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Le marché de Clignancourt : un « lieu pratiqué »

Prise de vue – Marché de Clignancourt (10.11.25) – Pauline Le Pierres

« Un univers d’univers », « le paradis des chineurs », les expressions ne semblent pas manquer pour désigner le grand marché de Clignancourt. Situé au nord de la capitale, à la périphérie de Saint-Ouen, le terminus de la ligne 4 s’ouvre sur un organisme qui s’articule dans une pluralité de commerces : les puces. Marchés en plein air, boutiques, galeries, le marché de Clignancourt porte aussi le nom de « grenier du monde », un espace dans lequel une importante variété de produits circule (antiquités, chaussures, gadgets en tout genre). Mais au-delà de l’aspect matériel, Clignancourt accueille aussi le monde de par ses passants, ses vendeurs, ses interactions. Des clients les plus habitués aux touristes occasionnels, tous trouvent une place. Une instance si diversifiée nous amène à essayer de comprendre comment se crée un marché ? qui fait marché ? et quelles en sont les perceptions de ces espaces dans la ville ?

Dans cet article, je vous raconterai mes observations ainsi que mon expérience lors de visites que j’ai réalisées les 10 et 18 novembre 2025. À travers mon propos, je tâcherai de restituer la pratique du marché par une jeune femme, étudiante en communication, n’ayant jamais entendu parler de Clignancourt auparavant. Cela me permettra de proposer une réflexion personnelle autour des pratiques marchandes dans la vente de produits de contre-façon et d’étudier l’appréhension sociale de l’espace entre vendeurs et clients.

Premiers pas

Pour mon observation, j’ai décidé dans un premier temps de suivre le tracé des allées du marché. Si l’on s’attarde sur la définition de l’Académie Française du mot « marché », celui-ci renvoie purement à l’idée d’un lieu public, dans lequel sont vendus et achetés denrées, marchandises, et objets d’usage courant. Prenons alors cela comme point de départ. Pour étudier les échanges marchands, concentrons nous d’abord sur l’espace en tant que tel. Mon approche fut donc dans un premier temps d’explorer les allées du marché, de les traverser pour en connaitre les frontières, ainsi que les limites. De cette démarche naît un premier constat : où se trouve l’entrée du marché ? Cela peut sembler anodin, mais on attendrait d’un lieu qu’il soit clairement délimité, qu’il y ait un début ainsi qu’une fin. Cependant, le marché de Clignancourt ne propose pas d’entrée clairement identifiable comme telle, nous entrons par les différents accès qui convergent vers celui-ci (arrêt de bus, passages piétons, etc.). J’entre donc dans le marché par l’espace laissé entre deux stands, à la suite d’un passage piéton. Stands, vendeurs, prix avantageux, l’immersion est totale : bienvenue au marché de Clignancourt.

Je remarque dans un premier temps une grande densité. L’espace n’est pas simplement construit en une allée principale, avec des stands de part et d’autre, il s’agit en réalité d’un tableau beaucoup plus complexe. L’un des éléments marquants est qu’il y a un plus grand nombre de vendeurs que d’étalages. Il y en a parfois plusieurs par stands mais le plus intriguant est que certains sont debout dans l’allée centrale, portant leurs marchandises dans des sacs ou parfois même dans leurs mains, et vendent, commercialisent au plus près de la clientèle. IPhones, AirPods, ou encore parfums Chanel, les marchandises sont sensiblement les mêmes parmi ses vendeurs. Certains sont regroupés, d’autres sont plus isolés mais tous se trouvent dans le chemin qui parcourt chaque étalage. Cette situation crée des interactions parsemées qui participent à rendre l’espace riche en densité. En sillonnant les marchandises, passant d’un stand à un autre, ma progression est ponctuée de rencontres inopinées avec ces vendeurs. Contrairement aux stands, pour lesquels si je ne m’y attarde pas en m’arrêtant devant, je ne suis pas spécialement remarqué par le marchand et celui-ci me laisse continuer mon chemin, les vendeurs itinérants quant à eux viennent vous chercher. Ils vous présentent leurs produits directement sous les yeux et vous abordent. L’absence d’étalage enlève une barrière physique, ce qui crée une plus grande proximité. La rue du marché est directement leur vitrine. Cela participe également à rendre plus floues encore les démarcations de celui-ci : où s’arrête l’espace marchand ? Qu’est-ce qui constitue et sépare l’espace du client de celui du vendeur ? On pourrait s’attendre à ce que cette distinction soit aisément identifiable, c’est notamment ce qui est permis par les stands : ce qui se trouve dans le stand s’avère être l’espace marchand, celui du vendeur, tandis que l’autre versant compose l’espace du client, là où il accède à la « vitrine » en plein air. Durant mon observation, j’ai donc été particulièrement sensible à l’appréhension de l’espace par les différents acteurs de l’aire commerciale. Il est vrai qu’en tant que jeune femme, il n’est pas aisé de trouver une place dans ce marché, entre les stands et les allées. L’espace est majoritairement dominé par les vendeurs eux-mêmes, la possession de l’espace est donc principalement masculine. Dans une logique de pratiques marchandes, je représente alors une proie, une acheteuse potentielle, ce qui suscite l’intérêt. Il me semble cependant nécessaire de rappeler que je constitue certainement pas la clientèle habituelle de Clignancourt. Je ne m’y rends pas régulièrement, et de par ma posture et ma gestuelle je suis dans une dynamique de contemplation. Cela peut expliquer le fait que mon avancement dans les puces a donc été riche en interpellations. 

C’est l’une des grandes spécificités du marché de Clignancourt que j’observe. Comme le notait Joël Topor-Predec (fondateur du marché La Bulle) au sujet des puces : « tu n’y vas pas dans un but, tu y vas pour la rencontre avec les gens ». C’est un espace intense d’interactions, car en effet, c’est par l’échange que les vendeurs initient leurs pratiques marchandes et mènent à la bonne affaire. Parfois le vendeur s’adresse à vous directement, en vous demandant si vous cherchez quelque chose en particulier, mais occasionnellement l’échange est silencieux. Le commerçant tend simplement son produit et attend votre réaction, ce qui lui permet certainement d’estimer les chances potentielles d’achat. Dans un cas où on vous interpelle par la voix, l’attention du consommateur est directement orientée vers la provenance du son. Or, lorsque la marchandise est présentée à vos yeux, vous y êtes directement confrontés, vous ne cherchez par le vendeur qui vous a interpellé, mais votre regard se pose immédiatement sur ce qui entre dans votre champ de vision, à savoir le produit en lui-même. L’échange n’est donc pas toujours verbal, il peut également être purement fait de gestes. Il semble donc exister une multitude d’échanges commerciaux qui permettent de construire une bonne affaire.

L’espace marchand

Arrivée à la fin de la première allée, le marché semble se fendre en deux segments. La première limite que je rencontre est donc une limite physique et réelle : la route périphérique. Cela offre aux passants l’opportunité de traverser et d’avancer vers les puces de Saint-Ouen ou alors de rester dans le marché de Clignancourt et de suivre le chemin encadré par les stands. Je me laisse flâner pour cette seconde option. Gardant cette idée initiale de parcourir le marché et d’essayer de délimiter son espace, je poursuis alors mon chemin pour découvrir une nouvelle partie de celui-ci. Ce deuxième segment est beaucoup moins dense que le premier, il y a moins de vendeurs itinérants et les étalages sont davantage espacés. Le marché de Clignancourt semble disposer d’une artère principale, à savoir celle que j’ai empruntée précédemment, ainsi que des voies plus discrètes. Les échanges et les interactions paraissent se concentrer au même endroit. En tant que consommateur, il est donc utile d’intégrer l’idée d’un espace principal dans la quête de la bonne affaire. 

En poursuivant mon avancée, alors que je m’attardais sur un stand à l’angle du marché, un vendeur itinérant s’approche et me déploie son argumentaire de vente autour du parfum Chanel N°5. Il me montre son stock, contenu dans un sac plastique occultant noir et me propose un prix des plus avantageux : 20€ pour le flacon contre une centaine d’euros à l’accoutumée dans le commerce. Bien que l’offre appelait à la bonne affaire, je déclinai la proposition. En me voyant sur le point de poursuivre mon chemin, le commerçant s’avança à nouveau et me proposa désormais des AirPods. Une nouvelle fois, c’était le vendeur qui occupait majoritairement l’espace et j’avais cette impression de remplir le rôle de proie qu’il ne fallait pas laisser partir. De cette position, la perception du marché est davantage étriquée, quand bien même les allées sont suffisamment larges pour y circuler. Les interactions sont comme un étau qui se resserre dans le but justement d’amener à la transaction. L’appréhension de l’espace semble bien différenciée. La pratique marchande amène à une domination de l’espace par le vendeur, dépourvu de contraintes spatiales. Il peut, en effet, se déplacer dans les allées comme bon lui semble et ainsi rester suffisamment proche des clients pour inciter et mener l’interaction, contrairement aux vendeurs attitrés à un stand. Mais comment justement définir cet espace, ou même ce non-espace ? Comment s’établit-il ? Il s’agit de questionnements complexes auxquels il peut être judicieux de consulter des travaux de recherche au sujet de la perception et des usages d’un lieu. Michel de Certeau, un intellectuel spécialisé en histoire et en théologie, propose dans son ouvrage  L’Invention du quotidien t.I, Arts de faire (1990) de définir l’espace comme étant le résultat de « l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner » (p.226). Cela signifie que l’espace n’existe pas en lui-même, il est créé à partir des trajectoires, des interactions, des densités qui s’y croisent et y circulent. Le marché est donc élaboré en un espace grâce aux pratiques marchandes, à l’occupation de l’aire par les vendeurs, aux dialogues avec les clients et à la promotion des produits. C’est un « lieu pratiqué ». En ce sens, il est en perpétuelle redéfinition. C’est en quelque sorte un palimpseste. Au Moyen-âge, cela renvoyait à un parchemin dont on faisait disparaître l’écriture pour y écrire de nouveau. C’est un support qui s’efface et se réécrit à chaque utilisation. À Clignancourt, cela est notamment symbolisé par la figure même du vendeur itinérant. Lorsque je décline une proposition et que le marchand s’avance davantage pour formuler une nouvelle offre, l’espace est amené à se redéfinir dans le but justement d’amener à une transaction. Nous pourrions alors considérer cela comme étant l’une des nombreuses pratiques marchandes que l’on trouve au marché parisien de la contre-façon.

Une visitée guidée 

En continuant mon observation, je parviens à une nouvelle intersection dont l’une des voies proposait de rejoindre le début de mon parcours dans le marché, l’« entrée » par laquelle je suis arrivée. Je venais de terminer le tracé initial du commerce en plein air. Afin de ne pas me contenter de rester sur mes premières impressions, je décidai alors de ré-emprunter le chemin parcouru jusqu’ici. L’entreprise peut paraitre fastidieuse mais il s’agissait de mon premier contact à Clignancourt. L’imprégnation des lieux pour constituer un processus lent dont, à mon sens, il ne faut pas négliger. L’idée n’était pas de reformuler à nouveau les mêmes constats que mes précédentes observations, mais plutôt de les dépasser, de les contredire ou bien de les affirmer. 

C’est ainsi que je me retrouvai à nouveau dans cette allée que j’ai nommée comme étant la voie principale. Ma déambulation ne fut pas aussi inaperçue que cela, car en continuant dans ma lancée, un nouveau vendeur itinérant s’adressa à moi. Cette interaction était de l’ordre du singulier, car en effet on ne m’interpella pas en me présentant directement un prix ou bien des produits, mais cette fois-ci le commerçant me dit simplement : « je te sens perdu, tu tournes autour, tu sais pas quoi faire ». Mes allées et venues n’étaient donc véritablement pas passées inaperçues pour un habitué des lieux. L’ironie de la situation était telle qu’effectivement je n’avais pas de réel but dans ma progression, si ce n’était l’observation. Ma posture de passante devait donc indéniablement dégager de la peine à définir l’espace et à s’y repérer. Ceci accentue également la pensée qu’aux yeux des vendeurs, je ne fais pas partie de la clientèle habituelle des lieux. Profitant de cette rencontre arrivée à point nommé, je m’arrêtai pour échanger avec le commerçant. En cet instant, l’homme qui m’a interpellé ne correspondait pas à l’image typique du vendeur itinérant rencontré précédemment. Il avait bien ses produits à portée de main dans un sac noir, arboré comme uniforme de l’endroit, mais sans pour autant me les proposer à l’achat. Il était davantage la figure d’un initié, d’un membre interne à la structure de Clignancourt qui me proposait de me conseiller et de m’orienter. Quand on est « perdu », au sens de ne pas avoir de repères visuels ou instinctifs, c’est par l’échange que l’espace se recréait, se redéfinit et réapparaît pour nous guider. L’espace semble donc bel et bien se définir par les interactions qui s’y trouvent. J’ai été chanceuse de trouver un vendeur qui naturellement me proposa son aide dans justement ma quête d’observation et de définition du lieu. En acceptant son aide, il me raconta alors sa connaissance de l’endroit qu’il avait établie lors de nombreuses années d’expérience ici. Alors que nous progressions à nouveau au sein de l’allée, il me conta son histoire, de son stand dont il avait dû se séparer, faute de moyens, et que désormais il se retrouvait à vendre directement dans l’allée du marché. Il me parla également de son activité quotidienne ici, qu’il venait tous les jours pour vendre et que c’était grâce aux heures passées dans les allées qu’il avait développé une connaissance assez fine de l’endroit. Pouvoir converser avec lui m’a ainsi permis d’intégrer une nouvelle vision autre que la mienne, un nouveau point de vue autour des échanges marchands : celui d’un vendeur expérimenté qui connaissait bien les lieux. Une nouvelle fois, l’appréhension de l’espace n’est sensiblement pas la même. Pour ce commerçant, les allées sont comme un réseau de codes et de règles implicites, c’est comme cela qu’il occupe l’espace, il en connait chaque recoin. Comme l’explique Michel de Certeau, à nouveau dans son écrit L’Invention du quotidien, : « la lecture est l’espace produit par la pratique du lieu que constitue un système de signes, un écrit » (p.226). Cela signifie qu’au-delà de la délimitation de l’espace, c’est la pratique du marché qui lui donne le sens d’aire marchande. C’est donc par l’usage, par la coutume et l’habitude que se construisent les lois qui structurent l’ensemble du marché. Il m’était difficile de « lire » le lieu au sens de Certeau car je ne comprenais pas son système de signes, d’interprétation. En revanche, le vendeur qui m’a accompagné possédait précisément cette capacité de lecture : il connaissait la manière dont se positionnait les vendeurs, les points du marché où la clientèle ralentissait dans les allées, ou encore les gestes de négociations informelles utilisés. Ce fut donc particulièrement enrichissant  de découvrir tous ces signes discrets qui rendent l’endroit si unique. À la fin de cette visite guidée, il me proposa de quitter le marché de Clignancourt pour me diriger vers les puces de Saint-Ouen : « va voir les magasins plus loin, il y aura plus de qualité qu’ici ». C’est un conseil que je mettrai à profit quelques jours plus tard.

Qui fait marché ?

Lors de ma seconde visite, qui fut dans le courant de la matinée d’un mardi, le marché n’était pas encore installé. Alors que nous étions venus pour poursuivre nos observations avec mes camarades, nous arrivons tous au constat suivant : « il n’y a pas de marché », « le marché n’est pas là ».  

Prise de vue – Marché de Clignancourt (18.11.25) – Léo Dupeyron

Mais alors que faut-il observer ? Cela peut paraitre contre-intuitif pour nos observations, mais comme nous l’avons vu, ce n’est pas le tracé, la délimitation urbaine qui fait l’espace, ce sont davantage les échanges et interactions qui s’y trouvent qui le bâtissent. Ainsi, même si l’instance physique du marché n’est pas présente, l’activité commerciale ne cesse pas pour autant. Je décide alors tout de même de me rendre du côté des puces de Saint-Ouen. Ayant en mémoire ma précédente rencontre avec le vendeur-guide, j’applique son conseil et pars découvrir un côté considéré comme plus attractif de l’espace marchand. En arrivant, je constate que les étalages ne sont pas encore installés, mais que les vendeurs quant à eux demeurent présents. À mon sens, c’est véritablement cela qui caractérise Clignancourt et désormais les puces de Saint-Ouen, leur capacité à faire marché davantage en tant que vendeurs que dans une dimension matérielle (stand, boutique, etc.). Ainsi, même si le marché ne s’est pas encore pleinement réveillé, l’activité commerciale n’attend pas. En m’aventurant davantage, je découvre que certains vendeurs, positionnés devant les boutiques endormies, proposent leur stock mais sans produits apparents. Pas d’étalages, pas de sacs transportant IPhones, AirPods, ou encore parfums Chanel, mais simplement un discours de vente. Pourquoi proposer à la vente des produits qui ne sont pas présentés physiquement ? Intriguée, je répondis à l’une des interpellations faites, en affirmant que je cherchais une paire de baskets spécifique. C’est alors que le vendeur me proposa son téléphone et m’invita à explorer dans sa galerie de photos pour trouver la paire que je souhaitais : il possédait toute sa marchandise en photos pour pouvoir les montrer aux clients intéressés pour ensuite aller la chercher dans les stocks. Voilà comment le marché pouvait fonctionner quand bien même les stands et boutiques n’étaient pas installés. Certes, l’activité reste moindre que lorsque tout est en place, comme cela a pu être le cas lors de ma première visite, mais le marché ne cesse pas pour autant d’exister. Si l’on reprend la définition du « marché » utilisée au début de cet article, celle-ci semble désormais quelque peu simpliste. Au-delà de l’idée de « lieu public », c’est un lieu qui se crée, se construit, sans pour autant être clairement défini. C’est en cela que réside toute la complexité du marché de Clignancourt et de ses environs.

Retours d’expériences

Mes visites à Clignancourt m’ont été d’une grande richesse. Il a été très intéressant de se rendre dans un espace et d’en restituer ses impressions et pensées. Cependant, je souhaite malgré tout montrer les limites que peut constituer mon propos. Dans un premier temps, mes observations se placent dans un cadre temporel quelque peu restreint, avec un laps de temps relativement moindre lors de mes visites. Ainsi, je n’ai pu observer que très peu de variations ou d’évolutions de l’espace. Avec un temps de recherche plus conséquent, mes observations auraient pu être davantage profondes et réflexives.

De plus, j’ai choisi de prendre comme axe d’observation ma propre expérience en tant que femme étudiante, aucun peu de connaissance au sujet de Clignancourt. Or, même si j’ai essayé d’aborder un avis des plus neutres possible, mon regard est indéniablement situé, que cela soit par mon histoire personnelle, par mes savoirs, mes idées reçues, etc. L’impartialité est une composante essentielle pour un article d’observation, mais il me semble également honnête d’admettre que celui-ci peut être orienté indépendamment de notre volonté. Mon expérience n’en demeure pour le moins légitime mais demande à être clairement identifiée comme telle.

Enfin, de façon synthétique, mes observations ne sont qu’une vision non exhaustive du marché de Clignancourt. Mon choix d’étude, de suivre le tracé initial de l’espace, m’a offert une perspective inédite mais m’a également ôté l’expérience d’autres aspects. J’ai ainsi été moins sensible à d’autres composantes du marché car celles-ci ne constituaient pas mon axe principal d’analyse. Cet article aspire donc à être lu et appréhendé tel qu’il est, à savoir l’analyse rétrospective d’une étudiante qui découvrait le marché de Clignancourt et qui a cherché à se le représenter. 

Bien que l’entreprise ait pu paraître intimidante, j’ai beaucoup aimé l’exercice de restitution de mon expérience au marché de Clignancourt. L’observation était sans aucun doute la partie la plus complexe : que faut-il observer lorsque nous ne possédons aucune connaissance préalable de l’endroit ? Il s’agit d’une activité assez déstabilisante. Mais c’est grâce à cette pensée que j’ai pu construire mon propos et orienter mes observations. En acceptant ma posture d’étudiante femme qui venait pour la première fois, je me suis créé un chemin dans le marché, rencontré certains vendeurs et accédé à un point de vue unique. Voilà mon expérience au marché de Clignancourt, temple parisien de la contre-façon.

Pauline Le Pierres

Marché de Clignancourt : Différencier le vrai du faux

Le 10 et 18 novembre 2025, dans le cadre de mon master, j’étais en pleine immersion au marché de Clignancourt. Située à la sortie du Tramway 3 Bis et au pied du périphérique parisien, cette place marchande est réputée pour sa vente de contrefaçon. À l’unité ou en gros, de Nike à Jordan, en passant par Prada, Louis Vuitton ou encore iPhone et Airpods, on y trouve de tout. Le marché de la sneaker est toutefois celle qui m’a le plus intrigué. En effet, le nombre de paires de chaussures est incalculable. Entre les Shox, Yeezy, Gazelle, il y en a pour tous les goûts. Bien que ce soient évidemment des contrefaçons, elles sont à mes yeux, de loin et parfois même de près, très ressemblantes aux originales. Toutefois, quid d’un expert de la sneaker ? Pourra-t-il faire la différence entre une vraie et fausse paire de chaussures ?

Chaussures exposées au Marché de Clignancourt (© Julie PHAM, 29/11/2025)

Billet de 20 euros à la poche pour ma première immersion, et avec pour objectif de trouver une paire de chaussures qui pourrait également être disponible à Intersport Paris République, mon lieu de travail dans lequel je débute tout juste en qualité de vendeur au rayon chaussures. Je me fonds rapidement dans la masse du marché, observant les produits et en me faisant très rapidement alpaguer. On me propose des produits Apple à bas prix, je ne suis toutefois pas intéressé et très loin d’être rassuré par la qualité de ce produit. Je continue de me balader, et je tombe sur un individu intriguant, un commerçant qui ouvre et qui ferme plusieurs boutiques, sûrement l’un des patrons du coin. Je l’observe et essaye donc de rentrer dans une boutique avec le portail à moitié baissée en lui demandant si c’était ouvert. Il me répond chaleureusement que oui, je jette donc un rapide coup d’œil, rien d’intéressant pour moi, et à l’instar où je m’apprête à quitter la boutique, il m’invite à en visiter une autre. Il ferme donc la première boutique à laquelle je me suis rendu pour en ouvrir une deuxième. Intrigué, je décide de regarder, il y a effectivement des sneakers, mais rien de bien intéressant. Je lui pose alors la question : « Pourquoi fermez et ouvrez-vous des boutiques comme cela et ne les laissez pas ouvert ? ». Ce dernier me répond :

« Je ne peux pas laisser ouvert la boutique, car si la police vient ils vont tout récupérer vu que c’est de la marque »

Intrigué et ne souhaitant pas lui faire ouvrir une boutique sans raison, je continue de fouiller de fond en comble, tout en sachant pertinemment que je n’y prendrais rien. Je continue de me faufiler dans les allées, parcourant maillots de football, de basketball, labubus, chaussures, parfums, vêtements de luxe et évidemment sneakers. Déambulant dans le marché sous un fond musical provenant des enceintes de différents stands, je parviens toutefois à reconnaître la chanson Yama du célèbre artiste marocain Dystinct. Attiré par la musique, j’y jette un coup d’œil m’éloignant drastiquement de ma cible initiale. J’y trouve en effet des drapeaux marocains, palestiniens et des maillots de football dont notamment celui du Maroc mais pas de chaussures. Et afin de créer un contact avec le marchand, et d’instaurer un lien de confiance entre lui et moi, je lui parle de mon futur voyage à Marrakech, d’où mon -faux- intérêt pour les maillots des Lions de l’Atlas qu’il a exposé, tout comme celui de l’Atlético de Madrid, mon club de football préféré. Je parviens à rentrer en négociations avec lui afin de me mettre dans le bain et d’adopter une façon de négocier. Et a la fin des pourparlers, ce dernier accepte un prix de 10€, mais ne souhaitant pas me procurer ces produits, et sachant pertinemment qu’ils n’acceptent pas les paiements par carte bancaire par leur absence de TPE, mais également par intuition, je sors ma CB et lui demande s’ils prennent ce type de paiement, c’est évidemment un refus. Mais ce dernier me conseille de me rendre à l’entrée du marché dans lequel se trouve un distributeur automatique de billets. Je continue ma balade dans les allées du marché, puis décide de prendre une petite pause dans les puces de Saint-Ouen, loin du bruit, le temps de prendre un café, un petit gâteau et d’y retourner. Et bingo, je trouve une énorme boutique vendant principalement des sneakers, tenu par un charmant homme tunisien, avec qui j’ai eu l’occasion de discuter sans même entrer dans une conversation commerciale. J’inspecte par la suite la boutique, on peut y trouver différents modèles, dont des TN, des requins, des Asics… Mais n’ayant pas en tête les chaussures dont dispose le magasin Intersport République, je regarde sans même savoir quelles paires de sneakers vais-je comparer entre elles. Ma première expérience prenant fin, au bout de la grande allée je me retrouve avec des marchands ambulants de merguez au barbecue, émanant une odeur me procurant paradoxalement à la fois de l’envie et du dégoût. Toutefois cette après-midi et cette exploration du marché de Clignancourt et le marché aux puces de Saint-Ouen me procura énormément d’incertitudes et de doutes quant aux travaux que je vais réaliser pour ma recherche. Le marché de Clignancourt est très riche, il existe tant d’éléments à analyser que trouver un angle pour cet écrit en reviendrait presque d’un supplice. Un calvaire tant il y a de choses à dire et à décrire, quand bien même l’intégralité du marché et l’ensemble des contenus n’ont pas été explorés. Cependant, je décide toutefois de rester dans ma zone de confort en me focalisant sur les paires de basket.

C’est ainsi la raison pour laquelle, le jeudi qui suit, le 13 novembre 2025, je me rends à Intersport Paris République, mon lieu de travail. Étant en effet vendeur dans le rayon chaussures dans cette boutique située au 11e arrondissement parisien, mon idée était de faire comparer les paires de sneakers du marché de Clignancourt, qui sont des contrefaçons et celles disponibles au magasin. La comparaison sera réalisée par les responsables de ce rayon ainsi qu’un simple vendeur, afin de vérifier s’ils sauront remarquer la différence entre les deux produits censés être similaires. Une fois arrivé à la boutique, je fais du repérage afin d’avoir une idée plus claire sur les produits qui pourraient être disponibles dans les endroits marchands, ainsi durant ma journée de travail, je prête grandement attention aux produits que je manipule, prends des photos de toutes les paires de chaussures qu’ont été mises à disposition sur les murs du rayon mais également sur les meubles de « libre-service » qui comme le nom l’indique a pour utilité de laisser les clients se servir et d’aller par la suite régler en caisse. Ainsi, dans le magasin il y a au total plus de 250 modèles, ce qui me laisse la place au choix avec un gamme de sneakers très large. Cela peut cependant avoir un effet à double tranchant car cela peut m’apporter énormément de doutes sur premièrement le choix de la paire de chaussures, car la gamme est très grande et il sera donc difficile de faire un choix sur laquelle je me pencherais. Mais cela peut également m’amener à passer outre ou à passer à côté de certaines paires de sneakers car elles seront passées à l’oubli. Je me suis donc posé une question sur ma future visite du marché de Clignancourt : Dois-je me focaliser sur une paire de chaussures en particulier et essayer de la trouver coûte que coûte ? Ou bien y retourner sans idées précises en tête et tenter de trouver une des 250 paires présentes dans le magasin de sport à République ? Mes collègues et responsables surpris par les photos que je prends de tout le rayon, passant des chaussures dit « pour hommes », puis « pour femmes » et enfin celles des enfants. Je leur explique donc le contexte et l’intitulé de mon travail et je leur ai ainsi demandé s’ils veulent bien m’aider en participant à leur échelle. Ils ont tous accepté de réaliser l’entretien à mes côtés pour tenter de savoir s’ils parviennent à signaler les différences entre les chaussures de contrefaçon et celles en magasin qui proviennent directement des marques elles même. Mais ils m’ont également permis de m’aiguiller concernant mon interrogation sur la stratégie à adopter et m’ont plutôt de me diriger vers la seconde option qui était d’y retourner sans idée particulière.

Modèles d’exposition Asics sur le mur du rayon chaussures d’Intersport Paris République (© Nahidul MOHAMMED NURUL, 13/11/2025)

C’est ainsi que le mardi 18 novembre, soit dix jours suivant ma première expédition avec mes camarades de promo de mon master, que j’y retourne. A la sortie du tramway, je rejoins ces derniers et me dirigent vers le marché. Et à ma grande surprise, un calme et un silence d’enterrement. La place est presque vide, on y trouve seulement les vendeurs des boutiques. Je demande alors à un des vendeurs la raison pour laquelle cette place est aussi vide. Ce dernier me répond que le marché n’est ouvert que le samedi, dimanche et lundi. Et étant en plein milieu de semaine, il est donc évident que la place soit vide et qu’il n’y ait que très peu de clients. J’ai senti pour ma part ce jour-ci une ambiance plus pesante, avec les vendeurs en boutique qui paraissaient bien plus sur la défensive qu’ils ne l’étaient dix jours auparavant. Étant seuls avec mes camarades, entourés de très peu de clients et quelques vendeurs, nous ne faisions un petit peu remarquer. Dans un froid glacial, l’accueil était très loin d’être chaleureux. Je repartais alors à l’exploration au long du marché de Clignancourt à la recherche d’une paire de baskets. Dans mon portefeuille, cette fois-ci 40€, soit vingt de plus que la dernière fois. Quand bien même nous n’avons pas été accueillis de la meilleure des manières, je reste très optimiste à l’idée de trouver ce que je cherche, soit une paire de chaussure qui se trouve également à Intersport, qui me plaît, que je pourrais porter dans la vie de tous les jours et pour un prix maximum de 40€. Mes demandes sont, je le sais, ambitieuses. Je me retrouve devant une boutique de paires de chaussures et analyse rigoureusement chaque produit. Je me retrouve devant une paire d’Asics, le modèle Gel 11-30 que j’ai déjà vendu moi-même certains clients à Intersport. Je demande le montant, ce dernier me donne un prix de 50€, soit dix euros de plus que ce dont j’ai sur moi. Je tente de négocier pour obtenir un prix inférieur, et obtenir ces chaussures pour 40€. Ce dernier accepte, je demande alors une taille 43, car si je dépense un gros montant, autant utiliser cette somme d’argent pour acheter quelque chose que j’utiliserais réellement dans mon quotidien. C’est alors que ce dernier part demander à ses collègues s’ils ont ce modèle en taille 43, et il revient bredouille, mains vides en me disant que malheureusement ils ne l’ont plus. Je me demande alors si le vendeur me dit bien la vérité ou est-ce une ruse des vendeurs pour me faire partir, sachant pertinemment que je ne paierais pas la somme initiale. Ce dernier insiste toutefois et me demande alors de regarder les autres modèles disponibles, mais rien d’intéressant et rien qui ne rentre pas dans mes critères de recherche. Je le remercie alors du temps qu’il m’a accordé et me remercie très chaleureusement en répétant à de nombreuses reprises « Baraka Allahou fik » – qui signifie « que la bénédiction d’Allah soit sur toi » -, tout en me serrant la main et mettant sa deuxième main sur mon épaule. Je quitte alors cette boutique pour me rendre dans une autre qui vend également des maillots de football. C’est ainsi que je retrouve mes camarades de master, Juliana et Julie qui réalisent également leurs travaux de recherches. Dans cette boutique, je me retrouve alors devant une paire de chaussures qui me paraît très intéressante. C’est en effet la Nike Air Max Fire, au coloris noir avec la virgule rouge, un modèle de baskets qui est bien disponible en magasin. Je demande alors le prix et le vendeur me répond qu’il ne me la vendrait seulement pour 50€. Je tente alors de négocier, mais en vain. Le vendeur est très ferme, c’est un non catégorique, soit je la prends pour 50€, soit je dégage. Je décide alors d’arrêter les pourparlers et sortir de la boutique, mais j’observe alors discrètement Juliana qui négocie avec le vendeur pour une paire de chaussures, et ce dernier qui accepte de réduire le prix jusqu’à 30€. C’est alors que j’aperçois qu’il y a un traitement de faveur si tu es une femme ou si tu es un homme. Elles ne l’ont toutefois pas prise. Par la suite, nous nous rendons ensemble vers l’entrée du marché, au pied du périphérique. Quelques jours plus tôt, cette allée était pleine d’individus cherchant leur bonheur et de vendeurs tentant de réaliser le plus de profit. Aujourd’hui elle est vide, avec énormément de passage de voitures, de camions et de scooters. Mais également des voitures de police qui, à ma surprise, ne s’arrêtaient pas et continuent leur chemin, moi qui pensais qu’ils venaient pour la vente de contrefaçon. Et sur cette même allée, j’observe le peu de paires de chaussures mises à disposition, c’est alors qu’un vendeur m’interpelle et me demande si je cherche quelque chose. Je réponds que je ne cherche rien de spécial, juste des chaussures. Il est très insistant et me demande laquelle. Et c’est alors que je lui montre une photo d’une paire de chaussure Asics Gel 11-30 en bleu.

Asics Gel 11-30 bleu (© Nahidul MOHAMMED NURUL, 18/11/2025)

Ce dernier revient me voir et demande 80€ pour ce modèle. Une somme très élevée qui selon moi est démesurée, disproportionnée. D’autant plus qu’elle ne coûte que vingt euros de plus à Interpsort, soit un prix de 100€, que j’ai le droit à une réduction de 50 % au magasin et qu’elle ne me coûterait donc que 50€. J’ai donc pouffé et je suis parti car le prix était trop excessif à mon sens. Après avoir raconté cette anecdote à mes camarades, ces derniers étaient d’accord avec moi quant aux prix bien trop élevés. Et donc, à la fin de ma deuxième visite au marché de Clignancourt, toujours rien. Pas le moindre centime dépensé et toujours pas de paires de chaussures pour moi. Toutefois, je ne lâche pas l’affaire et je me rends de nouveau au marché de la contrefaçon le lundi suivant, le 24 novembre 2025. Cette fois-ci, comme prévu le marché a bien lieu. Je me retrouve donc au milieu de tous ces vendeurs, certains me proposent désormais des bijoux, de l’or, de l’argent. J’y trouve aujourd’hui de nombreux touristes, qu’ils soient indiens, espagnols, allemands, anglais, j’ai entendu de nombreuses langues parlées avec des personnes de tout horizon. Toutefois, ce n’est pas ma priorité d’observer les clients et les vendeurs, mon angle n’est pas anthropologique et je garde surtout en tête mon objectif de trouver une paire de chaussures. Pour arrêter de perdre mon temps, j’ai cette fois-ci en ma possession un billet de 50€. Je ne me cache pas, c’est une somme importante à mes yeux mais je n’ai pas d’autres choix que de remplir les conditions de vente pour obtenir ce que je désire depuis près de deux semaines. Moi qui ne souhaitais initialement pas dépasser les 20€, j’étais malheureusement bien trop confiant et ambitieux. J’ai même expliqué ironiquement à un ami que si je pouvais juste prendre discrètement le modèle d’exposition de la paire de chaussures et de fuir furtivement, je l’aurais fait. Toutefois, me revoici au marché, billet de 50€ en poche près à être dépensé. Pour mon troisième passage dans ce marché au nord de Paris, je ne souhaite pas y perdre trop de mon temps et de m’y éterniser. Je me retrouve alors devant la grande boutique de chaussures et achète finalement la paire de Asics Gel 11-30 au coloris grey black.

A droite : Asics Gel 11-30 grey black à Intersport (© Nahidul MOHAMMED NURUL, 28/11/2025)

Mes immersions au marché de Clignancourt étant enfin terminées, place désormais à la raison pour laquelle j’y suis passé à trois reprises : comparer cette paire de chaussures à celles appartenant à Intersport Paris République. Pour ma part, je parviens à trouver quelques différences, dont sur la matière de la basket, et notamment son tissu, qui selon moi paraît bien plus faible et fragile. Toutefois, je préfère m’appuyer sur les dires d’un expert pour me donner. C’est la raison pour laquelle j’ai donc demandé à Sébastien, responsable du rayon chaussures de ce magasin Intersport et je lui demande dans un premier temps de retrouver quelle chaussure droite est la vraie et laquelle est la fausse. Je lui tends alors les deux chaussures différentes et Sébastien la tourne, la plie, la scrute et son verdict tombe très rapidement et de façon très brutale. Je suis plutôt surpris qu’il le trouve aussi rapidement mais étant donné son emploi et son poste, finalement ce n’est pas si surprenant que cela. Avec du recul je ne comprends pas comment ai-je pu douter de l’expertise d’une personne travaillant dans ce domaine depuis si longtemps.

« Déjà, juste au toucher, tu captes le truc grave rapidement. Le mesh… c’est un peu comme si tu compares le tissu d’un parapluie à un textile de running. Sur la vraie, c’est souple, respirant. Là c’est dur, plastifié. Et le pire c’est que contrairement au parapluie, ta chaussure fake là, elle prend la pluie mais tu auras le pied tout mouillé »

Il a déjà répondu à mon interrogation concernant la matière de la chaussure et a su mettre des mots sur ce dont je pensais quand j’ai moi-même comparé deux les chaussures entre elles.  Ce dernier continue alors la comparaison en abordant désormais les détails

« Le logo, il est un peu trop épais sur la « falsh ». Et là, tu vois il y a une petite bavure ? Les vraies sont nickel quand tu regardes bien. Mais franchement je t’avoue il faut avoir l’œil (…) Et l’étiquette wow ahaha c’est une blague ils n’ont pas fait d’effort, y a que dalle »

Et enfin, le manager m’a brièvement parlé du produit en tant que tel avant de retourner en surface du magasin et de gérer son rayon et sa clientèle.

« Par contre, le gel de ta fausse chaussure c’est chaud hein, on peut le sentir au touché. Je ne te conseillerais vraiment pas de courir avec celle-là parce qu’il y a un risque que l’amorti soit irrégulier et qu’elle te lâche. La stabilité elle est moyenne aussi, et la forme du talon elle s’écrase trop vite. Sincèrement ça peut vraiment être dangereux de courir avec. »

Le court entretien est donc terminé, j’ai eu le droit à des réponses de surface très intéressantes. Sébastien ne s’est pas grandement focalisé sur la chaussure et y a passé un coup d’œil assez rapide et malgré un laps de temps très court, il a réussi à débunker différentes anomalies concernant la chaussure. Je vais faire désormais passer le test à Yohan, 26 ans, qui est responsable adjoint du rayon chaussures. J’avais légèrement de l’apriori avant de lui faire passer ce questionnaire car je craignais qu’il ne répète la même chose que Sébastien. Et mes préoccupations se sont avérées véridiques, car ce dernier a très rapidement su trouver la vraie de la fausse et la première remarque qu’il m’a faite concernait le tissu de la chaussure.

« Wesh la paire c’est une Clignancourt ou c’est une Wish, la matière est atroce. »

Il a toutefois abordé différents sujets dont Sébastien n’a pas abordé, la languette et le poids. Et en effet selon lui, sur les vraies 1130, la languette elle est bien rembourrée, elle est dense et confortable. Alors que l’autre est super plate, on dirait une crêpe et sarcastiquement il ajouta « t’as intérêt à les porter avec des chaussettes, elles vont t’arracher le pied ».  Ce dernier, toujours sur le même ton, ajoute concernant la basket provenant du marché de Clignancourt : « c’est trop bizarre parce que la chaussure est super légère mais je suis sûr que ça ne tient pas une semaine ton truc. »

Et enfin, j’ai souhaité faire passer cet interrogatoire par une personne qui n’est pas experte en la matière. Car il est facile pour des responsables du rayon chaussure de différencier le vrai du faux. Ils ont en effet, tout au long de leur carrière professionnelle passer de nombreuses formations concernant les sneakers, ils connaissent ces produits sur le bout des doigts. Quid cependant d’une personne, dont la basket n’est pas le métier. C’est la raison pour laquelle j’ai demandé à Inès, 19 ans, alternante au magasin dans le rayon tennis, de se prêter au jeu des 7 différences en comparant la vraie et la fausse Asics Gel 11-30. Cette dernière se joint à moi peu sereine « mais je ne vais pas trouver », cependant elle se prête tout de même un peu au jeu. Elle inspecte les 2 chaussures et comme tous les autres, la première remarque qu’elle fait concerne la matière de la chaussure. « Il est bizarre le tissu de celui-ci, je suis sûre que c’est le faux, mais à vue d’œil comme ça, je t’avoue que je n’aurais jamais trouvé ».

Comme moi, Ines n’aura donc pas réussi à trouver d’autres éléments concernant la fausse paire de chaussures. Mais il est vrai que sans une vision très approfondie et une analyse appuyée, le produit de contrefaçon en lui-même est semblable à l’originale vendu deux fois plus cher. Toutefois, en vaut-il vraiment la peine ? Est-il vraiment nécessaire d’acheter la fausse version d’une paire de chaussure qui ne tiendra pas sur la durée, ne sera pas de bonne qualité, pas bon pour le confort du pied, de la semelle, du talon, et qui pourraient engendrer des problèmes de posture et de dos, sous prétexte que le design est plus ou moins ressemblant ? Et bien la réponse est peut-être « oui ». Mais cela, je vous laisse en juger par vous-mêmes.

MOHAMMED NURUL Nahidul

Un seul lieu, deux identités : entre les rues des puces de Saint-Ouen et le Marché Dauphine

Après plusieurs visites effectuées en novembre et en décembre au marché aux puces de Saint-Ouen, une évidence s’est imposée : deux univers s’y côtoient, se frôlent et se croisent, tout en demeurant étonnamment opposés l’un à l’autre. D’un côté se déploie le marché aux puces populaire, avec plusieurs rues commerçantes où une foule dense circule librement le long des stands, tandis que les vendeurs interpellent les passants. De l’autre, le Marché Dauphine, plus calme, où la fréquentation est moindre et où les marchands, installés dans leurs boutiques parfaitement alignées dans des boxes, attendent que les visiteurs viennent à eux. Ces deux mondes partagent la même ruelle, mais chacun y déploie ses propres codes, ses objets, ses façons de vendre et bien d’autres particularités encore.

L’entrée du marché Dauphine un jour sans activité au marché aux puces de Saint-Ouen.  Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Le marché, lieu où s’entassent une multitude d’articles, où se croisent et échangent des personnes venues d’horizons variés, où les odeurs multiples se mêlent, et où chaque stand semble porter sa propre histoire, forme un espace vivant qui se transforme au fil des conversations. Disponible partout dans le monde, en plein air et en intérieur, il en existe plusieurs types, chacun possédant ses propres ambiances, ses habitudes de vente, ses publics et ses traditions.

Les marchés aux puces existent depuis de très nombreuses années, et leur nom singulier provient des insectes parasites qui, autrefois, étaient réputés infester les vieux vêtements vendus par les chiffonniers. Avant que les puces de Saint-Ouen ne deviennent officiellement reconnues en 1885 et ne s’imposent comme l’un des marchés les plus connus de France, voire du monde, le site était occupé par des gens du voyage.

Aujourd’hui, le marché réunit plus de 2 000 marchands répartis sur plus de 7 hectares et se caractérise par l’absence totale de produits alimentaires, offrant exclusivement de la brocante, de la fripe et divers objets anciens. Desservi par les lignes de métro 4 et 13, le tramway T3b et plusieurs bus, le marché aux puces de Saint-Ouen est facilement accessible. Chaque semaine, du samedi au lundi, les visiteurs s’y pressent pour parcourir les nombreux marchés où chaque pas réserve une découverte et où des univers différents s’entremêlent.

Au cours de nos différentes observations, nous avons principalement constaté la difficulté d’obtenir des entretiens, la plupart des personnes se montrant réticentes à répondre à des questions sous forme d’interview. La prise de photos représentait également un obstacle, certaines personnes jugeant cela inapproprié. Malgré les limites qui nous ont été imposées, nous avons tout de même réussi à obtenir quelques informations qui nous ont aidés à la réalisation de cet article.

L’arrivée à Saint-Ouen et la première rencontre avec ses marchés

Une fois arrivé au terminus de la ligne 4, à Porte de Clignancourt, l’atmosphère qui vous enveloppe est bruyante et résolument animée. Les klaxons des voitures, les conversations qui se croisent, et même un vendeur de maïs avec son chariot installé juste devant la sortie du métro composent une ambiance qui vous accompagne tout au long du chemin menant aux marchés aux puces.

Alors que les routes sont encombrées que les cyclistes peinent à se frayer un chemin, les passants traversent au milieu d’une marée de voitures sans prêter attention à la couleur des feux. En s’engageant un peu plus loin sous le périphérique, on aperçoit une foule encore plus dense, ainsi que des personnes abordées par ce qui semblent être des vendeurs installés à l’entrée du marché. À peine un pied posé sur cette fameuse rue où sont installés différents stands, un vendeur de chaussures s’approche et propose une paire d’Adidas à plusieurs reprises, avant de s’éloigner en comprenant que le refus était définitif.

La rue des Rosiers du marché aux puces de Saint-Ouen. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

Dès ce premier contact, vous êtes immédiatement plongé dans l’ambiance et vous obtenez un avant-goût de ce qui vous attend tout au long des différents marchés installés aux alentours. Situé directement en bordure de route, ce premier stand attire naturellement le regard et invite les visiteurs à continuer leur chemin et pour découvrir ce qui fait la réputation du marché aux puces de Saint-Ouen.

À partir de ce moment-là, moi et mon collègue Cédric avons parcouru le marché et ses alentours en prêtant une attention particulière à ce que nous entendions, en observant chaque détail et, lorsque cela était possible, en échangeant avec certains vendeurs pour en apprendre davantage sur leur activité. Nous nous y sommes rendus un lundi du mois de novembre, mais aussi un vendredi du mois de décembre, un jour où la plupart des commerces sont fermés, bien que quelques stands restent ouverts, notamment dans le marché Dauphine.

Le marché aux puces “populaire” : une atmosphère dynamique et dense

Une multitude de stands s’alignent le long d’une route où les voitures circulent à vitesse réduite, obligées de slalomer entre les nombreux passants, tant le risque d’accident y est élevé. Lorsque l’on s’engage dans cette fameuse rue des Rosiers, on entre définitivement dans un espace vivant où chaque mètre carré est occupé, que ce soit par des passants ou par les innombrables articles mis en vente. En tentant d’avancer tant bien que mal dans cette allée, un autre vendeur vous aborde, une paire d’AirPods à la main, et demande si ça peut vous intéresser. Ce genre de contact ne sera pas le dernier. Parmi les stands installés en extérieur et débordant sur les trottoirs, certains se trouvent également en intérieur, notamment lorsqu’il s’agit de produits vestimentaires.

Les vêtements sont alors soigneusement pliés et rangés, ou parfois accrochés aux murs à l’aide de cintres, notamment lorsqu’il s’agit de maillots de sport exposés pour attirer l’œil. À côté, des montagnes de chaussures, empilées les unes sur les autres, s’étendent sur plusieurs niveaux. On y trouve toutes les tailles et une multitude de marques, présentées sans véritable ordre mais mises en avant de manière à inciter à la fouille et à la découverte. L’ensemble est proposé à des prix nettement inférieurs à ceux du marché traditionnel, renforçant l’impression d’abondance et de bonnes affaires potentielles, alors qu’il s’agit en réalité de contrefaçons.

Contrefaçon d’un maillot de foot avec une mauvaise broderie. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

La contrefaçon règne en maître sur ce marché, avec certaines marques qui se retrouvent fréquemment mises en avant devant plusieurs stands : Gucci, Under Armour, Nike ou Adidas. Les vêtements, pour la plupart d’occasion, ne sont pas toujours impeccables et présentent parfois des taches ou des signes d’usure. Que ce soit des maillots de football ou de basket, on peut facilement repérer des signes d’imitation : des logos mal positionnés, une broderie de mauvaise qualité, un flocage différent de l’original, ou même des modèles qui n’ont jamais été commercialisés par les équipes ou les marques concernées.

En s’engouffrant un peu plus dans cette rue, on remarque, sur la gauche, une longue rangée de camions et de voitures alignés les uns derrière les autres le long du trottoir bordant la voie d’accès au périphérique. Sur la droite, plusieurs boxes sont ouverts, laissant apparaître toutes sortes de marchandises exposées, pendant que les marchands, qui pour certains sont assis sur une chaise devant leur stand, discutent avec les passants. Les murs et les grilles métalliques des boxes sont souvent recouverts de tags, tandis que l’activité incessante des vendeurs et le va-et-vient des visiteurs donnent lieu à une atmosphère toujours autant animée.

Au milieu des vêtements, des carrousels de lunettes et des étagères débordant de sacs, les voix se superposent, se croisent et se répondent, créant un brouhaha continu qui finit par envahir vos pensées. La manière dont les vendeurs communiquent avec les consommateurs varie elle aussi énormément. Certains restent simplement à leur stand, sans chercher le moindre échange de regard, tandis que d’autres, au contraire, interpellent chaque passant pour l’inciter à s’intéresser à leurs articles. D’autres encore s’adressent indistinctement à tous les passants, sans en viser un en particulier, en criant des messages tels que : “Le dernier iPhone pas cher ici !”. Au-delà des différentes négociations qui se déroulent dans cette allée, on remarque également des échanges qui ne portent pas sur la vente, mais qui sont plutôt amicaux, ponctués de poignées de main et de sourires complices entre vendeurs et autres personnes présentes.

Cette vaste zone de plus de sept hectares se transforme, lors des jours d’ouverture, en un véritable fourmillement humain. La densité de visiteurs y est impressionnante et le public extrêmement diversifié. On y croise des personnes âgées comme des jeunes adultes, des étudiants de Master, des collégiens, des familles venues en groupe, ainsi que des touristes et des chineurs occasionnels. Chacun évolue à son rythme : certains s’arrêtent par curiosité, d’autres traversent la zone pour rejoindre leur arrêt de bus ou la station de métro en direction de leur travail ou de leur école, et bien sûr, il y a ceux qui viennent avec un objectif précis : faire des achats.

Ce marché, dit “populaire”, s’adresse à une clientèle extrêmement variée. On y croise des visiteurs aisés, susceptibles de dénicher par hasard un objet qui peut leur être intéressant au milieu de cette marée de choix, tout comme des personnes aux moyens plus modestes, présentes par nécessité, à la recherche de bonnes affaires ou d’articles abordables pour le quotidien.

Installés à proximité de leurs stands, les vendeurs représentent le visage vivant du marché et incarnent la renommée des puces de Saint-Ouen. Ils accueillent les clients, peuvent engager de longues discussions parfois sans lien avec leurs marchandises, présentent leurs produits avec soin et négocient avec énergie pour conclure leurs ventes. Grâce à leur présence et à leur dynamisme, chaque stand devient un véritable point d’animation et de découverte.

En poursuivant notre chemin, on remarque, au milieu de quelques stands et de voitures garées, l’apparition d’un nouveau marché nommé “Malassis”. À l’instar de ses voisins installés le long de la rue, il se spécialise principalement dans la vente de vêtements, soigneusement rangés et exposés pour être immédiatement visibles. On y trouve également des chaussures, des casquettes et divers accessoires disposés de manière claire, invitant le visiteur à fouiller et à découvrir les articles proposés avec des prix assez abordables. Ce marché se distingue avant tout par l’ampleur de son espace intérieur. En levant les yeux, on découvre également une verrière en verre, en forme de chapiteau, qui laisse pénétrer la lumière naturelle et crée une atmosphère lumineuse et aérée, tout en donnant au lieu un caractère unique et accueillant.

En avançant un peu plus loin, et en s’engageant même derrière cette rue, on constate que le marché se poursuit et qu’il abrite d’autres espaces. Tout d’abord, il y a le marché Malik, spécialisé dans la friperie, ou encore le marché Biron, qui se distingue complètement de ce qui a été vu jusqu’à présent en proposant des objets d’art. Ce marché aux puces recèle de nombreuses surprises. À quelques pas seulement du marché Malassis, se cache le marché Dauphine, dissimulé parmi les différents stands. Son accès est discret, il faut repérer une porte qui ressemble à une sortie de secours. De l’autre côté de la rue, un passage plus large et plus visible permet également d’y pénétrer. Cette situation rend l’entrée du marché facile à manquer, privant parfois les visiteurs de la découverte d’objets de collection et d’autres trésors que l’on n’aurait pas remarqués autrement. Une fois ses portes franchies, le marché Dauphine nous plonge dans un univers entièrement différent.

Le Marché Dauphine : l’autre visage des puces de Saint-Ouen

À peine franchi le seuil du Marché Dauphine, on perçoit une transition immédiate, presque physique : le tumulte caractéristique des Puces de Saint-Ouen se dissipe, comme filtré par une membrane invisible. La température s’adoucit, l’air devient plus calme, plus stable, et la lumière elle-même semble changer de nature. Dehors, elle inonde les ruelles, ricoche sur les tôles, rebondit sur les vitrines improvisées. Dedans, elle se fragmente sous la grande verrière, se pose en halos précis sur les objets et souligne les perspectives rectilignes des allées. La verrière, immense dalle translucide, diffuse un jour légèrement bleuté qui donne au lieu une ambiance mi-atelier, mi-musée, où les ombres sont fines et les reflets maîtrisés. On ressent presque, en avançant, la volonté initiale des architectes qui, lors de la création du Marché Dauphine dans les années 1990, avaient pensé ce lieu comme une sorte de parenthèse structurée, capable d’offrir aux visiteurs une respiration au milieu de l’effervescence des Puces.

La maison Futuro installée au sein du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Au centre, la grande structure circulaire, cette architecture qui ressemble à une soucoupe volante suspendue au-dessus de l’allée, attire inévitablement l’œil. Sous le nom de la maison Futuro, elle est présente au sein du marché depuis l’été 2013. Elle a été créée par Matti Suuronen dans les années 1960-1970 et sert aujourd’hui d’espace événementiel. C’est comme un poste de vigie futuriste plantée dans un environnement de mémoire. Sa présence tranche légèrement avec l’harmonie vintage des stands, mais sans dissonance : elle fonctionne comme un pivot, un point de repère visuel autour duquel l’espace semble s’articuler. On a l’impression qu’elle flotte, surveillant silencieusement l’ensemble du marché.

Le sol lui-même participe à cette organisation : des lignes rouges courent tout au long du marché, tracées devant les stands comme des fils conducteurs. Elles semblent guider le regard et le déplacement, presque comme un rappel discret que ce micro-monde a ses propres règles, son propre système d’orientation, tantôt utilitaire, tantôt purement graphique. Elles accompagnent le visiteur sans l’imposer, ajoutant une couche supplémentaire à la géométrie silencieuse du lieu. 

Les marches pour accéder à l’étage du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

On accède également à un étage, dont l’escalier affiche des indications claires sur ce que l’on y trouvera : des disques, des affiches, des livres anciens ou encore des cartes postales. Même les marches semblent participer à l’expérience.

Les stands se succèdent avec une régularité surprenante. Alignés comme des vitrines de galerie, ils composent un paysage intérieur très structuré. Chacun possède son identité propre : certains sont tapissés de bois sombre, d’autres de métal poli, quelques-uns exposent leurs pièces derrière des glaces parfaitement alignées. Les présentations sont minutieuses : ici une suite d’affiches anciennes encadrées avec soin, là une collection de jouets vintage classés par époque ou par thème, plus loin encore une enfilade de cadres dorés dans lesquels reposent des lithographies fines. Dans certaines boxes, des livres rares occupent toute la hauteur, formant des blocs compacts où dominent les bruns, les ocres, les rouges des reliures anciennes. Les lampes d’appoint accentuent la texture du papier, dessinent des zones chaudes et installent un climat propice à la contemplation.

Les marchands, pour la plupart, se fondent dans cette atmosphère. Leurs voix sont basses, volontairement adoucies pour respecter la tranquillité du lieu. Les gestes sont mesurés : ils prennent les objets avec précaution, montrent les détails sans brusquerie, manipulent les vitrines avec une lenteur étudiée. Il n’y a ni appel sonore ni sollicitation insistante. Leur présence est discrète, parfois presque effacée, comme s’ils laissaient les objets parler à leur place. Le visiteur, influencé par cette attitude, ralentit instinctivement. Les curieux deviennent des observateurs attentifs ; les collectionneurs, déjà habitués aux codes de la recherche patiente, adoptent un rythme encore plus posé.

Un collectionneur d’autographes avec Céline Dion, Michael Jackson et Bernard Tapie. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025.  © Janush Kankatharan.

Et puis, il y a eu cette rencontre que nous avons eue lundi avec un collectionneur de maillots, mais plus précisément d‘autographes de célébrités. Un stand tout aussi silencieux que les autres, non pas parce que le marchand ne parlait pas, mais parce que la présence de pièces pour le moins rarissime, rend la plupart des visiteurs bouche bée. Il nous a interpellé, en cherchant son carnet, en nous disant :  “j’ai rencontré la plupart des personnes dont vous voyez les maillots ici !”, d’un ton mi-mystérieux, mi-complice. Cet échange, simple mais sincère, ajoute une touche humaine à l’ensemble, rappelant que le marché n’est pas qu’un musée vivant : c’est un lieu de liens, de conversations, de petites transmissions entre passionnés. Nous avons pu découvrir par exemple qu’il avait rencontré plusieurs fois la légende Michael Jackson, le footballeur français Kylian Mbappe, l’ancien président François Hollande, etc…

Les sons du lieu participent à cette impression d’intériorité : un léger froissement de pages, le glissement feutré d’un tiroir, le bruit mat d’un cadre qu’on repose, quelques chuchotements qui se perdent dans les hauteurs de la verrière. L’odeur contribue également à l’identité du marché : un mélange de vieux bois chauffé par la lumière, de papier ancien, de cire d’entretien, parfois d’un parfum discret provenant d’un stand de textiles anciens. L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets.

L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets. Cet intérieur forme un ensemble cohérent, un véritable micro-monde au sein des Puces. Tout y semble mesuré : les déplacements, les voix, la lumière, l’ordre des choses. Rien n’y est laissé au hasard, et même les irrégularités. Un objet un peu déplacé, une étiquette écrite à la main, une pile de cartons près d’un stand, participent à l’impression d’un univers en activité douce, soigneuse, où chaque détail a un rôle à jouer. Le Marché Dauphine apparaît ainsi comme un espace à part, un territoire couvert où l’effervescence du dehors se transforme en une circulation maîtrisée, plus lente, plus silencieuse, presque méditative.

Un même lieu, deux univers : coexistence visible dans le quotidien du marché

À l’extérieur, ou dans les zones de transition du Marché, l’ambiance change brutalement. Le bruit reprend sa place, plus large, plus éclatante. On retrouve le chaos vivant des Puces : les conversations se croisent à haute voix, les pas s’accélèrent, les chariots roulent sur les pavés irréguliers, les musiques des stands voisins se mélangent, les couleurs éclaboussent l’espace. Ici, tout semble plus spontané, plus improvisé. Les objets sont parfois empilés, parfois suspendus, parfois exposés sans véritable scénographie, formant un foisonnement visuel qui contraste avec l’ordonnancement intérieur du Marché Dauphine.

Les ruelles extérieures vibrent d’une énergie continue. Les touristes s’y pressent, les habitués avancent d’un pas sûr, les chineurs expérimentés fouillent dans les bacs, soulèvent des piles, marchent vite d’un stand à l’autre. Les marchands se montrent plus expressifs : voix portées, gestes larges, appels à peine voilés, éclats de rire, discussions animées. Les rythmes se superposent et se heurtent. Chacun progresse selon une trajectoire personnelle, souvent rapide, parfois sinueuse, parfois brusque. Les matières aussi se rencontrent : tissus, métal, plastique, vinyles, luminaires, mobilier industriel, tout compose un paysage dense et changeant.

Entre ces deux univers, celui du calme intérieur et celui du mouvement extérieur existent des zones frontières. Ce sont les porches, les portes vitrées, les angles, les passages étroits qui relient les ruelles au marché couvert. Ces endroits sont les véritables seuils du Marché Dauphine. Là, les flux se croisent : certains sortent du calme et s’apprêtent à replonger dans le tumulte, d’autres s’apprêtent à quitter le bruit pour entrer dans une zone d’apaisement. Il y a parfois un léger flottement, un moment de flottement presque imperceptible, où les deux mondes se superposent : les sons étouffés du dedans répondent aux échos du dehors, les lumières se croisent, les couleurs se mélangent.

En observant attentivement ces zones liminaires, on aperçoit parfois des scènes singulières : une affiche Art déco délicatement encadrée qui fait face à un étal de vêtements bigarrés, un fauteuil ancien placé à quelques mètres seulement d’une montagne d’objets plus contemporains, un collectionneur absorbé par l’examen d’un livre ancien, alors qu’à quelques pas un vendeur interpelle un groupe de visiteurs. Ces moments de juxtaposition créent une impression presque fantastique, comme si l’on pouvait passer d’une dimension à une autre en avançant de quelques mètres seulement.

Le visiteur, en circulant entre ces univers, ressent la superposition des ambiances. À mesure qu’il s’éloigne de la verrière, le bruit s’épaissit, la lumière devient plus brute, plus directe, les odeurs changent, la densité humaine augmente. En sortant complètement du Marché, il retrouve le mélange typique des Puces : parfums de nourriture de rue, voix qui se répondent d’un stand à l’autre, couleurs vives des textiles, objets contemporains et anciens mélangés sans hiérarchie.

Ce passage du calme à l’agitation laisse une impression durable. Le corps garde encore un peu de la lenteur intérieure, même lorsque le bruit extérieur redevient dominant. Les images s’imbriquent : la douceur de la verrière se superpose à la profusion des étals, les vitrines éclairées se mêlent aux piles d’objets hétéroclites, les gestes mesurés des marchands du dedans se mêlent aux mouvements rapides du dehors. On a la sensation d’avoir parcouru deux mondes complets sans jamais quitter le même territoire.

Janush Kankatharan et Cédric Kampetenga

Quand les vêtements racontent le marché – Observation des codes vestimentaires à Clignancourt et aux puces de Saint Ouen sur Seine

Au nord de Paris, à deux pas de la station Porte de Clignancourt du métro 4, s’étend un quartier commerçant où se mêlent stands et marchés. Autour des Puces de Saint-Ouen et du marché de Clignancourt, se déploie un véritable labyrinthe de boutiques, d’étals et de ruelles animées. Dans cet espace marchand, la contrefaçon occupe une place de choix. Antiquités, fausses chaussures Nike, maillots de foot imités, ou bijoux Cartier, les produits les plus variés sont présents à la vente. Les marchandises sont partout ; empilées, suspendues et alignées, jusqu’à déborder sur les trottoirs.
L’atmosphère des marchés varie en fonction des rues, des stands, et des produits vendus. En effet, l’ambiance sonore de chaque marché se transforme au fur et à mesure de notre première visite ; de stand en stand on passe d’une mélodie orientale à un morceau de rap américain ou aux nouvelles tendances pop. Chaque morceau flotte au-dessus du brouhaha général formé par les passants, ou encore par les voitures du périphérique voisin. Chaque stand semble ainsi posséder sa propre identité musicale, donnant l’impression que le quartier change d’atmosphère à chacun de nos pas. 

À peine arrivées au marché de Clignancourt, des vendeurs surgissent et tentent de nous interpeller par une main légère sur le bras ou un sourire insistant. Dans la rue, les voix des vendeurs se superposent aux bruits du marché ; ils récitent à longueur de journée leurs: «Bonjour, tu cherches quoi ? des baskets ? un tee shirt ? du parfum ? On fait tout ici, viens voir !», nous invitant donc à découvrir leurs produits et à se laisser tenter. 
Notre premier contact avec le marché de Clignancourt s’est, cependant, accompagné d’un sentiment de décalage. Guidées par un vendeur jusqu’à son arrière-boutique, nous découvrons des portants entiers de doudounes Moncler, de pulls Lacoste, d’ensembles Gucci ou encore de maillots de football, le tout décliné en une multitude de couleurs et de tailles. Autant de pièces de contrefaçon assumées et revendiquées comme étant «aussi réalistes et d’aussi bonne qualité» que les versions authentiques vendues dans de grandes enseignes. Le vendeur nous explique alors que ces modèles sont sélectionnés pour correspondre aux goûts des visiteurs du marché. Il repère en fait les tendances qui émergent sur les réseaux sociaux ainsi que celles qu’il observe dans la rue, puis oriente ses commandes auprès de ses fournisseurs en conséquence. Autrement dit, pour maximiser ses ventes, l’opération commerciale ne commence pas sur le marché lui-même, avec la phase de séduction du client. Elle débute en amont, dans une veille attentive des plateformes telles que Tiktok et Instagram, où circulent les tendances les plus likées des grandes marques. Néanmoins, ni l’une ni l’autre ne se sent directement concernée par ce type de produits car nous avons l’impression que ces vêtements ne s’adressent pas à nous, malgré le discours du vendeur qui insiste sur l’hétérogénéité de sa clientèle qui provient «de tous les milieux sociaux». Notre cas ne représente pas un décalage social, mais simplement une question de goûts personnels ; contrairement à nos années lycées où les marques telles que Nike et Adidas étaient à la pointe de la dernière tendance, nous ne cherchons plus à nous habiller de cette façon aujourd’hui. Un écart apparaît alors entre l’offre vestimentaire de Clignancourt et notre propre style, en tant que jeunes femmes plutôt intéressées par d’autres tendances actuelles de notre tranche d’âge.

C’est en fait ce décalage ressenti lors de notre première visite qui nous a interpellées et conduites à prêter une attention particulière aux manières de s’habiller. Dans ce décor du marché de Clignancourt, l’habillement apparaît en fait comme un langage à part entière. Il dit quelque chose des vendeurs, des clients, mais aussi de nous, observatrices.
À partir de nos trois visites à Clignancourt, nous proposerons ici une analyse purement hypothétique du « dress code » de ce marché : Comment s’habillent les vendeurs ? Comment s’habillent les clients ? Que disent ces vêtements des appartenances, des attentes et des frontières sociales qui se jouent dans cet espace ? Et comment notre propre manière de nous habiller est-elle entrée en tension, ou non, avec les codes du lieu ?

En dépit de la diversité des marchés Malik et des puces de Saint Ouen, et bien que l’on sache qu’il ne faut pas juger une personne à son apparence, le vêtement est la première information accessible lors d’une interaction, c’est grâce à lui qu’on se fait une idée de quelqu’un. Il constitue un indicateur immédiat, souvent interprété intuitivement, à partir duquel se construit une première impression. Nous mêmes n’échappons pas à cette logique : nous produisons des hypothèses sur les personnes que nous croisons à partir de leurs vêtements, et nous savons que nos propres tenues sont, elles aussi, interprétées par les autres. En effet, dès la rentrée dans ce Master, par exemple, nous avons chacune porté une vive attention aux personnes de la classe, afin de créer un contact, de trouver un sujet de discussion, de deviner ce qui se cache sous notre voisin de classe.
C’est ce constat qui nous conduit à faire du vêtement notre objet d’enquête pour cet article. Clignancourt et les puces de Saint Ouen deviennent des laboratoires d’observations, des lieux où se croisent des populations diverses, où les marques sont omniprésentes, où les codes vestimentaires semblent à la fois homogènes et hétérogènes simultanément. Parler du dress code de Clignancourt, c’est aussi parler du rapport que nous entretenons avec les vêtements ; comme moyen de se fondre dans un groupe, de s’en distinguer, de paraître « à sa place » ou au contraire, de se sentir différent, comme nous avons pu le ressentir au départ.

Les contrefaçons de Clignancourt comme accès au luxe

Croquis d’un vendeur de Clignancourt par Laura le 29 novembre 2025

La majorité des produits en vente dans ce marché tournent autour du textile. Les stands exposent de grandes piles de vêtements en désordre, et il y en a pour tous les goûts. Toutefois, ce n’est pas seulement la variété des marques vendues qui frappe, mais la répétition des articles mis à disposition : d’un stand à l’autre, on retrouve les mêmes ensembles de jogging, les mêmes doudounes pseudo-Moncler, les mêmes polos Lacoste et pulls Ralph Lauren… Le paysage vestimentaire du marché est marqué par une forte homogénéité de styles, centré sur quelques références emblématiques de la mode sportive ou « streetwear ». Un vendeur de tee-shirts et de pulls de marques sportives nous explique que cette homogénéité s’explique en grande partie par le fait que les vendeurs de Clignancourt s’approvisionnent majoritairement auprès des mêmes fournisseurs. 

Selon lui, l’essentiel des produits provient des mêmes usines situées en Inde ou en Chine. La contrefaçon n’est pas dissimulée mais, au contraire, mise en avant ; les logos sont visibles, voire souvent surdimensionnés. En fait, les stands jouent la carte de la reconnaissance immédiate : le client doit pouvoir identifier en un coup d’œil la marque imitée. Mais derrière cette mise en scène des marques se joue autre chose : il s’agit aussi de proposer l’accès à un certain style, à un certain statut vestimentaire, à un univers symbolique normalement réservé à des produits plus coûteux et donc à une clientèle plus rare. Le discours du vendeur qui dit «mes produits sont aussi vrais que les vrais» est révélateur : il s’agit de garantir non seulement une qualité perçue, mais surtout une conformité à une image luxueuse. L’important n’est pas tant la propriété intellectuelle du logo que la capacité de l’objet à produire l’effet recherché dans l’interaction sociale : être reconnu comme «Moncler», «Gucci», «Ralph Lauren» ou «Nike».  De plus, l’usage des réseaux sociaux comme outil d’« étude de marché » par les vendeurs, qui analysent ce qui est le plus aimé et le plus partagé en ligne, permet de répondre aux mieux aux attentes des visiteurs et de suivre les tendances actuelles, comme dans toutes enseignes vestimentaires. Les vêtements vendus à Clignancourt s’inscrivent alors dans un circuit plus large de circulation des images : ils matérialisent, sur les portants des stands, les tendances repérées dans les fils d’actualité numériques afin de rester au goût du jour des plus grandes marques de textiles.

Clignancourt ; un dress code implicite  

Une particularité du marché de Clignancourt est la difficulté à distinguer immédiatement les vendeurs des visiteurs. Contrairement aux grandes enseignes où les employés portent généralement un uniforme, un badge ou une tenue codifiée (chemise, pantalon sombre, chaussures simples), les vendeurs de Clignancourt vont à l’encontre de l’idée que l’on se fait d’un vendeur. 

Croquis d’une cliente au marché de Clignancourt – Par Laura le 29 novembre 2025

En effet, les marchands présents sur le marché de Clignancourt se fondent dans la masse. Ils ne sont identifiables qu’au moment où ils interpellent les passants. En effet, pour saisir ce qui fait la spécificité du dress code de Clignancourt, il faut alors le comparer à d’autres espaces commerciaux plus normés, comme les grandes enseignes de prêt-à-porter. Dans ces dernières, les rôles sont clairement distribués entre, donc, le vendeur et le client. Le client est supposé être en position de choix, circulant dans un espace structuré par des rayons, des cabines d’essayage, une caisse….
Dans ce type d’espace, l’habillement joue également un rôle, mais les frontières sont visibles : le vendeur demeure différencié du visiteur par son uniforme et par sa position fonctionnelle. Le rapport social « vendeur / client » est inscrit dans l’architecture du magasin et renforcé par les codes vestimentaires de chacun.
À Clignancourt, les frontières sont plus floues. Les vendeurs ne se distinguent pas des visiteurs par leur tenue ; ils endossent les mêmes styles, empruntent les mêmes marques, se déplacent dans le même flux. Cette homogénéité apparente ne signifie pas une absence de hiérarchie. Elle traduit plutôt une autre façon d’organiser la relation commerciale : non plus par la distance visible entre celui qui vend et celui qui achète, mais par la capacité du vendeur à se rendre crédible comme pair, tout en restant stratégiquement en position d’offreur en allant vers les visiteurs pour les inviter à essayer des articles que lui même peut parfois porter.


Vendeurs du marchés de Clignancourt ayant posés pour être sur la photo – Par Emma le 29 novembre 2025

Cette comparaison permet aussi de mieux saisir notre propre sentiment de «non-appartenance» lors de la première visite. Habituées à des espaces commerciaux où la distance entre vendeurs et clients est clairement mise en scène, nous nous retrouvons dans un lieu où cette distance est brouillée, où nos vêtements de la première visite nous placent en marge des codes dominants, et où la légitimité à être là se joue dans des détails vestimentaires que nous n’avions pas anticipés. L’absence d’uniforme ne signifie donc pas une absence de codes, mais au contraire, une forme de «dress code implicite»propre au marché.
Un vendeur spécialisé dans les chaussures de sports, âgé de 24 ans, nous raconte aussi qu’il s’habille en Lacoste et en TN principalement pour rentrer dans les conventions de Clignancourt. Il nous montre des photos de lui en dehors du travail sur son téléphone : on y découvre un style très différent, plus proche de la mode des grandes enseignes comme Zara ou Asos, avec des tenues qu’il qualifie lui-même de plus «classes» et plus «adaptées à son âge de jeune homme». Cela dénote alors un réel code, voire un uniforme sous entendu du marché car, en tant que lieu de travail, le marché de Clignancourt oblige à s’adapter aux produits, tout comme la restauration oblige à porter un tablier. Parmi ses photos, on voit le jeune homme en costume beige, en chemise coloré, ou encore en pull en cachemire avec un pantalon coupe droite ; autant de pièces vestimentaires que l’on ne voit pas majoritairement sur le marché. Ce jour là, le vendeur était habillé tout en noir, en jogging Nike et avec des TN Nike ; un style que l’on n’aurait alors pas deviné sans regarder sa gallerie photo. On comprend que sa tenue de travail relève d’une forme de performance sociale : il endosse un rôle, celui du vendeur de Clignancourt, en adoptant les codes vestimentaires associés à cet espace marchand.

Un vendeur spécialisé dans les chaussures de sports, âgé de 24 ans, nous raconte aussi qu’il s’habille en Lacoste et en TN principalement pour rentrer dans les conventions de Clignancourt. Il nous montre des photos de lui en dehors du travail sur son téléphone : on y découvre un style très différent, plus proche de la mode des grandes enseignes comme Zara ou Asos, avec des tenues qu’il qualifie lui-même de plus «classes» et plus «adaptées à son âge de jeune homme». Cela dénote alors un réel code, voire un uniforme sous entendu du marché car, en tant que lieu de travail, le marché de Clignancourt oblige à s’adapter aux produits, tout comme la restauration oblige à porter un tablier. Parmi ses photos, on voit le jeune homme en costume beige, en chemise
coloré, ou encore en pull en cachemire avec un pantalon coupe droite ; autant de pièces vestimentaires que l’on ne voit pas majoritairement sur le marché. Ce jour là, le vendeur était habillé tout en noir, en jogging
Nike et avec des TN Nike ; un style que l’on n’aurait alors pas deviné sans regarder sa gallerie photo. On comprend que sa tenue de travail relève d’une forme de performance sociale : il endosse un rôle, celui du vendeur de Clignancourt, en adoptant les codes vestimentaires associés à cet espace marchand.

Croquis du vendeur spécialisé dans les chaussures de sports – Par Laura le 29 novembre 2025

Les vêtements des vendeurs fonctionnent ainsi comme des signaux adressés aux clients : ils suggèrent une proximité avec la culture stylistique que les produits incarnent. En portant eux-mêmes des vêtements proches ou similaires à ceux qu’ils vendent, les vendeurs renforcent la crédibilité de l’offre : ils montrent qu’ils maîtrisent les codes qu’ils proposent à la vente. Cette proximité stylistique brouille cependant la frontière visuelle entre vendeurs et clients. Là où, dans une boutique de centre commercial, le vendeur se distingue par un uniforme et un positionnement spatial (derrière une caisse, à proximité des cabines d’essayage), à Clignancourt il se confond avec le flux de la foule. La relation commerciale se distingue donc par l’initiative verbale et gestuelle du vendeur : c’est au moment où il interpelle qu’il se révèle comme tel.

Catégoriser le client : une lecture sociale des apparences 

Homogénéité vestimentaire au marché de Clignancourt par Emma le 10 novembre 2025

Ce qui ressort de notre observation c’est la manière dont les styles influencent les interactions avec les vendeurs. Nos propres expériences en sont une illustration. Lors de la première visite, nos tenues nous situent plutôt du côté d’un style «extérieur» aux codes dominants du marché : nous ne portons ni survêtement de marque, ni baskets très identifiables. Nous nous sentions «trop éloignées», trop «visibles», et dans le mauvais registre. Cette impression n’est pas formulée immédiatement, mais elle apparaît lorsque nous comparons nos vêtements à ceux que nous voyons autour de nous, et lorsque nous ressentons la distance entre ce que le vendeur propose et ce que nous portons. Nous ne semblons pas être «à la mode» de ce marché, comme si nous étions «dépassées», ou pas à la pointe des tendances vestimentaires. 


Cette distance se traduit dans les interactions : le vendeur nous montre de nombreuses pièces, mais nous avons le sentiment qu’il tâtonne pour trouver ce qui pourrait nous plaire, comme s’il ne parvenait pas à nous catégoriser clairement. Le discours «mes clients viennent de tous les milieux sociaux» coexiste avec la difficulté à nous intégrer dans la cible habituelle qu’il s’est construite.

Tn Nike similaire à celles portées par Laura, très populaires dans ce marché par Laura le 10 novembre 2025


Lors de la deuxième visite, la situation change légèrement. L’une de nous porte des TN, chaussures emblématiques dans le paysage de Clignancourt. Nous constatons alors un changement dans les sollicitations : les vendeurs se montrent plus insistants lorsqu’il s’agit de proposer des chaussures, comme s’ils se sentaient «plus légitimes» à orienter une cliente déjà partiellement alignée avec les codes locaux, comme s’ils étaient certains que leurs produits allaient nous plaire. Ils formulent là une première impression via nos vêtements et tombent alors dans le réflexe que nous avons tous lors d’une première rencontre avec quelqu’un ; jauger selon ce que quelqu’un porte. Notre tenue semble alors ouvrir davantage la possibilité d’une relation commerciale. De la même manière que dans une arrière-boutique, un vendeur repère le sweat vert kaki de Pauline et l’interpelle immédiatement pour lui proposer une série de chaussures assorties, afin de «matcher» et de créer «un bel ensemble». À Clignancourt, la tenue vestimentaire devient ainsi l’un des principaux leviers d’accroche : les vendeurs s’appuient sur toute similitude avec leur propre univers streetwear pour attirer l’attention et déclencher la discussion. 

Un autre exemple nous marque : celui de Bérengère. Avec un long trench, des docs martens et une longue écharpe, elle semble évoquer une esthétique «étudiante» ou «intellectuelle» selon les vendeurs. Cela en conduit certains à la qualifier spontanément de «journaliste». Là encore, les vêtements servent de support à une interprétation sociale : à partir de quelques indices vestimentaires, des catégories professionnelles sont attribuées, et avec elles un certain rapport attendu à l’espace ; observer, enquêter, plutôt que consommer.

Ces exemples illustrent un principe plus général : à Clignancourt la manière de s’habiller oriente les interactions, en donnant des indications (toujours provisoires et approximatives) sur les goûts, le pouvoir d’achat supposé, l’âge ou encore le corps de métier. Les vendeurs mobilisent ces indices pour ajuster leur discours, leur interaction avec la personne (méfiance, invitation à voir la boutique), et parfois même les produits qu’ils choisissent de mettre en avant.

Normes vestimentaires intériorisées : ce que Clignancourt fait à nos habits 

À mesure des visites, notre regard sur les vêtements des autres se double d’une réflexion sur nos propres tenues. Après la première visite, plusieurs personnes de la classe disent avoir ressenti le besoin de se changer avant de retourner à Clignancourt. Non pas par coquetterie, mais pour se sentir davantage en adéquation avec ce qu’elles percevaient comme les «attentes implicites du lieu». Ceci comme lorsqu’on se sent «over dress» à un évènement, ou «pas dans le thème» à un anniversaire. Une étudiante de la classe est venue en jupe et en santiags ce jour-là, sans vraiment anticiper la visite. Elle a exprimé qu’elle ne s’était pas sentie à l’aise d’être habillée de manière féminine dans ce contexte. Elle a même ajouté qu’elle préfèrerait adopter une tenue «plus streetwear» lors de la prochaine visite afin de se sentir davantage en adéquation avec le lieu et d’y comprendre les codes implicites du marché. Le sentiment de «trop» que nous éprouvons, trop éloignées des codes, est révélateur de la manière dont un espace social impose des normes silencieuses. Personne ne nous a explicitement dit comment nous devions nous habiller, et pourtant nous avons intériorisé une idée de ce qui serait «plus adaptée» ou «plus discrète» dans un contexte donné, ici donc le marché de Clignancourt.
En ce sens, Clignancourt ne nous parle pas seulement des autres, mais aussi de nous-mêmes : de nos habitudes de consommation, de nos fréquentations commerciales et de notre rapport aux marques. Le malaise que nous ressentons ne vient pas tant des produits en eux-mêmes que de la prise de conscience que notre style, notre façon de nous présenter au monde, sont socialement situés ; que cela colle à un lieu ou à un autre, à celui de Clignancourt, celui de grandes enseignes telles que Zara ou H&M, celui des puces, ou encore celui de l’avenue Montaigne. 

Notre choix de travailler sur les vêtements à Clignancourt est donc aussi un choix réflexif : il nous oblige à nous considérer comme partie prenante de l’espace que nous observons, et non comme des observatrices neutres. Notre manière de nous habiller participe aux interactions sociales, influence la manière dont les vendeurs nous abordent et modifie la manière dont nous lisons le lieu. Ainsi, réfléchir sur «le dress code de Clignancourt» se révèle indissociable d’une analyse de notre propre apparence.

Comparaison entre Clignancourt et les puces de Saint Ouen sur seine  

Nous avons également choisi de travailler sur l’habillement après s’être aperçues du contraste entre le marché de Clignancourt et la partie des puces de Saint Ouen. Les Puces de Saint-Ouen constituent l’un des plus grands marchés aux puces du monde.  Situées à une rue de Clignancourt, elles regroupent plusieurs marchés distincts ; Vernaison, Malik, Paul Bert, Serpette, Dauphine. Chacun ayant sa spécialité : antiquités, vintage, vêtements, objets design, artisans, friperies ou luxe de seconde main, le tout dans une ambiance mêlant brocante et commerce international.

Croquis d’une commerçante aux puces –  Par Laura le 29 novembre 2025
Croquis d’une cliente aux puces – Par Laura le 29 novembre 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors de notre observation, nous avons perçu presque instantanément un changement d’atmosphère en changeant de rue : la densité de la foule diminuait, le brouhaha s’atténuait, les musiques fortes disparaissaient, et même les odeurs de nourriture se dissipaient. Mais ce qui nous a le plus frappées, ce sont les personnes elles-mêmes. Le public n’était plus du tout le même : on croise des familles venues pour se promener, des touristes, davantage de femmes et de personnes âgées ou encore des personnes passionnées de modes. Les visiteurs des puces présentent une grande diversité de styles vestimentaires, contrairement à Clignancourt où les modes semblent bien définies, les puces proposent des marchandises si diverses qu’on ne peut réellement déterminer la mode dominante. De plus, les personnes semblent plus diversifiées car les styles vont du jean simple coupe droite et basket « neutre » à des tenues beaucoup plus «chics» avec des personnes en robe de soirée et talons aiguilles. Les couleurs, les textures et les matériaux présents sont très divers, et tous affichent une atmosphère chic à leur manière. 

Puces de St Ouens sur seine – Par Emma 10 novembre 2025

Les marques présentes dans ce marché semblent appartenir à un univers haut de gamme : Paul Smith, Moschino, Comme des Garçons… Autant de maisons de luxe et de haute couture que l’on ne retrouve pas dans le marché de contrefaçon de Clignancourt, pourtant situé à une ruelle. Là-bas, les produits imitent surtout des marques premium comme Nike, Adidas ou Moncler, tandis que ce marché-ci se positionne, à priori, sans ambiguïté du côté du luxe et du prestige.

Boutique Kitchie vintage – Saint Ouen-sur-Seine – Par Emma 10 novembre 2025

Cependant, le même effet d’incapacité de distinction des vendeurs et des clients a lieu. Il n’y a pas d’uniforme explicite. On retrouve donc une grande difficulté à percevoir qui vend et qui achète. En effet, les vendeurs ne portent pas forcément les marques qu’ils vendent dans leurs boutiques ou le même survêtement de sport qu’un vendeur de Clignancourt pourrait porter et vendre à la fois, afin de rendre davantage crédible son produit en s’identifiant comme pair. Ici, les vendeurs ne sont pas distincts des acheteurs plutôt par un simple manque d’uniforme défini. À Clignancourt, le dress code des vendeurs est implicite, ici aux puces, il semble inexistant. Cependant, là où à Clignancourt, les vendeurs opèrent leur démarche commerciale par stéréotypes, via l’identification de leur public cible, c’est-à-dire qu’ils semblent davantage interpeller les personnes portant du Nike s’ils en vendent, par exemple, les vendeurs des puces sont davantage hétérogènes. En effet, il y a certains stands où nous n’avons pas réussi à identifier clairement le vendeur, et d’autres boutiques où on vous salue dès lors que vous arrivez devant les articles mis en vente.
Si l’on compare les deux marchés, les puces qui semblent, à priori, plus «rangées» plus «claires» et «organisées», notamment avec le plan du marché affiché à chaque entrée, permettant de se repérer géographiquement, les codes vestimentaires et donc sociaux, sont en fait moins distinguables qu’au marché de Clignancourt.

Plan des puces de Saint-Ouen – Par Laura 10 novembre 2025

 

Croquis d’une cliente des puces – Par Laura 29 novembre 2025

La distinction vendeur/acheteur s’opère donc, encore une fois, non pas par la tenue vestimentaire, mais par l’attitude du vendeur. Là où d’ordinaire nous distinguons les rôles sociaux par la tenue ; commerçants, médecins, sportifs, aux puces, lorsque le vendeur ne s’identifie pas, le doute persiste. Nous comprenons alors son rôle social par son action, et non pas par son costume, uniforme, vêtement.

 

 

 

Rencontre avec Bucchiotti, créatrice de mode 

Nous avons eu l’occasion de discuter avec Bucchiotti, créatrice de la marque Éléphante Paris installée dans le marché Malik depuis 2019. Elle y propose des pièces confectionnées à partir de matériaux anciens et fabriquées à Paris, dans une démarche zéro déchet ancrée dans l’upcycling.

Devanture de la boutique Éléphante Paris, Puces de Saint Ouens sur seine – Photp du site Éléphante Paris


Fanny Bucchiotti souligne que les marchés du quartier sont «fortement segmentés». Selon elle, un client de Clignancourt ne viendrait jamais jusqu’ici : elle dit que «les attentes, les usages et les milieux sociaux ciblés diffèrent profondément» d’un marché à l’autre. Et lorsque ce rare cas se produit, elle exprime qu’ils ne se dirigent pas vers ses produits qu’elle a confectionnés dans sa démarche de l’upcycling, mais plutôt vers d’autres marchandises qu’elle met aussi en vente. En effet, outre sa propre marque, Fanny Bucchiotti dispose de produits issus de maisons de luxe. Nous avons notamment repéré du Gucci et du Louis Vuitton. Elle affirme que ces pièces sont authentiques, mais ses réponses deviennent rapidement évasives ; lorsque nous lui demandons un certificat d’authenticité, la vendeuse semble devenir méfiante. La scène prend ensuite une tournure révélatrice lorsqu’une cliente l’interroge sur un cabas Vuitton, souhaitant connaître non seulement son prix mais aussi la possibilité de le faire vérifier par un expert. La créatrice lui répond d’abord que ce n’est pas envisageable, avant d’ajouter, presque aussitôt, qu’elle préfère finalement garder le sac. 

Enfin, la question des fournisseurs s’est posée. À Clignancourt, nous avons été surprises d’apprendre que de nombreux propriétaires de stands s’approvisionnent auprès des mêmes sources. Aux Puces, Fanny Bucchiotti reste beaucoup plus discrète sur ce point. Elle nous affirme ne pas pouvoir «dévoiler ses fournisseurs», qu’ils se situent «partout dans le monde» et pas uniquement à Paris, et qu’elle préfère que les autres vendeurs du marché n’en soient pas informés. Cette réticence a éveillé chez nous une certaine méfiance et laisse entrevoir une concurrence particulièrement vive entre les commerçants, mais aussi des interrogations concernant les produits de maisons de luxe mis en vente ; seraient-ils, comme au marché de Clignancourt, des contrefaçons, ou non ?

De la mise en scène à la suspicion 

Ne connaissant pas les puces de Saint Ouen et ses marchandises, la scénographie beaucoup plus propre, rangée et aérée, ainsi que les tenues vestimentaires des vendeurs et des clients plus chics, ont immédiatement suffit à nous inspirer davantage de confiance en ce qui concerne l’authenticité des produits. Pourtant, notre échange avec la créatrice de vêtements a introduit une forme de doute ; sa méfiance envers nos questions peut-être trop indiscrètes avait déteint sur nous. Nous nous sommes donc interrogées de nouveau sur l’authenticité des produits de maisons de luxe qu’elle mettait en vente ; étaient-ils des copies ? Où étions-nous allées «trop loin» dans notre recherche et sa réponse évasive était simplement celle d’un commerçant ne voulant pas révéler ses sources à ses concurrents ? 

Les étiquettes étaient soignées, les prix semblaient cohérents avec ceux pratiqués par les marques, les textures paraissaient nettement plus qualitatives qu’à Clignancourt, et les vêtements étaient présentés avec un réel souci de mise en valeur. Cependant, dans une autre boutique, un nouvel élément est venu perturber cette impression : il nous était interdit de prendre des photos. La vendeuse nous a immédiatement arrêtées lorsque nous avons sorti nos téléphones, un réflexe que nous avions déjà observé au marché de Clignancourt ; nous nous sommes alors demandées ce que cette méfiance signifiait. De la même manière, cette commerçante, dont la boutique affichait une esthétique chic et proposait des pièces Dior, Chanel ou encore Schiaparelli, s’est avérée incapable de fournir le moindre certificat d’authenticité, tout en nous assurant qu’il s’agissait bien de produits véritables. 

Étiquettes de cette boutique, marché Malik, puces de Saint Ouen – Par Emma le 27 novembre 2025

Ainsi, malgré une scénographie plus soignée, des tenues et prix plus alignés avec les codes du luxe, la question de l’authenticité reste impossible à trancher. Le doute demeure, révélant que la confiance que l’on accorde à un espace marchand ne repose pas uniquement sur son apparence ou ses codes visuels, mais aussi, et surtout, sur la transparence des acteurs qui l’animent. Le prisme du vêtement ne suffit alors pas à définir et identifier un lieu.

Au-delà de la question de l’authenticité, notre expérience met aussi en lumière un point essentiel : la confiance ne naît pas seulement des objets auxquels nous sommes familiers et en lesquels nous croyons, mais de la manière dont nous nous identifions, ou non, aux personnes qui occupent l’espace marchand de ces objets. Les vendeurs dont l’allure, le discours ou le positionnement renvoient à des codes sociaux-culturels que l’on reconnaît créent spontanément un cadre plus rassurant. À l’inverse, lorsque ces codes visuels, passant beaucoup par les tenues vestimentaires, semblent décalés ou incohérents avec ce qu’on connaît, ou encore quand la transparence fait défaut (comme l’interdiction de photographier) ; notre vigilance s’intensifie, voire se transforme en suspicion. Ainsi, ce qui se joue aux marchés de Clignancourt et Malik dépasse largement l’identification de soi et la croyance en des vêtements : il s’agit d’un rapport de confiance façonné par l’esthétique des lieux, la mise en scène des corps, la cohérence narrative de la boutique (si un vêtement de luxe est vendu alors on peut le prendre en photo et on peut obtenir le certificat d’authenticité sans problème), et la capacité des vendeurs à incarner un univers crédible.
Lorsque l’un de ces éléments vacille; un discours hésitant, une absence de preuve, une réaction trop protectrice, alors l’ensemble du dispositif se fissure.

On comprend donc qu’il s’agit d’une mise en scène pensée par les vendeurs pour nous convaincre d’acheter avant même que l’on touche à un produit. Enfin, l’absence de preuves tangibles, comme les certificats d’authenticité, rappelle que la confiance ne peut se fonder uniquement sur des impressions sensorielles ou esthétiques, comme celles que l’on se forme avec les vêtements. Ainsi, notre expérience nous a fait comprendre que les vendeurs comme les visiteurs jouent avec les apparences, adaptent leurs styles et lisent ceux des autres pour guider leurs interactions. Observer les vêtements, c’est finalement observer les relations, les frontières et les imaginaires qui structurent ces lieux mis en scène.  Cela démontre que s’habiller, c’est toujours se situer dans un espace social donné et que le vêtement n’est alors pas un angle ou un sujet d’étude suffisant pour décrypter un lieu ou une personne dans sa totalité.


Emma Jacob et Laura Demeure


Les dessous des Puces : organisation, pratiques, relations sociales et interactions à Saint-Ouen

Le marché de Clignancourt, appelé selon le site officiel du marché, sous le nom de « marché aux puces de Saint-Ouen », existe depuis 1885. Ce marché s’étend aujourd’hui sur environ 7 hectares et il regroupe plusieurs marchés qui sont spécialisés, il y a une partie antiquités, vintage, vêtements, vêtement de contrefaçon, basket, bijoux, et tout un tas d’autres choses. Le site a été classé en 2001 en tant que zone protégée du patrimoine urbain et paysager.

Plan du marché aux puces de Saint-Ouen, Novembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo 

En observant ce marché, j’ai aperçu que ce marché se présente sur plusieurs rues et allées étroites, qui sont bordées de petits magasins avec des commerçants, et des bâtiments anciens avec des façades parfois colorées, ou parfois plus neutres, où se combinent des briques en bois et du métal, parfois même des stores en métal. L’espace est organisé en différents secteurs, chacun a sa spécialité ou sa clientèle particulière. Les antiquaires sont installés sur de larges stands, et souvent des grandes boutiques ou l’on peut rentrer et visiter, les marchands de vêtements ou de textiles, ou ceux qui proposent toute sorte d’objet sont, souvent beaucoup plus petites et plus sobres. Mais j’ai quand même remarqué un points communs ces deux marchands different donne l’impression que leur marchandise est entassée, comme une impression de manque de place ce qui nous amène à ne pas voir tous les articles proposés tellement il y en a. A mon arrivée lors de la première visite j’ai été frappé par l’intensité de la circulation des visiteurs, le marché donnée une impression de trop plein comme si les ruelles étaient trop étroites pour que tout le monde puisse passée. Les allées sont partagées entre les piétons qui marchent lentement, car ils scrutent les étalages, et les piétons qui se déplacent rapidement, emportant leurs sacs et leurs achats. Puis j’ai également remarqué dans cette foules certains vendeurs qui se déplacent de stand à stand pour aller chercher du stock j’imagine chez d’autres marchands, j’ai effectivement demandé par la suite à un vendeur d’un stand de basket sneakers qui m’a confirmé cela, j’ai compris à la suite de cette échange la manière de fonctionner des vendeurs, ils ne sont pas vraiment « collègues »  mais ils se connaissent parfois tous, mais cela peut arriver qu’ils ne se connaissent pas et ce vendeur m’a même dis que parfois ils travaillaient pour les mêmes grossistes, je le cite : ils savent donc que « rendre un servir peut servir pour plus tard ». Par exemple si le stand à coter à la paire de chaussure que le client veut alors il accepte de dépanner l’autres vendeur car cela lui permet d’écouler le stock pour éviter les saisies par la police avec trop d’articles et cela permet de ne pas perde de client, car selon lui un client satisfait revient. Ensuite parfois, le flux est interrompu par un chariot qui transporte des objets volumineux, ou par des commerçants qui sortent temporairement pour déplacer des marchandises ou réarranger leurs stands. On remarque immédiatement que chaque commerçant semble avoir trouvé sa manière d’occuper l’espace : certains installent des tables ou des présentoirs qui prennent une grande partie de l’allée, tandis que d’autres se tiennent plus près de leurs marchandises et l’a surveille attentivement ainsi que les visiteurs également, j’ai remarqué que les vendeurs prêtaient une attention particulière aux passants et dès qu’ils les voient s’approcher de leurs stands ils les interpellent directement sans parfois même leurs demandé ce qu’ils recherchent mais en leurs proposant directement des articles de leurs stands, j’ai constaté par exemple selon ma propre experience en étant une femme qu’on me proposer directement un sac à main sans savoir si j’étais venu pour des baskets par exemple. Ensuite l’air est traversé par un mélange d’odeurs très variées celles des kebabs qui tournent sur les broches, des barquettes de frites et des viandes grillées, parfois aussi des parfums que certains vendeurs vaporisent pour attirer l’œil ou pour tester un produit. En avançant dans les allées, ces odeurs se superposent et changent selon les stands, ce qui crée une ambiance qui évolue à chaque pas que l’on fait. Les sons aussi se mélangent car on entend les discussions entre les marchands, les interpellations des vendeurs aux visiteurs, le bruit des objets déplacés, et parfois le bruit d’un portant à roulettes qu’on tire d’un stand à l’autre, les discussions des passants. Par moments, il y a même une musique qui est mise sur une enceinte d’un stand, qui est different selon les allées. L’ensemble forme une atmosphère vivante et dense, avec des variations selon les zones du marché et le type de stand où l’on se trouve.  On peut se demander : comment les marchands choisissent-ils cet emplacement précis pour installer leur stand ? Est-ce que c’est la proximité des allées principales ? ou alors la visibilité, ou la relation avec des voisins commerçants qui font ces choix ? Et je me demande aussi combien de temps ils passent réellement derrière leurs stands ? et au contraire à discuter et se déplacer dans le marché ? Ces questions semblent pourtant simples, mais elles me sont venues lors de la deuxième visite que j’ai faites qui était en pleine semaine, le marché était fermé. C’était donc plus flagrant, lorsque j’ai observé les différentes manières dont chaque commerçant occupait et animait son espace.  Un aspect frappant du marché est la diversité des comportements des commerçants selon le type de marchandise vendue. Dans le secteur des antiquaires, il est courant de voir des tables installées avec des assiettes et un barbecue électrique, parfois un verre de vin rouge, pour un déjeuner improvisé. Certains discutent longuement entre eux, sans sembler se soucier de l’attention des clients à cet instant précis. Cela m’a interpelé car j’ai tous suite vue le coté décontracter du marché que l’on ne retrouve pas dans les magasins traditionnels ou tout est toujours formelle et rythmé par un tas de norme comme les horaires de pose imposé par exemple, cela ne sembler pas existé pour ces vendeurs des antiquaires. À côté, dans les allées où se trouvent des vêtements ou des objets plus courants, les commerçants adoptent souvent une posture plus vigilante, j’ai remarqué qu’ils regardaient régulièrement autour d’eux, ils ajustaient souvent leur étalage et interpellaient les passants rapidement. Cette différence invite à se questionner : quelles sont les conditions ou habitudes qui influencent ces comportements ? Est ce c’est une question de type de marchandise, d’ancienneté des vendeurs dans le marché ou peut être de clientèle ?  J’ai pris le temps d’observer la situation d’un peu plus près et avec plus de précision, il est devenu très clair pour moi que certains agissements révélaient en fait une certaine forme de susceptibilité surtout lorsque ces individus étaient soumis à un regard extérieur ou à une situation où ils se sentaient manifestement gérés et encadrés comme lorsque j’ai commencé à penser certaines questions en sur leurs relations avec la polices, ou alors juste le simple fait de savoir si je pouvais leurs posé quelques questions un vendeurs m’a même dit : « on aime pas les médis ici ». Mais il est vrai que tous les vendeurs ne réagissent pas de la même manière car j’ai tout de même réussi à obtenir des réponses.

J’ai aussi eu l’impression que la police ou les agents de sécurité étaient rarement visibles à certains moments de la journée comme le matin, mais certains commerçants semblent agir comme s’ils étaient surveillés, ils ajustent leur posture, la manière dont ils présentent leurs objets, ou la rapidité avec laquelle ils interviennent auprès des clients et surtout lorsqu’ils réalisent les ventes que j’ai pu observer, la transaction entre le paiement et l’objet vendu se fait de manière très rapidement du peu de transaction que j’ai pu voir. D’un autre côté, les vendeurs des antiquaires au contraire, restent détendus et concentrés sur leurs propres rituels, comme partager un repas avec un collègue ou réarranger lentement leur espace. Cela pose des questions sur la perception de la surveillance : comment les commerçants construisent-ils leur vigilance ou leur décontraction face à une autorité invisible ?  Le marché se transforme également au fil de la journée de ce que j’ai pu voir, le matin, certains étals sont encore en cours d’installation, les objets en désordre, les cartons sont empilés. Plus tard, le flux des visiteurs augmente, et l’attention des commerçants semble se modifier parfois certains partent de leurs stands quelques instants pour surement régler un problème logistique, et les autres vendeurs restent immobiles, en observant les visiteurs et toujours en ajustant subtilement la disposition de leurs objets. Un peu plus tard dans l’après-midi, certains stands se vident progressivement, ce qui donne l’impression de zones plus calmes, parfois propices à la discussion entre commerçants ou à des moments de repos c’est à ce moment-là que j’en ai profiter pour poser quelques questions. A la suite de l’observation de ces variations je me demande comment les vendeurs repartissent leur attention et leurs interactions selon l’heure ? Et il serait intéressant de regarder quels moments semblent favoriser la sociabilité ou au contraire la vigilance ? Je ne pourrais pas répondre à cette interrogation car j’ai observé des pics de vigilance à un peu près tous les moments de la journée aux différentes dates auxquelles j’y suis allé. Mais la seule remarque que je pourrais faire est que lorsque que le marché est vide est fermée c’est-à-dire en semaine, un petit nombre de commerçants sont ouvert et j’ai remarqué qu’à ce moment-là ils étaient particulièrement méfiant lorsqu’il y a moins de flux. Pour ma part j’ai senti qu’ils m’analyser beaucoup plus que l’autre jour où j’y suis allé et que le marché était ouvert et plein.  Enfin, j’ai trouvé cela intéressant d’observer la manière dont les différents types de commerçants s’organisent dans l’espace du marché. Les antiquaires sont installés entre eux dans un coté du marché bien spécifique, les puces de Saint Ouen qui sont des marchés souvent couverts, ils sont situés plus loin. Les allées sont plus resserrées et les stands alignés presque comme de petites boutiques. Leur espace paraît plus stable, parfois même aménagé avec soin, ce qui crée une atmosphère différente. Sur la photo que j’ai prise ci-dessous, on y voit l’intérieur d’une boutique d’un antiquaire. Les objets semblent s’organiser comme dans une petite scène, avec un fauteuil ancien qui est placé au centre, et recouvert d’un manteau posé comme si quelqu’un venait de le déposer en passant. À ses pieds, une paire de chaussures est alignée, renforçant cette impression de présence. Autour, les murs sont entièrement recouverts de tableaux et de cadres de formats variés, tandis que des piles d’œuvres sont au sol. Il y une maquette de voilier sur un meuble avec un tas d’autres objets, autour comme des sculptures, et des lampes. L’ensemble forme un espace où chaque espace est occupé, ce qui donne l’impression que les objets racontent une quelque chose, comme si le décor avait été laissé dans un moment suspendu. Cette atmosphère peut être différente que de celle des zones plus ouvertes.

Boutique vintage, marché  Saint-Ouen décembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo

Lorsque je me suis rapproché des allées extérieures, l’ambiance a changé progressivement il y avait moins de bruit, les stands devenaient plus variés, les vendeurs moins nombreux et les flux de visiteurs moins denses je trouve. Les commerçants de ces secteurs s’adaptent au rythme du passage et s’occupe parfois avec une deuxième activité, je me souviens être rentré dans une boutique de ce côté antiquaire ou il y avait des pièces vintages de grandes marques ainsi que des anciens journaux de presse féminine qui était bien présenter et empiler et des fourrure vintage, la propriétaire du magazine était assise sur une chaise en plein magasin, en train de coudre, elle était concentré sur son geste tout en surveillant d’un coin d’œil ce que qu’on venait faire dans sa boutique. Cette scène m’a donné l’impression que son stand fonctionnait comme un lieu de travail à part entière, ou la vente n’a pas effacé d’autres pratiques à part entière tel que la conception des vêtements qui sont bien présentes dans le quotidien de certains vendeurs malgré l’industrialisation.

Ancien numéro du magazine Vogue exposé dans une boutique de vêtements vintage à Saint-Ouen, décembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo 

Entre ces deux zones, la transition se remarque assez nettement je trouve, lorsqu’on avance dans les allées. Après un stand de brocante aux objets sans ordre précis, on tombe sur un vendeur de vêtements qui expose sa marchandise directement sur des portants métalliques, puis, quelques mètres plus loin, l’entrée d’un marché couvert apparaît brusquement, presque comme un passage vers un autre rythme. À l’intérieur, l’ambiance se transforme : le bruit est plus calme, il n’y a souvent pas de musique et les déplacements sont plus lents.  Cette répartition crée une géographie particulière, où chaque emplacement semble modeler les pratiques, les attitudes et les interactions observables au fil de la journée. Après avoir visité plusieurs fois comme je l’ai décrit juste avant dans cette présentation et introduction au marché aux Puces de Saint-Ouen.  J’ai également posé quelques questions à deux vendeurs qui, ce qui m’a permis d’avoir un recueil d’impressions supplémentaires sur le marché et l’organisation du marché, des stands et sur les interactions avec les visiteurs et aussi entre commerçants, pour pouvoir bien compléter la description du terrain.

Observation et résultats : organisation du travail et stratégie des commerçants

Les questions que j’ai posé à un antiquaire et d’autres à un d’article de contrefaçon m’ont permis de détailler certaines pratiques organisationnelles et stratégies adoptées par les commerçants en fonction du type de marchandise. L’antiquaire auquel j’ai posé trois questions m’a décrit la préparation quotidienne de sa boutique comme si c’était un processus structuré avec l’installation du stand qui commence avant l’ouverture officielle, avec un contrôle minutieux de la disposition des objets. Il m’a également dit que les pièces fragiles sont placées à l’abri pour éviter les manipulations, les objets rares sont placés en hauteur, et les articles plus accessibles sont présentés pour attirer l’attention immédiate des visiteurs. Puis les pièces imposantes comme les lustres, les pièces en or sont également présenté en premier plan pour attirer l’attention.  Selon lui, cette organisation vise à rendre chaque objet visible et à faciliter les interactions avec les clients professionnels et amateurs, tout en assurant la sécurité des objets qui sont fragiles ou de valeurs. Je le cite : « Je commence tôt, avant l’ouverture officielle. Je fais un petit tour pour vérifier que tout est en place : les pièces fragiles bien alignées, les objets plus rares en hauteur, les babioles devant pour accrocher l’œil. ». L’antiquaire m’a également éclairé sur le fait que le rythme et les priorités ne sont pas les mêmes au fil de la journée. Le matin par exemple l’attention est portée sur la tout ce qui est : installation et préparation. Alors que l’après-midi, l’accent est plus mis sur les interactions avec les visiteurs et sur la faite de raconter l’object comme s’il y avait une narration de l’object cela se fait parfois au détriment de la vitesse des transactions. Il explique également que certaines personnes reviennent plusieurs fois dans la même journée, pour pouvoir revoir le même objet ces moments la créent des interactions qui sont plus longues et espacés dans le temps. Puis selon lui tous ce travaille d’installation et de placement des objets conditionne la manière dont les visiteurs vont circuler autour du stand et les interactions qu’ils vont avoir avec eux. Je le cite : « On n’attire pas les clients de la même manière qu’un stand de fringues ou d’objets neufs. La mise en scène compte. ». Cela montre également que cette organisation n’est pas fixe puisque le marchand d’antiquaire ajuste de temps en temps la disposition de ses objets en fonction du public qui est présent et qui se déplacent. Le commerçant me dit qu’il arrive à reconnaitre certains clients professionnels dès leur arrivée, avec le temps il arrive à identifier rapidement ceux qui sont réellement intéressés par des objets spécifiques et ceux qui se contentent d’observer. A la fin de journée, c’est la fermeture des boutiques, certains objets sont recouverts et protégé comme les meubles fragiles, cela montre une autre forme d’organisation qui est centré sur la préservation de la marchandise. Ce moment est souvent partagé entre les commerçants qui sont voisins cela devient un temps d’échange. Ils discutent les visiteurs, acheteur, de la difficulté ou non de la journée. Mais cela reste tout de même une discussion qui n’est pas formelle puisque c’est une discussion spontanée entre professionnel qui partagent le même métier sans hiérarchie spécifique.

Par la suite j’ai également posé des questions à un vendeur de contrefaçon. J’ai souhaité établir une comparaison sur la manière de percevoir le marché, la disposition et mise en place du marché de la marchandise et de structuration interne. Car j’ai remarqué qu’elle n’était pas la même selon chaque vendeur et aussi entre brocanteur et revendeur ou marché à la sauvette.  Du côté des revendeurs d’articles de contrefaçon on y voit une autre forme de structuration du travail. J’ai pu remarquer que l’organisation était plus orientée vers une sorte de « rotation rapide » et la gestion de flux de passant. Ils s’adaptent constamment au flux c’est-à-dire qu’ils réorganisent leurs stands pour attirer des passants, les produits en fonctions de la demande sur le moment par exemple si un client est intéressé par un article qui n’est pas disponible ou il n’y a plus la taille alors que le vendeur va immédiatement ré enchérir avec un nouveau produit, il est à noter que l’offre est immense il y a un large de choix.

Articles de contrefaçon exposés au marché de Saint-Ouen, décembre 2025, crédit photo : Ilona Di Carlo

L’entretien que j’ai réalisé m’a permis de d’observer une certaine vigilance et une réactivité qui est modulées en fonction de la densité de visiteurs et de la présence potentielle de contrôles. Je le cite : « Avec les années, on apprend à repérer les moments où ça circule beaucoup, et les moments où les équipes de contrôle arrivent. ». Ces pratiques illustrent bien la faite que les vendeurs s’adaptent en continue en fonction de leurs expériences sur le marché et ajustent le temps passé avec chaque client, déplacements rapides entre stands, et organisation de l’espace pour répondre à la circulation et à la demande immédiate comme je l’ai dit précédemment.  Les deux entretiens montrent que l’expérience et la connaissance du marché influencent fortement ces stratégies, avec des différences remarquables entre les types de marchandises vendues.  Cette différence est forcément due à leur rapport avec les autorités et à l’appréhension des contrôles, cette préoccupation génère naturellement une prudence accrue chez les vendeurs de contrefaçons puisque la nature illégale de leurs produits les expose directement aux sanctions, ce qui n’est pas le cas des brocanteurs spécialisés. Ensuite, j’ai également pu comprendre que la gestion des stocks se fait parfois dans une logique de coopération qui est informelle entre les vendeurs comme je l’ai expliqué dans l’introduction de l’observation. J’ai pu voir des déplacements rapides entre les stands, des échanges de marchandises lorsqu’il n’y avait pas de taille pour finaliser une vente. Ce qui est un mode de fonctionnement différent que les antiquaires car eux s’entraident en renvoyant les clients chez un autre antiquaires s’ils cherchent une pièce en particulier mais ils ne s’échangent jamais de marchandise. Le vendeur m’a également décrit une forme d’attention portée aux autres stands. Ils observent régulièrement ce que vendent ses voisins, non pas pour comparer ou juger mais juste pour anticiper sur ce que les clients pourraient rechercher comme marchandise, pour ne pas proposer les mêmes articles qui ne se « vendent pas trop ». L’analyse de ces entretiens montre à quel point les commerçants mobilisent des manières différentes d’organiser leur espace et de gérer leurs interactions, selon les produits qu’ils vendent et les contraintes propres à leur activité. Ce regard plus rapproché complète l’observation générale du marché en donnant accès à des pratiques et des routines qui restent souvent invisibles lorsqu’on se contente de traverser les allées.

Ce travail d’observation et les échanges réalisés m’ont permis de saisir plusieurs dimensions du fonctionnement du marché de Saint-Ouen. Mais l’enquête présente tout de même des limites. Mais ces limites ne remettent pas en cause ce qui a été observé, mais considère ce que l’enquête n’a pas pu montrer et ce qui resterait à chercher. La première limite est le temps passé sur le marché qui ne permet pas de recouvrir tous les jours et horaires durant laquelle le marché fonctionne réellement. Par exemple je n’ai pas pu réellement voir la partie de la préparation et de la discussion entre les commerçants avant l’ouverture officielle du marché. La deuxième limite est que j’ai interrogé seulement deux personnes du marché un vendeurs antiquaires et un vendeur d’article de contrefaçon mais cela ne reflète pas l’entièreté du marché et la diversité réelle du marché. Car j’ai pu voir qu’il y avait des vendeurs de pièces techniques ou des brocanteurs spécialisés, ces commerçants peuvent avoir des modes d’organisation différentes que celles décrites dans mon observation. Ensuite le contexte de l’enquête constitue en lui-même une limite car selon tous ce que j’ai pu observer j’ai remarqué que certains commerçants se montrent très retissant et réservés l’lorsque que l’on veut leurs poser des questions ou que l’on s’intéresse trop à des questions liées à leurs commerce ou à des sujets qu’ils jugent sensible comme la faite de parler de contrôle par les autorités. On pourrait donc ici s’interroger sur la manière dans la présence d’un observateur influence leurs discours. Puis Les conditions matérielles du marché créent aussi des limites d’observation. Car le flux de visiteurs qui est très denses et le bruit rend parfois difficile l’observation ou la possibilité de pouvoir poser des questions car parfois les vendeurs sont très occupés. De plus je me suis également par rapport à mes observations de la faite que les observations montrent des formes de coopération parfois entre certains vendeurs : Comment les commerçants gèrent-ils la frontière entre sociabilité et concurrence ? Cette question reste ouverte et indique que marché reste en constante évolution, les pratiques observées ne suffisent pas à saisir l’ensemble de ce qui s’y passe. L’enquête permet d’observer certaines dynamiques, d’en apercevoir, et elle fait apparaître de nouvelles pistes qui pourraient être approfondies dans un travail plus long ou basé sur davantage de témoignages.

Ilona Di Carlo

“It’s Not Expensive for You”: Relational Pricing and Social Boundaries in an Informal Market

A few steps beyond the end of metro line 4, at Porte de Clignancourt, lies an entire world of products run by a population that seems to operate through a kind of unspoken “don’t ask, don’t tell” agreement with the city. As you exit the metro, men selling cigarettes directly from their pockets replace the familiar sight of a traditional tabac. Walking toward the tourist destination marked on the signs as “Les Puces de Saint-Ouen,” the presence of informal commerce intensifies: sellers offering AirPods, cross-body bags, perfumes, or designer-inspired goods approach passersby, hoping to secure a quick sale. This informal commerce is known as a “gray market”, that is, an unofficial market that gives access to both sellers and buyers through unofficial channels not authorized by the manufacturer of the good. These markets are not unique to Paris, but at Porte de Clignancourt the gray market dynamic is highly visible and shapes the way both sellers and buyers navigate the space.
These men selling AirPods and cross-body bags are everywhere in this area: stationed at the entrance on Avenue de la Porte de Clignancourt at the “Plateau Marché Django Reinhardt,” weaving through the aisles, or dispersed throughout the second section of the market on Rue Jean Henri Fabre and Avenue Michelet. Together, they form a kind of welcoming committee for this marketplace that exists in a gray zone, both geographically (between Paris and Saint-Ouen-sur-Seine) and economically (between authentic and counterfeit products). This liminal position creates specific social dynamics, in which a known yet unspoken rule emerges in regards to where these products came from and their legitimacy. 

Map of the various markets in the "Puces de Saint Ouen", provided by Les Puces de Paris Saint-Ouen

Like all vendors, they share a common goal: selling. And selling requires knowing your client. I visited this market four times, each time accompanied by someone different in terms of gender and race. During my first visit, while walking with a French classmate of Senegalese background, an AirPods seller approached us. I tried speaking with him, but he turned to her and warmly called her “sister.” This small moment sparked my curiosity: how do sellers in this marketplace adapt their behavior, language, and pricing depending on who they have in front of them?
In this article, I examine how sellers in this informal marketplace tailor their interactions depending on the characteristics of the customers they encounter. Based on four visits conducted with different companions varying in gender, racial background, and familiarity with the area, I focus on how sellers mobilize greetings, pricing, humor, flirtation, and trust-building strategies to negotiate the terms of exchange. Drawing on these observations, I analyze how gender, ambiguity and mistrust, and perceived ethnic proximity shape commercial interactions in this gray-zone market. The article is organized as follows: I first present the methodology and conditions of my visits, then describe the four observations in detail, before developing a sociological analysis structured around three themes.
METHODS:
This study is based on four observational visits conducted at the marketplace near Porte de Clignancourt. I adopted a light form of participant observation (where I am a participant and make observations based on that), walking through the different sections of the market, interacting with certain sellers, and paying attention to the ways they engaged with me and with others. The first two visits were conducted without recording, while the last two were documented using the transcription app Otter, which allowed me to capture dialogues and immediate impressions more precisely.
For each visit, I deliberately varied the person or group accompanying me. All companions were native French speakers, whereas I am not, and they differed in terms of gender, racial/ethnic appearance, and degree of familiarity with the area. This variation was intentional: I sought to observe how sellers adjusted their greetings, offers, attention, or conversational strategies depending on who they perceived us to be. For context, I am half Mexican and generally perceived as white-passing; my own positionality as a non-native French speaker and as someone unfamiliar with the market likely shaped the kinds of interactions I could (or could not) access.
The visits were conducted on different days of the week but at comparable times of day, in order to observe how activity levels and interactions varied across contexts. Throughout each visit, I attempted to initiate small exchanges with sellers by asking questions, showing interest in items, or responding to their approaches while remaining attentive to the informal norms governing the space. Given the ambiguous status of the market, which includes both legitimate goods and counterfeit merchandise, I avoided filming, followed requests to put my phone away, and adapted my presence to minimize discomfort or risk, both for myself and for the sellers.
This methodology has several limits. The number of visits remains small, and being accompanied almost every time likely influenced how sellers perceived me. My linguistic and racial positioning also shaped the forms of trust, suspicion, or familiarity that emerged. Nevertheless, the four visits provide a varied set of encounters to identify patterns in how sellers adapt their interactions according to gender and appearance. It is important to note that these observations do not aim at representativity, but to highlight mechanisms in this specific market. My goal was not to measure representativity but to capture social mechanisms as they emerged in real time.
VISITS
Visit 1:
The first visit was with the entire class, and it took place on a Monday afternoon. This first visit served largely to familiarize myself with the market.  Furthermore, it allowed me to observe gendered interactions without a male presence I was accompanied by three female classmates: one from Haiti and two from the suburbs of Paris, one of whom wears a hijab and who is of Senegalese descent. The group therefore consisted of two white-passing women and two women of color. We began at the “Plateau Marché Django Reinhardt” and moved slowly through the aisles, each lined with stands selling a wide range of items from Labubus to sneakers to luxury-brand bags. Although no two neighboring stands sold exactly the same products, it quickly became clear that many stalls offered near-identical goods: a rack of sweatshirt and sweatpant ensembles might be followed by a stand displaying sneakers, mostly Nikes and New Balances, then another selling football jerseys, with similar versions of these items reappearing again a few stands later.
As a group of women, the sellers who engaged with us most actively were those offering luxury-branded bags and perfume. When we reached the corner of Avenue de la Porte de Clignancourt and the Boulevard Périphérique, one vendor called out “sister” toward our group. This signals imagined racial proximity and familiarity through a process of fictive kinship, a form of extended family who are neither related by blood nor marriage. I asked my classmates who he seemed to be addressing, and they agreed he was likely speaking to either our classmate of Senegalese descent or from Haiti. This brief moment showed how sellers sometimes mark perceived familiarity or closeness through racial or ethnic cues.
At that corner, uncertain at the time what my observations would focus on, I decided to engage with one of the AirPods sellers. I asked whether he had AirPods Max, and he immediately began showing me the different models he carried. Although he did not have the Max version, he quickly insisted he could “get them,” and then shifted to proposing other AirPods at a “good deal,” specifying that he could offer a lower price for us because we were a group of women. This is a clear example of a gendered segmentation of clientele. One of my classmates replied that we would come back later, a phrase the seller seemed to interpret as a polite refusal, as he immediately moved on to approach a new potential customer.
We spent the rest of the visit wandering down Rue Jean Henri Fabre before eventually arriving at the Marché Dauphine and the Marché Biron. These adjacent markets specialize in antiques, vintage furniture, and refurbished items, creating a much different atmosphere from the stalls we had just left. We explored several of these spaces before ending the visit. After this initial visit, I returned to the market on a weekday to observe how activity and interactions differed when most stands were closed.
Visit 2:
This visit took place on a Wednesday morning, when most of the market is closed. I believe that this visit greatly highlighted the norms of secrecy and avoidance, as the lack of usual footraffic helped reveal just how much caution the sellers put into their work. I arrived without cash and without a specific item in mind. The Marché Django Reinhardt was empty, as were most of the outdoor stands; only Rue Jean Henri Fabre and the Marché Malik were active. These two areas differ from the rest of the market because their shops are brick-and-mortar boutiques built into permanent structures, with sliding doors that can be closed at the end of the day.
I began the visit with a classmate who is a native French speaker of Vietnamese and white background. We approached the first boutique on the corner of Avenue Michelet and Rue Jean Henri Fabre. Trying to initiate conversation, I asked the shop owner how long the boutique had been there. He reacted with a mix of aversion and surprise, giving the impression that this question should not have been asked. He physically recoiled and candidly asked “why are you asking questions?”  From that moment onward, he barely addressed me and spoke almost exclusively to my classmate. He ended the exchange by telling us to be careful. When my classmate asked why, he simply repeated that “because we are women, we should be cautious in this area”, without offering any further explanation. I interpreted this as a threat, while my classmate explained that he meant it as a social precaution. Thus, he left us with an ambiguous warning.
We continued down Rue Jean Henri Fabre, which was much quieter than during my previous visit, with only a few shops open and very little foot traffic. Following this quieter weekday visit, I decided to return on a busy weekend afternoon and to go this time with a male companion, to see how this would shape interactions.
Visit 3:
On a rainy Sunday afternoon around 3 p.m., I returned to Porte de Clignancourt with an Algerian-French male friend, 25 years old, who has lived in the Belleville neighborhood since early childhood. This visit was the most grounded in ethnic proximity dynamics. For this visit, I brought 45 euros in cash and used the Otter app to record observations. This time, I also came with a specific item in mind (pink sweatpants) which I hoped would create more opportunities for interaction with sellers. Having previously visited only with women, I was also curious to observe how being accompanied by a man might shape the experience.
As soon as we entered the market, the AirPods sellers greeted my friend enthusiastically. Despite the rain, the Marché Django Reinhardt remained lively since most stands were sheltered with a foldable canopy. I quickly noticed that many stand owners directed their greetings toward him, rarely to me. This indicated to me a sort of masculine gatekeeping or gendered authority, as the men only addressed my guy friend and not me.  At one stand selling purses and perfume, the seller sprayed perfume on my friend’s wrist before gesturing for my arm so he could put the same scent on me, as though marking us as a pair. While looking for a stand selling sweatpants separately from their matching sweatshirts, one vendor pointed to a pink baby onesie and told my friend it would be “Pour le bébé (for the baby),” assuming we were a couple. This comment stood out to me more than it did my friend, to me it seemed like a tactic to frame myself (a woman) as dependent on my friend (a man), as it was my role to bear children and my male friend’s role to provide for us. 

We then reached the outer aisle of Marché Django Reinhardt, where a stand owner called out, “C’est pas cher chez Robert” (“It’s not expensive at Robert’s”). My friend, hearing the sellers’ accents, stopped to ask who “Robert” was, assuming they were North African and unlikely to have that name. This sparked a friendly conversation about their origins. The sellers spoke almost exclusively to him and only later turned toward me, attempting to guess where I was from based on my French. My friend later explained that I could easily have been mistaken for being North African. The conversation continued with references to couscous, with the sellers teasingly asking if I had tried his mother’s cooking, again assuming we were together. Although they did not have the pink sweatpants I wanted, they located a similar pair in purple.

We then crossed to Avenue Michelet, where a stand selling K-Ways caught my attention. The jackets were priced at 40 euros, but I had only 35 euros left. My friend attempted to negotiate, explaining my budget. The seller, who was eating a takeaway couscous, remained firm on the price, adding that he needed to make a living. He then offered a compromise by saying he accepted credit cards and pulled out a portable card reader. This exchange illustrates E.P. Thompson’s notion of “moral economy”, which views economic activity through a moral rather than material aspect. By reiterating that he also needs to make a living, he reminded us that the seller is also there to make ends meet and to not just consider profit motives.
To end the visit, my friend looked for black sneakers. He tried bargaining by referencing lower prices his brother had paid in Marseille. While we waited for the seller to check sizes, another stand owner asked me to put my phone away, which I did. This reinforced the norms of secrecy and risk management that structure everyday interactions in the marketplace. For a final visit, I wanted to compare these interactions with those occurring when accompanied by another woman and when walking alone within the market.

Visit 4:
For the final visit, I returned to Porte de Clignancourt on a Monday afternoon with another female classmate who is white. As we walked through Marché Django Reinhardt, we received only a few half-hearted greetings such as “Bonjour les filles” (“Hello girls”). We tried making eye contact with stand owners and pausing at items to show interest, but most sellers appeared guarded or indifferent. This may have been due to the fact that white middle-class appearing groups may be perceived as unlikely clients and therefore economically uninteresting or even suspicious.
We then moved toward Rue Jean Henri Fabre, where we happened to run into a white male classmate and continued walking together as a group of three. Moving onto Rue Lécuyer, we found a section of the market that looked noticeably different from the boutiques on Rue Jean Henri Fabre. Here, temporary tents covered tables piled with miscellaneous objects such as old electronics, cables, digital cameras, power tools, toys, and various odds and ends. Women pushing strollers sold homemade food along the center of the street. Unlike in previous areas, sellers did not call out to customers. Instead, buyers approached tables on their own if something caught their eye. In my opinion, this was the only clear segmentation of the market, a clear distinction between a luxury replica zone and a junk zone.

An informal stand on Rue Lecuyer, selling bins of various items, taken December 1, 2025
An informal stand on Rue Lecuyer, selling bins of various items. Juliana Roper, December 1, 2025
One the tables on Rue Lecuyer selling food, taken December 1, 2025
One the tables on Rue Lecuyer selling food, taken by Juliana Roper December 1, 2025
Juliana Roper, December 1, 2025
Juliana Roper, December 1, 2025

We circled back toward the covered Marché Malik. With a white man accompanying us, we received even fewer interactions than before. No one came out of their boutiques to engage with us or offer items. The presence of one white man with two white-passing women did not seem to match the clientele sellers typically targeted or interacted with, therefore posing a risk.

Hoodies with white flowers seen in most clothing stands, taken December 1, 2025
Hoodies with white flowers seen in most clothing stands, taken December 1, 2025 by Juliana Roper
Hoodie and sweatpant ensemble with white flowers, taken November 23, 2025
Hoodie and sweatpant ensemble with white flowers, taken November 23, 2025 by Juliana Roper

Curious to see how I would be approached alone, I split off from the group and continued on my own. I armed myself with an item in mind: a pink hoodie with white flowers, a design I had seen around the market but only as a set with sweatpants. Immediately, as a single woman showing interest at stands, sellers greeted me and asked what I was looking for. One seller remarked, “There’s nothing here that tempts you?” before suggesting I try his neighbor’s boutique. Inside that shop, the seller had the hoodie but only as part of a set priced at 50 euros and refused to sell the top separately. He directed me to another vendor, who did not have the exact hoodie but instead offered a pink set with a large “Casablanca” print. This sparked a conversation about Morocco and led to questions about where I was from, what I was doing in France, and whether I lived with roommates. He initially offered the set for 70 euros, lowered it to 30, and then immediately asked for my phone number. I declined politely and continued down the aisle. This shift in interactions demonstrates how sellers target solitary women. 

Another stand attempted to redirect me toward their shoes and perfume. Farther along, a seller on a video call with his family asked whether I spoke French or English and encouraged me to greet his mother and sister in India through the screen. The way the seller and his family felt comfortable doing this with a stranger might indicate he uses this intimacy as a sales technique, and that it was not his first time doing so. I eventually met back up with my friends, and as we approached the exit, we received a final offer of handbags in luxury-brand styles before ending the visit.

ANALYSIS
From these four interactions, three distinct patterns jumped out at me: the role of gender as the principal organizer of interactions, the management of ambiguity and mistrust, and relationships of belonging and shared origin.
Across the four visits, gender clearly structures the rhythm, tone, and content of interactions in the marketplace. When I walked with other women, sellers approached us more frequently offering “good deals”, lowering prices exponentially and personalizing prices. These interactions relied on friendly familiarity bordering flirtation that framed the exchange as relational rather than strictly commercial. For example, the seller that lowered the price of a 70 euro ensemble down to 30, noting that “ce n’est pas cher pour toi”. Being a woman functioned as an economic opportunity for sellers, who mobilized flirtation, compliments, and relational proximity as part of their sales strategy.
Conversely, the presence of a man immediately altered the dynamic: during Visits 3 and 4, sellers addressed my male companions rather than me, shifting their offers and conversation toward them. Going further into this, the sellers only addressed the non-white male I was with, and automatically assumed we were a couple, deeming him the primary decision-maker. This seller used the man as a pull into his stand, then bounced the personalization of an offer to me by offering a onesie “for the baby”. This contrasts Visit 4, as when I was with a white male the interactions disappeared. Gender operates here not only as a social identity but as a commercial resource. Gender doesn’t just affect the frequency, but the types of offers, as seen with the different instances of flirting, infantilization, and assumptions of being in a couple. Women are approached more aggressively and are offered relational pricing strategies; men receive authority-focused interactions and become the point of contact. These patterned shifts suggest that sellers mobilize gender strategically to assess opportunity, minimize risk, and shape the emotional tone of potential transactions.
A second pattern emerging from the visits concerns the constant negotiation of ambiguity and mistrust between sellers and buyers. This tension was present during my second visit, when a seller reacted strongly and negatively to a simple question about how long his shop had been there. His discomfort suggested that asking about the functioning of the market crosses an unspoken boundary, highlighting the precarious and semi-informal conditions in which the sellers operate. The seller’s immediate closed-offness showed the secrecy within the market, as though he was afraid to reveal too much and decided to not say anything at all. The nature of their goods being semi-legal may have also contributed to their mistrust, as they have to take precautions and ensure they are not speaking to someone who is undercover.
This theme reappeared during Visit 3 when a stand owner asked me to put away my phone. Although it could be interpreted as a general precaution toward tourists, it more likely reflected the sellers’ fear of being recorded in a context where many goods may be counterfeit or not officially declared. Protecting the boundaries of the market such as the rules, origins, and circulation of goods seems to be part of the everyday negotiations of trust.
The instances that the price changed or interaction changed depending on gender and ethnic origin shows the calculated risk and opportunity the sellers evaluate when looking at potential customers. A clear example of this was in Visit 4, where when I was with two classmates who are white and one of them is a male, we received no offers to see certain goods. In Visit 3, I was asked to put my phone away, possibly out of caution of being recorded.
However, mistrust flows both ways. Throughout my visits, multiple sellers advised me (and the women I was with) to “be careful.” They rarely elaborated, which added to the ambiguity: was this a genuine warning, a vague reference to pickpocketing, or a way to discourage deeper questions about the market? These warnings, along with the inconsistent prices and selective engagement, suggest that buyers also navigate uncertainty. They must interpret cues quickly, decide which interactions feel safe, and determine which offers seem credible. Interactions are marked by mutual mistrust: sellers seek to control information and avoid questions or recordings, while visitors navigate between caution, skepticism, and avoidance strategies. This mistrust does not block exchange, but rather structures the very form of the transaction in a space where legality, product quality, and the intentions of the actors remain ambiguous. Taken together, these practices form a system in which sellers continuously evaluate clients, balancing opportunity and risk. This connects with a third mechanism: the role of perceived ethnic proximity.
A third pattern shaping interactions concerns perceived ethnic proximity or belonging. This was most visible during Visit 3, when the sellers engaged directly and enthusiastically with the Algerian-French friend accompanying me.They greeted him with warmth, calling him “brother” and slipping into conversations about Kabyle identity. This ethnic proximity generated longer exchanges, inside jokes, and even better guidance within the market. It reduces distance, facilitates trust, and allows sellers to shift from a transactional mode to a more social one. It is notable that this dynamic did not apply to me even when sellers believed I might be North African based on my French accent; my position remained ambiguous until confirmed or corrected through conversation.
Sellers’ references to being Moroccan, Algerian, or North African more generally also appeared strategically, as markers of familiarity intended to create a temporary bond. For example, during my fourth visit, the seller mobilized his Moroccan identity to sell me the “Casablanca” hoodie. These moments suggest that ethnicity functions as a relational capital, modifying the flow of interactions, the level of trust, and the symbolic distance between the parties. As such, the marketplace operates through micro-hierarchies of perceived belonging, where proximity (ethnic, linguistic, or cultural) can facilitate or complicate exchanges. Some clients appear as insiders, others as outsiders, and these positions shift the level of trust, the quality of the interaction, and even the prices offered. The market thus operates through small, quickly produced distinctions such as gendered, ethnic, and linguistic that sellers mobilize to guide their decisions and adapt their approach.
LIMITS
While these patterns were striking to observe, it is imperative to note how the limited number of visits greatly restricts these patterns. These observations are restricted as during each visit I changed the gender and ethnic group I was with, not gathering nearly enough observations to come to a conclusion in regards to how the sellers choose to interact with their clients. These observations were severely limited due to my short ethnographic immersion on the side of the buyer. Furthermore, the conditions of the observations are limited as I went on different days and tried my best to be there around the same times on the different days.
Due to the majority of the market being closed during Visit 2, my observations were severely limited as I was not able to see the market in its entirety. This market size is also another limit, as I spent no more than 2.5 hours during each visit, which did not give me adequate time to visit the entirety of the market. Finally, it is important to note the limit of my positionality. As someone who had rarely been exposed to a market such as at Porte de Clignancourt, it is important to note that 1) I stand out and 2) I was on guard. As a female in a foreign country, I am on the cautious side while still trying to maintain respect for the country and situation I am in. My status as a non-native French speaker also influenced how fluidly I could engage with the sellers.
These limits do not diminish the value of the observations; rather, they highlight the situated and exploratory nature of this study. The four visits offer a series of snapshots through which broader dynamics of gender, mistrust, and perceived belonging begin to take shape. Rather than claiming generalizable conclusions, this short ethnography proposes analytical entry points into understanding interactions in informal market settings.

Juliana Roper

Entre méfiance et quiétude : traverser les marchés de Clignancourt

Allée du marché de Clignancourt, rue Jean-Henri Fabre, avec des stands de vêtements, chaussures et sacs, et des passants circulant entre les étals.
Photo du marché de Clignancourt, Rue Jean-Henri Fabre, prise par Julie PHAM

Entre la rue Jean-Henri Fabre et l’avenue Michelet, au nord de Paris, s’étend un quartier commerçant qui regroupe boutiques et étals. Un microcosme unique s’y déploie autour des puces de Saint-Ouen et du marché Malik, où se vend une grande variété d’articles, des maillots de foot ou sacs de luxe contrefaits aux antiquités et meubles anciens. Cette pluralité d’acteurs façonne un espace marchand particulier, traversé par des réalités symboliques et une sociabilité unique.

Mon article est principalement descriptif, il ne cherche pas à établir des conclusions générales, mais à décrire le plus fidèlement possible mes sensations et l’atmosphère qui ont construit chez moi une impression dominante sur laquelle je m’appuie, et qui sera l’angle principal de mes écrits : la méfiance manifestée par plusieurs vendeurs dans le marché de Clignancourt, du moins telle que je l’ai ressentie.

Méthode d’observation

Pour mener ce travail, j’ai adopté une posture d’observation participante lors de deux visites de terrain effectuées avec ma promotion de Master 1 Communication des Villes et des Territoires Numériques, le 10 et le 18 novembre 2025, ainsi qu’une troisième fois le 1ᵉʳ décembre 2025, pour affiner mon point de vue et repérer des détails qui m’avaient échappé. Chaque sortie a duré environ une heure, durant laquelle nous avons déambulé principalement le long de la rue Jean-Henri Fabre, ses environs avec les différentes petites rues adjacentes, avant de rejoindre les halles couvertes des Puces de Saint-Ouen, comprenant le marché Dauphine. Durant ces visites, j’ai pris des notes, quelques photos quand je le pouvais ainsi que des enregistrements audio, puis j’ai rédigé mes impressions à mon retour à la fac afin de figer mes ressentis. Mon observation s’est appuyée sur différents détails : regards, interpellations, tonalités des échanges, bruits, organisation des stands, mais aussi sur de brèves interactions que j’ai pu avoir avec les vendeurs, notamment lorsque je simulais un intérêt modéré pour prolonger l’échange sans acheter ou qu’ils me proposaient de regarder leurs stands pour tenter de me vendre un produit. J’ai également confronté mes perceptions à celles de mes camarades lors de discussions, après la visite, qui m’ont beaucoup aidé à mieux comprendre ces différents marchés (mais principalement pour celui dans la grande rue Jean-Henri Fabre).

Découverte du marché

Avant même de m’y rendre, je portais certaines craintes et préjugés sur le marché de Clignancourt, sans doute nourris par les récits médiatiques et les représentations partagées dans l’imaginaire collectif. En sortant de la ligne 4 du métro, le contraste avec mon environnement habituel m’avait immédiatement saisi. La différence architecturale, la monotonie des façades, les vendeurs de maïs en sortie de station ou encore les rats aperçus à proximité des stands tranchaient fortement avec l’atmosphère du 6ᵉ arrondissement, parmi les quartiers les plus huppés de la capitale, autour de l’université Panthéon-Assas.

Mes premières déambulations dans la partie éphémère du marché de Clignancourt, sur une place proche de la sortie de métro, furent pour moi la découverte d’un nouvel univers : celui de la contrefaçon dans tous ses états. Maillots de foot colorés, sacs de maisons de luxe, parfums, produits Apple ou encore lunettes étaient présents sur une très grande partie des stands. Plusieurs vendeurs n’hésitaient pas à sortir de leurs étals pour nous inciter, avec entrain, à acheter une paire d’AirPods, de fausses lunettes Louis Vuitton ou une parka Moncler.

Sur la très longue Rue Jean-Henri Fabre, où se concentrent, je pense, plus d’une centaine de boutiques de contrefaçon, l’atmosphère est encore plus particulière. L’incitation à l’achat m’avait semblé encore plus affirmée. Là aussi, certains vendeurs venaient me serrer la main, me tirant parfois à l’intérieur de leur boutique pour me faire regarder les articles. Je n’étais pas là pour acheter, ce qui donnait lieu à des situations assez cocasses et parfois gênantes lorsqu’on me proposait des doudounes fourrées ou des paires de lunettes Prada ou Versace. J’ai parfois dû feindre un arrêt et un intérêt pour leurs produits afin d’affiner mes observations et voir le marché sous toutes ses coutures.

Mes premiers ressentis et Puces de Saint-Ouen

C’est à partir de ces interactions inhabituelles qu’il m’a semblé qu’il régnait une certaine énergie pesante, une impression constante d’être observé dans ces longues allées marchandes. J’ai perçu comme un climat de méfiance à mon égard, du moins c’est ainsi que je l’ai ressenti, comme si mes passages répétés éveillaient une vigilance particulière. Les vendeurs, en très grande majorité des hommes, paraissaient parfois, dans leur façon de me fixer ou de m’interpeller, soucieux de ma présence.

Je voyais que mes va-et-vient faisaient réagir les marchands, dont certains m’interrogeaient directement sur ma présence et mes agissements : « Pourquoi t’es à Clignancourt ? Ça fait quatre fois que tu passes mais tu n’achètes rien, tu cherches quoi ? », m’a lancé un vendeur d’un ton soupçonneux. Sur le moment, j’avais pris cela personnellement, ne comprenant pas vraiment pourquoi j’étais questionné et observé d’un œil si méfiant.

Je veillais pourtant à ne pas multiplier les contacts directs avec les autres étudiants de ma classe, pour ne pas attirer l’attention sur un groupe entier de jeunes qui faisaient des allers-retours pendant une heure, afin de ne pas trop biaiser mon expérience d’observation. Évidemment, ils l’ont probablement très vite compris, car nous n’étions pas très discrets dans notre tâche. Nous nous sommes même faits reconnaître lors de la seconde visite, une semaine après notre découverte de cet écosystème marchand. 

Je me suis ensuite aventuré dans le bâtiment mitoyen de la longue rue Jean-Henri Fabre, qui contient le marché Dauphine, plus connu sous le nom des Puces de Saint-Ouen. J’avais été ébahi par la métamorphose des décors dans lesquels je me trouvais quelques secondes auparavant. Les étals extérieurs vétustes de produits contrefaits laissaient place à de sublimes halles couvertes, remplies de meubles anciens et de nombreuses antiquités : tableaux, tissus, lustres, mais aussi des vinyles et des jeux vidéo vintage. Les prix aussi avaient changé. On passait de quelques dizaines d’euros à plusieurs centaines, et parfois davantage. On observait même, en son centre, une étrange habitation orange en forme de vaisseau spatial. Peut-être une œuvre contemporaine d’un artiste ou architecte.

Allée intérieure des puces de Saint-Ouen avec des stands d’antiquités, meubles anciens, tableaux et objets décoratifs sous une verrière.
Au sein des Puces de Saint-Ouen, photo prise le 10 novembre 2025 par Louka OUDIN

 En conséquence de cette différence de marchandises et de prix, l’intérieur des Puces de Saint-Ouen ne semblait pas attirer la même population que la zone extérieure : j’ai eu l’impression qu’il y avait davantage de visiteurs plus âgés habillés plus chiquement dans les halles couvertes, à l’inverse d’une présence plus marquée d’un public jeune au style urbain autour des stands de contrefaçon. Sur le temps court de mes visites, il m’a semblé que les visiteurs de ces deux espaces ne se croisaient que très peu voire pas du tout. J’ai observé qu’ils n’empruntaient pas exactement les mêmes allées, et ne rentraient ni ne sortaient par les mêmes côtés. 

Je suis resté près de dix minutes à côté de la porte du marché Dauphine, par laquelle j’étais entrée depuis la rue Jean-Henri Fabre, et absolument personne n’est entré dans le marché couvert ou n’en est sorti vers la longue allée des contrefaçons. Les vendeurs, eux aussi, n’avaient pas le même comportement. À l’intérieur, je n’avais presque pas été abordé : les échanges me semblaient plus classiques, dans les « normes  sociales habituelles » des boutiques, que ce soit dans l’organisation ou dans la façon d’interagir avec les passants. Je m’y sentais plus à l’aise. Je n’étais plus épié ou questionné comme dehors, et j’ai observé davantage de femmes derrière les comptoirs, ce qui contrastait aussi avec la sociabilité des allées extérieures.

En continuant ma visite dans le marché couvert, j’ai aussi été frappé par l’ambiance sonore. Dehors, tout semblait saturé et mélangé : les musiques de différentes cultures, les conversations des vendeurs, et même le bruit des voitures circulant le long des étals, alors que l’intérieur offrait au contraire une tranquillité étonnante et des discussions feutrées. Ce contraste fut étonnant, surtout quand on pense que les deux marchés sont collés, et cette ambiance plus posée était moins stressante et oppressante.

L’extérieur

De retour dehors, j’ai tenté de porter un regard différent sur ce que j’avais observé la première fois. En revenant sur mes pas dans les allées, j’ai remarqué des scènes que je n’avais pas vues lors de mes premières déambulations : une voiture de police passait le long des marchandises en les observant d’un œil attentif. Cela a donné lieu à une scène de rangement rapide de certains produits par les vendeurs. J’ai eu l’impression que ces gestes étaient parfaitement optimisés, presque comme s’ils connaissaient par cœur ce type de situation.

C’est à ce moment que j’ai un peu mieux compris le climat de méfiance que j’avais ressenti. Cela pouvait laisser penser que cette méfiance n’était pas spécialement dirigée contre moi, mais qu’elle renvoyait à une tension constante : la peur d’être filmé, interrogé sur leurs pratiques de vente, leurs marchandises contrefaites ou même d’être verbalisé par la police ou par d’éventuels contrôleurs fiscaux.

Lors de ma seconde et troisième visite, j’ai prêté attention aux interactions entre les vendeurs eux-mêmes. J’ai identifié des regards échangés d’un stand à l’autre, des signes discrets pour communiquer : peut-être un client à surveiller, ou peut-être la crainte d’un policier en civil. Ces petites interactions, que je n’avais pas remarquées lors de ma première venue avec la promotion, donnaient au marché extérieur une forme de cohésion paradoxale. Les vendeurs semblaient faire bloc ensemble face à ce qu’ils pouvaient percevoir comme une menace potentielle à leur travail, quand bien même ils sont concurrents dans la vente, avec presque tous le mêmes éventail de marchandises (sneakers, maillots de foot, parfums, lunettes, peluches Labubu…).

Au-delà de mes interactions personnelles, j’ai observé d’autres personnes confrontées à des attitudes similaires, mais aussi à des comportements très différenciés. J’ai entendu à plusieurs reprises des camarades de mon Master se faire questionner au sujet de leur présence ou se faire suivre longuement du regard par un ou plusieurs vendeurs. À l’inverse, un de mes camarades, Mehdi, interagissait très amicalement avec des vendeurs qu’il connaissait par l’intermédiaire d’amis ayant grandi à Saint-Ouen. 

À plusieurs reprises, lors de mes deux premières visites dans le cadre du cours, c’est-à-dire avec mes camarades (même si nous étions le plus possible séparés pour éviter tout soupçon), mais aussi lorsque je suis revenu seulement avec deux filles de ma promotion, Bérangère et Juliana, le lundi 1ᵉʳ décembre, je ne me faisais pas arrêter de la même façon selon si j’étais seul ou avec d’autres personnes.

Par exemple, lors de ma première visite, j’ai passé une bonne partie de ma découverte du marché de Clignancourt et des puces de Saint-Ouen en binôme avec Bérangère, et nous nous sommes rarement fait accoster. Même scénario lors de la majorité de la troisième visite où nous étions tous les trois. Au contraire, lorsque j’étais seul lors de la deuxième visite et durant une partie de ma dernière visite, les vendeurs venaient me voir sans que je montre la moindre forme d’intérêt pour leurs marchandises, me proposant des doudounes ou des sacoches. Juliana et Bérangère ont observé, comme moi, cette différence de traitement entre le fait d’être seules ou accompagnées d’un ou plusieurs hommes.

Lors de notre visite du 1ᵉʳ décembre, elles sont arrivées une vingtaine de minutes avant moi et m’ont expliqué qu’elles avaient eu de très nombreuses interactions avec les vendeurs avant mon arrivée. Des produits leur étaient proposés à quasiment chaque stand, et certains vendeurs adoptaient une approche qui, selon elles, se rapprochait de la séduction (demande de numéro de téléphone ou de Snapchat). Quand je les ai rejointes, cette attitude s’est très nettement calmée, et les demandes ont même complètement disparu, laissant place à un regard plus méfiant ou interrogateur, tout comme lors de ma première visite en duo avec Bérangère. Ces scènes m’ont conforté dans l’idée que le regard porté sur les visiteurs ne dépend pas seulement de leur attitude individuelle, mais aussi de la nécessité, pour les vendeurs, d’identifier immédiatement si une personne est ici pour acheter ou non (policier en civil, journaliste…), du moins c’est l’impression que cela m’a donnée.

En discutant avec mes camarades, j’ai constaté que le ressenti que je développe dans cet article n’était pas isolé. Beaucoup d’entre eux avaient également remarqué une forme d’inconfort à l’extérieur. Tout comme moi, certains avaient eu l’impression d’être observés, avec des regards laissant penser que les exposants avaient compris que nous n’étions ni des visiteurs individuels, ni là pour acheter un quelconque produit. Ces témoignages m’ont permis d’enrichir mon propre ressenti, me montrant que la méfiance n’était pas seulement une réaction individuelle, mais un élément traversant l’expérience collective de notre groupe selon ce que nous avons ressenti.

À Clignancourt, aucun de nous n’osait vraiment sortir son téléphone pour prendre de simples photos, par peur de la réaction des vendeurs. Seuls quelques clichés volés des stands ont été pris par certains camarades, qui veillaient à être le plus discrets possible. Peut-être que certains d’entre eux nous avaient repérés durant ces tentatives de photographie, ce qui a potentiellement accentué une forme de méfiance à notre égard, c’est du moins l’interprétation que j’en ai eue.

Ce climat m’a rappelé notre visite en bas de la tour Montparnasse, le 22 octobre 2025, le long du boulevard Edgard Quinet. Une interaction assez étonnante et similaire s’y était déroulée. Une femme était venue nous parler, avec un ton énervé et méfiant, pour nous questionner au sujet de notre présence et de nos agissements, car nous prenions en photo les stands et posions des questions aux passants dans le cadre de nos observations. Il s’est avéré par la suite qu’elle était la « directrice » du marché, qui s’occupait, si je me souviens bien, des locations et de la gestion du lieu. Même au sein de cette allée, une de mes tentatives de filmer un étale s’était soldée par un refus d’un exposant qui m’avait dit fermement qu’il ne voulait pas être filmé, ni lui ni sa marchandise.

Portants remplis de vêtements et maillots colorés dans un stand extérieur du marché, avec des vestes exposées en arrière-plan.
Étal du marché de la contrefaçon, photo prise le 18 novembre 2025 par Julie PHAM

Malgré ce climat, le marché extérieur possède une forme d’énergie particulière. Les couleurs, les différents styles musicaux, les odeurs de nourriture et les mouvements incessants de la foule et des voitures créent une atmosphère très vivante et vibrante, qui n’existe pas dans l’espace intérieur du marché couvert, plus calme et organisé. Certains visiteurs semblaient être des habitués des lieux : ils saluaient les vendeurs d’une poignée de main ou d’un signe de tête, créant une ambiance assez chaleureuse et des interactions humaines. Cette ambivalence m’a marqué : d’un côté une méfiance perceptible, de l’autre une sociabilité bien réelle pour ceux qui fréquentent souvent ce lieu et maîtrisent les « codes ».

Mon expérience à Clignancourt 

Au fil de mes différentes visites au sein des deux espaces, intérieurs et extérieurs, la comparaison m’a semblé de plus en plus pertinente. Dehors, la sociabilité est marquée par l’urgence et la rapidité, le contact direct, l’évaluation rapide du passant. À l’intérieur, elle semble reposer davantage sur la contemplation, la discussion posée, une forme de confiance implicite entre vendeur et visiteur. Ces deux formes de sociabilité, très différentes, coexistent dans un espace géographiquement minuscule. Quelques mètres suffisent pour passer d’un monde à l’autre.

Ces trois observations n’avaient pas pour but d’étudier sociologiquement ces différences, mais de rendre compte de la façon dont elles se manifestent dans le réel, à l’aide d’une description provenant de mes souvenirs et de quelques notes ou enregistrements de bruits. C’est pourquoi je n’ai pas formulé de conclusions hâtives et j’ai veillé à ne pas sur-interpréter ce que j’avais ressenti. J’ai tenté, autant que possible, d’adopter une posture prudente en m’appuyant sur des formulations nuancées afin de rappeler que mes impressions restent partielles et subjectives.

Il est clair que mon observation a ses limites. Je n’ai effectué que trois visites d’approximativement une heure chacune. Cela ne constitue pas un temps assez long pour observer ces deux marchés si denses et complexes, je ne les ai sûrement pas vus sous toutes leurs coutures. Je pense aussi que l’ambiance varie selon l’heure, le jour, le flux de visiteurs ou même la météo, et mes perceptions étaient sans doute fortement influencées par ces paramètres. De plus, mon âge, mon apparence, le fait d’être un homme seul à certains moments ou accompagné de filles à d’autres, ont aussi dû influencer la manière dont on m’a abordé. J’ai eu l’impression que ces éléments jouaient un rôle dans la façon dont les vendeurs me traitaient et choisissaient (ou non) de m’interpeller. Enfin, je n’ai pas assisté à beaucoup de véritables transactions ni pu discuter assez longuement avec les vendeurs pour mieux comprendre Clignancourt. Mon regard est forcément partiel, situé et dépendant de toutes ces conditions d’enquête.

Le marché de Clignancourt, dans sa partie extérieure, est un espace où la méfiance n’est pas juste une attitude individuelle, mais m’a semblé être un mécanisme collectif lié à la nature même des marchandises vendues. Les vendeurs étaient simplement là pour vendre leurs produits, peut-être parce que c’est leur activité principale et le seul moyen de gagner de l’argent et de faire vivre leur famille, et je suppose que c’est pour cela qu’ils refusent, pour la plupart, les photos et vidéos, encore davantage en connaissant la nature de leurs produits (des contrefaçons, ils sont donc dans l’illégalité), mais encore une fois cela reste une supposition liée à mon interprétation personnelle. À l’intérieur, au contraire, la confiance semblait être la norme, dans ce que j’ai pu observer. Ces deux marchés coexistent, s’opposent assez fortement, mais semblent aussi se compléter pour former un espace marchand atypique.

Ce que je retiens de ces trois visites, c’est que les dires des médias et l’imaginaire collectif au sujet de Clignancourt ne reflètent pas la pure réalité du lieu. Avec tout ce que j’entendais au sujet de ce marché, j’avais honnêtement peur avant de m’y rendre pour la première fois, pensant que j’allais peut-être me faire dépouiller par des pickpockets ou me faire aborder par des personnes malveillantes. Sans faire une seconde et une troisième visite, j’aurais probablement gardé la même vision et les a priori au sujet de ce marché.

Effectivement, une très grande partie des marchandises observées était des contrefaçons, je me faisais aborder d’une manière peu conventionnelle, et l’ambiance du marché peut s’avérer hostile au premier abord, mais c’est juste un écosystème particulier auquel je n’étais pas du tout habitué. Oser arpenter seul ces lieux, à des moments et avec un flux de visiteurs différents (c’était extrêmement vide lors de la seconde visite), et en adoptant une vision attentive, bienveillante et un minimum critique, m’a donné l’impression d’avoir transformé mon paradigme de départ en une compréhension plus profonde des lieux. J’ai passé des moments intéressants, seul ou en groupe avec mes amis de promotion, durant ces trois visites, que ce soit au marché de Clignancourt ou aux Puces de Saint-Ouen. Je suis sorti de ma zone de confort, par l’arpentage d’un espace loin de ce dont j’ai l’habitude. J’ai observé au plus près une zone d’échanges commerciaux inhabituelle mais enrichissante, où différentes formes de sociabilité se mêlent sans vraiment jamais se croiser.

Louka OUDIN

D’un pas à l’autre, comprendre en itinéraire le marché contrasté des Puces de Saint-Ouen

D’un pas à l’autre, comprendre en itinéraire le marché contrasté des Puces de Saint-Ouen. 

Cet article n’a aucune prétention scientifique, sociologique ou historique. Il s’agit simplement de l’élaboration d’une idée étudiante, construite des quelques élucubrations qui ont pris vie au détour d’une balade parisienne. 

Il y a des endroits qui ne se découvrent qu’en se promenant, que l’on ne peut pas comprendre sans marcher, d’un seul angle. Il faut alors se balader. 

Il y a de nombreuses marches différentes, du trajet professionnel à la flânerie en ville. Certains sortent marcher pour se vider l’esprit, d’autres sortent marcher pour apprendre, pour découvrir. 

Il y a certains endroits particuliers, des endroits si singulier où, que l’on sorte pour se vider la tête ou pour se remplir les yeux, n’importe laquelle des promenades devient attentives, galvanisées. 

Le marché aux puces de Saint-Ouen est un bon exemple de ce type d’endroit. J’imagine bien le volume de touristes qui ont dû visiter les puces, et qui ont dû voir leur balade légère se transformer en une découverte d’un écosystème unique, complexe et contradictoire. 

Pour comprendre le lieu, il faut le traverser. Le marché aux Puces n’est qu’un, il a une histoire, cependant il n’est pas le même en fonction de la rue que l’on choisit d’emprunter. Il faut donc se balader, de telle manière que notre balade se transforme en observation.

Dès lors que l’on observe, on comprend que cette unité du lieu nécessite que l’on articule la densité populaire de Clignancourt avec l’ordre chic des marchés privés. 

Notre classe s’est rendue au marché aux puces dans le cadre d’une observation académique. Arrivés à la place des Tirailleurs Sénégalais à Clignancourt, le chemin de la bouche de métro jusqu’aux puces nous fait entrer dans les puces par le marché de Clignancourt. 

Nous sommes à une extrémité particulière du marché aux puces de Saint Ouen, depuis des années cette partie du marché côté Clignancourt est contaminée par cette gangrène du contrefaits, que beaucoup critique, accusant cet aspect de détruire le cœur historique des puces. 

En effet, peu sont ceux parmi mes camarades qui sont pressés de visiter les puces. Certains sont même très tôt inquiétés par les deux prochaines heures qu’ils sont supposés passer à visiter le marché aux puces. 

Je ne suis pas d’une nature très inquiète. Je suis pour ma part plutôt enjouée de visiter en profondeur ce marché que je connais depuis quelques années. Je rentre alors d’un pas assuré dans les premières allées du marché, prêt à noter ce que je vois, prendre des photos et discuter avec ceux qui m’accorderont un peu de leur temps.

L’atmosphère est particulière, on ressent plus la méfiance des vendeurs que l’hospitalité qu’on attend habituellement d’un marché.
Très tôt, je perçois l’agacement de certains commerçants face aux vendeurs à la sauvette. 

Le regard inquiet de certains qui me voient prendre quelques photos de leurs produits les moins déontologiques. 

Je ressens très vite que le cadre dans lequel prend place cette partie du marché est un cadre instable, un cadre menacé, comme le fût celui des antiquaires à une autre époque. 

Tout ici est illégal, et tout le monde est au courant, certains viennent spécifiquement pour cela, les vendeurs de faux téléphones ou de cigarettes étrangères sont moins embêtés ici par les gendarmes, l’engrais à partir duquel ce marché croît, c’est l’absence de législation, le non-droit. 

On peut noter que le caractère labyrinthique du marché engendre une tendance au stand mobile ou éphémère, et le fort flux économique de ce marché est propice au développement de ce type de commerce informel.

Sur les tables des marchands on reconnaît rapidement les tendances du moment, sneakers, maillots de foot, labubu. Sont à vendre en vrac à Clignancourt les produits les plus populaires et indisponibles dans les commerces traditionnels.  

Des puffs interdits à la vente en France depuis le 24 février 2025.

Les Labubu se revendent à des prix allant de 100 à 1000 euros. 

Des parfums de luxe proposés à des prix irréalistes.     

Les Jordans 1 Retro Travis Scott x Fragment se revendent aux alentours de 3000 euros en fonction de la taille. 

J’ai également remarqué de fausses lunettes de luxe, de fausses casquettes, de faux téléphones, de faux écouteurs Apple, etc.      

La contrefaçon s’est tellement développée aux puces de Clignancourt qu’elle n’est même plus dissimulée.       

Certains se rendent aux puces pour cela, les produits contrefaits au-delà de tromper le client, trouvent également leur clientèle propre.          

Bien sûr que tous les fans de Travis Scott n’ont pas 3000 euros à mettre dans une paire de chaussure. On retrouve l’esprit de la bonne affaire, des chineurs qui s’épanouissent aux puces depuis qu’elles existent.        

Ce premier regard sur les puces est propice à la mise en exergue de la fracture historique qui compose aujourd’hui ce marché.             

Notre groupe de classe se dissout rapidement dans les puces. J’arrive au bout de l’Avenue de la Porte de Clignancourt, au croisement qui mène à l’entrée de la Rue des Rosiers.   

Au premier regard, cette rue m’apparaît comme le véritable artère du marché aux puces, elle porte chaque enseigne des marchés qui font la renommée historique du quartier aux puces, Malassis, Dauphine, Paul Bert, Serpette, Vernaison, Biron…

En une légère demi-heure de vadrouille, deux branches distinctes me semblent s’articuler au sein du marché aux puces.

D’une part populaire le marché laisse se développer les produits contrefaits, et dans une autre part plus élégante, boutiquiers et antiquaires entretiennent l’allure historique des puces. 

Cette coexistence entre renommé d’authenticité et fausseté informel est l’impression qui a marqué la première mon regard d’étudiant en balade. 

Le reste de ma promenade allait s’appliquer à comprendre comment cette dualité s’est installée. 

J’ai d’abord continué ma flânerie en traversant la rue des Rosiers, en contemplant les unes après les autres chacune des devantures des marchés privés. 

Le dernier marché à orner cette rue est le marché Biron. 

Des airs de prestige, traversé par un tapis rouge, le marché Biron s’inscrit dans la prestance historique du marché aux puces, inspiration de Picasso, renaît après des bombardements en 1944, inauguré en 1925, le marché Biron fêtait ses 100 ans d’histoire.

Pour l’occasion quelques affiches abordant les murs du marché racontent certains des éléments qui font l’histoire du marché Biron et des puces. Une exposition d’Alexis Lecomte.

J’apprends alors que ce marché chic est appelé “Faubourg Saint-Honoré des Puces”, il a d’ailleurs également été surnommé “Belles Puces”.

J’ai moi aussi ce sentiment de “Belle Puce”, Je ne rentre pas dans le marché, interpellé par le contraste entre les 300 mètres que je viens de marcher, je fais demi-tour pour préciser mon regard. 

Diamétralement opposés aux marchés privés de la rue des Rosiers, la partie des puces qui s’étend côté Porte de Clignancourt présente comme nous l’avons remarqué un certain sentiment de non-droit, les marchands prennent places dans les rues, on distingue en effet les vendeurs de contrefaçons cacher certaines parties de leur stock.  

Cependant j’arrive à percevoir, malgré cette ambiance particulière, une évidente énergie proche de celle des biffins des marchés de plein vent, qui s’étale sur les rues au niveau de l’avenue de la Porte de Montmartre. 

Ce que je ressens de commun ici c’est sans doute l’âme des puces, de récupération d’objets, loin du neuf. 

Je saisis alors déjà aux termes de cette première promenade cette essence si particulière des puces, entre les objets récupérés ou recyclés des biffins, les antiquités ou les contrefaçons, on reste écarté du neuf. 

Mes recherches qui ont suivi cette première observation ont aiguillé l’intérêt que je porte à l’émergence des produits contrefaits aux puces. 

En 1885, un arrêté du préfet interdit l’accumulation d’ordures aux pieds des immeubles parisiens. Dès lors, biffins fripiers et chiffonniers doivent s’écarter vers les plaines des Malassis. 

Il se constitue alors entre Paris et Saint-Ouen un véritable village de brocanteurs. 

L’histoire des puces s’écrit depuis ses débuts par les classes populaires. Ce sont les petites gens qui font les puces, du stand de produits contrefaits jusqu’au plus prestigieux des antiquaires, la genèse des puces est populaire. 

Les classes populaires restaurent et revendent tissus et vêtements de fortune, souvent peu entretenus, d’où l’on a retenu le nom de “puce” pour le marché. 

Même les marchés privés auxquels on attribue un certain chic sont nés du grand bric à brac s’étalant sur les trottoirs de l’avenue Michelet après l’invention de la poubelle dans les années 1880. Ce sont quelques investisseurs et hommes d’affaires qui achètent et privatisent des terrains des marchés.

Des marchés privés ont alors été institués, plus encadré, les propriétaires louent les locaux aux marchands qui se disputent les places. 

De nombreux marchés privés ont émergés tout au long du XXème siècle :

  • Vernaison en 1920
  • Malik en 1921
  • Biron en 1925
  • Jules-Vallès en 1938
  • Paul-Bert en 1946
  • Serpette en 1977
  • Malassis en 1989
  • Dauphine en 1991

Si on observe facilement le contraste entre les places plus populaires des puces et les marchés privés, on doit remarquer au regard de l’histoire des puces que ce sont les marchés privés qui ce sont d’une certaine manière émancipés de leur genèse populaire.

Les rues pucières de Clignancourt ne sont donc pas des parasites articulés autour des marchés privés, tous sont de la même nature populaire. 

Il me faut d’ailleurs préciser que si de nos jours, nombreux sont ceux qui oppose drastiquement la nature historique des puces et l’arrivée de la contrefaçon à Clignancourt, l’Histoire elle-même nie en bien des aspects cette opposition. 

En effet historiquement, le marché aux puces à connu à ses abords des commerçants qui imités les vêtements des marques de luxes, si le contrefait est plus assumé aujourd’hui, bien que les vendeurs s’efforce inutilement à garder implicite ce secret de polichinelle, il ne faut pas omettre le fait que les produits contrefaits ont toujours trouvés une place au marché aux puces de Saint Ouen. 

On peut alors établir cette opposition tangible entre les antiquaires patrimoniaux qui ont acquis un prestige notable à travers une mondialisation de sa clientèle de collectionneurs, et la croissance de la part de contrefaçon qui s’établit aux puces.

Cette opposition peut aussi être justifiée par un visible conflit d’intérêt. Les marchés privés qui s’exportent pour devenir de véritables hub mondiaux d’antiquaires, cherchent légitimement de plus en plus de légitimité, légitimité que l’on peut qualifier d’entièrement antinomique avec la croissance de la part de contrefaçons du marché aux puces. 

Même si l’on retrouve chez les marchands de produits contrefaits certaines des caractéristiques qui ont pu composer le portrait des premiers biffins, pères fondateurs du marché aux puces de Saint Ouen. Il nous faut remarquer cette contradiction entre les différentes courbes de développement du marché tout entier. 

Cependant il nous reste que la structure actuelle des puces prête une autonomie établie aux marchés privés, qui peuvent ainsi cultiver leur légitimité propre. 

Bien que contradictoire, on peut donc considérer que par sa structure si singulière, le marché aux puces de Saint Ouen voit chacune de ses dimensions se développer ensemble, mais indépendamment les unes des autres et de manière antinomique. 

Mes recherches m’ont permis de mieux appréhender ma prochaine visite. Là où certains aspects du marché aux puces semblent radicalement opposés, je souhaite comprendre comment ces deux visages coexistent ? Quelles sont leurs véritables différences structurelles ? Sont-ils voués à s’opposer ?

Nous retournons aux puces un matin de semaine, cette fois ma balade sera moins flâne, je souhaite comprendre comment s’est articulé ce véritable village à part entière. 

Hors des jours où l’on fréquente les marchés, cette fois les marchés populaires sont vides. 

Je décide de retourner au marché Biron, qui semble être fermé, mais de nombreux camions vont et viennent, des transporteurs internationaux viennent récupérer les antiquités commandés par des étrangers. 

Un chauffeur passe à côté de moi, je ressens l’opportunité de sortir du silence de ma balade, j’en profite pour lui demander ce qu’il vient récupérer et pour qui. 

“Bonjour ! C’est fermé aujourd’hui ?

– Bonjour, oui, il n’y a que le gardien et les transporteurs les jours de pleine semaine.

– Les transporteurs ? 

– Oui beaucoup de transporteurs américains, quelques russes et des hommes d’affaires étrangers d’entreprise de mobilier de luxe. Tous les professionnels profitent que le marché soit fermé aux particuliers pour venir. 

– Qu’est ce que vous transportez le plus ?

– Absolument tout, les entreprises commandent tout et n’importe quoi en vrac, maintenant tout est sur internet, ils ne se rendent même plus sur place.

– Comment faites vous pour récupérer les produits, tous les stands sont fermés ?

– On travail avec le gardien et la secrétaire qui régissent les mouvements des commandes et des transporteurs”

Il travaille principalement pour des particuliers russes ou américains, il récupère les commandes même lorsque les marchands sont absents, en passant par le gardiennage du marché. 

Ce transporteur est le premier à m’avoir fait réaliser que les marchés privés d’antiquités se développent dans une tout autre dimension que le reste des puces, si les locaux privés sont si convoités par les marchands, même si souvent ils ont déjà une boutique, c’est pour exposer leurs marchandise à l’immense marché des antiquaires aux puces dont les trésors sont recherchés par les collectionneurs du monde entiers. 

Beaucoup sont des entreprises qui se chargent de meubler entièrement des châteaux réinvestis par de riches étrangers, il prennent alors tout type d’antiquité susceptible d’occuper d’une manière ou d’une autre les espaces immenses des châteaux restaurés par des fortunés. 

Cet aimable travailleur m’a alors présenté le gardien. J’entre dans le marché fermé décidé à rencontrer le gardien qui orchestre seul le marché international d’antiquités qui s’établit sous mes yeux. Il n’a pas compris tout de suite pourquoi j’avais des questions à lui poser, il ne sont pas habitués à ce genre de curiosité manifestement. 

“Je me balade, j’essaye de comprendre ce qui fait de cette rue d’un marché aux puces un cluster de camions de 36 tonnes chargeant sur leurs haillons les meubles les plus  abracadabrants que j’ai vu de ma vie.

– Aujourd’hui la majorité des ventes se font en ligne, des américains commandent des meubles vieux de deux siècles et ils font eux-même venir les transporteurs. 

– Tous les marchés privés des puces fonctionnent comme ça ? On va au marché sur internet maintenant ?

– Quelques étrangers viennent encore  sur place, ils choisissent plein de choses à travers tous les marchés, et quelques semaines plus tard ils envoient un transporteur tout récupérer à travers chaque marché.”

Au fond de la pièce de gardiennage, la secrétaire nous écoute curieuse de mon intérêt pour le fonctionnement du marché. Elle s’est rapidement présentée et j’ai pu lui poser quelques questions. 

“En tant que secrétaire de quoi est-ce que vous vous occupez précisément ?

– 99 pourcents de mon travail concerne la location des locaux, je fais passer les entretiens avec les marchands qui souhaitent louer.

– Aucun marchand n’est propriétaire ? 

– Ah non surtout pas ! La propriétaire ne va pas vendre vu la demande, certains grands antiquaires ont des locaux dans plusieurs marchés, et d’autres attendent d’avoir un local depuis des mois si ce n’est des années.”

J’ai ainsi pu m’entretenir avec le gardien et la secrétaire du marché Biron qui m’ont accordé leur temps. 

Nous avons pu échanger sur la structure du marché privé, chaque local est loué aux marchands, qui ont souvent une autre boutique attitrée, les marchands louent entre 1000 et 1500 euros un local de parfois moins de 10m² pour ouvrir leur marchandises aux professionnels étrangers qui pêchent leurs stock aux marchés de Saint Ouen.

Je suis impressionné par la structure que la secrétaire est en train de me présenter, nous sommes loin du chaos que l’on ressent au marché de Clignancourt. 

J’ai eu le droit à une courte histoire de comment se sont distingués les marchés, les zones privés qui ont été achetées par des particuliers sont devenues les différents marchés privés qui se sont spécialisés dans différentes époques, du Moyen Age au XVIIème siècle pour les mobilier de la “Haute époque”, de “l’Art Nouveau” pour le mobilier industriel datant du XXème siècle, chaque marché privé des puces et devenu le lieu marchand d’une époque déterminée. 

C’est autour de ces marchés privés que s’articulent les rues pucières, à l’aspect de brocantes. 

Des greniers ayant accumulé des vies entières de vieilleries se retrouvent étalés sur des planches posées sur des tréteaux douteux, des peintures aux vieux outils, les rues pucières ont tout de l’allure d’une brocante vagabonde de petit village. 

C’est l’esprit des puces qui s’étend à travers les rues pucières qui s’enracinent autour des marchés. 

J’ai ma réponse, ce que je ressens de commun entre les différents aspects du marché aux puces, c’est cette étincelle marchande qui a réuni les fripiers, les biffins, les brocanteurs et bien d’autres, cette âme qui les a réunis aux portes de Paris. L’esprit d’émancipation du populaire qui fût exclu, rejeté. 

C’est ce qu’il y a de commun entre les vendeurs de ferrailles du début du XXème siècle et les vendeurs de contrefaçons qui abordent le même trottoir 100 ans plus tard. 

De la naissance des puces à aujourd’hui, on peut apercevoir ce caractère singulier des puces, rassembler aux portes de Paris ce qui n’est pas toléré à l’intérieur. Là où se réunissent les expulsés de la ville, ceux que l’on ne tolère qu’au-delà des portes. Où aurait pu prendre place le commerce informel de produits contrefaits à Paris si ce n’ai aux puces de Saint Ouen, comme l’on fait tous les commerces implicites. 

Les marchés privés des puces se sont émancipés d’une nature commune à celle du marché actuel de Clignancourt où se retrouvent sans gênes les produits contrefaits, la nature de ceux que l’on assume pas, mais que nous n’avons pas le choix de tolérer face à leur importance croissante. 

Illégale mais tolérée, la contrefaçon semble en bien des manière s’être installée aux puces selon les mêmes conditions que le reste du marché, loin du neuf, de la surveillance classique des commerces, aux abords des marchés puciers, le contrefait est aujourd’hui une racine mère du marché aux puces. 

La genèse des marchés aux puces présente des caractéristiques que l’on peut attribuer à l’émergence de la contrefaçon au marché, malgré les différences majeurs d’atmosphère entre les rues qui composent le marché, les Puces de Saint Ouen conservent une seule et même identité mère. 

J’irais même jusqu’à m’inquiéter de cette méfiance envers les marchés de Clignancourt, mais également envers toutes les autres rues marchandes qui constituent les racines urbaines des puces de Saint Ouen. Cette méfiance me semble en bien des manières porter atteinte à la mixité populaire et commerciale qui fait l’identité si profonde des puces depuis 100 années.

Ces Idées émergent de la réflexion d’un étudiant, loin d’une description abécédaire et rigoureuse, je me suis prêté à l’exercice de formuler les différents sentiments que composent une balade attentive au marché aux puces avec la riche histoire de ce marché. 

La prochaine fois que je me baladerais aux puces c’est n’est pas un visage dualisé que je verrais, mais un esprit loin du neuf. Des niches, de récupération de réparation de fausseté, un marché vivant riche de 100 ans d’histoire qui porte les marques des époques qu’il a traversées, les marques de la guerre, de la propriété, de la mondialisation, et bien d’autres.

Mael MIGNOT

La contrefaçon : une épidémie, une demande, mais surtout un moyen de survie

Dans le 18e arrondissement de Paris, à deux rues de la sortie de métro “Porte de Clignancourt”, les puces de Saint-Ouen prennent vie. Trois jours par semaine, c’est un ensemble de vendeurs et d’acheteurs qui se donnent rendez-vous dans l’archipel de marchés présents. Connectés par des rues commerçantes, ils forment un écosystème particulier qui assiste à des échanges de flux uniques. Un tout symbiotique accueillant plus de cinq millions de visiteurs chaque année.

Cependant, ce “tout” est loin d’être uni, entre pluralité d’acteurs, pressions policières, abus de pouvoir, débats et conflits, la seule chose qui semble tous les réunir est l’incertitude du lendemain.

“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”

Photo du marché du Plateau, Django-Reinhardt, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Notre méthode

Afin de réaliser cette enquête nous nous sommes rendus aux puces de Saint-Ouen à plusieurs reprises, adoptant une approche différente pour chaque visite dans le but d’essayer de limiter le risque de tomber dans l’anecdotique et nos propres biais. Premièrement, nous avons enfilé les chaussures d’un simple passant baladeur en suivant un premier passage dans les marchés sans montrer d’intention d’achat. Nous réalisons cela afin de nous saisir de l’atmosphère ambiante de chaque marché et de tenter de repérer des éléments qui se démarquent.

Ensuite, nous avons effectué un deuxième passage, ici en montrant de l’intérêt pour les stands et les marchandises proposés, en essayant de faire de bonnes affaires et discutant avec les marchands. Cela s’inscrivant dans une tentative de compréhension des logiques de ventes et d’essayer d’identifier une certaine topologie d’acteurs.

Enfin, notre dernier passage se fit de retour dans notre rôle d’étudiants qui rédigent un article. On a posé des questions aux différents acteurs présents en leur expliquant le contexte, afin d’entendre et d’essayer de comprendre leurs perspectives sur les marchés, ce qui s’y déroule et comment ils le vivent. Cela s’est avéré comme étant extrêmement utile pour démonter certaines de nos idées reçues et nous permis de mieux comprendre la multiplicité des facettes qui existent dans et autour des marchés Porte de Clignancourt. Nous nous concentrerons surtout sur le marché du Plateau, Django-Reinhardt.

Lors de cette enquête, nous avons interviewé plus d’une vingtaine d’acteurs.

Un quartier sans frontières

A peine quittons-nous l’arrêt de métro ligne quatre, “Porte de Clignancourt” qu’un ensemble de vendeurs dispersés devant les différentes sorties nous proposent des cigarettes à bas prix.

Ils représentent un groupe secondaire qui utilise l’affluence produite par le marché afin d’avoir accès à un grand nombre de clients potentiels, venu à la recherche de petits prix aux puces. Alors que l’on souhaite les interviewer, certains nous font comprendre qu’ils ne maîtrisent pas la langue française, d’autres refusent simplement de répondre. L’un d’entre eux nous indique vendre pour s’occuper de sa famille.

C’est ensuite une rangée de magasins de vêtements, débordant sur les trottoirs, qui nous escorte vers le premier marché : Django-Reinhardt.

De l’autre côté du périphérique, on retrouve les marchés Antica, Biron, Cambo, Dauphine, l’Entrepôt, Malassis, Vernaison et biens d’autres.

Cependant, ils ne sont pas seuls, le quartier commerçant se structure en rues pucières, décorées d’un ensemble de stands semblant sans fin.

Alors que l’on s’y balade, il nous est presque impossible de trouver une frontière physique, une fin nette et visible aux puces qui semblent s’enraciner et pousser partout où elles le peuvent.

Plan des puces de Saint-Ouen, trouvé sur pucesdeparissaintouen.com

Une pluralité de commerçants

Les vendeurs de cigarettes de contrebande ne sont pas les seuls présents.

Au sein même du marché du Plateau, Django-Reinhardt, les vendeurs ne sont pas un groupe homogène. On distingue deux groupes principaux. Le premier groupe est constitué de vendeurs officiels, ils payent leur emplacement à la journée auprès des responsables Karim et Mathieu.

Le deuxième est composé de vendeurs à la sauvette, présents sans autorisation, ils mettent à profit le public attiré par le premier groupe pour leur proposer d’acheter des objets numériques comme des écouteurs, casque ou encore téléphone de grandes marques comme Iphone et Samsung, encore en boîte.

Les vendeurs officiels se connaissent entre eux mais ne se considèrent pas comme amis, plutôt comme des confrères ou compétiteurs qui partagent un même lieu de vente.

Au sein même de ces deux groupes, il existe des sous-groupes bien distincts.

Pour les marchands officiels, certains commerçants propriétaires se refusent à la vente de contrefaçons et préfèrent distribuer de l’artisanat.

“ Ce n’est pas honnête ”

Photo du stand, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

C’est notamment le cas de Tani, un marchand âgé arrivé du Maroc qui présente des souliers et sacs faits de cuirs de son pays, pouvant atteindre des prix se rapprochant des deux cents euros. Il y a aussi de l’artisanat africain, avec la vente de statuettes, de masques et objets traditionnels en tout genre.

Tani n’est pas seul sur le marché, il est accompagné de son neveu Kais et de sa femme qui détiennent tous les deux leurs propres stands. Ils font partie d’une catégorie qui ne vend pas d’artisanat, essayant de s’adapter à la demande d’un autre public, plus général. Sa compagne s’occupe d’un stand de vêtements pour femme, exposant notamment des trenchs et des manteaux pour quelques dizaines d’euros. Le neveu, quant à lui dans la trentaine, propose du prêt-à-porter pour homme, comme des chemises ou des blazers sophistiqués dans une gamme de prix un peu inférieur à ceux de sa mère.

Eux sont présents sur le marché depuis les années 70, rejoignant le marché tour à tour, ils ont été témoins des évolutions et des changements qu’a subi leur lieu de travail. Ils l’articulent comme allant “ dans une mauvaise direction ”.

La deuxième partie des commerçants officiels est quant à elle plus jeune, une majorité est présente depuis trois à cinq années sur le marché, huit pour certains.

Eux mêmes se séparent en deux, ceux qui ne font que de la contrefaçon et les “ résistants ” qui diversifient leurs propositions d’articles.

Schéma d’illustration non-exhaustif des groupes de marchands présents au marché Django-Reinhardt

Les marchands hybrides de “contrefaçons et articles à bas prix” comme un groupe de trois femmes, Sarah, Gigi et leur amie nous partage les raisons de cette diversification.

“ On est obligé de vendre de la contrefaçon pour survivre ”

Elles nous indiquent devoir s’adapter à la demande par crainte de ne plus pouvoir subvenir à leurs moyens. Parmi elles, une des femmes est présente toutes les semaines sur le marché “ Qu’il vente ou qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il gèle ou que le ciel tonne ou gronde ”. Pendant la semaine, elle s’occupe d’enfants. Son amie est présente ici pour aider à arrondir les fins de mois, subvenant aux besoins de sa fille en études supérieures dans le Val-d’Oise.

“ Il serait impossible de les nourrir et de leur offrir une perspective d’avenir sans ce sacrifice ” 

Elles n’hésitent pas à nous partager tous types d’opinions et ne nous refusent rien, seulement de rester hors champ de toute prise de vue ou photo, allant jusqu’à vouloir nous offrir une écharpe HUGO de contrefaçon ou un collier.

Le groupe de trois femmes critique ceux qui se refusent au faux.

“ Réveille-toi, tu vends les mêmes sweats “I love Paris” depuis 50 ans ”

“ Il ne veut pas lâcher l’affaire, laisse ta place à un jeune ”

On remarque ici une différence de génération quant à la perception de la contrefaçon dans le marché. Elles suivent la logique de l’offre et de la demande, le client veut acheter du faux alors elles leur en proposent à l’achat.

L’autre partie de ces vendeurs officiels se consacre exclusivement à la contrefaçon. Les stands se ressemblent entre eux, exposant les mêmes articles et dirigés par des employés, certains présents depuis simplement quelques semaines. Ils vendent des ceintures, portes monnaie, sacs à main ou vêtements arborant les logos de grandes marques de luxe comme Dior, Prada, Gucci ou encore Louis-Vuitton à des prix allant de 20 à 35 euros.

Sarah divise le marché en deux endroits, “ La Jungle ” et “ Le Village ”, entre les marchands propriétaires qui font eux même la vente, notamment au marché Django-Reinhardt (Le Village) et ceux qui engagent des “rabatteurs” pour ramener les clients, de l’autre côté du périphérique, dont elles dénoncent les pratiques “ agressives ”.

 

Photo prise de l’autre côté du périphérique (côté Nord), le 29/09/2025 par Eveque Maël

On remarque cependant un grand manque de femmes vendeuses sur le marché.

La compagne de Tani, qui ne souhaite pas partager son nom, nous révèle que le marché compte seulement une dizaine de femmes pour plus d’une centaine d’hommes. Quand on pose la question aux quatre femmes marchandes interrogées, on apprend qu’elles ne subissent pas une différence de traitement quant à leurs confrères masculins, se sentant en sécurité dans un environnement familier.

Elles nous ont même avoué utiliser leur charme pour attirer et séduire les clients, pour les pousser à l’achat.

“ On joue du regard ”

Enfin, les vendeurs à la sauvette sont un autre groupe présent.

Les vendeurs à la sauvette, une source de débat au sein même des marchands

Iphones, casques sonores et AirPods à la main, ils se positionnent devant les stands et se concentrent notamment aux points de croisement de plusieurs chemins d’affluence dans le marché.

En passant devant un de ces vendeurs, ils nous exclament des prix qui ne font que diminuer après chaque pas nous éloignant d’eux.

“ 30 euros ! 25 euros ! 15 euros ! ”

Généralement des hommes dans la trentaine, il est difficile de leur poser des questions. La majorité d’entre eux que nous essayons d’interroger ne nous comprend pas. Ayant du mal à s’exprimer en français, ils se contentent de nous regarder bizarrement en abaissant les prix des articles qu’ils détiennent. Un autre facteur est la crainte, la peur. Proche du périphérique, on réussi à obtenir de rares réponses par des hochements de tête venant d’un vendeur qui nous semble soucieux de quelque chose. Il nous indique ne pas faire ce métier par plaisir, mais plutôt par nécessité, ne pouvant pas travailler ailleurs sans papiers. Il nous donne ensuite un rare témoignage de quelques mots dans un français hésitant

“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”

Suite à cela, il refuse de répondre à nos autres questions, notamment depuis combien de temps pratique-t-il cette profession et s’éloigne de l’autre côté du périphérique, dans une rue marchande. Nous le laissons partir sans continuer d’essayer d’obtenir des réponses.

Tous ne se contentent pas de dire leurs prix, certains n’hésitent pas à se montrer insistants en suivant les clients potentiels, en grande majorité des femmes, sur de courtes distances ou allant même jusqu’à attraper le bras de passantes. Nous assistons à ce phénomène à trois reprises en moins d’une heure. Lors d’un court moment séparant notre camarade et nous, elle fut la victime de cette réalité, me racontant une fois réunis qu’un des vendeurs à la sauvette l’avait attrapé par la manche, essayant de la retenir, avant de finalement lâcher prise.

Nous parlons de ce geste au groupe des trois vendeuses officielles. Elles nous expliquent condamner ces gestes malheureux, mais de ne pas l’interpréter comme autre chose qu’un moyen d’attirer l’attention de clients potentiels, qu’ils ne se montrent jamais violents et que l’on ne risque rien.

Tous ne semblent pas tenir les vendeurs à la sauvette dans leur cœur, c’est notamment le cas d’un des “ vieux ” marchands. Pour des raisons qui seront révélées plus tard, nous tairons son nom. Il nous exclame

“ Ils tuent le marché ! Ils font fuir les clients ! Quand des acheteurs potentiels passent devant le stand ils ne regardent même plus ce qu’on vend, harcelés par ces vendeurs à la sauvette ”

Il les tient responsable de la baisse de son nombre de ventes au cours des années, l’associant au développement massif de leur implantation sur le marché il y a un peu plus de dix ans. Cela s’accompagne aussi d’un sentiment d’injustice.

“ Nous on paye notre place ”

Revenant de nouveau vers le groupe des trois vendeuses, nous leur partageons ces remarques, avec lesquelles elles entrent en fort désaccord.

“ Je ne suis pas d’accord avec l’abruti qui a dit ça ”

Elles partagent l’opinion qu’ils ne font que ce qu’ils peuvent pour survivre et que le “ vieux ” marchand devrait s’adapter à la demande, notamment pour le faux au lieu d’essayer de chasser un ennemi imaginaire qui empêcherait ses clients de venir le voir.

De la contrefaçon assumée

Alors que la vente de faux fait débat au sein même du marché, ces acteurs semblent se développer et occuper de plus en plus d’espace. Tani nous explique que certains des marchands laissent leur place aux vendeurs de contrefaçon, ne pouvant pas rivaliser avec eux ou s’adapter à la demande.

A peine arrivons-nous au marché, que le premier stand nous présente une rangée de sacs à main de grandes marques de luxe pour une fraction de leur prix en magasins officiels.

Photo du stand, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Gucci, Prada, Christian Dior, Lacoste, Louis-Vuitton (LVMH), il y en a de toutes les couleurs et toutes les marques pour tous les goûts. Ici, les clients sont sûrs de trouver leur bonheur pour un prix allant de 25 à 35 euros avant négociation. De vue, ils ne semblent pas si différents des vrais, il faut une réelle connaissance de la matière ou un œil affiné et entraîné pour remarquer que certaines choses ne vont pas

D’autres donnent un semblant de logo présent sur le cuir. Souvent du groupe LVMH, c’est une copie avec remplacement du monogramme par le leur.

Le vendeur nous explique qu’il s’agit d’un moyen de passer les douanes sans se faire saisir les marchandises. Une fois arrivés, les logos en relief sont collés sur les sacs avant d’être placés à la vente. On retrouve même une étiquette “ Gallantry Paris ” sur un sac censé venir de la marque Lacoste.

Ici, on ne fait pas passer une contrefaçon pour un vrai, on l’annonce de manière ouverte et décomplexée, allant jusqu’à clamer qu’ils seraient de valeurs réelles similaires.

“ C’est la même qualité ” 

Cependant, on remarque bien vite que les finitions de certains sacs possèdent des défauts de production. La couture de ce Lacoste n’est pas régulière et déborde

Photo du sac, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Certaines des matières utilisées laissent à désirer. On nous propose une écharpe imitant la marque HUGO; en la touchant on se rend compte que le matériau utilisé est presque plastique, aucune étiquette n’est présente pour nous éclairer et un filament ressemblant à une tige de quelques centimètres en plastique dépasse de sa surface plane. Cela nous laisse une question en tête : qui achète ces produits?

Des acheteurs de tout horizon

Femmes, hommes, jeunes et personnes âgées, c’est une grande diversité de clientèle qui déambule dans les temporaires allées étroites du marché Django-Reinhardt. Ils appartiennent à des catégories sociaux professionnelles largement différentes, allant du parent qui achète de nouvelles tenues pour ses enfants aux touristes internationaux, nous révèlent Sarah, Gigi et leur amie.

Les premiers cités sont notamment présents au début des saisons et autour de grands moments étudiants comme les rentrées scolaires, étant attirés par les petits prix.

Certains touristes viennent spécialement pour le faux. Les trois marchandes nous révèlent avoir une liste de plusieurs centaines de clients sur Whatsapp qui passent des commandes auprès d’elles. Ces clients viennent du Royaume-Uni, de l’Allemagne, du Portugal, du Mexique, du Brésil, de l’Italie, et même de certaines îles françaises. Lui ayant révélé que nous étions de la Réunion, elle nous précise qu’ils adorent acheter du Lacoste.

Il est difficile de dire si ces acheteurs viennent spécialement à Paris pour cela, mais il reste tout du moins surprenant d’apprendre qu’ils choisissent de venir aux petits marchés des Puces de Saint-Ouen, loin des monuments historiques dont la ville de Paris est si fière.

Le marché Vernaison attire quant à lui une plus faible diversité de clients.

Généralement âgés, c’est souvent un ensemble, d’apparence homogène, de touristes européens qui explorent les rues. Ils se parent de marques luxueuses comme Louis-Vuitton, Burberry ou Chanel.

Leurs trajets sont similaires, ils regardent au travers des vitres en marchant lentement, rentrent dans les boutiques de petits gadgets faciles à emporter comme des pins, trifouillant  dans des bacs et s’arrêtent devant des peintures. Les magasins de mobiliers antiquaires semblent faire partie du chemin, les clients suivent presque systématiquement un parcours en forme de boucle en touchant le bois de certaines commodes, en pressant les coussinets de certaines chaises.

A l’écoute d’un accent américain, on entend une négociation de veste vintage en cuir. Affichée à 160 euros, la vendeuse “ Josie ” la lui cédera pour 130 euros, nous expliquant être une journée sans ventes.

“ Une journée à 130 euros, c’est mieux qu’une journée à 0 ”

Une petite délinquance isolée

Alors que notre image de ce lieux nous semble négatif et remplit de délinquance, c’est par une tentative de recueillir des témoignages que nous réalisons être victime de nos propres biais portés par un cadrage médiatique qui manque de nuances. En effet, il est difficile d’entendre des histoires de violences ou d’insécurités, ressenties comme vécues, sur les marchés. Seuls certains des marchands interrogés au marché Vernaison expriment une légère crainte de passer dans des endroits sombres le soir, car un de leurs confrères y a perdu son téléphone personnel dans un vol à l’arraché.

Photo d’une des entrées du marché Vernaison, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

La véritable criminalité présente qui inquiète sont les vols. Les tentatives ne sont pas rares et presque tous ont une histoire à nous compter.

Josie, du marché Vernaison, nous raconte trois tentatives. Un couple rentre dans sa boutique, semblant intéressé, la femme attire son attention d’un côté du magasin, pendant que son compagnon décroche un sac de luxe du mur et le place sur une chaise à proximité de la porte de sortie. Enchaînant quelques diversions, ils réussissent à partir avec sans le payer et sans qu’elle le remarque. C’est seulement quelques jours plus tard qu’elle réalise cela en ne retrouvant plus l’objet. Le deuxième vol quant à lui joue sur la foule. Un passant attrape une veste sur le présentoir extérieur et disparaît dans une marée de monde sans jamais être retrouvé. Pas de chance pour lui, Josie a l’œil aiguisé et le retrouve; comme un enfant attrapé la main dans le sac, il feint d’abord l’accident, puis voyant que cette performance ne convient pas, devient plus agressif avant d’être contraint par la sécurité de rendre la veste dérobée.

“ Il m’a traité de tous les noms d’oiseaux ”

Les vols ne s’arrêtent pas aux objets, comme le premier vol, un couple rentre dans la boutique, semblant intéressé par les objets présentés. Détournant son attention, l’un d’entre eux l’amène à l’extérieur de la boutique en lui demandant où il peut trouver un distributeur pour retirer de l’argent et lui acheter un sac. Pendant ce temps, celui encore à l’intérieur ouvre le tiroir de la caisse, s’emparant d’une enveloppe remplie de billets.

Josie sent qu’il se passe quelque chose de louche, mais ne parvient pas à identifier l’enveloppe manquante avant que ses voleurs ne disparaissent dans les ruelles bondées des Puces.

Photo de l’intérieur de la boutique, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël

Les autorités, un acteur à deux facettes, entre abus de pouvoir et violences

Pour contrer ces risques, des agents de sécurité sont placés aux entrées de marchés comme celui de Vernaison. Pour d’autres comme le marché du Plateau, Django-Reinhardt, c’est une voiture de police que l’on retrouve à proximité, assurant une réponse rapide au moindre débordement. Leur présence rassure les marchands et les clients interrogés, mais produit aussi une crainte.

Sarah et Gigi nous dénoncent certaines de leurs actions.

“ Ils sont malpolis et violents, quand ils viennent, ils ne cherchent pas à comprendre ou à discuter. Femmes, enfants, clients, ils gazent tout le monde et saisissent le stand entier ”

Elles ne sont pas arrêtées, mais perdent des milliers d’euros de marchandises à chaque saisie. Tani, le vendeur qui se refuse à la contrefaçon, nous parle d’une “ humiliation publique “.

En plus des violences, c’est une relation inégale qui s’applique dans leurs échanges réguliers. Elles nous racontent que les policiers font partie de leurs plus gros clients, avec et sans uniformes, ils sont présents sur le marché. Se sentant mises sous pression, elles bradent leurs marchandises pour ces acheteurs spéciaux. Elles le font par craintes de représailles maintenant qu’ils peuvent aussi saisir leurs stands sans avoir à attendre les grosses opérations douanières qui, elles, saisissent des centaines de milliers d’euros de contrefaçons.

“ Je m’en fou je balance tout ”

Toujours d’après leurs témoignages, les policiers opéraient des opérations sur les camions en fin de journée, saisissant toute marchandise contrefaite et argent suspecté de provenir de leurs recels.

Photo prise à l’extérieur du marché Plateau, Django-Reinhardt, le 29/09/2025 par Eveque Maël

Ces témoignages rejoignent les accusations communes de “ racket ” de la part des forces de l’ordre à l’encontre des marchands, abondantes sur les réseaux sociaux, sujet d’articles et d’enquêtes, mais jamais interne.

C’est une vraie crainte des personnes censées les protéger qui flotte dans l’air. Par peur de représailles et de la difficulté d’obtenir un avocat, elles nous refusent la moindre vidéo ou photo. Cette action se justifie aussi par la dureté de la loi, les articles L.716-9 et L.716-10 du Code de la propriété intellectuelle les exposent à plusieurs centaines de milliers d’euros d’amendes ainsi que plusieurs années en prison. Les vendeurs à la sauvette sont aussi soumis aux articles L.446-1 du Code pénal,  L.310-2 et L.442-11 du Code de commerce entre autres. Ce qui limite beaucoup notre capacité à conduire des interviews, ne nous connaissant pas, ils préfèrent ne pas prendre le risque

Du côté Vernaison, Josie n’a pas le même problème, elle n’exprime que les bénéfices sécuritaires de leur présence.

Des conditions de vie difficiles et un lendemain incertain

La vie sur les marchés ne va pas en s’améliorant, s’il y a bien un sujet de consensus par la multitude d’acteurs et vendeurs présents, c’est celui-ci.

Tous nous partagent le même constat : il y a de moins en moins de ventes, de moins en moins de clients. Cela n’est pas sans conséquences, plusieurs marchands dont Tani exprime que près de 75 % des marchands sont partis, en nous montrant les grandes allées vides de stands.

“ On termine de vendre nos stocks et on arrête ”

Plusieurs éléments sont la cause de cet arrêt, premièrement et indéniablement : l’âge. Certains sont présents sur les marchés depuis des dizaines d’années et la pénibilité pérenne de ce métier est intenable à long terme.

“ On enchaîne trois journées de 15 heures chaque semaine, à se lever et se coucher tard, dans le froid, exposé aux éléments comme le vent et la pluie. Le reste de la semaine on est trop fatigué pour faire quoi que ce soit d’autre ”

(Femme de Tani)

C’est le cumul d’une fatigue qu’ils ne peuvent plus tenir. Le reste de la semaine, beaucoup s’occupent d’enfants, les leurs étant déjà en étude supérieure, ou partis de l’habitation familiale.

Une autre des sources de cet arrêt sont les raisons économiques. Les multiples crises que la France a traversées et traverse encore sont souvent blâmées pour la cause de la baisse de clients.

“ Entre les gilets-jaunes, le COVID, Israël-Palestine et la guerre en Ukraine, le coût de la vie ne fait que grimper, les gens n’ont plus d’argents et ils recherchent des prix de plus en plus bas qu’on ne peut pas leur offrir. ” 

Les acteurs numériques sont leurs premiers concurrents et ils commencent à prendre le dessus avec des plateformes comme AliExpress, Vinted, Wish, Shein et autres qui génèrent des dizaines de milliards de chiffre d’affaire chaque année. Elles représentent un marché si grand que les vendeurs seuls ne peuvent pas rivaliser contre. Ces plateformes peuvent se permettre de vendre des articles à prix cassé, étant donné qu’ils affichent des articles produits en masse provenant directement d’usines de pays avec des coûts de production et d’importation infimes comme la Chine. Ces nouveaux réseaux de flux permettent de ne pas avoir à passer par un “ middleman ”, l’intermédiaire que représente le marchand.

C’est le même constat pour tous les acteurs interrogés, jusqu’au marché Vernaison, ils se retrouvent à faire des réductions de plus en plus conséquentes et quotidiennes afin de ne pas finir avec trop de journées sans aucune vente.

Cela produit des doutes quant à l’avenir des marchés et des marchands. Certains essaient de s’adapter et malgré le fait qu’ils génèrent toujours un revenu, celui-ci s’amoindrit à chaque mois qui passe.

 

Merci.