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Graffitis et politique de maintenance : l’art d’effacer

En  novembre 2018 Jérôme Denis et David Pontille produisent une enquête sociologique ayant pour titre: L’effacement des graffitis à Paris : un agencement de maintenance urbaine.

Le texte rappelle un constat simple : il existe un long et riche travail de recherche et de documentation sur les graffitis au regard de nombreuses disciplines des sciences sociales telles que « la sémiologie, de l’anthropologie visuelle, de la sociologie ou de la science politique ». Mais avec ces ressources si richessur la question du graffitis, comment se fait-il qu’il n’existe que très peu de ressources sur la conséquence et l’avenir souvent destinés aux graffitis à savoir leur effacement? En effet, il existe plusieurs problématiques qui s’articulent autour de l’effacement des graffitis. Alors, en France , déjà sous la troisième république il existait déjà ce qu’on appelait une « police de l’écriture » nous dit le texte.  

Pour penser cette réalité urbaine d’effacement, l’exemple de graffitis très marquants à la symbolique forte semble tout approprié. J’en veux pour exemple la fresque à Stains, commune du département de Seine-Saint-Denis en Ile-de-France représentant Adama Traoré . Cette fresque est le fruit du travail du « collectif Art ». Cette dernière a été peinte sur un mur mis à disposition par la mairie de Stains et inaugurée le 18 juin 2020 par le comité « La vérité pour Adama » . Ce comité a pour membre fondateur le plus connu Assa Traoré, la sœur d’Adama mort suite à son interpellation dans la commune de Beaumont-sur-Oise en juillet 2016. C’est d’ailleurs à travers la voix de sa sœur et de son collectif cités plus haut que cette affaire sera médiatisée. 

Rassemblement devant la fresque à Stains ce lundi 22 juin à l’appel du comité La vérité pour Adama. • © F3PIDF

Sur la fresque, Adama se tient à gauche et George Floyd à droite. Pour rappel George Floyd est un afro-américain mort suite à son interpellation par la police le 25 mai 2020 à Minneapolis aux Etats-unis. La nouvelle de sa mort retentit dans le monde entier, entraînant plusieurs mobilisations internationales et de nombreux débats télévisés sur cette affaire. La couverture médiatique est totale, et les problématiques de racisme structurel et violences policières seront questionnées dans la sphère politique américaine et plus généralement occidental. L’impulsion et la ferveur du mouvement Black Lives Matter (né en 2013 aux Etats-unis) revigoré par ce drame aura d’ailleurs écho en France et intensifiera le débat autour de l’affaire Adama.

Mais c’est en Septembre 2020 que la fresque sera effacée suite à la mise en demeure de la municipalité de Stains par le préfet de Seine-Saint-Denis datant du 3 juillet 2020. La plainte provient du syndicat de police Alliance pour qui le terme « policières » pose problème. Cette remise en cause systémique du corps policier sonne comme une injure mais l’est elle vraiment? Si l’on reprend les travaux de Jérôme Denis et David Pontille, la question de matérialité serait liée au langage. En effet, à travers ces termes les auteurs désignent la réalité matérielle, c’est-à-dire les infrastructures comme réalité palpable qui forme le paysage urbain. Après cela, ils la mêlent à la notion de langage beaucoup plus abstraite. Par ailleurs, cet aspect de la ville relatif au langage fait davantage appel au ressenti et ne désigne pas de langage précis. Il reste pourtant symbolique et même constitutif d’une vie politique dans la cité. 

La maintenance légitime face aux écritures indisciplinées

La remise en cause de l’existence de violence policière pourrait-il être admis au sein de l’espace urbain ? Apparemment le rendu judiciaire pense que non, nous pouvons alors questionner la ville et sa vocation et tradition au débat depuis l’antiquité avec l’idée d’agora . En effet, cette fresque n’a pas seulement pour but d’honorer une mémoire; mais elle porte en elle une interrogation : Comment gère-t-on les violences policières ? 

La fresque d’Adama Traoré à Stains a été totalement effacée. (©Alliance 93)

Selon les dires de la sœur Assa Traore cette fresque sera avec son collectif prête à revenir « tous les jours pour défendre cette fresque s’il le faut ». De par ces propos, Assa Traore dévoile la temporalité dans laquelle s’inscrit la fresque : elle n’est pas de nature friable. C’est ici la thématique de la mémoire de son frère qui est en jeu mais aussi d’une lutte avec le système légitime. Le maintien de cette fresque serait ainsi illégal et illégitime du point de vue la loi. Mais ce langage militant et engagé du collectif s’inscrirait dans une nouvelle maintenance cette fois-ci mémorielle ; s’opposant à la maintenance sous le regard de l’ordre incarné par la police et l’État. L’espace de l’œuvre ne serait alors pas proprement défini car même effacée ce graffiti serait prêt à refaire surface ailleurs sous une autre forme. 

Une résurgence de mémoire se ferait alors pour organiser l’espace urbain comme un terrain de langage politique qui viendrait interroger l’appareil officiel et légitime qu’est l’État français. Cette critique systémique considérée comme indésirable et portant préjudice à l’image de la ville de Stains et même à la France et sa police évoque alors la théorie de la « fenêtre cassée » utilisée par Jérôme Denis et David Pontille. 

En effet, cette théorie est développée en 1982 par James Q. Wilson, professeur à Harvard et George L. Kelling ancien directeur de l’équipe d’évaluation de la fondation de la police.

Celle-ci pose l’ordre public dans l’idée de visibilité et d’invisibilité. Certains phénomènes visibles dans l’espace public perturbent la communauté parce qu’ils fonctionnent comme des « signes de défaillance officielle » comme les vitres cassées par exemple. Mais est-il pertinent de voir en cette fresque un signe de manque d’autorité publique ? Ne s’agit-il pas seulement d’une fresque commémorative délivrant un message politique fort sur une surface encadrée ? Difficile de répondre mais la décision d’effacement s’inscrit dans longue tradition de maintien de l’ordre public visant à traiter des symptômes d’insécurité qui pourraient être contagieux. Cette maintenance essentiellement basée sur l’ordre s’assimilent à de la vigilance sécuritaire comme soulignait les auteurs. Survient alors une tension très forte entre ces écritures indisciplinées semant le désordre face à d’autres qui sont permises car plus dociles et inoffensives.

La mémoire oubliée

Au-delà de la dimension politique assez pugnace car inscrite dans un contexte violent, c’est avant tout une œuvre qui honore la mémoire. Le choix de les représenter de manière réaliste, à travers les photos souvenirs par lesquels le public les a connus témoignent de cette volonté de commémoration. C’est de fait un ensemble de signes et d’inscriptions funéraires mis au yeux de tous en plein ville, un hommage et même une évocation poétique qui lient deux mémoires auxquels le triste sort commun évoque une douleur partagée bien que séparée dans l’espace et le temps. La construction d’un récit vient alors de ces écritures que l’on trouve en ville. 

Si un monument au mort d’un personnage historique reconnu est maintenu avec le plus grand soin , pourquoi cette fresque ne le serait-elle pas ? Pourquoi la considérer comme une « nuisance visuelle » ? Pour s’interroger le concept de relevé par les auteurs…. Semble pertinent. Il est à noter que c’est la construction d’une mémoire commune qui se joue ici. Si la réalité des violences policières et des victimes qu’elles engendrent est nié par l’effacement.  Peut-on toujours parler de maintenance du territoire urbain? N’y a t-il pas altération? C’est par le prisme de la mémoire que se constitue le récit d’une nation. Peut-être que cette réalité là ne rentrerait pas dedans et donc pas considéré par l’ordre urbain à subsister dans le temps. L’imaginaire collectif français se joue alors ici.

En outre, le choix de recouvrir complètement la fresque, alors que seulement une seule composante posait problème pourrait laisser penser que c’est le concept même de cette œuvre qui perturbait l’ordre urbain. Après tout, il aurait très bien pu exister une forme de diplomatie matérielle avec la négociation entre les agents d’entretiens et les différents partis à propos de l’objet entretenu. Notons par ailleurs, que le 4 et 5 juillet 2020 la fresque à été vandalisée et puis aussitôt restaurée. Il y a donc eu une forme de maintenance par les artistes de cet objet urbain. Cette maintenance et plus particulièrement restauration d’ailleurs comme dans l’enquête de Jérôme Denis et David Pontille témoigne du respect des corps pour le matériel urbain à travers la continuité de l’œuvre et le respect des matériaux. L’un des artistes souligne d’ailleurs une volonté pacifique en disant  préférer une fresque qui invite au débat. 

J’aime alors à penser que deux mémoires et narratifs différents apparaissent ici : la mémoire d’une victime policière avec la fresque ; et à travers l’effacement de cette dernière nous trouvons le souvenir d’une affaire marquante et clivante pour l’état français , qui ne s’inscrit pas dans le narratif urbain officiel pour l’instant.


Denis J., Pontille D. (2018), « L’effacement des graffitis à Paris. Un agencement de maintenance urbaine », dans Dodier N. et A. Stavrianakis (dir.), Agencements, dispositifs, assemblages, Paris, Éditions de l’EHESS (Raisons Pratiques), pp. 41-74.

Les graffitis, une forme d’art ou de dégradation de la ville ?

Les sociologues Jérôme Denis et David Pontille s’intéressent au processus d’effacement des graffitis dans la capitale comme un « ordre esthétique » et un « dispositif d’entretien » dans une enquête intitulée « L’effacement des graffitis à Paris : un agencement de maintenance urbaine » paru en novembre 2018. 

Une mise en ordre esthétique 

Cela met en évidence le caractère matériel et linguistique de la ville et révèle une partie de sa structure organisationnelle. L’opération de nettoyage du système rend invisibles les graffitis considérés comme dangereux. L’enquête montre que restituer la forme tangible de l’espace urbain partagé nécessite de passer par l’invisibilité d’un autre. Il y a une opposition entre les graffeurs et les agents d’entretien.La propreté est primordiale car les graffitis représentent la brutalité et la violence. L’initiative de « programme opération mur propres » pour éviter la dégradation des murs et la vulnérabilité des lieux. Donc il a été mis en place pour repeindre les murs par Jean Tibéri maire de Paris .Cela relève d’une gestion politique et contrôle de la ville de Paris contrairement à certaines villes urbaines. 

Le street art une forme de graffitis dans les milieux urbains 

À l’inverse de la ville de Paris les graffitis sont une forme d’art urbain. La ville de Choisy-Le-roi a décidé de poursuivre vers le sud ce musée à ciel ouvert en créant un sentier de street art. À la différence d’autres villes, ils ont choisi de travailler ce sujet de manière participative avec les habitants qui décideront avec les artistes ce qu’il y aura sur les murs de la ville.Il y a un portrait de Nelson Mandela sur les murs de l’école maternelle Nelson Mandela de Choisy-Le-Roi pour la mémoire du président sud-africain.      

 Le street art est si répandu dans cette ville que ses habitants ont pris l’habitude de participer à la prise de décision, mais aussi à la réalisation, la bombe de peinture sur les mains !Cette initiative est intégrée au sentier street art, ce cheminement balisé par des fresques qui relie sur 15 km plusieurs villes du Val de marne (Arcueil , Ivry etc…). L’enjeu de la ville est double :  embellir pour valoriser la ville et favoriser l’appropriation de l’espace public par les Choisyennes et les Choisyens en les associant à la réalisation de ce sentier.     

Crédit : @Choisy-Le-Roi.fr                                           

Toutefois , utiliser  une bombe de peinture, ou tout simplement peindre une œuvre sur un mur n’est pas si simple que ça, c’est du travail qui reflète une idée ou un symbole.Pour le graffeur ce n’est pas simplement une forme de vulgarité mais de l’art gravé sur un mur. 

Aissata-Laure Diop 


Denis J., Pontille D. (2018), « L’effacement des graffitis à Paris. Un agencement de maintenance urbaine », dans Dodier N. et A. Stavrianakis (dir.), Agencements, dispositifs, assemblages, Paris, Éditions de l’EHESS (Raisons Pratiques), pp. 41-74.

Lutte contre le graffiti à Paris, une activité d’entretien quotidien dans l’espace urbain ?

Afin d’aborder le sujet de la lutte contre le graffiti, Jérôme Denis et David Pontille, dans l’article « L’effacement des graffitis à Paris : un agencement de maintenance urbaine » paru en novembre 2018, observent et arborent les rues de Paris pour en connaître sa face cachée. Qui sont ces hommes de l’ombre maintenant l’ordre ainsi que la prospérité dans l’espace public et comment procèdent-ils pour ne laisser aucune trace de leur passage ?

Apercevoir des graffitis dans les rues de Paris et sa périphérie n’a rien d’anodin. Cette pratique remonte à la fin des années 1960 aux Etats-Unis. Malgré son effet artistique puis culturel, le graffiti s’est installé comme problème public en créant un sentiment d’insécurité chez les citadins. S’étant ensuite répandu à l’international, une lutte officielle fût créée en France pendant la Troisième République, avec ce que Phillipe Artières a appelé « Une police de l’écriture ».

Les premiers échecs de l’effacement

Les graffitis se sont vite retrouvés dans la catégorie des « nuisances visuelles ». Avec les propos injurieux et le sentiment d’insécurité qu’ils apportent dans les espaces publics, la municipalité a dû rapidement mettre en œuvre des techniques d’effacements afin de protéger la ville. S’inspirant de la politique « tolérance zéro » instaurée à New York en 1994, cette pratique consiste à être intransigeante face à quelconques infractions sur la voie publique. Malgré tous les moyens fournis, cette politique n’eut pas grand succès. En effet, les graffitis ont tout de même continué à se multiplier en masse.

Une ouverture vers le maintien de l’ordre public :
La théorie de « la vitre cassée »

James Q. Wilson, politologue, ainsi que George L. Kelling, criminologue, travaillaient tous deux à l’Université de Harvard. Leur initiative en termes d’instauration du maintien de l’ordre commença par changer les méthodes policières pour notre cas présent.

La théorie de la vitre cassée est une analogie, selon laquelle une légère détérioration de l’espace public engendrerait inexorablement une détérioration plus générale de l’encadrement et un accroissement d’un certain sentiment d’impunité de la part des citoyens.

Le problème étant la multiplication redondante des graffitis dans les espaces publics, plutôt que de se concentrer sur des problèmes plus importants, il faudrait plutôt maintenir un ordre quotidien au plus proche de la population. En effet, plus les choses paraissent en ordre, moins les infractions se multiplient.

Que ressentez-vous lorsque vous voyez un immeuble avec une vitre cassée ou un graffiti sur un immeuble ? Cela, ne vous procure-t-il pas un sentiment d’abandon de cet immeuble ? Un sentiment d’insécurité face à cette architecture délabrée ? C’est pour ces raisons qu’une lutte contre ces impressions est impérative afin de réagir rapidement.

Pour empêcher la propagation de ces récidives, quoi de mieux que de réagir directement, de façon quotidienne ? C’est ce que nous ont démontré James Q. Wilson et George L. Kelling. Le maintien de l’ordre s’effectue face à des infractions a priori sans gravité.

Dans un autre contexte, prenons l’exemple d’une nécropole. Afin de maintenir un certain ordre de propreté et d’entretien, des éléments qui peuvent sembler mineurs sont finalement extrêmement importants pour une conservation quotidienne. Ainsi, un démoussage d’une pierre tombale non faite, des mauvaises herbes errantes ou encore une végétalisation non développée sont autant de causes du ressenti de délaissement. Cet entretien quotidien entre dans la théorie de la vitre cassée.

Comment Paris s’organise pour lutter contre les graffiteurs :
L’opération « murs propres »

Face à l’abondance des graffitis dans les espaces urbains, Paris rompt l’exclusivité des services de propreté de la ville sur les activités d’effacement et fait appel à des prestataires extérieurs. Ces prestataires sont régulièrement contrôlés et sous contrat. L’objectif premier était d’effacer 240 000 m² de graffitis, soit 90 %, sous douze mois. Il était ensuite condition d’éliminer tout nouveau graffiti détecté durant les cinq années suivantes.

Les prestataires d’effacements de graffitis sont ensuite contrôlés une fois par mois, pour voir si le quota de murs propres est bien atteint, selon un parcours aléatoire dans la zone désignée de chaque prestataire.

Les inscriptions sur les murs sont mesurées en m², considérées individuellement selon leurs aspects puis effacées avec le matériel adéquat.

C’est alors que la notion de « double invisibilité » entre en jeu. La première étant l’effacement du graffiti, et la seconde étant la seconde vie de la surface nettoyée par les prestataires. Un travail propre et réussi est un travail non seulement effectué, mais également sans trace d’après-passage.

Nous sommes sur une invisibilité constante autant pour les agents de maintien que pour les graffiteurs qui ne se montrent jamais. Cette réflexion m’a poussé à me demander : « Le travail effectué par la maintenance renforce-t-il vraiment le sentiment d’appartenance de la ville ? ». Le street art et l’art graphique peuvent apporter un embellissement de la ville de Paris, créant ainsi un « musée à ciel ouvert ». Ce qui m’amène à me demander si certaines zones dessinées ne mériteraient-elles pas d’être laissées exposées, de laisser passer un message à la population urbaine.

Crédit : Waian Serano