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L’attention à la fragilité : le parallèle avec l’exploration et l’importance du regard lors du processus de maintenance

La publication de l’article “Maintenance et attention à la fragilité” en 2020, par Jérôme Denis et David Pontille, s’intéressant tous les deux au domaine de l’ethnographie du travail, est un moyen pertinent de mettre en valeur l’importance de l’exploration sensorielle et notamment l’importance d’un regard extrêmement attentif lors des activités de maintenance.

L’importance du processus de maintenance et le rôle que jouent
les agents d’entretien au sein de l’aire urbaine

Ce que l’on retient immédiatement en lisant cet article c’est que les agents d’entretien participant à ces activités, en liant tous les matériaux nécessaires afin qu’elles soient les plus efficaces, que ce soit des matériaux physiques, des instruments de travail ou encore leurs propres organes, participent à la préservation de notre patrimoine urbain et à la continuité de son existence décennies après décennies.

Ces héros de la préservation de l’espace urbain parisien, et français d’une manière générale, agissent dans les moindres recoins, les moindres bâtiments, les moindres infrastructures, les moindres ruelles et toutes les zones les plus susceptibles de subir des mutations, d’être altérées ou métamorphosées au fil du temps, ; afin que ce dernier préserve sa beauté, son histoire et son agréabilité à le fréquenter face à l’usure et à la fragilité.

Cependant le travail de ces derniers, malgré l’utilité essentielle et la nécessité qu’il joue dans le processus de préservation de notre patrimoine urbain, a parfois tendance à être oublié. Et en parallèle à ce phénomène, la fragilité de l’espace que l’on côtoie, que l’on visite ou encore dans lequel on vit aussi.

Aucune casse, aucune panne, aucun élément perturbateur ne leur échappe malgré une détection qui n’est pas toujours évidente. C’est le cas lors des situations de maintenance d’effacement de graffitis et de gestions d’eaux qui ont été pris pour exemple dans cet article.

Leurs activités peuvent prendre la forme d’inspections, d’enquêtes, d’explorations, d’analyses, de réflexions ou encore d’interventions. Ce qui fait de leur travail une activité qui nécessite d’être particulièrement attentifs et minutieux.

Source : Télérama ( ” Graffiti illégal : cette nuit où des tagueurs ont ravagé la station Louvre-Rivoli” )

Le lien entre fragilité, maintenance et mémoire

Ce que l’on retient également, dans le cadre de la lecture de cette article, c’est le fait que ces activités de maintenance contribuent beaucoup plus qu’à essayer de ramener une infrastructure, un endroit ou encore un objet à son état antérieur ou de tenter de favoriser sa stabilisation. En effet, elles contribuent à assurer leur devenir, leur avenir, à éviter de devoir réparer ou parfois supprimer dans certains cas. Ou au contraire contribuent à en conclure de ce qui doit être maintenu ou non, supprimé ou non, et de ce qui se maintient ou se maintiendra.

Dans tous les cas, ces actions et décisions effectuées dans le cadre de cet exercice permettent de s’assurer que certains endroits particulièrement fréquentés ou bien symboliques soient bien entretenus et soient agréables à côtoyer.

C’est par exemple le cas du cimetière Père Lachaise, endroit sur lequel je centre ma propre enquête. Une nécropole qui est fréquentée, visitée par de nombreuses personnes tous les jours et qui révèle un symbole très fort puisqu’elle représente l’endroit où se rencontrent les vivants et les défunts, l’endroit où on lutte contre l’oubli, où l’on vient rendre mémoire ou se remémorer, se souvenir.

Les activités de maintenance et d’entretien semblent ainsi particulièrement importantes au sein d’endroits aussi symboliques que celui, en l’occurrence parce que la fragilité des choses peut être mise en lien avec la fragilité de la vie.

Photo du cimetière Père Lachaise prise de jour

Clément Chantrelle


Denis J., Pontille D. (2020), « Maintenance et attention à la fragilité », SociologieS [En ligne], Dossiers, mis en ligne le 20 mai 2020, consulté le 20 septembre 2022.

L’influence du graffiti dans nos sociétés

La méthodologie adoptée dans le cadre de la production de cet article est principalement qualitative et inductive. Cette recherche s’appuie sur une méthode d’observation participante par ethnographie. Les auteurs sont à la rencontre des travailleurs et observent leurs comportements, ainsi que les effets du travail de maintenance sur l’espace urbain. C’est pourquoi, ils vont suivre deux interventions différentes : la première est dans un réservoir d’eau et l’autre sur l’effacement de graffitis.

Concernant le rapport avec notre exercice d’observation du cimetière Père Lachaise, ce texte nous permet de voir l’importance des « travailleurs invisibles» qui permettent de maintenir l’espace urbain en « bon état ». Il faut que l’esthétique soit « propre » (comme nous le verrons plus tard dans cet article) puisque l’espace public est fragile et encore plus dans un cimetière.

Pour notre exercice, nous pouvons mettre en lumière les techniciens du cimetière Père Lachaise qui contribuent à conserver et à entretenir la mémoire de nos ancêtres et du lieu, par un travail de maintenance. Le travail de ces individus demeure important et « transparent »1. Nous pourrions ajouter à cela, les travaux de P.-Y. Gomez (économiste) qui montre que le travail est devenu « invisible ». C’est-à-dire qu’il n’y aurait pas uniquement ces individus qui seraient « invisibles », mais l’ensemble des corps de métier à cause des progrès technologiques (télé-travail, Internet, etc). Tous contribuent au fonctionnement de la société2.

Dès lors, leur existence peut majoritairement se traduire par les résultats de leurs efforts au travail. L’article nous apprend aussi que ces personnes sont méprisées et généralement composées de femmes, qui participent à la maintenance. Ce travail de maintenance permet d’éviter d’avoir des pannes ou divers problèmes dans l’espace urbain. « La maintenance est une affaire quotidienne ».

En conséquence, ce travail peut prendre un rôle, voir un aspect politique comme nous le verrons dans la suite de cet article. Cette nécessité de maintenance permet de sauvegarder la mémoire dans un cimetière et de ne pas oublier le passé. Elle consiste à conserver la mémoire, mais aussi à entretenir d’autres matériaux tels que : la voie publique, la restauration de châteaux faisant partie du patrimoine français, la restauration de lieu saint, etc.

Ensuite, nous prendrons l’exemple de l’effacement des graffitis pour le comparer à mon observation de la ville. Nous essaierons de comprendre :

Pourquoi est-il interdit de faire des graffitis en France, sur le territoire français ? Comment sont-ils contrôlés ? Quel est l’intérêt d’avoir recours à de tels agissements ? Comment la ville s’organise t’elle pour rendre l’espace public «propre » ? Quelle est la place de la maintenance dans la ville et pourquoi ? Les graffitis, ont-ils une importance dans notre société ? Nous répondrons à ces questions dans la suite de l’article.

Brève présentation de l’arrivée des graffitis en France à Paris

Depuis le début des années 80 à Paris, le gouvernement municipal des graffitis est poussé par un seul objectif. Ce but est d’harmoniser l’esthétique urbaine et que les pouvoirs publics contrôlent l’aspect des espaces qu’ils gouvernent. Pour ce faire, ils vont développer différents problèmes publics qui vont s’incarner dans différents secteurs d’action publique et qui vont amener à mettre en oeuvre différents dispositifs. Le premier est celui de l’effacement des graffitis, qui a été mis en oeuvre à Paris à partir de 1999 de manière systématique sur tout le territoire parisien3.

Cela permet de développer une « esthétique du propre »4, c’est-à-dire que l’on créer l’image d’un espace parisien propre. C’est un idéal typique, presque utopique où le fait consiste à créer un espace modèle situé dans un quartier plutôt aisé ; dans lequel il n’y a aucune souillure, pas même un graffiti. Cette notion du propre est assez difficile pour les acteurs de la propreté et donc ceux de maintenance. Il en est de même pour l’étendre sur tout le territoire parisien. Dès lors, les graffitis vont être contrôlés autrement. On va tolérer dans différents espaces, à certains moments, des graffitis ou bien encore plusieurs auteurs de graffitis. C’est pourquoi, parfois, la ville va promouvoir des artistes par une commande d’art public ou par des fresques temporaire. En conséquence, on pourra parler de «Street art » dans certains quartiers de Paris. Ainsi, c’est une partie de l’esthétique populairedes graffitis qui est valorisée, et donc mise en scène dans les quartiers populaires de Paris pour produire une esthétique propre à ces quartiers et toujours maîtrisée par les pouvoirs publics. Enfin, on perçoit l’émergence d’un but commun et central, qui est de contrôler, et même de maîtriser l’esthétique des espaces publics qui soutient la mise en administration des graffitis à Paris depuis le début des années 80.

Mais alors, qu’est-ce qui peut motiver les citoyens à vouloir tagger les murs des villes ? Comment les citoyens sont-ils amenés à faire cet acte de vandalisme ? Comment la ville s’organise t’elle face aux graffitis ? Comment pouvons-nous illustrer le rôle primordial de la maintenance de l’effacement des graffitis dans une ville ? Pour y répondre, nous prendrons l’exemple de plusieurs pays comme la Tunisie, l’Italie et la France.

Tout d’abord, entre le 4 et le 14 janvier 2011, la fin du régime autoritaire du président de la République Ben Ali se caractérise par une révolution en Tunisie. Ce soulèvement du peuple, se manifeste dans les rues et sur les réseaux sociaux. C’est un pays où la censure est omniprésente. Les plateformes comme YouTube et Dailymotion sont interdites, ainsi que la prise de photographie qui est mise sous un contrôle permanent.

C’est pourquoi, les Tunisiens ont utilisé un moyen de communication évident et élémentaire qui est l’écriture sur les murs. Très rapidement, les murs de Tunis se sont couverts de graffitis.

Dès lors, un tag a émergé : « Murs blancs peuple muet ! ».       

       

Un fait que nous pouvons comparer aux travaux de « Susan Leigh Star pour les « voix réduites au silence » (…) (Star, 1991) » qui ont été cité dans le texte. Lorsque tous les moyens de communication sont verrouillés, ou bien qu’ils n’en existent pas, il est nécessaire de trouver d’autres supports, et n’importe lequel : sol, mur en béton, façade, panneaux, etc. Dès lors, on se retrouve dans une situation que les hommes ont connue pendant des siècles : sans télévision, sans journaux, sans téléphone, sans ordinateur. À Tunis, les raisons de la contestation étaient politiques. Le pouvoir en place était critiqué et le peuple exigeait des élections démocratique via des messages et des graffitis anti-gouvernementaux. Par conséquent, Magdi El Shafee (un romancier graphique égyptien) présentait le « graff » comme le « Ministère de la propagande révolutionnaire ».

Le 10 avril et 24 avril 2022 ont eu lieu les élections présidentielles en France. Ainsi, des affiches et des slogans ont décoré nos villes. Comme à chaque élection présidentielle, cela suscite des réactions chez les citoyens qui utilisent aussi les murs. Il y a donc une sorte de « guerre des affiches » (photo ci-dessous).

En revanche, l’utilisation de graffiti comme moyen de rébellion ou de promotion du pouvoir d’élite, remonte à très longtemps. Le terme graffiti, se définit comme « une inscription ou dessin, de caractère souvent satirique ou caricatural, tracé dans l’Antiquité sur des objets ou des monuments »5. On peut donc oublier les ruelles de New York, le métro Berlinois, ou le quartier de Belleville à Paris, car le graffiti remonte jusqu’à l’Antiquité. Oui, l’Antiquité !

Ainsi, nous pouvons parler de Pompéi au VIIIè-VIIè siècle av. J.-C, où chaque année, des campagnes électorales pour élire des magistrats ont lieu. D’ailleurs, toute la ville se mobilisait pour cet événement.

Mais alors, que pouvons-nous trouver à Pompéi au VIIIè-VIIè siècle av. J.-C ?

Des affiches et des fresques6. Environ 11 000 affiches/fresques7, un chiffre qu’il faudrait revoir puisque certaines d’entre-elles ne concernaient que les campagnes électorales. Ces affiches étaient en réalité des inscriptions peintes sur les bâtiments en lettre colorées. Tous les ans, ils recommençaient et c’est pourquoi nous pouvons y voir des superpositions. Ces affiches qu’on appelle plutôt des « dipinti »8 (on peut aussi dire « dipinti italiani »), servaient à soutenir la candidature d’un représentant comme à notre époque. Les messages véhiculés se composent de différentes façons : provocation, glorification, promotion, critique, dénonciation, etc. Donc, il y avait déjà la présence de graffitis dans leur société9.

Que faut-il pour être candidat à l’époque, au 1er siècle avant notre ère ?

De la richesse et de la notoriété. Ils ne sont élus que pour leurs qualités morales ou leur honnêteté. Les murs de Pompéi sont recouverts des qualités de celui qui se présente. Donc, l’élection à la romaine se fait sur un nom et non pas un programme. Au final, tout est affaire de confiance contrairement à aujourd’hui. Par conséquent, bien avant les Tunisiens, les Romains avaient fait de la rue, un lieu stratégique pour se faire entendre. Tout simplement parce que c’est un lieu où tous les habitants vont s’y rencontrer.

De la même façon que les murs de Pompéi, on servit d’outils de propagande politique ou de simple support de communication des habitants. Aujourd’hui, les murs de nos villes modernes se couvrent de messages avec toujours cette dichotomie entre information officiel et critique de « l’information » sous la forme de tags.

Les dirigeants romains laissaient les murs des édifices publics à la disposition des habitants, car la propagande devait être diffusée. En l’absence de radio, de Twitter, ou autre support numérique, vous l’aurez compris, c’est toute la ville qu’on laissait libre comme support à l’expression. Donc le graffiti permet aussi de sauvegarder la mémoire. Les chercheurs ont pu en découvrir davantage sur ces civilisations grâce aux graffitis qui conservent leurs « mémoires », leur existence. Le graffiti est un moyen de marquer l’instant présent, une période, une époque et donc une forme de civilisation, permettant ainsi de conserver leur « mémoire ».

En revanche, à notre époque, écrire sur les murs est une pratique contrôlée qui peut être délictuelle (acte de vandalisme)10. Cela constitue, un acte de révolte, même infime, face aux affiches de propagande des pouvoirs actuels. C’est pourquoi la ville a un rôle important dans la maintenance de ses espaces publics. Il est nécessaire de les entretenir afin d’éviter la potentielle émergence d’un désordre ou d’un chaos.

Après avoir rappelé le cas de la Tunisie, et celui d’une époque antérieure comme celle de Pompéi, on constate que les murs ont toujours été un moyen d’expression privilégié. En effet, on peut encore le constater avec des attentats terroristes en France où beaucoup de personnes ont spontanément exprimé leurs sentiments à l’aide de craies sur les façades et les trottoirs. Si on en croit le premier slogan que j’ai pu mentionner précédemment « murs blancs peuple muet ! ». Cela voudrait dire que nous sommes muets la plupart du temps et qu’il ne faut pas avoir peur de s’exprimer.

Enfin, il me semble en fait que nos graffitis ont été en partie dématérialisés à cause de l’arrivé d’Internet et du numérique. Bien évidemment, certains graffeurs continuent d’orner les murs de nos villes. En revanche, pour ce qui est de la majorité des gens, il faut dire qu’on écrit plus automatiquement sur un mur en rentrant de soirée comme le faisait Lucius, il y a bientôt 2000 ans, mais on poste plutôt un petit commentaire sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube, story Instagram, etc.). D’ailleurs, ce n’est pas anodin que l’on nomme encore cela des murs.

Ouverture 

Avec l’arrivé de la numérisation, certains artistes n’iront plus tagger dans les villes, mais chez eux, ou bien encore, en ligne. D’autre préférerons toujours produire leurs graffs dans la réalité et non dans le virtuel. De plus, l’émergence de l’IA (intelligence artificielle) permet de générer des images à partir d’un texte (Dall-E-2). Cette technologie pourrait faire disparaître l’art produit par l’homme et donc de potentiellement diminuer les graffitis dans les villes. En effet, il ne suffira plus que de parler à l’IA pour générer une « oeuvre ». Néanmoins, je pense que beaucoup préféreront rester dans le traditionnel où c’est un homme qui produira l’oeuvre. Enfin, si cette technologie se perfectionne, elle pourrait au contraire éveiller la colère de ces individus et donc de provoquer un soulèvement de colère qui fera apparaître une multitude de graffs dans les villes pour protester contre cette technologie.

Sources  :
1 Mauz, I. & Granjou, C. (2011). Rendre visibles les « travailleurs invisibles »: Vers de nouveaux collectifs de travail en écologie. Terrains & travaux, 18, 121-139. https://doi.org/10.3917/ tt.018.0121
2 Pierre-Yves Gomez : Le travail invisible. – Titre de l’ouvrage : « Enquête sur une disparition ». Processus de disparition du travail.
3 https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/hal-01922560 pp10.
4 VASLIN Julie (2017), Esthétique propre. La mise en administration des graffitis à Paris de 1977 à 2017, Thèse de nouveau régime, Université Lyon 2.
5 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/graffiti/37763
6 https://www.grandpalais.fr/fr/article/fresques-et-graffitis-au-temps-de-pompei 7 https://www.drip-in.com/fr/art-urbain/graffiti/
8 https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01597317/document
9 https://www.nationalgeographic.fr/video/histoire/on-a-retrouve-des-graffitis-a-pompei-datant- de-lantiquite
10 https://graffitivre.tumblr.com


Denis J., Pontille D. (2020), « Maintenance et attention à la fragilité », SociologieS [En ligne], Dossiers, mis en ligne le 20 mai 2020, consulté le 20 septembre 2022.

Les data centers, une sécurité paradoxale

Dans le cadre du cours « observation de ville », nous sommes allés, mes camarades et moi, observer les data centers de la région parisienne. Un data center, autrement appelé centre de données, est « une infrastructure qui accueille de nombreux ordinateurs ». Son rôle principal est « de stocker les données du système d’information d’une entreprise ». (Source de la définition : www.ovhcloud.com).

L’objectif de cette observation était de comprendre comment ces data centers sont insérés dans la ville, comment ils fonctionnent, mais aussi comment ils sont perçus par les habitants. Quand je me suis rendue sur les lieux de rencontres prévues à cet effet, je n’avais pas de problématique précise en tête. J’y allais sans savoir réellement ce que je cherchais. Je me suis dit que le mieux était d’observer tout ce qui était observable, de prendre des notes sur ce que je voyais, ce que j’entendais, ce que je ressentais et sur ce que l’on me disait. Accompagnée par mes camarades, j’ai réalisé ma première observation de data centers dans le quartier Bonne-Nouvelle et Charonne le 9 novembre 2021 pendant environ deux heures. J’ai effectué une deuxième observation dans le quartier d’Aubervilliers le 16 novembre 2021. Là encore, j’ai pris environ deux heures pour observer l’insertion des datacenters dans la ville. Très vite, le dispositif sécuritaire mis en place dans les data centers m’a questionné. A la fois il me semblait que ces centres disposaient d’un système de haute surveillance, mais en même temps, il nous était, à mes camarades et moi-même, particulièrement facile d’y entrer. De là m’est venue cette problématique de l’existence d’une sécurité dite « paradoxale » au sein des data centers.

I. Un haut dispositif sécuritaire… 

Le mardi 9 novembre, quand je suis arrivée face à mon premier data center, carnet en main, j’ai immédiatement remarqué une caméra extérieure à l’entrée du porche. Avec mes camarades, nous étions dans la rue et déjà, nous étions repérés. La façade de l’immeuble ne présente pas de signes distinctifs, si ce n’est une caméra noire dans le coin de l’entrée. Les baies vitrées sont teintées, de sorte qu’on ne puisse pas distinguer ce qu’il se passe à l’intérieur de cet immeuble. Un grand portail électrique ferme l’accès à la cour du bâtiment. Cependant, ce portail était grand ouvert. Il est muni d’un digicode. Lorsque l’on franchit le grand portail noir et opaque, une sorte de laser émet un léger bruit, comme s’il nous comptait. J’ai entendu ce bruit et j’ai immédiatement regardé dans sa direction. C’était un boîtier blanc, qui semblait tracer une ligne invisible qui permet, une fois franchie, de détecter la présence d’un individu. Une fois cette étape passée, j’ai observé quelques instants tout autour de moi. De nombreuses caméras me fixaient. Elles étaient toutes situées à des endroits stratégiques, de sorte que lorsqu’un individu pénètre dans la cour de l’immeuble, il ne peut pas se cacher des caméras.

Caméra de surveillance de data center parisien.
Cour intérieure de data center. Les vitres sont teintées.

Cette cour desserre un immeuble où plusieurs entreprises ont établi leurs locaux. Avec mes camarades, nous sommes entrés dans le bâtiment grâce à la femme de ménage. Ce qui m’a surpris, c’est qu’elle ne savait pas si ce bâtiment possédait un data center. Elle nous a rétorqué à mes camarades et moi-même qu’elle venait uniquement pour faire le ménage dans le hall et la cage d’escaliers.

Autre indice marquant de cette sécurité hautement installée, c’est qu’à l’entrée de cet immeuble se trouvait un interphone. Il était possible d’appeler les entreprises avant de monter à l’étage indiqué à côté du nom de chacune d’entre elles. Cependant, il n’y avait aucune présence d’un nom de centre de données sur cet interphone. On y trouvait seulement une assurance et une marque de café. De plus, le troisième et quatrième étages n’étaient pas mentionnés. Or lorsque je regardais depuis la cour de l’immeuble, je distinguais bien quatre étages dans ce bâtiment. Poussés par la curiosité, avec quelques amis, nous avons pris les escaliers. J’ai observé le même phénomène dans l’ascenseur. Aucun bouton ne signalait la présence du data center dont il était question dans ce bâtiment. J’ai trouvé cela intriguant. Quelques temps plus tard, en y réfléchissant dans le métro, je me suis dit que cela devait être un dispositif sécuritaire. Les data centers sont des entreprises discrètes, qui savent se rendre invisibles pour assurer leur sécurité. J’ai retrouvé le phénomène des baies vitrées teintées que j’avais observé sur la façade de l’immeuble dans la rue.

Depuis la cage d’escaliers, à chaque fois que j’arrivais à un étage, je pouvais distinguer l’intérieur depuis les fenêtres. Ainsi, pour l’entreprise de café et l’assurance, je voyais les gens travailler sur leurs ordinateurs. Mais lorsque je suis arrivée au troisième étage, les vitres étaient teintées. Même phénomène pour le quatrième étage. Il était impossible de distinguer l’intérieur. Ce détail nous a mené, mes camarades et moi-même, sur la piste du data center. Lorsque j’ai poussé la porte du troisième étage, je me suis retrouvée dans une sorte de petit hall. Une porte blindée me faisait face. Sur celle-ci, j’ai immédiatement vu de nombreuses instructions comme « avant tout accès au 3ème étage merci de passer au 4ème étage ». Pour pénétrer à l’étage 3, il fallait disposer d’un badge. Sans cela, il est impossible d’entrer. Une pancarte précisant la présence de caméras 24h/24 était placardée sur la porte. Mes camarades et moi-même sommes allés au quatrième étage, comme indiqué sur la porte. Une fois de plus, nous nous sommes retrouvés devant une porte blindée, contenant de nombreuses instructions, un digicode mais aussi une sonnette. Nous avons donc sonné pour voir ce qu’il se passerait. Une lumière rouge sous « attendez » s’est éteinte pour laisser place à une lumière verte sous l’écriteau « passez ». La porte s’est ouverte et nous nous sommes retrouvés face à un technicien. Celui-ci nous a accueilli derrière un comptoir vitré. J’ai pris quelques instants pour observer tout autour de moi. Une fois de plus, de nombreuses caméras étaient présentes. Tout au long de cette observation, à partir du moment où je suis rentrée dans la cour de l’immeuble, j’étais observée par des caméras qui sont allumées 24h/24. Une porte menant aux salles de stockage se trouvait à ma droite, mais il y avait un écriteau m’interdisant l’accès. Derrière le comptoir vitré, le technicien nous demande d’expliquer notre présence. Je prends alors la parole et j’explique notre démarche d’observation. J’ai immédiatement précisé que nous étions étudiants. Le technicien ne semblait pas dérangé par cette présence, au contraire, il a volontiers répondu à nos questions. Il m’a précisé que c’était lui qui nous avait ouvert. Pour ouvrir la porte, il appuie sur un bouton qui permet de désactiver le verrouillage de la porte. Il possède un écran où il observe les allers et venues des individus, ce que filment les caméras. A gauche de l’accueil, Lucile et moi observons un détecteur d’empreintes. Le technicien nous explique alors que cette machine permet de donner ou non l’accès à certaines salles.

Le technicien nous explique également qu’il effectue aussi un rôle d’agent de sécurité sur ce site. Etant petit, ce data center ne nécessite pas une grande équipe de maintenance et de sécurité, c’est pour cette raison qu’il effectue ce double rôle de sécurité et de maintenance.

A 10h07, un client du centre de données a franchi la porte de sécurité. Il s’est présenté à l’accueil en montrant sa carte d’identité et en expliquant la raison de sa présence sur le site. Le technicien lui a alors donné un badge permettant d’accéder au troisième étage. Ce dispositif sécuritaire permet de vérifier l’identité des individus avant même qu’ils pénètrent dans les salles.

Ayant assez d’informations sur ce site et ne pouvant effectuer de visite des salles de stockage, j’ai décidé avec Lucile d’aller observer d’autres data centers dans le quartier de Charonne.

Arrivées sur les lieux, nous avons été confrontées à une autre réalité. De même que pour le premier data center, l’invisibilité du data center assure en partie sa sécurité. On a l’impression que c’est un bâtiment comme un autre, avec cependant la particularité d’avoir des vitres teintées ou des volets fermés. Lucile et moi sommes parvenues à entrer dans l’accueil. Celle-ci était construite de la même manière que le data center du quartier Bonne-Nouvelle. Une grande vitre assure les vigiles dans un espace de sécurité, de nombreuses caméras sont présentes et on retrouve le détecteur d’empreintes. Mais à peine arrivées, les agents de la sécurité, au nombre de trois, nous ont dévisagées. Mon amie a pris en photo une caméra de surveillance, dans le but d’illustrer son article. Mais immédiatement, les vigiles se sont montrés agressifs en lui demandant les raisons de cette photo et en l’obligeant à la supprimer. Les agents de sécurité nous ont demandé ce qu’on venait faire dans ce data center et d’où on venait. Ils étaient particulièrement méfiants à notre égard. D’ailleurs, ils n’ont pas réellement voulu répondre à mes questions, ou lorsqu’ils y répondaient, ils donnaient très peu de détails. J’ai observé de nombreux écriteaux précisant que ce centre était placé sous haute surveillance.

Digicode et interphone de data center parisien.

Cette première observation m’a fait réaliser que les centres de données étaient placés sous haute surveillance. J’ai d’ailleurs observé des situations similaires le 16 novembre dans le quartier d’Aubervilliers.

Là encore, j’ai trouvé que les bâtiments se protégeaient grâce à leur invisibilité. Ils se fondaient dans le décor, de telle sorte qu’on pouvait penser à de simples entrepôts.

Le premier data center que j’ai visité à Aubervilliers était un entrepôt blanc, entouré d’une grille métallique. Un digicode était présent sur la façade pour permettre l’accès à la cour du data center. Une fois dans l’accueil, mes camarades et moi-même nous sommes retrouvés face à un agent de sécurité. Derrière son comptoir, il nous a immédiatement interdit de prendre des photos. D’ailleurs, lorsqu’on sortait notre téléphone, il s’énervait. Il m’a expliqué que le site était « ultra-surveillé » par de nombreuses caméras tournant 24h/24.

Le deuxième data center que j’ai cherché à visiter se situait dans une zone d’entrepôts, essentiellement des grossistes. Entouré de grille, de barbelés, de caméras et nécessitant des codes d’accès, il m’a été impossible de pénétrer dans l’accueil de ce data center ou même de discuter avec un employé. Je n’ai pas trouvé l’entrée de ce bâtiment, ce qui peut également être une mesure de sécurité supplémentaire. De plus, des panneaux indiquant un danger d’électrocution en cas d’escalade de la grille m’a mis sur la piste d’une sécurité infranchissable.

Les deux derniers data centers que j’ai visité dans cette matinée du 16 novembre ont présenté les mêmes caractéristiques que celui que je viens d’expliquer. En effet, il y avait là encore la présence de nombreuses caméras de surveillance.

Des portails métalliques nécessitant une autorisation d’accès soit par un digicode soit par interphone permettaient d’assurer une première barrière face à une quelconque menace. D’ailleurs, dans le troisième data center, après avoir demandé à un technicien comment rentrer dans l’enceinte du bâtiment, celui-ci m’a répondu qu’il était impossible d’y pénétrer sans autorisation. Il a d’ailleurs ajouté cette phrase : « c’est pire que la Nasa », sous entendant que l’accès au site est ultra sécurisé.

Panneau sur le dispositif sécuritaire.

Le dernier data center que j’ai observé possédait des vitres teintées, mais en fonction d’où je me plaçais par rapport au soleil, je pouvais distinguer l’intérieur. J’ai alors remarqué qu’en plus des vitres teintées, il y avait à l’intérieur des stores fermés, empêchant toute visibilité de ce qu’il pouvait y avoir dans ce bâtiment.

Mes différentes observations m’ont permises de découvrir un haut dispositif sécuritaire au sein des data centers.

II. … Qui néanmoins, connaît ses limites 

Cependant, malgré cette haute surveillance des data centers, il m’a semblé, dès ma première observation, qu’il existait des failles dans ce système de sécurité. Cette réflexion m’est venue le 9 novembre, lorsque j’attendais le métro de la ligne 9 pour me rendre à Charonne. Dans ce transit entre les deux data centers, j’étais étonnée par la facilité que nous avions eu, mes camarades et moi-même, pour entrer dans le premier data center. Le grand portail noir était en effet grand ouvert, la femme de ménage nous a laissé rentrer dans l’immeuble sans nous demander qui nous étions et pourquoi nous venions. Le technicien qui nous a reçu à l’accueil du data center a avoué qu’il nous avait ouvert sans se poser la question de notre identité. Quand on lui a demandé s’il nous avait vu à travers les nombreuses caméras du site, il a avoué qu’il aurait pu nous voir, mais que cela lui avait échappé. Autrement dit, il n’avait pas regardé le retour des caméras. De plus, quand le client est entré, le technicien ne nous a pas demandé de sortir. Nous pouvions entendre leur conversation censée être plutôt confidentielle. Cela m’a semblé être une première limite du dispositif sécuritaire. En effet, malgré les outils de surveillance installés, si l’employé n’est pas vigilant, on peut dire qu’il résulte de ce manquement une fragilité du système de sécurité.

Cela m’a fait écho au texte de Clément Marquet et de Guillaume Carnino, les data centers enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet. Dans le passage intitulé « sécurité infaillible », les auteurs reviennent sur les nombreux dispositifs sécuritaires auxquels on doit se plier si l’on souhaite effectuer une visite de data center. Seulement, un peu plus loin dans l’extrait, une discussion avec un gestionnaire révèle une fragilité dans ce système de contrôle. Ce dernier explique que « si un type se pointe avec une kalachnikov, on le laisse entrer, on n’est pas équipé pour gérer ce type de menace ». En transitant de Bonne-Nouvelle à Charonne, sur le quai du métro, j’ai dit à Lucile que si nous avions eu une bombe, nous aurions pu détruire le data center. Les centres données sont rarement préparés à des attaques dites physiques. En effet, lorsqu’on parle d’attaques de data center, on pense plus à une cyberattaque. Cela dit, si nous attaquons physiquement un data center, des milliers de données seront détruites, induisant de nombreuses pannes voire des suppressions de sites. L’impact est donc tout aussi important que celui d’une cyberattaque. Voilà pourquoi il me semble important de relever cette fragilité au sein des data centers.

Cette fragilité s’est également fait sentir dans le premier data center du quartier d’Aubervilliers. Une fois encore, je suis rentrée très facilement dans ce bâtiment. La grille métallique munie d’un digicode n’était en réalité pas fermée. Il nous a suffit de la pousser pour entrer dans la cour. L’agent d’accueil qui nous a reçu était seul face au groupe d’étudiants que nous étions. De plus, une porte derrière lui était ouverte et nous laissait entrevoir des ordinateurs.

Néanmoins, je ne peux m’empêcher de croire que notre erreur a été celle de se présenter en groupe. Nous étions tous avec un carnet en main. Nous ressemblions fortement à un groupe d’étudiants. Je pense que les techniciens qui nous ont accueillis ont pris en compte cette information, c’est pourquoi ils ont baissé leur vigilance lorsque nous sommes entrés. D’ailleurs, dans le data center du quartier de Charonne, nous y sommes allées seulement à deux, et cette fois-ci les agents de sécurité étaient très méfiants, voire agressifs avec nous.

En conclusion, malgré les dispositifs sécuritaires, je pense que les outils techniques ne peuvent complètement se substituer à l’homme. Mes observations me laissent penser que les data centers sont fortement sécurisés, cependant, si un agent d’accueil manque de vigilance et laisse entrer dans le bâtiment des personnes malintentionnées, un incident pourrait vite arriver. Les data centers ne sont pas uniquement les cibles d’une cyberattaque, ils peuvent également connaître des incidents techniques comme un départ de feu ou encore une attaque physique, générant des problèmes tout aussi graves qu’une cyberattaque. C’est pourquoi la sécurité mise en place est assez paradoxale face aux différents types de menace.

Cassilde Le Huédé.

III. Sources : 

Carnino Guillaume, Marquet Clément, « Les data centers enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Zilsel, 2018/1 (N° 3), p. 19-62. DOI : 10.3917/zil.003.0019. URL : https://www.cairn.info/revue-zilsel-2018-1-page-19.htm

Définition d’un data center : ovhcloud.com.