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Datacenter : quand l’invisible devient visible

La thèse de Clément Marquet intitulée « Quand les infrastructures numériques aménagent la ville » se penche sur les centres de données aussi appelés data centers*. Elle questionne, entre autres, l’acceptation par la population de toutes ces nouvelles infrastructures qui viennent transformer leurs paysages urbains. Plusieurs mobilisations de riverains ont vu le jour contre l’implantation massive de ces centres de données à la Plaine Commune, aussi appelée par le journal Les Échos :  « le nouvel eldorado des data centers ».

Depuis le début des années 2000, ces infrastructures font l’objet de nombreuses inquiétudes de la part des habitants de la Courneuve et d’Aubervilliers. Il y a une peur de voir apparaître davantage de data centers dans les communes de Seine Saint-Denis, mais nous constatons aussi une politique environnementale contradictoire, entre la volonté d’une transition écologique et l’accueil de ces infrastructures polluantes. Jugées « technophobes » ou « anti-progrès » par des élus locaux, certaines riveraines sont allées jusqu’à saisir la justice pour tenter d’annuler l’autorisation d’exploitation d’un centre de données, situé à côté de leurs domiciles. Elles mettent en avant l’impact sur leurs vies quotidiennes : nuisances sonore et problèmes écologiques (émissions de gaz à effet de serre). En entamant ces procédures judiciaires, elles rendent alors visibles les problématiques liées aux data centers dans les médias, jusqu’ici très peu abordées. Afin de dénoncer ces infrastructures, les habitantes ont mis en place les “Toxic Tour Detox“, des marches permettant de visiter les lieux polluants des communes de Seine Saint-Denis, dont font partie les centres de données.

Au delà des problématiques sonores et écologiques, j’ai souhaité m’informer à titre personnel de l’impact de ces data centers sur la santé des populations vivant à leurs abords. Cependant, aucun article ni aucune étude à ce sujet ne ressortent de mes recherches. Depuis longtemps, nous sommes éclairés sur la cancérogénicité des ondes de nos appareils électroniques, mais qu’en est-il des centres de données ? Sont-ils sans danger pour la santé des habitants des communes où ils sont implantés ? Tant de questions qui n’ont pour l’instant pas de réponses, si ce n’est que l’absence puisse en être une…

* Marquet C. (2019), Binaire béton : Quand les infrastructures numériques aménagent la ville. Sociologie. Université Paris-Saclay, 2019, 403p.

Enquête : Mais qui sont ces gardiens de données anonymes ?

C’est en survolant les enjeux politiques, démographiques et sociaux des data centers, que le chercheur Clément Marquet étudie dans son article “Les data centers à Plaine Commune, entre implantation discrète et promotion du territoire” (2019)* ces fascinants espaces du numériques. Ainsi, il recueille des témoignages de celles et ceux qui ont vu s’inscrire ces infrastructures à la fois méconnues et invisibles. 

Dans ce chapitre, il explore l’histoire des data centers et les tensions qu’ils suscitent, des objets inscrits au coeur de controverses, à la fois dans une volonté d’invisibilité mais également tremplins de revitalisation du territoire. 

Pour l’adjoint au maire d’Aubervilliers, les data centers sont avant tout une nécessité : véritables vitrines du progrès techniques et objets de concurrence, les data centers se sont installés dans le passé comme de puissants moyens de redorer l’image de Plaine Commune et comme des sources d’importants revenus. 

Mais si ces infrastructures passent inaperçues, c’est car elles sont bien souvent le fruit d’une invisibilité politique, administrative et matérielle. Discrets voire austères, ces dénommés « opérateurs de colocation neutres » aux façades ternes et bétonnées se placent parfois bien loin des préoccupations de la population. Alors comment leur donner un sens au sein du territoire et de la pensée collective ? 

Tout d’abord, outre leur fonction de stockage, il s’agit de les mettre en avant comme des objets attractifs, permettant l’émergence de nouveaux emplois. Ainsi, il faut les considérer comme des objets bénéfiques à l’aménagement et à la modernisation de Plaine Commune, un territoire qui puise son histoire dans l’ère grandissante et irréversible du numérique.

Impossible de les limiter à une stricte définition, car il existe tout autant de data centers que de façons uniques de les appréhender, de les connaitre, et de les envisager peut-être… autrement ? 

* Carnino, G., et Clément M. (2018), « Les datacenters enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Zilsel, vol. 3, no. 1, p. 19-62

 

Le cas du datacenter OVH : quand le sort s’acharne

L’article de Clément Marquet et Guillaume Carnino*, Les Datacenters enfoncent le Cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’Internet, nous plonge dans l’univers caché des datacenters. On y comprend que ces derniers sont au cœur de stratégies concurrentielles, politiques, et environnementales.

« On est un peu la cave de l’Internet, et si la cave s’effondre, tout s’effondre »

Cette phrase qu’un employé confiait aux auteurs lors d’une visite d’un datacenter nous révèle la dualité de ces hébergeurs de données. L’industrie d’Internet semble invisible pour la plupart d’entre nous. Pourtant, ces datacenters sont des zones industrielles physiques. Lorsqu’un incident vient perturber un hébergeur, ce sont des centaines de milliers de sites qui sont parfois impactés. Le cas d’OVHcloud (Online Virtual Hosting) à Strasbourg en est un parfait exemple. Dans la nuit du 9 au 10 mars 2021, un incendie a ravagé une partie des salles de l’hébergeur. Plus tôt dans la matinée, un onduleur avait fait l’objet d’une réparation. A cette heure, il est tenu responsable de cet incident. De nombreux clients ont été affectés, comme le Centre Pompidou. Certains ont vu leur site en panne pendant plusieurs heures, et d’autres ont définitivement perdu leurs données.

Dernièrement, le sort s’est encore acharné sur OVH, l’hébergeur français. Ce mercredi 13 octobre 2021, une panne liée à une erreur dans une ligne de code lors d’une maintenance a de nouveau perturbé les services.

Ces incidents nous permettent de prendre conscience de l’importance des datacenters dans notre quotidien. En quelques minutes, l’incendie a entraîné des pertes partielles ou totales de données, menant pour certains clients à des sinistres économiques. Mais cet incendie nous rappelle également la nécessité de techniciens sur place et ce, de manière continue, sans qui l’alerte n’aurait pas été donnée aussi rapidement, et qui ont œuvré jour et nuit pour proposer des solutions aux clients impactés.

* Carnino, G., et Clément M. (2018), « Les datacenters enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Zilsel, vol. 3, no. 1, p. 19-62

Manque d’emploi et de formation en Seine-Saint-Denis: les data centers peuvent-ils être une solution ?

Crédit photo Unsplash // CC Tommy Cornilleau

Dans le chapitre 5 de sa thèse « Binaire béton.: Quand les infrastructures numériques aménagent la ville* », Clément Marquet évoque l’idée que les data centers de Plaine commune puissent être des vecteurs de création de nouvelles formations, et donc d’emplois, sur ce territoire. 

Ce point, qui légitime politiquement l’implantation des data centers aux yeux des populations locales, parait important et même primordial quand on connait la situation de la Seine-Saint-Denis: selon une étude publiée par l’INSEE en février 2020, le taux de chômage y dépasse les 10% depuis 20 ans, et la proportion d’habitants vivant en dessous du seuil de pauvreté est « deux fois supérieure à la moyenne nationale ». Par ailleurs, en 2015, 28 % des jeunes de 18 à 24 ans étaient sans emploi, ni formation. 

Une grande nécessité à créer formation et emploi existe donc au sein de ce territoire, où plus de 70 % des emplois hautement qualifiés sont occupés par des non-résidents (point également évoqué dans la thèse de Clément Marquet, qui précise que les sièges sociaux d’entreprises comme SFR, la SNCF ou Veolia, implantés à Plaine commune, emploient principalement la population locale, peu qualifiée, pour des postes de sécurité, de ménage ou de restauration, et que les autres salariés viennent majoritairement de Paris). L’arrivée des data centers et la création de formations destinées à former le personnel nécessaire à leur fonctionnement semble donc apparaitre comme une solution pour améliorer cette situation. 

Cependant, cette création de formations étant particulièrement récente (la première a été créée en 2012), il est difficile de trouver des chiffres sur le réel impact de la création de ces formations et de l’implantation des data centers en termes d’emplois. Il serait pourtant intéressant de savoir si la création de ces formations reflète un vrai changement positif pour l’emploi en Seine-Saint-Denis, ou si elles participent simplement d’un discours politique visant à légitimer la présence des data centers sur le territoire. 

Marquet C. (2019), Binaire béton : Quand les infrastructures numériques aménagent la ville. Sociologie. Université Paris-Saclay, 2019, 403p.

Les « ouvriers du clic » : une nouvelle forme d’exploitation des travailleurs

Dans leur article « Les datacenters enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Guillaume Carnino et Clément Marquet* parlent d’une mythologie de l’automatisation qui conduit à une « transformation bien réelle du travail qui, loin de faire disparaître totalement l’être humain, le réduit en bout de chaîne à des tâches de plus en plus répétitives et dénuées de sens » (page 54, lignes 14 à 17).

Cette problématique mérite plus d’attention car ces « ouvriers du clic » révèlent en réalité une nouvelle forme d’exploitation du capitalisme contemporain. Ainsi, ils sont un moyen pour les entreprises d’améliorer leurs outils technologiques sans se soucier de répondre aux droits des travailleurs : ceux-ci sont des auto-entrepreneurs précaires, payés à la tâche, avec des primes impossibles à avoir.  

Photo by Glenn Carstens-Peters on Unsplash

Le danger est encore plus grand quand on remarque que ces formes d’exploitation proviennent des géants du numérique, les GAFAM (pour Google Apple Facebook Amazon et Microsoft). Ces derniers sont tellement puissants qu’il devient de plus en plus difficile de leur imposer des réglementations et ce, d’autant plus qu’ils parviennent à cacher cette exploitation : le travail des ouvriers du clic doit se faire dans le secret le plus total, de sorte que le quotidien et la réalité de ces travailleurs sont bien souvent ignorés de la majorité des utilisateurs des plateformes qui les emploient…

Enfin, ces nouvelles formes de travail inquiètent car elles renversent la situation entre technologies et êtres humains. Autrement dit, de vraies personnes sont employées à jouer les robots, en accomplissant la même tâche répétitive et absurde pendant des heures, tandis que les moteurs de recherche nous comprennent mieux que quiconque et nous donnent satisfaction en un seul clic. Pourtant, aucune machine n’est encore capable d’apprendre seule et de raisonner comme un être humain. Qu’adviendrait-il si cela devenait le cas ?

* Carnino, G., et Clément M. (2018), « Les datacenters enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Zilsel, vol. 3, no. 1, p. 19-62

Supprimer ses données : l’acte écolo de demain ?

Clement Marquet via sa thèse « Binaire béton : Quand les infrastructures numériques aménagent la ville* » montre que les datas center, bien qu’indispensables à la conservation de nos données, se trouvent au cœur de différentes controverses : sociale d’une part, quant aux nuisances sonores fait par les centres de données. D’autre part, ces derniers ont un réel impact négatif sur l’environnement, leur consommation d’énergie étant équivalente à celles de villes de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, engendrant une importante émission de gaz à effet de serre.

Bien qu’ils représentent un fléau pour l’environnement, l’implantation des datas center n’est pas prête de s’arrêter. En effet, avec la digitalisation du monde, le nombre d’utilisateurs d’internet ne fait que croître, par conséquent la quantité de données aussi.

On peut alors se demander comment va-t-on faire pour d’un côté continuer à héberger les données qui ne cesse d’augmenter, et gérer l’implantation nécessaire de data center en dépit des impacts négatifs qu’ils entraînent ? Finalement, le problème ne viendrait-il pas d’ailleurs ? Du besoin de nos sociétés à vouloir toujours tout conserver, tout enregistrer ?

L’arrivée du digital a bouleversé notre quotidien sur bien des plans autant sociaux que politiques et économiques. Mais au-delà de ça, le digital a aussi changé les humains intrinsèquement dans leurs façons de réfléchir, de penser et de ressentir, mais surtout de se souvenir, de mémoriser. La quantité écrasante de connaissances numériques accessibles pourrait constituer une forme de danger non seulement pour le processus de mémorisation, mais aussi pour notre besoin vital d’oublier et de passer à autre chose.

En ce sens, supprimer ses vieux fichiers, les photos inutiles ne serait-il pas l’acte écolo de demain ?

Marquet C. (2019), Binaire béton : Quand les infrastructures numériques aménagent la ville. Sociologie. Université Paris-Saclay, 2019, 403p.

Sous le ciel de Paris… le cloud ? ☁️

Le cloud computing est une figure de langage trompeuse (Seurat 2021). Il n’existe pas de données informatiques dans l’air, puisqu’elles sont toutes stockées dans des hébergeurs. Ces data centers sont créés pour optimiser l’accès aux informations des banques, des entreprises, des universités… de tout Internet.

Ils occupent une place dans la dynamique des villes. Ils s’inscrivent dans le territoire, occupent la cité et ont des effets sur l’organisation du tissu urbain (Marquet 2018, 2019). En revanche, ils semblent rester imperceptibles dans le paysage (discrétion architecturale, besoin de sécurité). En fin de compte, ce ne sont que des nuages.

Ces data centers ne deviennent visibles que par les questions qu’ils soulèvent. Différents groupes d’acteurs (élus, gestionnaires, entrepreneurs, citoyens) émergent, s’articulent et dialoguent sur les enjeux économiques, écologiques et politiques de telles installations.

Vik Muniz, place des Vosges, Paris, 17 novembre 2021

Pour cet atelier, nous nous intéressons aux pratiques quotidiennes des citoyens. Notre travail sera concentré sur la perception des habitants par rapport à ces équipements, qu’elles soient politiques, symboliques ou matérielles. Comment perçoivent-ils ces data centers ? De quelles façons dialoguent-ils avec ces espaces ? Quelles interactions sont possibles ?

Chaque étudiant-e produira un compte rendu d’enquête qui prendra la forme d’un article de blog. Le document présentera les données recueillies lors des deux séances d’observation en ville et des séances de travail organisées tout au long du semestre. Il est particulièrement attendu un retour détaillé sur le travail de terrain, la méthodologie et les hypothèses formulées. L’utilisation de ressources multimédias est fortement encouragée.

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La ville en crise et l’observation confinée

Au moment où nous avons commencé cet atelier d’écriture et d’observation de la ville, les rassemblements dans l’espace public étaient encore permis. Comme nous sommes un petit groupe d’étudiant-e-s, nous avons cru que les séances d’observation collective, prévues initialement dans le quartier La Défense, seraient possibles. Avec les annonces du 28 octobre 2020 – et le début du deuxième confinement – échapper à la pandémie devient impossible : au-delà de l’obligation de respecter les gestes barrières (distanciation et porte du masque), nous avons été contraints par les règles sur les déplacements (restreints à 1 km) et les regroupements (interdits dans l’espace public). L’accès à la ville devient difficile pour les citadins, mais également pour les élève-e-s qui commençaient leurs enquêtes.

Dans un premier temps, certains collègues m’ont conseillé d’utiliser des images des caméras de vidéosurveillance qui transmettent en direct des images des espaces de la ville 24h/24h. Les étudiants ont aussi évoqué cette possibilité en cours. Cependant, nous nous sommes rendu compte que nous ne pourrions pas analyser ces images sans nous interroger sur le contexte de rupture, de risque, et d’instabilité dans lequel elles sont produites. Suite à l’urgence de trouver une autre thématique, nous avons décidé d’assumer les contraintes actuelles et de nous intéresser finalement à la notion de « ville en crise », tout en vivant nous-même la crise sanitaire. Nous ne cherchons pas ici l’exhaustivité-représentativité de la période que nous vivons. Loin de là, ces comptes rendus sont ce qu’ils sont : des textes produits dans le cadre d’un atelier par des étudiant-e-s de première année de master en information-communication.

Notre travail s’inscrit dans une double approche. Tout d’abord, le (de)confinement et les mesures mises en place par le gouvernement sont l’objet d’analyse de certains textes : l’autorisation de se déplacer dans le rayon d’un kilomètre, l’usage des espaces verts, places, stations balnéaires, transports publics ou encore des problèmes d’ordre socio-économique… Deuxièmement, les règles du confinement vont modifier-impacter fortement la façon d’enquêter. Comment construire sa méthodologie tout respectant la légalité ? Certaines adaptations dans la façon de travailler sont mises en place pour essayer de contourner les limites. Contraints aux informations disponibles « au bas de leur porte », certains étudiant-e-s décident d’utiliser leur heure de déplacement quotidienne pour enquêter. D’autres, font appel aux cercles familial et amical pour continuer leur enquête, dans l’espoir justement d’aller plus loin dans la démarche d’observation.

Baser son enquête sur des règles et des conditions si volatiles a eu pour effet de créer une instabilité. L’annonce du président Emmanuel Macron du 24 novembre a été particulièrement attendue par certains d’entre nous, car c’était la suite de l’enquête même qui pouvait être en jeu. Les étudiant-e-s ont fait preuve de leur capacité d’adaptation. Nous pouvons lire cela dans les comptes rendus qui suivent : les effets de l’élargissement du périmètre d’un à 20 kilomètres et l’augmentation du nombre d’heures de sortie autorisée. Il faut s’ajouter les observations commencées dans une ville pour finir dans une autre, quand les étudiant-e-s sont revenu-e-s à Paris.

Pendant la période du deuxième confinement (du 29 octobre au 15 décembre), les séances de l’atelier d’une durée de deux heures ont été assurées via Zoom, une fois par semaine. Nous avons réservé 4 heures de notre atelier pour discuter les sujets choisis, la construction de la méthodologie d’observation et les limites, surprises et difficultés rencontrées sur le terrain. Comment créer une méthodologie, un protocole, un schéma à suivre ? Les observations et les entretiens-rencontres avec des acteurs du terrain ont été finalement les méthodologies les plus utilisées par les étudiant-e-s. Ceci est justifié par le fait que d’un point de vue théorique, nous nous appuyons dès le début de l’année sur une double cadrage. Tout d’abord, nous nous intéressons au fonctionnement de la ville, à partir des éléments de l’espace urbain, en se focalisant sur les typologies et les catégories de Kevin Lynch (1971). Ensuite, nous nous basons sur la perception que les citadins ont de la ville (Antoine Bailly, 1977) à partir d’une approche plus symbolique des interactions humaines, des vécus et des valeurs socioculturelles des usagers de la ville (William Foote White, 1943).

Nous avons ouvert ce carnet Hypothèses au début du semestre dans la logique de donner aux étuditant-e-s la possibilité de travailler collectivement un objet numérique-éditorial qui sert à valoriser leur travail d’enquête. En partant de leurs compétences en communication, trois formats ont été proposés pour les publications qui suivent : la photographie, le texte et la mise en page. C’est la raison pour laquelle certains comptes rendus ont plus de photos et moins de texte et vice-versa. Aussi, cela explique la possibilité de télécharger certains textes au format PDF. Les étudiant-e-s avaient aussi le choix de l’idiome et les textes en langue étrangère ont été fortement encouragés.

Photo : Koshu Kunii/Unsplash

Promotion 2020/2021 : la ville dans la hess

Nous remarquons une porosité entre ce qui relève des notes de journal de terrain et ce qui pourrait s’inscrire dans la catégorie du journal intime. Les étudiant-e-s ont fait part de la difficulté de trouver un sujet sans partir de soi, de ses expériences personnelles et de son lieu de résidence. Ainsi, c’est en partant de sa porte que Rémi Le Guillon s’intéresse en quoi la règle du « un kilomètre » pourrait influencer la dynamique de son quartier au 11e arrondissement de Paris et comment les différents citadins cherchent la « normalité » dans leurs déplacements dans cet espace. Adèle Jonas part aussi de sa proximité du bois de Vincennes pour interroger la même règle à partir des usages des espaces vertes. Elle observe un rond-point au centre du bois et interroge les passants sur le respect des mesures sanitaires.

De l’autre côté, pour certains, il n’y a rien qui se passe depuis leur fenêtre. Une étudiante nous dit : « Il n’y a rien que se passe à côté de chez-moi, si je dois respecter 1 km ». Confiné-e-s, certains n’arrivent pas à identifier les interactions, qui restent très limitées sur les zones résidentielles, dans les petites villes, et à la campagne. Le compte rendu de Romane Margerit est particulièrement intéressant puisqu’elle interroge l’utilisation du « un kilomètre » dans différents types d’urbanités pour montrer que nous n’avons pas le même kilomètre à la ronde.

Puisqu’on parle d’inégalités, deux étudiantes se sont penchées sur les impacts socio-économiques du confinement et leur conséquence pour les villes. Ainsi, Oréanne Fagnon situe son analyse sur la commune de Saint-Denis, tout en s’intéressant à la précarité et à la crise de la faim que pouvaient subir des citoyens du fait du confinement. Ensuite, Elnura Kenenbaeva enquête sur la construction des garderies à Levallois-Perret, des espaces créés pour assurer la sécurité des parents-employés qui travaillent sur place pendant la crise du coronavirus.

Certains étudiant-e-s ont quitté Paris pendant le confinement et sont retourné-e-s chez leurs parents. Contraints par ce déplacement, ils sont amené-e-s à enquêter sur la ville où ils ont grandi ou le lieu de résidence (secondaire ou primaire) de leur famille. Marc Côme, par exemple, a produit un compte rendu sur l’impact des mesures en place dans l’usage de la station balnéaire par des habitants de Royan. Il parle de réaménagement et des ruptures habitude et du quotidien, en comparant la période estivale aux deux confinements. Ou encore Louise Bothé qui explore la liaison entre ville et périphérie en crise, en enquêtant sur les transports publics à partir de la station de métro La Poterie à Rennes. Elle compare la fréquentation en temps de crise et en temps « normal ».

Les étudiant-e-s ont été souvent intéressé-e-s par ce que le confinement produit de nouveau, ils voulaient identifier ce qui serait perçu par les habitants comme inédit. Or, parler de nouveauté dans l’appropriation de la ville et les usages des espaces par les citoyens, implique de questionner ce qui est entendu par « normal ». Le deuxième critère plus difficile à identifier, car les données d’observations sur ces espaces pendant la période avant-confinement sont rares. Pour parler du service click&collect, Jean-Camille Bouteillon écrit sur la dynamique urbaine de l’île Saint-Louis à partir de la perception de ses commerçants. Irchaf Bouhmama a enquêté sur les nouveaux usages de la place Lucien Bouchard à Charleville-Mézières et sur comment le confinement réduit la convivialité de ses espaces conçus principalement pour le passage, le loisir et la rencontre.

Toujours dans cette logique, trois étudiant-e-s ont produit des comptes rendus sur les (nouveaux) usages des parcs et espaces verts. En partant d’une découverte personnelle, Laure Boursier a fait des observations de l’étang du Moulin à vent à Guyancourt pour dégager les différents usages de cet espace pendant le confinement et les frontières (invisibles) qui séparent ses utilisateurs. Pareillement, Séréna Jupille se penche sur les usages (et les usagers) du parc des Buttes Chaumont dans le 19e arrondissement de Paris. Auriane Jaillet utilise la technique des dessins-entretiens pour comprendre le sens donné à la place Montgomery à Neuilly-Plaisance. Elle part de cet espace devenu uniquement lieu de passage, avec des bancs qui restent vides.

Abordant les déplacements en Île-de-France, Babacar Ndiaye a observé la fréquentation de la gare de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) pour étudier les effets du confinement en termes d’agencement des espaces dans une station du RER D. Alice Farrando explore l’usage des transports commun pendant la pandémie : elle observe l’utilisation des vélos et des trottinettes à Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-près. Linçia Landrezeau s’intéresse à la pérennisation d’espaces créés suite au premier confinement, en observant ce que l’aménagement des pistes cyclables de la rue du Rivoli engendre dans le quartier et même dans sa globalité sur la ville de Paris.

Pour nous aider à l’élargir ce que nous entendons par « ville en crise », quatre étudiant-e-s ont choisi des sujets qui n’ont pas un rapport direct avec la période de confinement. Caroline Dossous s’est rendue à Conflans-Sainte Honorine un mois après l’attentat du professeur Samuel Paty pour identifier les lieux de mémoires et le désir de retour à la « normalité » des habitants du Val d’Oise. Mathieu Mogès écrit sur le passé culturel et mémoriel de Compiègne : en enquêtant sur l’aménagement du camp de Royallieu, qui a servi de campement pendant la Deuxième Guerre mondiale, il cherche à comprendre comment un lieu marqué par l’horreur de la guerre est rendu « attractif » d’un point de vue urbanistique. La ville en guère fait aussi l’objet du compte rendu d’Angélique Minassian qui parle de la reconstruction de Stepanakert. Elle aborde cette thématique à partir de la crise humanitaire provoquée par le conflit géopolitique entre l’Arménie et l’Azerbaïjan, qui a fait plonger la région du Haut-Karabakh. Enfin, nous avons le travail d’Agali Almoctar Moussa sur comment les fréquentes inondations dans la ville de Niamey (capitale du Niger) freinent le développement (ou le déploiement) de l’accès au numérique et à ce qu’on entend par Smart City.

Compte rendu d’étude de terrain sur Paris dans la crise sanitaire : les environs de ma porte rue du Faubourg Saint Antoine

Première phase d’étude : le confinement, facteur de dynamisation de la vie de quartier ?

Le contexte de l’épidémie du Covid 19 imposait à certaines villes de France d’instaurer un confinement, c’est-à-dire, des règlementations vigoureuses visant à réduire au maximum les sorties et les contacts entre les individus afin de limiter la circulation du virus.

J’ai donc été étonné de constater une affluence dans les rues qui excédait ce à quoi je me serais attendu, et ce à des heures différentes du jour. Je loge rue du Faubourg Saint Antoine dans le 11ème arrondissement de Paris, quartier dans lequel règne une certaine intensité urbaine. Ne constatant pas de différence majeure entre la rue en période de crise et hors période de crise, je me suis donc permis d’émettre une question : « se pourrait-il que le confinement, en réduisant (théoriquement) la zone de libre circulation des citoyens, concentre leurs activités dans leur quartier et le dynamise ? ». On peut définir le quartier comme une portion urbaine ayant des caractéristiques propres. Dans mon cas, il s’agit de la parcelle de la rue du Faubourg saint Antoine allant de cinq cents mètres de part et d’autre de la porte d’entrée de mon immeuble. On dénombre cinquante-quatre commerces ouverts pour 39 fermés. La possibilité des activités est donc réduite de moitié.

Restaurants et commerces alimentaires ouverts Espaces spécialisés commerçants ou non (ouverts) Total des structures ouvertes Restaurants et commerces alimentaires fermés Espaces spécialisés commerçants ou non (fermés)  Total des structures fermées Nombre de structures total Pourcentage de structures ouvertes
50 4 54 5 34 39 94 58,51%

Afin de quantifier l’intensité des commerces, j’ai comparé l’affluence observé physiquement à plusieurs horaires de la journée avec celle indiqué par Google Maps, en tenant compte de leur méthode de calcul qui ne permet pas de connaître le nombre moyen de personnes mais « la fréquentation à chaque heure par rapport à l’heure où il y a le plus de monde pendant la semaine ». Les statistiques sont établies par rapport aux derniers mois, ce qui nous permet d’estimer que les informations indiquées seront principalement fondées sur une période de non-confinement, puisque que celui-ci commençait le Vendredi 30 Octobre. Mais ce système a pour but d’informer les usagers et pas d’alimenter des statistiques, de plus l’analyse de terrain a plutôt révélé une fréquentation inférieure à ce que semblait indiquer Google Maps. J’ai donc entrepris d’interroger les patrons ou gérants. Je n’ai pas pu rencontrer celui du supermarché et n’ai pas obtenu d’information sur la fréquentation de son établissement. Je me suis également entretenu avec les patrons de dix restaurants, dans neuf cas sur dix, ils ont observé une baisse de fréquentation de leur établissement et une hausse des ventes à emporter, le dernier cas était un traiteur/restaurant et n’a donc pas observé de véritable baisse de régime puisque la pérennité de son commerce dépendant essentiellement des ventes à emporter. 

Avec l’activité commerciale divisée par deux et une certaine baisse de régime des établissements culinaires on n’observait pas d’intensification par concentration des activités. L’impression initiale d’intensité urbaine étant certainement due à une attente d’inactivité trompée par le mouvement des personnes dans la rue. Je réorientai donc ma réflexion vers une autre thématique.

Seconde phase d’étude : en quête d’un vécu « normal »

À la suite de cette première partie de mon étude de terrain, j’ai constaté que mon hypothèse sur la redynamisation du quartier en période de crise n’était pas vérifiée. Au contraire, outre la baisse d’activité des commerces, mon vécu du quartier ne révélait donc pas une hausse de l’intensité urbaine mais au moins une certaine normalité qui ne me semblait pas exister dans tous les quartiers de Paris en cette période. J’ai donc décidé de formuler une nouvelle hypothèse : « Se pourrait-il que, pendant le confinement, les habitants de mon quartier soient dans une recherche de normalité ? ». Autrement dit, se pourraient-il qu’ils recherchent par leurs activités, leurs actes et leur organisation, un vécu le plus identique possible à celui qu’ils connaissaient hors des conditions de la crise sanitaire ?

Pour vérifier cette hypothèse, je décidai de mettre en place une méthode qui me permettrait d’échanger avec des passants, tout en sachant bien que le respect de la distanciation sociale pourrait être un frein à ma démarche. J’optai donc pour la méthode de l’« observation flottante ». Exposer par Colette Pétonnet dans son article intitulé : L’observation flottante. L’exemple d’un cimetière parisien. Ce système d’analyse consiste, dans un espace donné, en une déambulation du chercheur dont tous les sens doivent être en éveil. Chaque élément perçu devient donc une potentielle information et c’est au gré de ses observations et des échanges occasionnels que le chercheur évolue dans son espace, d’où l’idée de « flottant ». Cette méthode est strictement empirique, elle permet de laisser émerger les « règles sous-jacentes » qui régissent un lieu. Normalement, on ne formule pas d’hypothèse ou de supposition préalable à sa pratique, mais, dans mon cas, je décidai de détourner cette démarche pour l’adapter à ma recherche et palier son manque de précision.

Outre le ressenti du lieu qu’allait me permettre cette déambulation, il me fallait un maximum d’échanges avec des passants pour pouvoir chiffrer mon étude et obtenir les résultats les plus rigoureux possible. Je devais donc les provoquer plutôt qu’attendre qu’ils se produisent, d’autant que, dans le contexte de la crise, une conversation dans la rue avec une personne inconnue avait peu de chance d’arriver sans un coup pouce. D’un autre côté je voulais à tout prix éviter des entrevues du type « micro-trottoir », d’abord car leur caractère « officiel » aurait été aux antipodes de l’observation flottante, et ensuite car mes questions allaient toucher au respect des restrictions du confinement et auraient potentiellement incité mes interlocuteurs à ne pas être parfaitement transparents.

Le premier jour suivant le début de cette seconde phase d’étude, je tentai donc tout simplement d’engager la conversation avec des personnes que je croisais dans la rue. Il ne me fallut pas plus de cette journée d’échecs pour me rendre compte que j’avais été un peu trop optimiste. Je devais trouver une alternative m’assurant au moins un minimum d’échanges. Après réflexion, il m’a semblé qu’aborder les fumeurs statiques étaient une option réalisable : elle me permettait de ne pas interrompre la marche d’un passant et surtout de pouvoir pratiquer une bien célèbre astuce de prise de contact, j’ai nommé le « Excusez-moi, puis-je vous emprunter du feu ? ».

Entre le 26 novembre et le 11 décembre j’ai effectué cinquante-sept tentatives de prise de contact dont vingt-cinq ont donné lieu à des échanges, sur ces vingt-cinq, dix comportent des réponses à mes deux questions. Je ne peux d’ailleurs en aucun cas affirmer la véracité des dires de mes interlocuteurs quoi que dans l’ensemble, l’aspect spontané des conversations leur donnaient un air de franchise. A Partir du 28 Novembre, j’ai dû interroger à propos du confinement précédant l’allègement qui conférait une liberté beaucoup plus grande aux citoyens dans la crise.

 Pour introduire mes questions dans les conversations sans qu’elles ne semblent préparées, il m’a fallu les adapter aux différentes situations. La première avait pour but de connaître le ressenti des personnes quant à leur vécu des restrictions et de savoir ce qu’elles avaient pu faire pour palier leur manque de liberté. La seconde, un peu plus insidieuse, avait pour objectif de savoir si elles avaient pu enfreindre les règles. En effet, enfreindre une règle de confinement suppose la recherche d’une activité qui était possible hors confinement, ce qui peut donc être considéré comme une recherche de normalité.

« Avez-vous souffert des conditions du confinement ? »

7 personnes ont déclaré avoir été gênées, ou avoir souffert des conditions du confinement.

2 personnes ont déclaré avoir continué de travailler et donc ne pas avoir véritablement souffert d’un manque de liberté de mouvement.

1 personne a déclaré ne pas avoir vu ses habitudes changées.

« Si oui, comment avez-vous tenter d’y remédier »  

4 personnes ont déclaré avoir multiplié les balades pour pouvoir prendre l’air.

1 personne a révélé avoir changé ses habitudes en arrêtant de faire des courses pour la semaine afin de pouvoir en faire chaque jour et augmenter le nombre de ses sorties.

1 personne a déclaré avoir commencé de nouvelles activités à faire chez soi.

1 personne a déclaré avoir continué à sortir et à côtoyer des amis et de la famille presque normalement sans jamais avoir été contrôlée.

« Avez-vous pu voir du monde ? »

4 Personnes ont déclaré s’être rendues chez des proches ou avoir reçu des proches de manière occasionnelle.

2 Personnes ont déclaré avoir vu des proches à l’extérieur.

2 Personnes ont déclaré n’avoir fréquenté personne d’autre que ceux avec qui elles vivaient travaillaient.

1 personne a déclaré avoir occasionnellement reçu des proches

1 Personne a déclaré s’être rendue, ou avoir reçu des proches de manière régulière.

L’observation de ces résultats tente à montrer qu’une majorité de personnes a souffert des conditions du confinement et qu’elle a chercher à s’adapter en exploitant les possibilités à sa disposition pour pouvoir sortir ou s’occuper le mieux possible. Il faut dire d’une part, que l’interprétation de ces chiffres repose sur une confiance de la transparence des interlocuteurs et d’autre part, que dix échanges ne suffisent certainement pas à établir un caractère général à cette recherche de normalité. Ce qui nous montre la limite de ma démarche dans cette situation. Mais selon cet échantillon, on peut conclure qu’une majorité a été dans un processus de normalisation de son vécu du confinement. Cependant, outre ces dix échanges « complets », les « incomplets » m’ont permis de me rendre compte de certaines choses, bien que je ne puisse pas étayer mes dire par des chiffres. C’est d’ailleurs grâce à la liberté que permet « l’observation flottante » que ces éléments me sont apparus. J’ai par exemple eu l’occasion d’échanger avec une personne qui se déplaçait beaucoup dans tout Paris pour voir des proches ou se rendre à des soirées en exploitants les limites du système des attestations dérogatoires en ligne. A l’inverse d’une version papier, il est possible de régler l’horaire de sortie sur la version numérique, ce qui lui permettait d’allonger à volonté la durée de ses déplacements. Ou encore, d’utiliser une attestation pour « déplacement familial impérieux » pour excéder la limite du kilomètre et d’en changer pour une balade d’une heure une fois arrivée dans le quartier souhaité. Il lui était donc possible de manipuler à volonté ses motifs et durées de sortie et ainsi de jouir d’une liberté quasi-totale. Il faut tout de même ajouter que, selon ses dire, il n’avait jamais été contrôlé et ne semblait pas ressentir de pression particulière vis-à-vis de l’amende possible ou simplement d’une potentielle contamination.

Pour conclure, je dirais que dans l’ensemble, mes échanges m’ont confirmé qu’une majorité de personnes avait souffert de l’enfermement et de la rupture des contacts sociaux. En considérant les modifications volontaires du mode de vie dans des perspectives de sortie ou de rencontre, en adéquation ou non avec les restrictions imposées, il est clair que cette majorité a travaillé à se sentir échapper au maximum à l’enfermement que représente le confinement. Bien sûr, quelque soient les activités ou les stratagèmes mis en œuvre pour y arriver, il semble impossible d’avoir retrouvé un vécu « normal », mais rares sont les personnes interrogées qui n’ont pas chercher à prendre l’air le plus possible. Un exemple flagrant d’adaptation aux règles dans une recherche de « normalité » qui est ressorti dans mes échanges « incomplets » est « l’apéro zoom » qui semble parfaitement illustrer ce désir d’activité et de recherche de contacts sociaux s’incarnant dans une forme nouvelle d’une célébration de l’« être ensemble ».

Vers une ville mieux verte, grâce au numérique?

La présence du végétal est devenue un enjeu fondamental pour les habitants des villes en ces temps de (re)confinement. En témoigne le choix du gouvernement de laisser les espaces verts accessibles au public, à l’inverse de ce qui avait été décidé en mars dernier. Force est de constater que la végétalisation   ̶ ou revégétalisation   ̶ de l’espace urbain s’inscrit dans une volonté globale de rendre la ville plus verte. Dans ce contexte, de nouveaux outils technologiques et numériques émergent, avec pour but de faire bouger les lignes. ecoTeka, développé par Natural Solutions, est un exemple des initiatives qui fleurissent sur le marché.

Aujourd’hui, plus de trois quarts des Français habitent en ville[1]. Alors que le climat se réchauffe, les bienfaits des végétaux, et notamment des arbres, sont maintenant reconnus. Les arbres ne sont plus simplement considérés comme des éléments décoratifs ou des outils de structuration du paysage urbain, mais comme de réels alliés, qui peuvent, entre autres, limiter l’apparition d’îlots de chaleur au sein de la ville.

La crise climatique entraîne donc une nécessaire remise en cause du modèle de gestion des espaces verts. De mauvaises habitudes ont été prises durant les Trente Glorieuses : les ingénieurs de voirie étaient généralement responsables de la plantation et de la gestion des arbres, sans avoir nécessairement les connaissances nécessaires en la matière.

La question de la biodiversité devient également plus pressante, alors que le changement de climat, les maladies ou les parasites menacent certaines espèces. Par exemple, le chancre coloré du platane menace les 40 000 platanes parisiens, qui représentent plus de 38% des plantations d’alignement qu’on trouve dans les avenues de la capitale. Il s’agit donc d’accorder plus de place à la nature en ville, mais pas n’importe comment.

ecoTeka, un outil numérique au service des élus locaux

L’agence numérique Natural Solutions, basée à Marseille et spécialisée dans la collecte et l’exploitation des données environnementales, a développé en juin 2020 un nouvel outil qui permet l’inventaire et la gestion informatisée du patrimoine arboré. Eric Woloch, à l’initiative du projet, estime que la gestion d’espaces verts à l’échelle municipale tend à se professionnaliser : on trouve de plus en plus de responsables des espaces verts au sein des structures communales ou intercommunales. Subsistent encore pourtant des inventaires incomplets, voire une absence totale de plans de gestion dans certaines communes.

ecoTeka se propose donc d’accompagner les municipalités dans l’élaboration de stratégies vertes, voire de trames vertes, en partenariat avec des paysagistes. L’agglomération d’Alès fait partie de ses premiers clients. Avec pour résultat, la création d’un service « Patrimoine arboré », chargé de la supervision et de l’entretien des arbres alésiens.

Ouverture et accessibilité, conditions nécessaires à un futur plus vert

La Ville de Paris a pris de l’avance en matière de gestion numérique des espaces verts. Depuis les années 1990, le service de l’arbre et des bois utilise une application cartographique pour assurer un suivi individualisé de ses quelques 200 000 arbres. Paris Data ne naîtra qu’en 2016, mais Paris demeure une des seules municipalités françaises à rendre ses données publiques, y compris ses données environnementales.

Capture d’écran du site https://opendata.paris.fr/

Le gros des utilisateurs potentiels d’ecoTeka sont des communes de taille modeste (moins de 40 000 habitants), car c’est auprès de ces communes que le gros du travail reste à effectuer, d’où la nécessité de proposer un service financièrement accessible.

« Il faut développer la compétence arbre, et pour ce faire, nous croyons en l’Open Data, l’Open Source et la participation citoyenne », assure Eric Woloch. Si l’application ne propose pas d’outil participatif pour le moment, cela devrait être le cas dans un futur proche. L’objectif de Natural Solutions n’est pas seulement de proposer des services à des communes, mais aussi d’encourager la mobilisation citoyenne en mettant les technologies numériques à la disposition de tous.

Des initiatives citoyennes qui se multiplient

Parallèlement au travail mené par les municipalités et les entreprises innovantes, les citoyens se mobilisent pour défendre leur « droit à la nature »  ̶  un concept juridique scandinave qui n’existe pas en droit français, mais qui fait des émules. En témoigne les actions menées par des associations telles que Plantation Rébellion, qui fait la promotion de la biodiversité en plantant des arbres illégalement dans une démarche de désobéissance civile. Si de telles initiatives ne correspondent pas vraiment à une gestion raisonnée du végétal, elles illustrent néanmoins avec force le besoin de nature éprouvé par certains habitants des villes.


[1] 80,709 % de la population française en 2019, d’après la Banque Mondiale.


Sources :

https://www.franceculture.fr/emissions/de-cause-a-effets-le-magazine-de-lenvironnement/de-cause-a-effets-le-magazine-de-lenvironnement-du-dimanche-10-mai-2020

https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/bienvenue-dans-lanthropocene-34-la-possibilite-dune-ville-verte

https://www.paris.fr/pages/chancre-colore-du-platane-paris-sous-surveillance-7476

https://www.natural-solutions.eu/

https://ecoteka.org/

https://www.ales.fr/actualites/au-chevet-des-arbres-dales

https://www.jardinsdefrance.org/service-de-larbre-bois-de-ville-de-paris-connecte-jusquau-tronc-2/

https://opendata.paris.fr/

https://www.francetvinfo.fr/politique/conference-environnementale/le-droit-a-la-nature-cest-quoi_2568107.html

https://www.sparse.fr/2020/05/18/plantation-rebellion-la-branche-armee-du-g-i-e-c/

Auriane Jaillet