’ouverture, en un véritable fourmillement humain. La densité de visiteurs y est impressionnante et le public extrêmement diversifié. On y croise des personnes âgées comme des jeunes adultes, des étudiants de Master, des collégiens, des familles venues en groupe, ainsi que des touristes et des chineurs occasionnels. Chacun évolue à son rythme : certains s’arrêtent par curiosité, d’autres traversent la zone pour rejoindre leur arrêt de bus ou la station de métro en direction de leur travail ou de leur école, et bien sûr, il y a ceux qui viennent avec un objectif précis : faire des achats.

Ce marché, dit “populaire”, s’adresse à une clientèle extrêmement variée. On y croise des visiteurs aisés, susceptibles de dénicher par hasard un objet qui peut leur être intéressant au milieu de cette marée de choix, tout comme des personnes aux moyens plus modestes, présentes par nécessité, à la recherche de bonnes affaires ou d’articles abordables pour le quotidien.

Installés à proximité de leurs stands, les vendeurs représentent le visage vivant du marché et incarnent la renommée des puces de Saint-Ouen. Ils accueillent les clients, peuvent engager de longues discussions parfois sans lien avec leurs marchandises, présentent leurs produits avec soin et négocient avec énergie pour conclure leurs ventes. Grâce à leur présence et à leur dynamisme, chaque stand devient un véritable point d’animation et de découverte.

En poursuivant notre chemin, on remarque, au milieu de quelques stands et de voitures garées, l’apparition d’un nouveau marché nommé “Malassis”. À l’instar de ses voisins installés le long de la rue, il se spécialise principalement dans la vente de vêtements, soigneusement rangés et exposés pour être immédiatement visibles. On y trouve également des chaussures, des casquettes et divers accessoires disposés de manière claire, invitant le visiteur à fouiller et à découvrir les articles proposés avec des prix assez abordables. Ce marché se distingue avant tout par l’ampleur de son espace intérieur. En levant les yeux, on découvre également une verrière en verre, en forme de chapiteau, qui laisse pénétrer la lumière naturelle et crée une atmosphère lumineuse et aérée, tout en donnant au lieu un caractère unique et accueillant.

En avançant un peu plus loin, et en s’engageant même derrière cette rue, on constate que le marché se poursuit et qu’il abrite d’autres espaces. Tout d’abord, il y a le marché Malik, spécialisé dans la friperie, ou encore le marché Biron, qui se distingue complètement de ce qui a été vu jusqu’à présent en proposant des objets d’art. Ce marché aux puces recèle de nombreuses surprises. À quelques pas seulement du marché Malassis, se cache le marché Dauphine, dissimulé parmi les différents stands. Son accès est discret, il faut repérer une porte qui ressemble à une sortie de secours. De l’autre côté de la rue, un passage plus large et plus visible permet également d’y pénétrer. Cette situation rend l’entrée du marché facile à manquer, privant parfois les visiteurs de la découverte d’objets de collection et d’autres trésors que l’on n’aurait pas remarqués autrement. Une fois ses portes franchies, le marché Dauphine nous plonge dans un univers entièrement différent.

Le Marché Dauphine : l’autre visage des puces de Saint-Ouen

À peine franchi le seuil du Marché Dauphine, on perçoit une transition immédiate, presque physique : le tumulte caractéristique des Puces de Saint-Ouen se dissipe, comme filtré par une membrane invisible. La température s’adoucit, l’air devient plus calme, plus stable, et la lumière elle-même semble changer de nature. Dehors, elle inonde les ruelles, ricoche sur les tôles, rebondit sur les vitrines improvisées. Dedans, elle se fragmente sous la grande verrière, se pose en halos précis sur les objets et souligne les perspectives rectilignes des allées. La verrière, immense dalle translucide, diffuse un jour légèrement bleuté qui donne au lieu une ambiance mi-atelier, mi-musée, où les ombres sont fines et les reflets maîtrisés. On ressent presque, en avançant, la volonté initiale des architectes qui, lors de la création du Marché Dauphine dans les années 1990, avaient pensé ce lieu comme une sorte de parenthèse structurée, capable d’offrir aux visiteurs une respiration au milieu de l’effervescence des Puces.

La maison Futuro installée au sein du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Au centre, la grande structure circulaire, cette architecture qui ressemble à une soucoupe volante suspendue au-dessus de l’allée, attire inévitablement l’œil. Sous le nom de la maison Futuro, elle est présente au sein du marché depuis l’été 2013. Elle a été créée par Matti Suuronen dans les années 1960-1970 et sert aujourd’hui d’espace événementiel. C’est comme un poste de vigie futuriste plantée dans un environnement de mémoire. Sa présence tranche légèrement avec l’harmonie vintage des stands, mais sans dissonance : elle fonctionne comme un pivot, un point de repère visuel autour duquel l’espace semble s’articuler. On a l’impression qu’elle flotte, surveillant silencieusement l’ensemble du marché.

Le sol lui-même participe à cette organisation : des lignes rouges courent tout au long du marché, tracées devant les stands comme des fils conducteurs. Elles semblent guider le regard et le déplacement, presque comme un rappel discret que ce micro-monde a ses propres règles, son propre système d’orientation, tantôt utilitaire, tantôt purement graphique. Elles accompagnent le visiteur sans l’imposer, ajoutant une couche supplémentaire à la géométrie silencieuse du lieu. 

Les marches pour accéder à l’étage du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

On accède également à un étage, dont l’escalier affiche des indications claires sur ce que l’on y trouvera : des disques, des affiches, des livres anciens ou encore des cartes postales. Même les marches semblent participer à l’expérience.

Les stands se succèdent avec une régularité surprenante. Alignés comme des vitrines de galerie, ils composent un paysage intérieur très structuré. Chacun possède son identité propre : certains sont tapissés de bois sombre, d’autres de métal poli, quelques-uns exposent leurs pièces derrière des glaces parfaitement alignées. Les présentations sont minutieuses : ici une suite d’affiches anciennes encadrées avec soin, là une collection de jouets vintage classés par époque ou par thème, plus loin encore une enfilade de cadres dorés dans lesquels reposent des lithographies fines. Dans certaines boxes, des livres rares occupent toute la hauteur, formant des blocs compacts où dominent les bruns, les ocres, les rouges des reliures anciennes. Les lampes d’appoint accentuent la texture du papier, dessinent des zones chaudes et installent un climat propice à la contemplation.

Les marchands, pour la plupart, se fondent dans cette atmosphère. Leurs voix sont basses, volontairement adoucies pour respecter la tranquillité du lieu. Les gestes sont mesurés : ils prennent les objets avec précaution, montrent les détails sans brusquerie, manipulent les vitrines avec une lenteur étudiée. Il n’y a ni appel sonore ni sollicitation insistante. Leur présence est discrète, parfois presque effacée, comme s’ils laissaient les objets parler à leur place. Le visiteur, influencé par cette attitude, ralentit instinctivement. Les curieux deviennent des observateurs attentifs ; les collectionneurs, déjà habitués aux codes de la recherche patiente, adoptent un rythme encore plus posé.

Un collectionneur d’autographes avec Céline Dion, Michael Jackson et Bernard Tapie. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025.  © Janush Kankatharan.

Et puis, il y a eu cette rencontre que nous avons eue lundi avec un collectionneur de maillots, mais plus précisément d‘autographes de célébrités. Un stand tout aussi silencieux que les autres, non pas parce que le marchand ne parlait pas, mais parce que la présence de pièces pour le moins rarissime, rend la plupart des visiteurs bouche bée. Il nous a interpellé, en cherchant son carnet, en nous disant :  “j’ai rencontré la plupart des personnes dont vous voyez les maillots ici !”, d’un ton mi-mystérieux, mi-complice. Cet échange, simple mais sincère, ajoute une touche humaine à l’ensemble, rappelant que le marché n’est pas qu’un musée vivant : c’est un lieu de liens, de conversations, de petites transmissions entre passionnés. Nous avons pu découvrir par exemple qu’il avait rencontré plusieurs fois la légende Michael Jackson, le footballeur français Kylian Mbappe, l’ancien président François Hollande, etc…

Les sons du lieu participent à cette impression d’intériorité : un léger froissement de pages, le glissement feutré d’un tiroir, le bruit mat d’un cadre qu’on repose, quelques chuchotements qui se perdent dans les hauteurs de la verrière. L’odeur contribue également à l’identité du marché : un mélange de vieux bois chauffé par la lumière, de papier ancien, de cire d’entretien, parfois d’un parfum discret provenant d’un stand de textiles anciens. L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets.

L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets. Cet intérieur forme un ensemble cohérent, un véritable micro-monde au sein des Puces. Tout y semble mesuré : les déplacements, les voix, la lumière, l’ordre des choses. Rien n’y est laissé au hasard, et même les irrégularités. Un objet un peu déplacé, une étiquette écrite à la main, une pile de cartons près d’un stand, participent à l’impression d’un univers en activité douce, soigneuse, où chaque détail a un rôle à jouer. Le Marché Dauphine apparaît ainsi comme un espace à part, un territoire couvert où l’effervescence du dehors se transforme en une circulation maîtrisée, plus lente, plus silencieuse, presque méditative.

Un même lieu, deux univers : coexistence visible dans le quotidien du marché

À l’extérieur, ou dans les zones de transition du Marché, l’ambiance change brutalement. Le bruit reprend sa place, plus large, plus éclatante. On retrouve le chaos vivant des Puces : les conversations se croisent à haute voix, les pas s’accélèrent, les chariots roulent sur les pavés irréguliers, les musiques des stands voisins se mélangent, les couleurs éclaboussent l’espace. Ici, tout semble plus spontané, plus improvisé. Les objets sont parfois empilés, parfois suspendus, parfois exposés sans véritable scénographie, formant un foisonnement visuel qui contraste avec l’ordonnancement intérieur du Marché Dauphine.

Les ruelles extérieures vibrent d’une énergie continue. Les touristes s’y pressent, les habitués avancent d’un pas sûr, les chineurs expérimentés fouillent dans les bacs, soulèvent des piles, marchent vite d’un stand à l’autre. Les marchands se montrent plus expressifs : voix portées, gestes larges, appels à peine voilés, éclats de rire, discussions animées. Les rythmes se superposent et se heurtent. Chacun progresse selon une trajectoire personnelle, souvent rapide, parfois sinueuse, parfois brusque. Les matières aussi se rencontrent : tissus, métal, plastique, vinyles, luminaires, mobilier industriel, tout compose un paysage dense et changeant.

Entre ces deux univers, celui du calme intérieur et celui du mouvement extérieur existent des zones frontières. Ce sont les porches, les portes vitrées, les angles, les passages étroits qui relient les ruelles au marché couvert. Ces endroits sont les véritables seuils du Marché Dauphine. Là, les flux se croisent : certains sortent du calme et s’apprêtent à replonger dans le tumulte, d’autres s’apprêtent à quitter le bruit pour entrer dans une zone d’apaisement. Il y a parfois un léger flottement, un moment de flottement presque imperceptible, où les deux mondes se superposent : les sons étouffés du dedans répondent aux échos du dehors, les lumières se croisent, les couleurs se mélangent.

En observant attentivement ces zones liminaires, on aperçoit parfois des scènes singulières : une affiche Art déco délicatement encadrée qui fait face à un étal de vêtements bigarrés, un fauteuil ancien placé à quelques mètres seulement d’une montagne d’objets plus contemporains, un collectionneur absorbé par l’examen d’un livre ancien, alors qu’à quelques pas un vendeur interpelle un groupe de visiteurs. Ces moments de juxtaposition créent une impression presque fantastique, comme si l’on pouvait passer d’une dimension à une autre en avançant de quelques mètres seulement.

Le visiteur, en circulant entre ces univers, ressent la superposition des ambiances. À mesure qu’il s’éloigne de la verrière, le bruit s’épaissit, la lumière devient plus brute, plus directe, les odeurs changent, la densité humaine augmente. En sortant complètement du Marché, il retrouve le mélange typique des Puces : parfums de nourriture de rue, voix qui se répondent d’un stand à l’autre, couleurs vives des textiles, objets contemporains et anciens mélangés sans hiérarchie.

Ce passage du calme à l’agitation laisse une impression durable. Le corps garde encore un peu de la lenteur intérieure, même lorsque le bruit extérieur redevient dominant. Les images s’imbriquent : la douceur de la verrière se superpose à la profusion des étals, les vitrines éclairées se mêlent aux piles d’objets hétéroclites, les gestes mesurés des marchands du dedans se mêlent aux mouvements rapides du dehors. On a la sensation d’avoir parcouru deux mondes complets sans jamais quitter le même territoire.

Janush Kankatharan et Cédric Kampetenga

D’un pas à l’autre, comprendre en itinéraire le marché contrasté des Puces de Saint-Ouen

D’un pas à l’autre, comprendre en itinéraire le marché contrasté des Puces de Saint-Ouen. 

Cet article n’a aucune prétention scientifique, sociologique ou historique. Il s’agit simplement de l’élaboration d’une idée étudiante, construite des quelques élucubrations qui ont pris vie au détour d’une balade parisienne. 

Il y a des endroits qui ne se découvrent qu’en se promenant, que l’on ne peut pas comprendre sans marcher, d’un seul angle. Il faut alors se balader. 

Il y a de nombreuses marches différentes, du trajet professionnel à la flânerie en ville. Certains sortent marcher pour se vider l’esprit, d’autres sortent marcher pour apprendre, pour découvrir. 

Il y a certains endroits particuliers, des endroits si singulier où, que l’on sorte pour se vider la tête ou pour se remplir les yeux, n’importe laquelle des promenades devient attentives, galvanisées. 

Le marché aux puces de Saint-Ouen est un bon exemple de ce type d’endroit. J’imagine bien le volume de touristes qui ont dû visiter les puces, et qui ont dû voir leur balade légère se transformer en une découverte d’un écosystème unique, complexe et contradictoire. 

Pour comprendre le lieu, il faut le traverser. Le marché aux Puces n’est qu’un, il a une histoire, cependant il n’est pas le même en fonction de la rue que l’on choisit d’emprunter. Il faut donc se balader, de telle manière que notre balade se transforme en observation.

Dès lors que l’on observe, on comprend que cette unité du lieu nécessite que l’on articule la densité populaire de Clignancourt avec l’ordre chic des marchés privés. 

Notre classe s’est rendue au marché aux puces dans le cadre d’une observation académique. Arrivés à la place des Tirailleurs Sénégalais à Clignancourt, le chemin de la bouche de métro jusqu’aux puces nous fait entrer dans les puces par le marché de Clignancourt. 

Nous sommes à une extrémité particulière du marché aux puces de Saint Ouen, depuis des années cette partie du marché côté Clignancourt est contaminée par cette gangrène du contrefaits, que beaucoup critique, accusant cet aspect de détruire le cœur historique des puces. 

En effet, peu sont ceux parmi mes camarades qui sont pressés de visiter les puces. Certains sont même très tôt inquiétés par les deux prochaines heures qu’ils sont supposés passer à visiter le marché aux puces. 

Je ne suis pas d’une nature très inquiète. Je suis pour ma part plutôt enjouée de visiter en profondeur ce marché que je connais depuis quelques années. Je rentre alors d’un pas assuré dans les premières allées du marché, prêt à noter ce que je vois, prendre des photos et discuter avec ceux qui m’accorderont un peu de leur temps.

L’atmosphère est particulière, on ressent plus la méfiance des vendeurs que l’hospitalité qu’on attend habituellement d’un marché.
Très tôt, je perçois l’agacement de certains commerçants face aux vendeurs à la sauvette. 

Le regard inquiet de certains qui me voient prendre quelques photos de leurs produits les moins déontologiques. 

Je ressens très vite que le cadre dans lequel prend place cette partie du marché est un cadre instable, un cadre menacé, comme le fût celui des antiquaires à une autre époque. 

Tout ici est illégal, et tout le monde est au courant, certains viennent spécifiquement pour cela, les vendeurs de faux téléphones ou de cigarettes étrangères sont moins embêtés ici par les gendarmes, l’engrais à partir duquel ce marché croît, c’est l’absence de législation, le non-droit. 

On peut noter que le caractère labyrinthique du marché engendre une tendance au stand mobile ou éphémère, et le fort flux économique de ce marché est propice au développement de ce type de commerce informel.

Sur les tables des marchands on reconnaît rapidement les tendances du moment, sneakers, maillots de foot, labubu. Sont à vendre en vrac à Clignancourt les produits les plus populaires et indisponibles dans les commerces traditionnels.  

Des puffs interdits à la vente en France depuis le 24 février 2025.

Les Labubu se revendent à des prix allant de 100 à 1000 euros. 

Des parfums de luxe proposés à des prix irréalistes.     

Les Jordans 1 Retro Travis Scott x Fragment se revendent aux alentours de 3000 euros en fonction de la taille. 

J’ai également remarqué de fausses lunettes de luxe, de fausses casquettes, de faux téléphones, de faux écouteurs Apple, etc.      

La contrefaçon s’est tellement développée aux puces de Clignancourt qu’elle n’est même plus dissimulée.       

Certains se rendent aux puces pour cela, les produits contrefaits au-delà de tromper le client, trouvent également leur clientèle propre.          

Bien sûr que tous les fans de Travis Scott n’ont pas 3000 euros à mettre dans une paire de chaussure. On retrouve l’esprit de la bonne affaire, des chineurs qui s’épanouissent aux puces depuis qu’elles existent.        

Ce premier regard sur les puces est propice à la mise en exergue de la fracture historique qui compose aujourd’hui ce marché.             

Notre groupe de classe se dissout rapidement dans les puces. J’arrive au bout de l’Avenue de la Porte de Clignancourt, au croisement qui mène à l’entrée de la Rue des Rosiers.   

Au premier regard, cette rue m’apparaît comme le véritable artère du marché aux puces, elle porte chaque enseigne des marchés qui font la renommée historique du quartier aux puces, Malassis, Dauphine, Paul Bert, Serpette, Vernaison, Biron…

En une légère demi-heure de vadrouille, deux branches distinctes me semblent s’articuler au sein du marché aux puces.

D’une part populaire le marché laisse se développer les produits contrefaits, et dans une autre part plus élégante, boutiquiers et antiquaires entretiennent l’allure historique des puces. 

Cette coexistence entre renommé d’authenticité et fausseté informel est l’impression qui a marqué la première mon regard d’étudiant en balade. 

Le reste de ma promenade allait s’appliquer à comprendre comment cette dualité s’est installée. 

J’ai d’abord continué ma flânerie en traversant la rue des Rosiers, en contemplant les unes après les autres chacune des devantures des marchés privés. 

Le dernier marché à orner cette rue est le marché Biron. 

Des airs de prestige, traversé par un tapis rouge, le marché Biron s’inscrit dans la prestance historique du marché aux puces, inspiration de Picasso, renaît après des bombardements en 1944, inauguré en 1925, le marché Biron fêtait ses 100 ans d’histoire.

Pour l’occasion quelques affiches abordant les murs du marché racontent certains des éléments qui font l’histoire du marché Biron et des puces. Une exposition d’Alexis Lecomte.

J’apprends alors que ce marché chic est appelé “Faubourg Saint-Honoré des Puces”, il a d’ailleurs également été surnommé “Belles Puces”.

J’ai moi aussi ce sentiment de “Belle Puce”, Je ne rentre pas dans le marché, interpellé par le contraste entre les 300 mètres que je viens de marcher, je fais demi-tour pour préciser mon regard. 

Diamétralement opposés aux marchés privés de la rue des Rosiers, la partie des puces qui s’étend côté Porte de Clignancourt présente comme nous l’avons remarqué un certain sentiment de non-droit, les marchands prennent places dans les rues, on distingue en effet les vendeurs de contrefaçons cacher certaines parties de leur stock.  

Cependant j’arrive à percevoir, malgré cette ambiance particulière, une évidente énergie proche de celle des biffins des marchés de plein vent, qui s’étale sur les rues au niveau de l’avenue de la Porte de Montmartre. 

Ce que je ressens de commun ici c’est sans doute l’âme des puces, de récupération d’objets, loin du neuf. 

Je saisis alors déjà aux termes de cette première promenade cette essence si particulière des puces, entre les objets récupérés ou recyclés des biffins, les antiquités ou les contrefaçons, on reste écarté du neuf. 

Mes recherches qui ont suivi cette première observation ont aiguillé l’intérêt que je porte à l’émergence des produits contrefaits aux puces. 

En 1885, un arrêté du préfet interdit l’accumulation d’ordures aux pieds des immeubles parisiens. Dès lors, biffins fripiers et chiffonniers doivent s’écarter vers les plaines des Malassis. 

Il se constitue alors entre Paris et Saint-Ouen un véritable village de brocanteurs. 

L’histoire des puces s’écrit depuis ses débuts par les classes populaires. Ce sont les petites gens qui font les puces, du stand de produits contrefaits jusqu’au plus prestigieux des antiquaires, la genèse des puces est populaire. 

Les classes populaires restaurent et revendent tissus et vêtements de fortune, souvent peu entretenus, d’où l’on a retenu le nom de “puce” pour le marché. 

Même les marchés privés auxquels on attribue un certain chic sont nés du grand bric à brac s’étalant sur les trottoirs de l’avenue Michelet après l’invention de la poubelle dans les années 1880. Ce sont quelques investisseurs et hommes d’affaires qui achètent et privatisent des terrains des marchés.

Des marchés privés ont alors été institués, plus encadré, les propriétaires louent les locaux aux marchands qui se disputent les places. 

De nombreux marchés privés ont émergés tout au long du XXème siècle :

  • Vernaison en 1920
  • Malik en 1921
  • Biron en 1925
  • Jules-Vallès en 1938
  • Paul-Bert en 1946
  • Serpette en 1977
  • Malassis en 1989
  • Dauphine en 1991

Si on observe facilement le contraste entre les places plus populaires des puces et les marchés privés, on doit remarquer au regard de l’histoire des puces que ce sont les marchés privés qui ce sont d’une certaine manière émancipés de leur genèse populaire.

Les rues pucières de Clignancourt ne sont donc pas des parasites articulés autour des marchés privés, tous sont de la même nature populaire. 

Il me faut d’ailleurs préciser que si de nos jours, nombreux sont ceux qui oppose drastiquement la nature historique des puces et l’arrivée de la contrefaçon à Clignancourt, l’Histoire elle-même nie en bien des aspects cette opposition. 

En effet historiquement, le marché aux puces à connu à ses abords des commerçants qui imités les vêtements des marques de luxes, si le contrefait est plus assumé aujourd’hui, bien que les vendeurs s’efforce inutilement à garder implicite ce secret de polichinelle, il ne faut pas omettre le fait que les produits contrefaits ont toujours trouvés une place au marché aux puces de Saint Ouen. 

On peut alors établir cette opposition tangible entre les antiquaires patrimoniaux qui ont acquis un prestige notable à travers une mondialisation de sa clientèle de collectionneurs, et la croissance de la part de contrefaçon qui s’établit aux puces.

Cette opposition peut aussi être justifiée par un visible conflit d’intérêt. Les marchés privés qui s’exportent pour devenir de véritables hub mondiaux d’antiquaires, cherchent légitimement de plus en plus de légitimité, légitimité que l’on peut qualifier d’entièrement antinomique avec la croissance de la part de contrefaçons du marché aux puces. 

Même si l’on retrouve chez les marchands de produits contrefaits certaines des caractéristiques qui ont pu composer le portrait des premiers biffins, pères fondateurs du marché aux puces de Saint Ouen. Il nous faut remarquer cette contradiction entre les différentes courbes de développement du marché tout entier. 

Cependant il nous reste que la structure actuelle des puces prête une autonomie établie aux marchés privés, qui peuvent ainsi cultiver leur légitimité propre. 

Bien que contradictoire, on peut donc considérer que par sa structure si singulière, le marché aux puces de Saint Ouen voit chacune de ses dimensions se développer ensemble, mais indépendamment les unes des autres et de manière antinomique. 

Mes recherches m’ont permis de mieux appréhender ma prochaine visite. Là où certains aspects du marché aux puces semblent radicalement opposés, je souhaite comprendre comment ces deux visages coexistent ? Quelles sont leurs véritables différences structurelles ? Sont-ils voués à s’opposer ?

Nous retournons aux puces un matin de semaine, cette fois ma balade sera moins flâne, je souhaite comprendre comment s’est articulé ce véritable village à part entière. 

Hors des jours où l’on fréquente les marchés, cette fois les marchés populaires sont vides. 

Je décide de retourner au marché Biron, qui semble être fermé, mais de nombreux camions vont et viennent, des transporteurs internationaux viennent récupérer les antiquités commandés par des étrangers. 

Un chauffeur passe à côté de moi, je ressens l’opportunité de sortir du silence de ma balade, j’en profite pour lui demander ce qu’il vient récupérer et pour qui. 

“Bonjour ! C’est fermé aujourd’hui ?

– Bonjour, oui, il n’y a que le gardien et les transporteurs les jours de pleine semaine.

– Les transporteurs ? 

– Oui beaucoup de transporteurs américains, quelques russes et des hommes d’affaires étrangers d’entreprise de mobilier de luxe. Tous les professionnels profitent que le marché soit fermé aux particuliers pour venir. 

– Qu’est ce que vous transportez le plus ?

– Absolument tout, les entreprises commandent tout et n’importe quoi en vrac, maintenant tout est sur internet, ils ne se rendent même plus sur place.

– Comment faites vous pour récupérer les produits, tous les stands sont fermés ?

– On travail avec le gardien et la secrétaire qui régissent les mouvements des commandes et des transporteurs”

Il travaille principalement pour des particuliers russes ou américains, il récupère les commandes même lorsque les marchands sont absents, en passant par le gardiennage du marché. 

Ce transporteur est le premier à m’avoir fait réaliser que les marchés privés d’antiquités se développent dans une tout autre dimension que le reste des puces, si les locaux privés sont si convoités par les marchands, même si souvent ils ont déjà une boutique, c’est pour exposer leurs marchandise à l’immense marché des antiquaires aux puces dont les trésors sont recherchés par les collectionneurs du monde entiers. 

Beaucoup sont des entreprises qui se chargent de meubler entièrement des châteaux réinvestis par de riches étrangers, il prennent alors tout type d’antiquité susceptible d’occuper d’une manière ou d’une autre les espaces immenses des châteaux restaurés par des fortunés. 

Cet aimable travailleur m’a alors présenté le gardien. J’entre dans le marché fermé décidé à rencontrer le gardien qui orchestre seul le marché international d’antiquités qui s’établit sous mes yeux. Il n’a pas compris tout de suite pourquoi j’avais des questions à lui poser, il ne sont pas habitués à ce genre de curiosité manifestement. 

“Je me balade, j’essaye de comprendre ce qui fait de cette rue d’un marché aux puces un cluster de camions de 36 tonnes chargeant sur leurs haillons les meubles les plus  abracadabrants que j’ai vu de ma vie.

– Aujourd’hui la majorité des ventes se font en ligne, des américains commandent des meubles vieux de deux siècles et ils font eux-même venir les transporteurs. 

– Tous les marchés privés des puces fonctionnent comme ça ? On va au marché sur internet maintenant ?

– Quelques étrangers viennent encore  sur place, ils choisissent plein de choses à travers tous les marchés, et quelques semaines plus tard ils envoient un transporteur tout récupérer à travers chaque marché.”

Au fond de la pièce de gardiennage, la secrétaire nous écoute curieuse de mon intérêt pour le fonctionnement du marché. Elle s’est rapidement présentée et j’ai pu lui poser quelques questions. 

“En tant que secrétaire de quoi est-ce que vous vous occupez précisément ?

– 99 pourcents de mon travail concerne la location des locaux, je fais passer les entretiens avec les marchands qui souhaitent louer.

– Aucun marchand n’est propriétaire ? 

– Ah non surtout pas ! La propriétaire ne va pas vendre vu la demande, certains grands antiquaires ont des locaux dans plusieurs marchés, et d’autres attendent d’avoir un local depuis des mois si ce n’est des années.”

J’ai ainsi pu m’entretenir avec le gardien et la secrétaire du marché Biron qui m’ont accordé leur temps. 

Nous avons pu échanger sur la structure du marché privé, chaque local est loué aux marchands, qui ont souvent une autre boutique attitrée, les marchands louent entre 1000 et 1500 euros un local de parfois moins de 10m² pour ouvrir leur marchandises aux professionnels étrangers qui pêchent leurs stock aux marchés de Saint Ouen.

Je suis impressionné par la structure que la secrétaire est en train de me présenter, nous sommes loin du chaos que l’on ressent au marché de Clignancourt. 

J’ai eu le droit à une courte histoire de comment se sont distingués les marchés, les zones privés qui ont été achetées par des particuliers sont devenues les différents marchés privés qui se sont spécialisés dans différentes époques, du Moyen Age au XVIIème siècle pour les mobilier de la “Haute époque”, de “l’Art Nouveau” pour le mobilier industriel datant du XXème siècle, chaque marché privé des puces et devenu le lieu marchand d’une époque déterminée. 

C’est autour de ces marchés privés que s’articulent les rues pucières, à l’aspect de brocantes. 

Des greniers ayant accumulé des vies entières de vieilleries se retrouvent étalés sur des planches posées sur des tréteaux douteux, des peintures aux vieux outils, les rues pucières ont tout de l’allure d’une brocante vagabonde de petit village. 

C’est l’esprit des puces qui s’étend à travers les rues pucières qui s’enracinent autour des marchés. 

J’ai ma réponse, ce que je ressens de commun entre les différents aspects du marché aux puces, c’est cette étincelle marchande qui a réuni les fripiers, les biffins, les brocanteurs et bien d’autres, cette âme qui les a réunis aux portes de Paris. L’esprit d’émancipation du populaire qui fût exclu, rejeté. 

C’est ce qu’il y a de commun entre les vendeurs de ferrailles du début du XXème siècle et les vendeurs de contrefaçons qui abordent le même trottoir 100 ans plus tard. 

De la naissance des puces à aujourd’hui, on peut apercevoir ce caractère singulier des puces, rassembler aux portes de Paris ce qui n’est pas toléré à l’intérieur. Là où se réunissent les expulsés de la ville, ceux que l’on ne tolère qu’au-delà des portes. Où aurait pu prendre place le commerce informel de produits contrefaits à Paris si ce n’ai aux puces de Saint Ouen, comme l’on fait tous les commerces implicites. 

Les marchés privés des puces se sont émancipés d’une nature commune à celle du marché actuel de Clignancourt où se retrouvent sans gênes les produits contrefaits, la nature de ceux que l’on assume pas, mais que nous n’avons pas le choix de tolérer face à leur importance croissante. 

Illégale mais tolérée, la contrefaçon semble en bien des manière s’être installée aux puces selon les mêmes conditions que le reste du marché, loin du neuf, de la surveillance classique des commerces, aux abords des marchés puciers, le contrefait est aujourd’hui une racine mère du marché aux puces. 

La genèse des marchés aux puces présente des caractéristiques que l’on peut attribuer à l’émergence de la contrefaçon au marché, malgré les différences majeurs d’atmosphère entre les rues qui composent le marché, les Puces de Saint Ouen conservent une seule et même identité mère. 

J’irais même jusqu’à m’inquiéter de cette méfiance envers les marchés de Clignancourt, mais également envers toutes les autres rues marchandes qui constituent les racines urbaines des puces de Saint Ouen. Cette méfiance me semble en bien des manières porter atteinte à la mixité populaire et commerciale qui fait l’identité si profonde des puces depuis 100 années.

Ces Idées émergent de la réflexion d’un étudiant, loin d’une description abécédaire et rigoureuse, je me suis prêté à l’exercice de formuler les différents sentiments que composent une balade attentive au marché aux puces avec la riche histoire de ce marché. 

La prochaine fois que je me baladerais aux puces c’est n’est pas un visage dualisé que je verrais, mais un esprit loin du neuf. Des niches, de récupération de réparation de fausseté, un marché vivant riche de 100 ans d’histoire qui porte les marques des époques qu’il a traversées, les marques de la guerre, de la propriété, de la mondialisation, et bien d’autres.

Mael MIGNOT

La contrefaçon : une épidémie, une demande, mais surtout un moyen de survie

Dans le 18e arrondissement de Paris, à deux rues de la sortie de métro “Porte de Clignancourt”, les puces de Saint-Ouen prennent vie. Trois jours par semaine, c’est un ensemble de vendeurs et d’acheteurs qui se donnent rendez-vous dans l’archipel de marchés présents. Connectés par des rues commerçantes, ils forment un écosystème particulier qui assiste à des échanges de flux uniques. Un tout symbiotique accueillant plus de cinq millions de visiteurs chaque année.

Cependant, ce “tout” est loin d’être uni, entre pluralité d’acteurs, pressions policières, abus de pouvoir, débats et conflits, la seule chose qui semble tous les réunir est l’incertitude du lendemain.

“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”

Photo du marché du Plateau, Django-Reinhardt, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Notre méthode

Afin de réaliser cette enquête nous nous sommes rendus aux puces de Saint-Ouen à plusieurs reprises, adoptant une approche différente pour chaque visite dans le but d’essayer de limiter le risque de tomber dans l’anecdotique et nos propres biais. Premièrement, nous avons enfilé les chaussures d’un simple passant baladeur en suivant un premier passage dans les marchés sans montrer d’intention d’achat. Nous réalisons cela afin de nous saisir de l’atmosphère ambiante de chaque marché et de tenter de repérer des éléments qui se démarquent.

Ensuite, nous avons effectué un deuxième passage, ici en montrant de l’intérêt pour les stands et les marchandises proposés, en essayant de faire de bonnes affaires et discutant avec les marchands. Cela s’inscrivant dans une tentative de compréhension des logiques de ventes et d’essayer d’identifier une certaine topologie d’acteurs.

Enfin, notre dernier passage se fit de retour dans notre rôle d’étudiants qui rédigent un article. On a posé des questions aux différents acteurs présents en leur expliquant le contexte, afin d’entendre et d’essayer de comprendre leurs perspectives sur les marchés, ce qui s’y déroule et comment ils le vivent. Cela s’est avéré comme étant extrêmement utile pour démonter certaines de nos idées reçues et nous permis de mieux comprendre la multiplicité des facettes qui existent dans et autour des marchés Porte de Clignancourt. Nous nous concentrerons surtout sur le marché du Plateau, Django-Reinhardt.

Lors de cette enquête, nous avons interviewé plus d’une vingtaine d’acteurs.

Un quartier sans frontières

A peine quittons-nous l’arrêt de métro ligne quatre, “Porte de Clignancourt” qu’un ensemble de vendeurs dispersés devant les différentes sorties nous proposent des cigarettes à bas prix.

Ils représentent un groupe secondaire qui utilise l’affluence produite par le marché afin d’avoir accès à un grand nombre de clients potentiels, venu à la recherche de petits prix aux puces. Alors que l’on souhaite les interviewer, certains nous font comprendre qu’ils ne maîtrisent pas la langue française, d’autres refusent simplement de répondre. L’un d’entre eux nous indique vendre pour s’occuper de sa famille.

C’est ensuite une rangée de magasins de vêtements, débordant sur les trottoirs, qui nous escorte vers le premier marché : Django-Reinhardt.

De l’autre côté du périphérique, on retrouve les marchés Antica, Biron, Cambo, Dauphine, l’Entrepôt, Malassis, Vernaison et biens d’autres.

Cependant, ils ne sont pas seuls, le quartier commerçant se structure en rues pucières, décorées d’un ensemble de stands semblant sans fin.

Alors que l’on s’y balade, il nous est presque impossible de trouver une frontière physique, une fin nette et visible aux puces qui semblent s’enraciner et pousser partout où elles le peuvent.

Plan des puces de Saint-Ouen, trouvé sur pucesdeparissaintouen.com

Une pluralité de commerçants

Les vendeurs de cigarettes de contrebande ne sont pas les seuls présents.

Au sein même du marché du Plateau, Django-Reinhardt, les vendeurs ne sont pas un groupe homogène. On distingue deux groupes principaux. Le premier groupe est constitué de vendeurs officiels, ils payent leur emplacement à la journée auprès des responsables Karim et Mathieu.

Le deuxième est composé de vendeurs à la sauvette, présents sans autorisation, ils mettent à profit le public attiré par le premier groupe pour leur proposer d’acheter des objets numériques comme des écouteurs, casque ou encore téléphone de grandes marques comme Iphone et Samsung, encore en boîte.

Les vendeurs officiels se connaissent entre eux mais ne se considèrent pas comme amis, plutôt comme des confrères ou compétiteurs qui partagent un même lieu de vente.

Au sein même de ces deux groupes, il existe des sous-groupes bien distincts.

Pour les marchands officiels, certains commerçants propriétaires se refusent à la vente de contrefaçons et préfèrent distribuer de l’artisanat.

“ Ce n’est pas honnête ”

Photo du stand, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

C’est notamment le cas de Tani, un marchand âgé arrivé du Maroc qui présente des souliers et sacs faits de cuirs de son pays, pouvant atteindre des prix se rapprochant des deux cents euros. Il y a aussi de l’artisanat africain, avec la vente de statuettes, de masques et objets traditionnels en tout genre.

Tani n’est pas seul sur le marché, il est accompagné de son neveu Kais et de sa femme qui détiennent tous les deux leurs propres stands. Ils font partie d’une catégorie qui ne vend pas d’artisanat, essayant de s’adapter à la demande d’un autre public, plus général. Sa compagne s’occupe d’un stand de vêtements pour femme, exposant notamment des trenchs et des manteaux pour quelques dizaines d’euros. Le neveu, quant à lui dans la trentaine, propose du prêt-à-porter pour homme, comme des chemises ou des blazers sophistiqués dans une gamme de prix un peu inférieur à ceux de sa mère.

Eux sont présents sur le marché depuis les années 70, rejoignant le marché tour à tour, ils ont été témoins des évolutions et des changements qu’a subi leur lieu de travail. Ils l’articulent comme allant “ dans une mauvaise direction ”.

La deuxième partie des commerçants officiels est quant à elle plus jeune, une majorité est présente depuis trois à cinq années sur le marché, huit pour certains.

Eux mêmes se séparent en deux, ceux qui ne font que de la contrefaçon et les “ résistants ” qui diversifient leurs propositions d’articles.

Schéma d’illustration non-exhaustif des groupes de marchands présents au marché Django-Reinhardt

Les marchands hybrides de “contrefaçons et articles à bas prix” comme un groupe de trois femmes, Sarah, Gigi et leur amie nous partage les raisons de cette diversification.

“ On est obligé de vendre de la contrefaçon pour survivre ”

Elles nous indiquent devoir s’adapter à la demande par crainte de ne plus pouvoir subvenir à leurs moyens. Parmi elles, une des femmes est présente toutes les semaines sur le marché “ Qu’il vente ou qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il gèle ou que le ciel tonne ou gronde ”. Pendant la semaine, elle s’occupe d’enfants. Son amie est présente ici pour aider à arrondir les fins de mois, subvenant aux besoins de sa fille en études supérieures dans le Val-d’Oise.

“ Il serait impossible de les nourrir et de leur offrir une perspective d’avenir sans ce sacrifice ” 

Elles n’hésitent pas à nous partager tous types d’opinions et ne nous refusent rien, seulement de rester hors champ de toute prise de vue ou photo, allant jusqu’à vouloir nous offrir une écharpe HUGO de contrefaçon ou un collier.

Le groupe de trois femmes critique ceux qui se refusent au faux.

“ Réveille-toi, tu vends les mêmes sweats “I love Paris” depuis 50 ans ”

“ Il ne veut pas lâcher l’affaire, laisse ta place à un jeune ”

On remarque ici une différence de génération quant à la perception de la contrefaçon dans le marché. Elles suivent la logique de l’offre et de la demande, le client veut acheter du faux alors elles leur en proposent à l’achat.

L’autre partie de ces vendeurs officiels se consacre exclusivement à la contrefaçon. Les stands se ressemblent entre eux, exposant les mêmes articles et dirigés par des employés, certains présents depuis simplement quelques semaines. Ils vendent des ceintures, portes monnaie, sacs à main ou vêtements arborant les logos de grandes marques de luxe comme Dior, Prada, Gucci ou encore Louis-Vuitton à des prix allant de 20 à 35 euros.

Sarah divise le marché en deux endroits, “ La Jungle ” et “ Le Village ”, entre les marchands propriétaires qui font eux même la vente, notamment au marché Django-Reinhardt (Le Village) et ceux qui engagent des “rabatteurs” pour ramener les clients, de l’autre côté du périphérique, dont elles dénoncent les pratiques “ agressives ”.

 

Photo prise de l’autre côté du périphérique (côté Nord), le 29/09/2025 par Eveque Maël

On remarque cependant un grand manque de femmes vendeuses sur le marché.

La compagne de Tani, qui ne souhaite pas partager son nom, nous révèle que le marché compte seulement une dizaine de femmes pour plus d’une centaine d’hommes. Quand on pose la question aux quatre femmes marchandes interrogées, on apprend qu’elles ne subissent pas une différence de traitement quant à leurs confrères masculins, se sentant en sécurité dans un environnement familier.

Elles nous ont même avoué utiliser leur charme pour attirer et séduire les clients, pour les pousser à l’achat.

“ On joue du regard ”

Enfin, les vendeurs à la sauvette sont un autre groupe présent.

Les vendeurs à la sauvette, une source de débat au sein même des marchands

Iphones, casques sonores et AirPods à la main, ils se positionnent devant les stands et se concentrent notamment aux points de croisement de plusieurs chemins d’affluence dans le marché.

En passant devant un de ces vendeurs, ils nous exclament des prix qui ne font que diminuer après chaque pas nous éloignant d’eux.

“ 30 euros ! 25 euros ! 15 euros ! ”

Généralement des hommes dans la trentaine, il est difficile de leur poser des questions. La majorité d’entre eux que nous essayons d’interroger ne nous comprend pas. Ayant du mal à s’exprimer en français, ils se contentent de nous regarder bizarrement en abaissant les prix des articles qu’ils détiennent. Un autre facteur est la crainte, la peur. Proche du périphérique, on réussi à obtenir de rares réponses par des hochements de tête venant d’un vendeur qui nous semble soucieux de quelque chose. Il nous indique ne pas faire ce métier par plaisir, mais plutôt par nécessité, ne pouvant pas travailler ailleurs sans papiers. Il nous donne ensuite un rare témoignage de quelques mots dans un français hésitant

“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”

Suite à cela, il refuse de répondre à nos autres questions, notamment depuis combien de temps pratique-t-il cette profession et s’éloigne de l’autre côté du périphérique, dans une rue marchande. Nous le laissons partir sans continuer d’essayer d’obtenir des réponses.

Tous ne se contentent pas de dire leurs prix, certains n’hésitent pas à se montrer insistants en suivant les clients potentiels, en grande majorité des femmes, sur de courtes distances ou allant même jusqu’à attraper le bras de passantes. Nous assistons à ce phénomène à trois reprises en moins d’une heure. Lors d’un court moment séparant notre camarade et nous, elle fut la victime de cette réalité, me racontant une fois réunis qu’un des vendeurs à la sauvette l’avait attrapé par la manche, essayant de la retenir, avant de finalement lâcher prise.

Nous parlons de ce geste au groupe des trois vendeuses officielles. Elles nous expliquent condamner ces gestes malheureux, mais de ne pas l’interpréter comme autre chose qu’un moyen d’attirer l’attention de clients potentiels, qu’ils ne se montrent jamais violents et que l’on ne risque rien.

Tous ne semblent pas tenir les vendeurs à la sauvette dans leur cœur, c’est notamment le cas d’un des “ vieux ” marchands. Pour des raisons qui seront révélées plus tard, nous tairons son nom. Il nous exclame

“ Ils tuent le marché ! Ils font fuir les clients ! Quand des acheteurs potentiels passent devant le stand ils ne regardent même plus ce qu’on vend, harcelés par ces vendeurs à la sauvette ”

Il les tient responsable de la baisse de son nombre de ventes au cours des années, l’associant au développement massif de leur implantation sur le marché il y a un peu plus de dix ans. Cela s’accompagne aussi d’un sentiment d’injustice.

“ Nous on paye notre place ”

Revenant de nouveau vers le groupe des trois vendeuses, nous leur partageons ces remarques, avec lesquelles elles entrent en fort désaccord.

“ Je ne suis pas d’accord avec l’abruti qui a dit ça ”

Elles partagent l’opinion qu’ils ne font que ce qu’ils peuvent pour survivre et que le “ vieux ” marchand devrait s’adapter à la demande, notamment pour le faux au lieu d’essayer de chasser un ennemi imaginaire qui empêcherait ses clients de venir le voir.

De la contrefaçon assumée

Alors que la vente de faux fait débat au sein même du marché, ces acteurs semblent se développer et occuper de plus en plus d’espace. Tani nous explique que certains des marchands laissent leur place aux vendeurs de contrefaçon, ne pouvant pas rivaliser avec eux ou s’adapter à la demande.

A peine arrivons-nous au marché, que le premier stand nous présente une rangée de sacs à main de grandes marques de luxe pour une fraction de leur prix en magasins officiels.

Photo du stand, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Gucci, Prada, Christian Dior, Lacoste, Louis-Vuitton (LVMH), il y en a de toutes les couleurs et toutes les marques pour tous les goûts. Ici, les clients sont sûrs de trouver leur bonheur pour un prix allant de 25 à 35 euros avant négociation. De vue, ils ne semblent pas si différents des vrais, il faut une réelle connaissance de la matière ou un œil affiné et entraîné pour remarquer que certaines choses ne vont pas

D’autres donnent un semblant de logo présent sur le cuir. Souvent du groupe LVMH, c’est une copie avec remplacement du monogramme par le leur.

Le vendeur nous explique qu’il s’agit d’un moyen de passer les douanes sans se faire saisir les marchandises. Une fois arrivés, les logos en relief sont collés sur les sacs avant d’être placés à la vente. On retrouve même une étiquette “ Gallantry Paris ” sur un sac censé venir de la marque Lacoste.

Ici, on ne fait pas passer une contrefaçon pour un vrai, on l’annonce de manière ouverte et décomplexée, allant jusqu’à clamer qu’ils seraient de valeurs réelles similaires.

“ C’est la même qualité ” 

Cependant, on remarque bien vite que les finitions de certains sacs possèdent des défauts de production. La couture de ce Lacoste n’est pas régulière et déborde

Photo du sac, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Certaines des matières utilisées laissent à désirer. On nous propose une écharpe imitant la marque HUGO; en la touchant on se rend compte que le matériau utilisé est presque plastique, aucune étiquette n’est présente pour nous éclairer et un filament ressemblant à une tige de quelques centimètres en plastique dépasse de sa surface plane. Cela nous laisse une question en tête : qui achète ces produits?

Des acheteurs de tout horizon

Femmes, hommes, jeunes et personnes âgées, c’est une grande diversité de clientèle qui déambule dans les temporaires allées étroites du marché Django-Reinhardt. Ils appartiennent à des catégories sociaux professionnelles largement différentes, allant du parent qui achète de nouvelles tenues pour ses enfants aux touristes internationaux, nous révèlent Sarah, Gigi et leur amie.

Les premiers cités sont notamment présents au début des saisons et autour de grands moments étudiants comme les rentrées scolaires, étant attirés par les petits prix.

Certains touristes viennent spécialement pour le faux. Les trois marchandes nous révèlent avoir une liste de plusieurs centaines de clients sur Whatsapp qui passent des commandes auprès d’elles. Ces clients viennent du Royaume-Uni, de l’Allemagne, du Portugal, du Mexique, du Brésil, de l’Italie, et même de certaines îles françaises. Lui ayant révélé que nous étions de la Réunion, elle nous précise qu’ils adorent acheter du Lacoste.

Il est difficile de dire si ces acheteurs viennent spécialement à Paris pour cela, mais il reste tout du moins surprenant d’apprendre qu’ils choisissent de venir aux petits marchés des Puces de Saint-Ouen, loin des monuments historiques dont la ville de Paris est si fière.

Le marché Vernaison attire quant à lui une plus faible diversité de clients.

Généralement âgés, c’est souvent un ensemble, d’apparence homogène, de touristes européens qui explorent les rues. Ils se parent de marques luxueuses comme Louis-Vuitton, Burberry ou Chanel.

Leurs trajets sont similaires, ils regardent au travers des vitres en marchant lentement, rentrent dans les boutiques de petits gadgets faciles à emporter comme des pins, trifouillant  dans des bacs et s’arrêtent devant des peintures. Les magasins de mobiliers antiquaires semblent faire partie du chemin, les clients suivent presque systématiquement un parcours en forme de boucle en touchant le bois de certaines commodes, en pressant les coussinets de certaines chaises.

A l’écoute d’un accent américain, on entend une négociation de veste vintage en cuir. Affichée à 160 euros, la vendeuse “ Josie ” la lui cédera pour 130 euros, nous expliquant être une journée sans ventes.

“ Une journée à 130 euros, c’est mieux qu’une journée à 0 ”

Une petite délinquance isolée

Alors que notre image de ce lieux nous semble négatif et remplit de délinquance, c’est par une tentative de recueillir des témoignages que nous réalisons être victime de nos propres biais portés par un cadrage médiatique qui manque de nuances. En effet, il est difficile d’entendre des histoires de violences ou d’insécurités, ressenties comme vécues, sur les marchés. Seuls certains des marchands interrogés au marché Vernaison expriment une légère crainte de passer dans des endroits sombres le soir, car un de leurs confrères y a perdu son téléphone personnel dans un vol à l’arraché.

Photo d’une des entrées du marché Vernaison, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

La véritable criminalité présente qui inquiète sont les vols. Les tentatives ne sont pas rares et presque tous ont une histoire à nous compter.

Josie, du marché Vernaison, nous raconte trois tentatives. Un couple rentre dans sa boutique, semblant intéressé, la femme attire son attention d’un côté du magasin, pendant que son compagnon décroche un sac de luxe du mur et le place sur une chaise à proximité de la porte de sortie. Enchaînant quelques diversions, ils réussissent à partir avec sans le payer et sans qu’elle le remarque. C’est seulement quelques jours plus tard qu’elle réalise cela en ne retrouvant plus l’objet. Le deuxième vol quant à lui joue sur la foule. Un passant attrape une veste sur le présentoir extérieur et disparaît dans une marée de monde sans jamais être retrouvé. Pas de chance pour lui, Josie a l’œil aiguisé et le retrouve; comme un enfant attrapé la main dans le sac, il feint d’abord l’accident, puis voyant que cette performance ne convient pas, devient plus agressif avant d’être contraint par la sécurité de rendre la veste dérobée.

“ Il m’a traité de tous les noms d’oiseaux ”

Les vols ne s’arrêtent pas aux objets, comme le premier vol, un couple rentre dans la boutique, semblant intéressé par les objets présentés. Détournant son attention, l’un d’entre eux l’amène à l’extérieur de la boutique en lui demandant où il peut trouver un distributeur pour retirer de l’argent et lui acheter un sac. Pendant ce temps, celui encore à l’intérieur ouvre le tiroir de la caisse, s’emparant d’une enveloppe remplie de billets.

Josie sent qu’il se passe quelque chose de louche, mais ne parvient pas à identifier l’enveloppe manquante avant que ses voleurs ne disparaissent dans les ruelles bondées des Puces.

Photo de l’intérieur de la boutique, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Les autorités, un acteur à deux facettes, entre abus de pouvoir et violences

Pour contrer ces risques, des agents de sécurité sont placés aux entrées de marchés comme celui de Vernaison. Pour d’autres comme le marché du Plateau, Django-Reinhardt, c’est une voiture de police que l’on retrouve à proximité, assurant une réponse rapide au moindre débordement. Leur présence rassure les marchands et les clients interrogés, mais produit aussi une crainte.

Sarah et Gigi nous dénoncent certaines de leurs actions.

“ Ils sont malpolis et violents, quand ils viennent, ils ne cherchent pas à comprendre ou à discuter. Femmes, enfants, clients, ils gazent tout le monde et saisissent le stand entier ”

Elles ne sont pas arrêtées, mais perdent des milliers d’euros de marchandises à chaque saisie. Tani, le vendeur qui se refuse à la contrefaçon, nous parle d’une “ humiliation publique “.

En plus des violences, c’est une relation inégale qui s’applique dans leurs échanges réguliers. Elles nous racontent que les policiers font partie de leurs plus gros clients, avec et sans uniformes, ils sont présents sur le marché. Se sentant mises sous pression, elles bradent leurs marchandises pour ces acheteurs spéciaux. Elles le font par craintes de représailles maintenant qu’ils peuvent aussi saisir leurs stands sans avoir à attendre les grosses opérations douanières qui, elles, saisissent des centaines de milliers d’euros de contrefaçons.

“ Je m’en fou je balance tout ”

Toujours d’après leurs témoignages, les policiers opéraient des opérations sur les camions en fin de journée, saisissant toute marchandise contrefaite et argent suspecté de provenir de leurs recels.

Photo prise à l’extérieur du marché Plateau, Django-Reinhardt, le 29/09/2025 par Eveque Maël

Ces témoignages rejoignent les accusations communes de “ racket ” de la part des forces de l’ordre à l’encontre des marchands, abondantes sur les réseaux sociaux, sujet d’articles et d’enquêtes, mais jamais interne.

C’est une vraie crainte des personnes censées les protéger qui flotte dans l’air. Par peur de représailles et de la difficulté d’obtenir un avocat, elles nous refusent la moindre vidéo ou photo. Cette action se justifie aussi par la dureté de la loi, les articles L.716-9 et L.716-10 du Code de la propriété intellectuelle les exposent à plusieurs centaines de milliers d’euros d’amendes ainsi que plusieurs années en prison. Les vendeurs à la sauvette sont aussi soumis aux articles L.446-1 du Code pénal,  L.310-2 et L.442-11 du Code de commerce entre autres. Ce qui limite beaucoup notre capacité à conduire des interviews, ne nous connaissant pas, ils préfèrent ne pas prendre le risque

Du côté Vernaison, Josie n’a pas le même problème, elle n’exprime que les bénéfices sécuritaires de leur présence.

Des conditions de vie difficiles et un lendemain incertain

La vie sur les marchés ne va pas en s’améliorant, s’il y a bien un sujet de consensus par la multitude d’acteurs et vendeurs présents, c’est celui-ci.

Tous nous partagent le même constat : il y a de moins en moins de ventes, de moins en moins de clients. Cela n’est pas sans conséquences, plusieurs marchands dont Tani exprime que près de 75 % des marchands sont partis, en nous montrant les grandes allées vides de stands.

“ On termine de vendre nos stocks et on arrête ”

Plusieurs éléments sont la cause de cet arrêt, premièrement et indéniablement : l’âge. Certains sont présents sur les marchés depuis des dizaines d’années et la pénibilité pérenne de ce métier est intenable à long terme.

“ On enchaîne trois journées de 15 heures chaque semaine, à se lever et se coucher tard, dans le froid, exposé aux éléments comme le vent et la pluie. Le reste de la semaine on est trop fatigué pour faire quoi que ce soit d’autre ”

(Femme de Tani)

C’est le cumul d’une fatigue qu’ils ne peuvent plus tenir. Le reste de la semaine, beaucoup s’occupent d’enfants, les leurs étant déjà en étude supérieure, ou partis de l’habitation familiale.

Une autre des sources de cet arrêt sont les raisons économiques. Les multiples crises que la France a traversées et traverse encore sont souvent blâmées pour la cause de la baisse de clients.

“ Entre les gilets-jaunes, le COVID, Israël-Palestine et la guerre en Ukraine, le coût de la vie ne fait que grimper, les gens n’ont plus d’argents et ils recherchent des prix de plus en plus bas qu’on ne peut pas leur offrir. ” 

Les acteurs numériques sont leurs premiers concurrents et ils commencent à prendre le dessus avec des plateformes comme AliExpress, Vinted, Wish, Shein et autres qui génèrent des dizaines de milliards de chiffre d’affaire chaque année. Elles représentent un marché si grand que les vendeurs seuls ne peuvent pas rivaliser contre. Ces plateformes peuvent se permettre de vendre des articles à prix cassé, étant donné qu’ils affichent des articles produits en masse provenant directement d’usines de pays avec des coûts de production et d’importation infimes comme la Chine. Ces nouveaux réseaux de flux permettent de ne pas avoir à passer par un “ middleman ”, l’intermédiaire que représente le marchand.

C’est le même constat pour tous les acteurs interrogés, jusqu’au marché Vernaison, ils se retrouvent à faire des réductions de plus en plus conséquentes et quotidiennes afin de ne pas finir avec trop de journées sans aucune vente.

Cela produit des doutes quant à l’avenir des marchés et des marchands. Certains essaient de s’adapter et malgré le fait qu’ils génèrent toujours un revenu, celui-ci s’amoindrit à chaque mois qui passe.

 

Merci.

Le marché fait son théâtre : regards critiques sur l’analyse de La Pradelle

Le texte de Michèle de La Pradelle, « Société du spectacle, approvisionnement, marchés et échanges : Les marchés et leurs échanges à Carpentras et à Barbès », tient compte de ses observations des échanges sociaux sur les marchés de Carpentras ainsi que dans le quartier Barbès. Elle détaille d’abord l’intérêt de son sujet, les marchés, puis entame une analyse des comportements des acteurs dans chacun de ces deux lieux. L’analyse de De La Pradelle perçoit deux variantes d’un même comportement : la mise en scène de la proximité entre acteurs sociaux, l’une jouant sur l’égalité et l’autre sur la différence des acteurs.

Ce travail vise à élaborer une réflexion personnelle à partir du texte, sans prétendre à un résumé ni à une analyse tout à fait experte : voici la perspective d’une étudiante. Il s’agit d’entretenir une réflexion sur l’analyse goffmanienne interactionniste dont l’auteure se rapproche, en la liant au système économique libéral mais aussi en y voyant un écueil vis-à-vis de sa considération des dominations.

Le cœur de l’analyse de Michèle de La Pradelle s’inscrit dans une perspective interactionniste bien qu’elle ne soit pas officiellement de ce courant ; cela permet de la rapprocher d’Erving Goffman et de la métaphore théâtrale. Ici, De La Pradelle utilise le champ lexical du théâtre et de la performance pour souligner le fait que les acteurs se conforment à un comportement attendu et perçu comme approprié à la situation sociale. Ils performent afin de susciter une réaction du public en utilisant différentes techniques de représentation. Le marché, selon l’auteure, est une mise en scène, du côté des individus, comme nous l’avons vu, mais aussi des acteurs impersonnels, telle la municipalité, qui tente de reproduire un marché authentique et ancien, ainsi que de fabriquer un sentiment autour de cet événement. Les acteurs y vont davantage pour performer l’authenticité, l’habitude, la proximité et la connaissance des lieux.

Par ailleurs, l’auteure souligne avec ironie que les rôles adoptés par les acteurs s’inscrivent dans l’idéal du libéralisme :  « on dirait que, quelques heures durant et dans des limites bien précises, s’est enfin réalisée, pour le plus grand plaisir de tous et la bonne humeur générale, la représentation «libéraliste» et démocratique de la société comme univers pacifié où coexistent des volontés individuelles libres et égales. » Les producteurs et les acheteurs agissent de sorte à faire penser qu’ils sont tous égaux, que, malgré leurs différents attributs, chacun se considérant comme égal mène à une réelle égalité situationnelle.

Cette prétendue équité semble exister dans l’espoir inconscient de correspondre à l’idéal libéraliste. On pourrait y voir l’incorporation d’un mode de pensée libéraliste qui influence les comportements adoptés et attendus sur les marchés. Ou encore l’effet de l’infrastructure sur la superstructure, l’économie étant au cœur des rapports sociaux, sans que l’une puisse être étudiée sans l’autre. Cependant, ce qui semble aller dans le sens de l’auteure est à nouveau la métaphore théâtrale, à une échelle plus large ici, puisqu’elle s’applique au système économique. Les acteurs prétendent et jouent l’égalité dans la mise en scène du marché et des principales lois du libéralisme.

Il me plairait ainsi de filer la métaphore théâtrale adaptée au marché. Les acteurs ajustent leurs comportements pour correspondre à l’idéal du marché libéral. Les postulats de base du modèle de l’économie de marché sont la libre circulation de l’information et l’absence de barrières à l’entrée, créant ainsi une concurrence pure et parfaite. Ces postulats sont communément admis comme faux, mais le système libéral continue de fonctionner selon ce modèle. De même, bien qu’inégaux et inéquitables, les individus se retrouvant sur le marché prétendent qu’ils le sont, afin de garantir la pérennité du lieu physique du marché et de l’ordre social. Ainsi, les acteurs du marché, c’est-à-dire producteurs comme consommateurs, à Carpentras comme à Barbès, jouent sur une double scène : le marché en tant que lieu, mais aussi le système économique libéral, qui les enjoint à se comporter comme sont supposés le faire les acteurs économiques selon les postulats du modèle détaillés plus haut.

Néanmoins, il me semble qu’au profit de la métaphore théâtrale, l’auteure évince des observations qui paraissent pourtant cruciales. En effet, en décrivant que chacun met en scène son origine, pour que tous soient égaux dans la mise en scène de l’altérité, elle semble oublier les dominations et les structures qui, malgré un jeu des acteurs, ne sont pas effacées. Elles sont même réaffirmées. Lorsque le marchand breton dit : « Ces Africaines, toutes les mêmes, elles arrivent avec dix balles et elles voudraient toute la came ! », c’est un stéréotype qui, de la part d’un vendeur blanc, reproduit une domination. Par ailleurs, la « jeune Maghrébine, cousine dure en affaires » ou la « doudou joviale » sont aussi des rôles stéréotypés, donc qui induisent et proviennent de la domination, provenant d’un point de vue blanc.

Il me paraît De La Pradelle n’a pas les armes pour observer les dynamiques impliquant ces acteurs, car ils appartiennent à une culture de classe différente de la sienne, et l’auteure adopte une posture située dans un espace social dont elle n’a pas pleinement conscience. Ces stéréotypes sont, selon elle, un moyen de mettre chacun à égalité. Cependant, se conformer à un stéréotype est un moyen de survie face à la domination : l’acceptation de ces qualificatifs n’est pas pour autant moins discriminante, ni moins productrice d’une dynamique de domination.

Pour remédier à cet écueil, il s’agirait de reprendre cette métaphore théâtrale et d’observer ce qu’elle implique pour des populations dont les rôles sont moins divers vis-à-vis de la population blanche. En outre, dans la notion de rôles, on comprend que ceux-ci diffèrent selon l’auditoire : il doit exister bien plus de rôles disponibles au sein des communautés auxquelles l’auteure n’a pas accès en raison de sa posture sociale.

En somme, la métaphore théâtrale que mobilise Michèle de La Pradelle reste féconde pour analyser les interactions sociales au sein des marchés, mais elle peut être élargie à une lecture plus structurelle : celle d’une économie de marché envisagée comme scène sur laquelle évoluent les acteurs sociaux. Néanmoins, cette approche atteint ses limites lorsqu’il s’agit d’appréhender les rapports de domination et les inégalités sociales, que l’auteure oublie.

Ce texte publié en 1998 peut être mis en perspective avec l’évolution des modes de consommation aujourd’hui. Les marchés sont en effet de moins en moins fréquentés avec l’essor entre autre des grandes surfaces. C’est un constat que me confirmait Christian, vendeur d’étoffes avec qui j’ai pu échanger lors de notre première session d’observation au marché Edgar Quinet (22 octobre 2025) : “mais ça baisse pas depuis quelques années, c’est depuis dix ans au moins”. Je me demande alors dans quelle mesure, les individus étant élevés de moins en moins dans cette culture du marché (entendez habitude d’aller faire ses courses au marché), le phénomène pourrait-il en partie venir de la modification des usages des nouvelles générations.

Une seconde observation au marché Edgar Quinet m’a confirmé ce pressentiment : un homme d’une vingtaine d’années regardant les étalages, ses écouteurs sur les oreilles, et la marchande lui parlant, il mit énormément de temps à la remarquer puis lui répondre, fuyant lorsqu’il comprit qu’elle lui adressait la parole. On décèle une évolution dans le rapport à l’achat mais aussi le rapport à l’échange entre clientèle et commerçant. On peut se demander dans quelle mesure est-on moins enclin à jouer à la marchande et au client aujourd’hui.

Bérengère Nays

Marché et supermarché, distinction générationnelle dans les échanges ?

Michèle De La Pradelle, dans son texte sur les marchés et leurs échanges, entend mettre l’accent sur les rapports sociaux dans ces lieux, au-delà de l’économique pur. En voici mon interprétation et l’article qui en découle.

Porter un regard économiste sur un marché local, c’est le considérer comme n’importe quel marché au sens macro économique. Or, on entendrait bien une dissonance dans le discours si l’on parlait du marché de la tech comme on parle de notre marché local.

Les dynamiques sociales qui se jouent dans les marchés de proximité relèvent d’une forme d’authenticité dans les rapports humains, incomparable aux achats en ligne la plupart du temps dépourvus de contact concret, non seulement avec le vendeur mais aussi avec le produit lui-même.

En revanche, quand bien même on pourrait croire que toute démarche industrielle vient trancher avec la sociabilité qui caractérise le marché de proximité, il me semble que le supermarché occupe une place bien particulière, posant davantage une question générationnelle.

Mon expérience en la matière, parlons là de «faire les courses», pourrait se décomposer en trois niveaux : Courses avec mes grands-parents, avec mes parents et seul.

J’ai eu la chance de passer beaucoup de temps avec mes grands-parents pendant mon enfance. Je précise bien «chance», parce que ce qui suit pourrait évoquer l’ingratitude : Faire les courses avec eux était un calvaire. Je n’ai jamais attendu aussi longtemps dans un Super U que le jour où mon grand-père, fort d’une certaine notoriété locale, a croisé la route de Jean-Pierre au détour d’un étalage de courgettes. La conversation a duré une vingtaine de minutes (ressenti une heure), et je crois qu’après cet épisode, je me suis définitivement contenté de rester à la maison pour aider à sortir les courses de la voiture.

Avec mes parents, c’était différent, il nous est arrivé de tomber quelques fois sur de vieilles connaissances de mon père et au-delà de quelques commentaires d’une pertinence rare sur le fait que, oui, en 11 ans de vie, j’avais bien grandi, aucun véritable tunnel conversationnel à noter.

Finalement, seul, je crois n’avoir jamais vraiment adressé la parole à des gens en faisant mes courses au supermarché. Ce constat comparé aux deux précédents me pose question.

Le texte souligne que, pour se se revendiquer comme lieu dépourvu de toute hiérarchie sociale, le marché de proximité favorise l’adoption d’une attitude familière avec tous ses acteurs, vendeurs comme clients. Une authenticité apparente et superficielle qui rappelle finalement les codes appliqués aujourd’hui aux réseaux sociaux en ligne.

Ce parallèle me semble dresser une hypothèse intéressante : Une fréquentation accrue des réseaux sociaux semble se substituer au besoin de fréquenter des lieux comme les marchés et supermarchés pour ce qu’ils apportent de communautaire. À défaut, on s’y rend uniquement pour nos achats, souvent avec nos écouteurs d’ailleurs.

En fait, la satisfaction de notre besoin d’appartenance, et ce n’est pas une surprise, s’est déplacé du local au «glocal» et c’est peut-être pour ça que je n’ai eu que très peu d’interactions avec des gens en faisant mes courses.

Il y a deux semaines, comme l’a fait Michèle De La Pradelle pour son article, je suis allé observer un marché de proximité. Je me suis retrouvé à suivre Yannick, retraitée depuis 15 ans et habituée du marché Edgard Quinet.

C’était la première fois que j’avais une vraie conversation avec une inconnue dans un lieu destiné à faire les courses. La discussion a duré une quarantaine de minutes, bien plus longue que celle de mon grand-père et son collègue du rugby.

Entre autres sujet, elle m’a appris comment elle cuisinait les blettes, un légume que je n’ai à ma connaissance jamais mangé. Nul doute qu’Instagram ou Marmiton m’auraient donné une meilleure recette, mais on a passé un bon moment Yannick et moi.

“Des objets comme les autres ?” Entre vraies marques et faux-semblants

Lorsque j’étais au lycée à Bordeaux, j’avais une amie qui revendait ses vêtements qu’elle ne portait plus sur l’application Vinted. Rien d’extraordinaire à première vue, si ce n’est que c’est là ma première confrontation avec la contrefaçon. En parcourant son fil d’actualité, on découvrait des annonces de vêtements Chanel, notamment un sac vendu à vingt euros. Chanel, vingt euros ? Cela paraissait ironique : comment le luxe, qui me semblait être « un autre monde » que celui dans lequel je vivais, pouvait-il en fait être aussi bon marché ? D’où provenait en réalité ce sac qui m’avait tapé dans l’oeil ? Ce paradoxe m’avait intrigué ; je voulais, moi aussi, porter du Chanel, et c’est précisément ce que raconte l’extrait « Des objets comme les autres ? » de La Ville marchande, enquête à Barbès.

L’extrait explore la symbolique des objets vendus à Barbès, quartier parisien marqué par une économie populaire. Les marchandises qu’on y trouve, à bas prix et d’origine floue, acquièrent un statut particulier : elles paraissent ordinaires mais dégagent une aura d’illégalité ou d’exotisme. Parmi ces objets, certains relèvent directement de la contrefaçon, notamment lorsque des vendeurs à la sauvette proposent des fausses Rolex, des lunettes Ray-Ban contrefaites ou des copies de sacs Dior (pages 43-44). Ces produits jouent sur l’ambiguïté entre le vrai et le faux : leur séduction vient précisément de leur origine douteuse, de leur imitation du luxe tout en restant accessibles pour une population de masse. L’autrice montre donc que Barbès est un lieu où se brouillent les frontières entre légitime et illégitime, authentique et imitation, luxe et imité. La comparaison finale entre Barbès et l’avenue Montaigne révèle une opposition symbolique : Barbès incarne l’abondance, le désordre et le prix bas tandis que l’avenue Montaigne incarne la rareté et les prix forts. Mais ces deux mondes se rejoignent : le luxe s’inspire du populaire, et le populaire s’approprie le luxe par la contrefaçon. Le « faux luxe » n’est plus seulement une imitation : il devient une forme d’accès au rêve, une manière pour les classes populaires de s’identifier à un univers prestigieux.
L’enquête souligne alors que posséder une imitation n’est pas une simple tromperie : c’est un acte social. C’est appartenir, ne serait-ce qu’un instant, à un univers valorisé. Acheter un « faux » sac Dior à Barbès, c’est acheter un symbole, pas seulement un objet. Et c’est cette tension entre désir et accessibilité, authenticité et illusion, qui est rapportée à la lecture du texte. Ainsi, « Des objets comme les autres ? » met en lumière la frontière floue entre authenticité et imitation.

Quand le faux devient test

Au printemps dernier, un proche était en échange universitaire à Milan. Étant un fan de parfum, il rêvait de s’offrir l’Immensité de Louis Vuitton. Il l’a alors commandé… enfin, un faux. Le but était de « tester l’odeur sur moi avant de mettre 250 euros dedans. ». Une démarche rationnelle à l’heure où même la contrefaçon devient outil de consommation raisonnée. L’odeur était « presque la même, mais pour la tenue, je dirais qu’au bout de deux ou trois heures, plus rien. » Ayant adoré, il est retourné aux Galeries acheter l’original.
Cette anecdote résume à elle seule ce que « Des objets comme les autres ? » révèle : la frontière poreuse entre l’authentique et l’imité, entre le désir de distinction et la logique financière du marché, c’est-à-dire savoir si « ça vaut le coup ». Les faux objets deviennent alors des portes d’entrée dans le luxe, comme à Barbès, où les copies permettent de goûter au prestige sans en payer le prix.

 

 

Barbès, Vinted, Louis Vuitton : mêmes désirs, autres moyens

Du marché de Barbès aux plateformes de revente en ligne, les circuits de la contrefaçon se sont transformés, mais leur logique reste la même : démocratiser le prestige, c’est-à-dire, donner accès au plus grand nombre et à tous les portefeuilles, la possibilité « d’acheter du Chanel ». Acheter un parfum « pour tester » ou un sac dit Chanel à 20 euros devient alors une pratique de consommation ordinaire.

Je rapprocherais cette idée du texte de Lallement : dans la ville marchande moderne, le faux n’est pas seulement tromperie, il est symptôme d’un monde où, même le luxe, se “trouve pris dans les logiques de la marchandise : échangeable et désacralisé.

Comme le montre l’autrice, Barbès et l’avenue Montaigne, le populaire et le prestigieux, ne cessent de se répondre : « le luxe et le populaire ne cessent de se faire des clins d’œil » (p. 45). Le faux nourrit le vrai, le populaire inspire le luxe, en lui apportant à la fois visibilité, désir et renouvellement. À Barbès comme sur Vinted, les copies de sacs Chanel ou Dior entretiennent le prestige des grandes marques : elles diffusent leurs logos, leurs formes, leurs codes esthétiques auprès d’un public plus large. De même, le faux parfum Louis Vuitton, utilisé comme « test », prépare et justifie l’achat du vrai en confirmant le désir et en rassurant le consommateur sur la satisfaction future. Le faux apparaît ainsi moins comme un simple parasite que comme un relais : il alimente le rêve de luxe, maintient l’aura symbolique des marques et, paradoxalement, soutient la consommation d’objets “authentiques”. Alors, nous participons tous, à notre manière, à ce grand marché du rêve et du fantasme. Un marché où les objets, vrais ou faux, ne sont plus « comme les autres ».

 

Emma JACOB 

Du Bonheur des Dames à Tati, le commerce populaire comme scène de la société

« Temple » (p.131), « l’empire Tati » (p.133) ou encore « royaume de la marchandise à bas prix » (p.133), la souveraineté de l’ancien grand magasin Tati n’est plus à prouver. Au cours des dernières décennies jusqu’aux années qui ont précédé sa fermeture, l’enseigne de la famille Ouaki s’est érigée comme étant l’allégorie même du « commerce populaire ». 

C’est au regard du texte Le populaire à l’épreuve des situations marchandes :   « popu-chic » et « chic-popu » chez Tati d’Emmanuelle Lallement (2005) que nous pouvons nous replonger dans l’incroyable ascension du géant de la consommation populaire. De l’entreprise familiale jusqu’à la cinquième avenue de New York, comment les magasins Tati sont-ils parvenus à instaurer leur règne ?

L’enseigne au motif vichy rose et bleu est ce qu’Emmanuelle Lallement nomme comme étant « l’archétype du commerce populaire ». Ce qui marque la force de Tati, c’est sa « popularisation de la différence », à savoir sa capacité à accueillir le monde. Un modèle novateur mais qui pourtant me rappelle un exemple plus ancien. En effet, les propos de Lallement font échos à mes souvenirs de l’oeuvre de E. Zola, Au Bonheur des Dames (1883), référence qui est par ailleurs explicitement affirmée dans le texte (« Pour désigner Tati à Barbès, les métaphores ne manquent pas : ‘Caverne d’Ali-Baba’, ‘Au bonheur des dames’ », p.134). 

À ma première lecture du roman, qui fut obligatoire car il s’agissait d’une oeuvre au programme lors de mes années  de collège, j’ai été assez déconcerté par la longueur du récit. Il y a de nombreuses descriptions des marchandises, des tissus, des techniques de ventes mais aussi de l’agencement des vitrines, des interactions entre les vendeuses, les clients, etc. Quand bien même il s’agit d’un des grands textes de la littérature française, il est vrai que je n’ai pas perçu à l’époque la pertinence du récit. Mais à la lumière des travaux d’Emmanuelle Lallement, l’oeuvre de Zola semble prendre un tout nouvel intérêt. En effet, la description des magasins Tati résonne comme une impression de déjà-vu, comme si les rayons, les allées de l’enseigne s’inscrivaient dans le prolongement de ceux de son homologue ancien, tout en conservant plus d’un siècle d’écart.  

À bien des égards, Tati semble avoir remis aux goûts du jour la structure marchande de ce qu’était le grand magasin Au Bonheur des Dames. Avant-garde du grand magasin parisien par excellence, Emile Zola propose de retracer l’arrivée d’une toute nouvelle structure marchande en ville. Entre présentations et promotions attractives, le roman explore les différents enjeux sociaux et économiques ainsi que les bouleversements opérés dans la société. Cela n’est pas non plus sans rappeler l’exemple du Bon marché. En effet, l’auteur.  En effet, l’auteur prend comme inspiration un modèle déjà existant, Le Bon Marché fondé en 1852 et connu comme étant l’un des premiers grands magasins parisiens. Partant du concept de « tout sous un même toit », l’enseigne pose les bases d’un commerce dit populaire, un lieu marchand côtoyé par toutes les catégories sociales sous prétexte de la bonne affaire. Ici, les prix sont vus à la baisse et les quantités des stocks semblent inépuisables. Ce qui est partagé avec l’enseigne Tati est donc cette identité de « tout » en un même endroit. Un tout aussi bien matériel que social. Bien que le roman de Zola ne fût pas une lecture particulièrement plaisante, je me souviens pour autant de la foule dans le magasin, des clients qui sillonnaient tous les étages, des vêtements, bibelots et fournitures à portée de main. Je ne suis jamais rentrée dans une des enseignes du groupe Tati, pourtant j’en perçois l’affluence, les odeurs, les sons, les discussions. C’est également en cela que le Bonheur des Dames et Tati se démarquent des autres commerces, ils proposent une expérience unique, un spectacle social. C’est pour cela que je trouve ce genre de magasin si mémorable, ce n’est pas tant dans leur capacité à proposer toute une variété de produits mais davantage dans l’idée que n’importe qui peut s’y retrouver. Il s’agit en quelque sorte d’un théâtre de la société dans lequel les différences circulent, se côtoient, se partagent dans un contexte marchand. C’est un lieu de socialisation unique. Tout compte fait, cela montre l’importance et la richesse de l’œuvre de Zola, je me rends compte que je m’étais arrêtée aux seules descriptions, mais si on les regarde de plus près, c’est un véritable témoignage de la société, de ses pratiques et de ses habitudes. Voilà ce qui me semble être toute la force du concept de « commerce populaire », un lieu qui fait et performe la société. 

L’idée d’un commerce populaire n’est donc pas nouvelle et connaît encore de nos jours un immense succès. La comparaison du roman de Zola à l’article d’E. Lallement nous montre à quel point le Bonheur des Dames et Tati constituent des instances d’interactions singulières et cruciales. En effet, elles sont en quelque sorte les témoignages historiques de l’évolution du commerce mais aussi et surtout de la société en elle-même. Il s’agit de peintures, de portraits de la population, des archives de ses pratiques et habitudes. Voilà ce qui les rend si importantes.Cela nous invite alors à nous interroger quant à l’avenir de ses situations marchandes. Avec l’émergence et le développement des plateformes de ventes en ligne, comment penser l’évolution de cet « effet de société » ? Quelles sont les mutations de ces lieux de popularisation de la différence ?

Pauline Le Pierres

Barbès et le Mirail : deux visages populaires du commerce urbain

Dans le texte d’Emmanuelle Lallement, Espaces marchands et mode à Barbès : Un fashion mix urbain et cosmopolite. Hommes & Migrations, j’ai pris la citation suivante : « Si Barbès est souvent considéré comme un quartier particulier de Paris en raison de sa dimension commerciale et de la population qui le fréquente, plutôt d’origine immigrée, il peut tout aussi bien être vu comme un quartier typiquement parisien, tant il participe à la fois de l’histoire de la ville, de son peuplement et de la géographie marchande de la capitale. » Cette double identité à la fois marginale et profondément ancrée dans l’âme urbaine se retrouve, sous d’autres formes, dans les marchés du Mirail à Toulouse. Venant de cette ville et ayant eu l’occasion de parcourir les différents marchés, ils présentent un parallèle intéressant que je voudrais montrer dans cet article.

Un ancrage populaire et multiculturel

Barbès et le Mirail partagent avant tout une même essence : celle de quartiers populaires, marqués par une forte diversité culturelle et une vitalité économique informelle. À Barbès, les rues grouillent de vendeurs de tissus, d’épices, de produits venus du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne. C’est un carrefour cosmopolite où l’histoire migratoire de Paris s’incarne au quotidien. De la même manière, le Mirail, à Toulouse, concentre une population issue de multiples horizons : Afrique, Maghreb, Asie,… Ce qui a fait des marchés du quartier, un véritable point de rencontre social et culturel. Ils y regorgent de produits exotiques, d’articles bon marché et d’une ambiance sonore et humaine qui peut rappeler celle de Barbès : un mélange de langues, d’odeurs et de musiques. Personnellement, je me sentais plutôt à l’aise dans cette ambiance ayant été habitué jeune.

Des lieux de commerce, mais aussi de vie sociale

Au-delà du simple aspect économique, Barbès comme le Mirail sont des espaces de sociabilité. Les habitants s’y retrouvent, discutent, échangent les nouvelles, et entretiennent un lien de proximité souvent plus absent des quartiers plus aisés. Ces lieux jouent un rôle essentiel dans la vie des habitants : ils offrent une forme d’appartenance et d’identité commune, notamment pour des populations souvent marginalisées par le discours dominant. Là encore, le commerce devient un prétexte. A Barbès comme au Mirail, faire ses courses, c’est aussi “prendre des nouvelles du quartier”.

Entre marginalisation et reconnaissance

Pourtant, ces espaces demeurent marqués par un certain stigmate. Barbès souffre d’une réputation ambivalente : symbole d’un “autre” Paris, parfois perçu comme insécuritaire, mais aussi célébré pour son authenticité et sa mixité. Le Mirail, de son côté, pâtit d’une image encore plus négative, souvent associé aux “banlieues difficiles”. Les marchés y sont parfois perçus par les médias ou les autorités comme des lieux de désordre ou d’économie informelle. Cette différence de perception s’explique aussi par la place géographique et symbolique de ces quartiers : Barbès est en plein cœur de Paris, intégré au tissu urbain historique, ce qui permet, comme nous le voyons dans l’article d’Emmanuelle Lallement, d’inspirer Paris. Les exemples de Louis Vuitton qui s’inspirent de la mode local en sont un parfait exemple. Tandis que le Mirail se situe à la périphérie, dans une logique de séparation spatiale. Ce qui crée beaucoup moins de lien entre le centre ville de Toulouse et ses marchés et donc crée une séparation social et culturelle plus forte encore.

Deux symboles d’une ville populaire et vivante

Malgré leurs différences, Barbès et le Mirail racontent la même histoire : celle d’une France populaire, métissée, entreprenante et résiliente. Ils illustrent une autre manière de “faire ville”, où le commerce devient un acte de résistance sociale, un moyen de s’approprier un espace parfois délaissé par les institutions. À Barbès comme au Mirail, le marché n’est pas seulement un lieu d’échange économique : c’est un espace d’expression culturelle, de solidarité et de vie collective. On s’y sent à l’aise et bien reçu et l’ambiance général permet aux personnes qui viennent faire leur marché d’avoir envie d’y retourner. C’était en tout cas ce que je me disais à chaque fois que j’y allais avec ma mère car on y retrouvait les mêmes personnes qui venaient acheter ou vendre et les mêmes amis que j’avais.

Barbès et le Mirail incarnent deux visages d’une même réalité urbaine : celle d’espaces populaires où se mêlent les cultures, les trajectoires et les économies. Si Barbès bénéficie d’un ancrage historique dans la capitale, le Mirail illustre les nouveaux territoires de la diversité française. L’un comme l’autre rappellent que les quartiers dits “périphériques”, qu’ils soient au nord de Paris ou au sud de Toulouse. Ils sont au cœur de la vitalité sociale et culturelle du pays et de leurs villes.

Cédric KAMPETENGA

Mort d’un commerce, vie d’un quartier

« Comment imaginer le quartier Barbès sans Tati ? », c’est par cette question qu’Emmanuelle Lallement débute son article [1] portant sur les relations qu’entretiennent l’enseigne Tati et le quartier de Barbès dans lequel elle s’est installée en 1949. A travers sa réflexion, l’autrice témoigne de la création de Tati dans un contexte de l’après-guerre difficile, marqué par un pouvoir d’achat en berne. Fondée par l’homme d’affaires Jules Ouaki, Tati a pour objectif d’offrir des produits variés (textile, linge de maison, cuisine…) à des  prix accessibles afin que le plus grand nombre d’individus puisse se les offrir, qui plus est dans le quartier défavorisé de Barbès. Rapidement, le magasin s’impose comme le centre névralgique du quartier. A l’intérieur, une clientèle de tous horizons fouille, achète, donne son avis, se rencontre, discute… En 2005, au moment de la rédaction de l’article, Tati est le véritable lieu de vie de Barbès.

La question, presque rhétorique, se pose alors : « Comment imaginer le quartier Barbès sans Tati ? ». Pourtant, en 2021, en proie à d’importantes difficultés financières, le magasin fermait définitivement ses portes. Depuis, le quartier semble accuser le coup [2] et le bâtiment historique qui abritait le magasin reste clos. Une question se pose alors : comment évolue un quartier, une ville, lorsque son principal commerce ferme ses portes ?

Je viens de Dourdan, une petite ville de 11 000 habitants située dans le sud de l’Essonne. Si je devais utiliser un adjectif pour qualifier la ville, ce ne serait certainement pas « animée ». On peut marcher dans le centre-ville sans se faire bousculer, il n’y a pas une grande variété d’activités culturelles à réaliser et si l’on veut aller au musée, au cinéma, au stade, en boîte de nuit… on a tendance à se rendre dans les plus grandes villes essonniennes ou à Paris. Pourtant, chaque été, dans le parc adossé à la bibliothèque, un bar éphémère ouvre et devient, le temps de deux mois, le poumon de la ville.

Pour cause, le lieu est extrêmement agréable : une terrasse en bois prend place, accolée à un bâtiment ancien et historique de Dourdan. Bercé de lumière, le bar du parc se situe au milieu des arbres et sa décoration colorée et entièrement en bois semble vouloir marquer un certain attachement à la nature. Pendant les deux mois de son ouverture, on y retrouve une population très variée : des familles, des personnes âgées, des employés qui s’y rendent après le travail… mais les jeunes dourdanais et provenant des communes des alentours apparaissent majoritaires dans le lieu. Ils viennent y consommer une bière artisanale, du vin ou d’autres types d’alcools qui sont pourtant vendus à des prix presque identiques à ceux pratiqués à Paris. Le principal attrait du bar ne réside donc pas dans son attractivité tarifaire mais dans le fait qu’il constitue un lieu de vie convivial dans une ville qui apparaît quelque peu morte une fois l’été passé.

A titre personnel, je suis employé dans une usine dourdannaise pendant mes vacances et j’attends avec impatience, durant ma journée de travail, de pouvoir rejoindre mes amis au sein du bar. Celui-ci possède donc une place importante dans mon cœur, car il m’évoque les retrouvailles avec des personnes que je côtoie beaucoup moins pendant l’année. Nous étudions tous dans des villes différentes et les occasions de se rassembler sont assez rares. Surtout, il n’y a pas grand-chose à faire à Dourdan, ce qui ne nous pousse pas forcément à nous réunir. L’ouverture du bar l’été constitue donc le prétexte parfait : enfin un lieu de rencontre ouvre dans la ville ; il faut en profiter. On s’y rend donc une, deux, parfois trois fois par semaine pour se raconter nos journées de travail pas forcément intéressantes, pour parler de l’année qui vient de s’écouler, de nos projets, mais surtout pour répéter des anecdotes qu’on a déjà dû entendre une bonne dizaine de fois. Par ailleurs, j’aime fréquenter ce bar, car, Dourdan étant une petite ville, je suis sûr d’y croiser une personne que je connais, que je n’ai pas vue depuis longtemps et avec laquelle je vais pouvoir discuter. Pour mes amis et moi, c’est donc ça le bar éphémère de Dourdan, le lieu de nos retrouvailles, de nos rires et de nos discussions tard la nuit qui engendrent des journées de travail difficiles le lendemain.

Mais voilà, l’été est passé et, comme prévu, le bar a fermé. Le parc de la bibliothèque est orphelin de sa terrasse et la ville semble de nouveau morne. A l’instar de Tati à Barbès, le quartier apparaît sans vie une fois amputé de son principal commerce. Lorsqu’un commerce aussi ancré dans son quartier ferme, il emporte avec lui une partie de son âme, mais cette fermeture peut également être perçue comme une occasion de changer. Peut-être que cela peut donner envie aux habitants ou aux pouvoirs publics de se réapproprier un lieu, d’en devenir des acteurs majeurs. A Dourdan, le bar a fermé mais peut-être que sa période d’ouverture aura donné envie aux habitants de revenir fréquenter le parc en hiver, peut-être qu’ils s’y poseront pour discuter, qu’ils s’y raconteront des anecdotes déjà entendues… La fermeture du commerce n’aura alors pas entraîné la mort de son quartier.

En conclusion, je ne pense pas que la fermeture d’un commerce, aussi important soit-il dans la vie de son quartier entraîne une sorte de petite mort de ce-dernier. Il apparait néanmoins vrai que cette fermeture peut marquer un coup d’arrêt pour un quartier à l’instar de Tati à Barbès mais avec un peu d’imagination, il reste possible de voir la fermeture comme une opportunité de faire évoluer le quartier. Finalement, Barbès était là avant Tati et Barbès est toujours là après Tati.

[1]  LALLEMENT, Emmanuelle. « Tati et Barbès : Différence et égalité à tous les étages ». Ethnologie française, 2005/1 Vol. 35, 2005. p.37-46.

[2] CANIER, A. (2024, 29 juin). Paris : Barbès a toujours du mal à tourner la page Tati, trois ans après sa fermeture. leparisien.fr. https://www.leparisien.fr/paris-75/paris-barbes-a-toujours-du-mal-a-tourner-la-page-tati-trois-ans-apres-sa-fermeture-29-06-2024-I5AKEUZDDJGSXM2PPZKYKEOG5A.php