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“L’Observation flottante”, une méthode à l’épreuve du temps ?

L’article de Colette Pétonnet intitulé “l’Observation flottante” tiré de son ouvrage L’Homme, présente des points intéressants et à la fois complexes qui demandent une explication plus poussée que celle qu’en propose le texte. En effet, s’intéresser aux mécanismes de la ville en ayant pour point de départ le cimetière parisien du Père Lachaise et ses visiteurs comme objet d’étude donne matière à réflexion. 

Tombs along a footpath at the cemetery of Père Lachaise, Paris, France

Tout d’abord, nous pourrions nous demander pourquoi le choix d’un tel lieu ? Le cimetière est un lieu sombre et lugubre. Or ici, il apparaît comme un lieu plein de vie, bondé de monde et dont les allées sont parsemées de fleurs. Si bien que la description que nous propose l’auteure semble nous rappeler le “locus amoenus” maintes fois décrit par les poètes antiques ou encore baroques où ceux-ci évoquaient la fuite du temps et la perte du paradis humain imposant ainsi la finitude de l’homme et des choses comme inéluctable. Finalement, le cimetière abhorre un air de parc ou de jardin, un peu à l’image du jardin de Forez de l’Astrée d’Honoré d’Urfé (début XVIIème siècle) ou encore de l’Arcadie d’Ovide dans ses Métamorphoses (Rome antique).

Au départ, l’analyse de l’auteure semble se pencher sur les imperfections ou incomplétudes de l’ethnologie urbaine bien qu’elle en pose également les bases. En effet, si le premier mouvement se veut méthodologique, le second mouvement du texte, quant à lui met en exergue un nouveau concept : “l’observation flottante”. Ce nouveau concept inventé par l’auteure, qui nous le rappelons est l’une des pionnière en matière d’ethnographie urbaine, se présente comme un paradoxe. Comment une observation peut-elle être laissée en suspension et se laisser nourrir d’éléments extérieurs sans le consentement de l’homme ou encore sans qu’il fasse appel à ses connaissances passées et/ou à son vécu ? De prime abord, nous avons l’impression de nous retrouver face à une impasse, devant une question de nature insoluble dont la réponse ne pourrait-être trouvée qu’en la plaçant sous un angle philosophique. 

C’est tout le travail de base ethnologique qui est remis en question. Comment rendre compte de la temporalité de la ville dans un cimetière ? Comment rendre compte de l’urbanité du cimetière ? Il semblerait ici que C. Pétonnet ait préféré choisir le cimetière parisien en raison de sa notoriété. Mais, pourquoi dans ce cas formuler que le “phénomène urbain” n’a de sens que lorsque l’on s’intéresse à “l’inconnu”, aux “endroits” peu ou pas empruntés et/ou visités.

Photo du tombeau de Georges Rodenbach au cimetière Père Lachaise

La démarche paraît donc en elle-même contradictoire. Pourtant, on voit qu’il y a une déconstruction d’un mythe. Là, où l’on penserait que le cimetière ne pourrait être que sujet aux lamentations, à contrario celui-ci devient le lieu de communication (un lieu d’échange) ainsi qu’un lieu communicatif (un lieu d’exposition). Le passage entier étudié se présente tel un récit littéraire avec ses références historiques, architecturales, sa disposition graphique et le point de vue de la narratrice et de ses interlocuteurs. Ce qui en fait littéralement un journal de bord et rappelle, en même temps la vocation du chercheur. L’Homme apparait donc comme une œuvre fondamental.

Toutefois, il reste qu’on regrette le fait que cela soit purement descriptif. Il aurait été judicieux également de prendre des photos pour permettre de visualiser la chose autrement que par des métaphores textuelles. De plus, il semblerait que la démarche reste inachevée en témoigne l’aporie de “l’épilogue” :

“elle fait découvrir en quelques jours, un usage insoupçonnée du cimetière parisien, et l’existence de véritables professionnels du souvenir. Mais ceux-ci ne livrent leur secret qu’au hasard des rencontres”, Colette Pétonnet, L’homme

 

A travers l’idée de “hasard”, on retrouve la notion de temps. Dans ce cadre, les rencontres paraissent aléatoires. Or, le fait d’aller à la rencontre des gens n’a rien de hasardeux. Au contraire, c’est une entreprise qui émane d’un choix propre et personnel de l’individu ou du chercheur.

Ce que nous pouvons retenir ici, c’est le rapport à l’oralité qu’entretiennent les individus dans les espaces publics. Qu’est-ce ce qui s’y dit ? Qu’en apprend t-on ? C’est peut-être cela qui fait que ces espaces ne meurent pas et que les hommes continuent à interagir entres eux. Tout ce travail finalement de démythification, de décodification de l’espace urbain nous amène dans une moindre mesure à repenser le cimetière à l’épreuve du temps. En effet, le travail historique et de mémoire concret des hommes du passé s’est traduit par des politiques d’aménagements du territoire. 

Du cimetière Père Lachaise au quartier d’affaires de la Défense : comparaison de deux puissants symboles français.

Photo de reconstitution des quartiers de la Défense

A l’instar du quartier d’affaires de la Défense, lui aussi situé au cœur de la capitale française, on remarque que tous deux, le cimetière comme le célèbre quartier d’affaires parisien sont liés par l’idée de grandeur. L’un témoigne de la grandeur de personnages illustres français (le cimetière) et l’autre symbolise le pouvoir financier et urbain français (les gratte-ciels) que l’on retrouve dans la hauteur des bâtiments.

En résumé, ces lieux publics posent la question de l’aménagement du territoire et comment sur une place dite commune et célèbre des individus tentent de raconter les lieux à leur manière et de se l’approprier. La question de la temporalité devient donc centrale. Quel devenir pour ses édifices, pour nos monuments ? Comme les morts dans leur tombe, les édifices du célèbre quartier d’affaires français restent muets puisqu’ils sont inanimés. On comprend donc que la ville se raconte au travers des passants qui font et refont la ville au gré de leurs mouvements, activités et attitudes. La ville n’est donc animée que s’il y a des hommes pour la décrire et la définir d’eux-mêmes pour eux-mêmes.

Photo de la Grande Arche de la Défense

Les panneaux du métro parisien

Dans Petite sociologie de la signalétique. Les coulisses des panneaux du métro, paru en 2010, les deux chercheurs, David Pontille et Jérôme Denis, respectivement chercheur au CNRS et maître de conférence en sociologie à ParisTech, se questionnent sur la place et le rôle de la signalétique dans les couloirs du métro parisien.

Avec une approche pragmatique, ils ne s’intéressent pas uniquement à l’usage et à la sémiologie de cette signalétique mais étudient également sa conception et son entretien. Pour cela, D. Pontille et J. Denis ont effectué un travail d’observation systématique des agents de la RATP dans leur quotidien et ont mené de nombreux entretiens avec ces derniers. L’observation a été faite aux côtés d’agents intervenant dans les stations pour l’entretien des panneaux, mais rien n’est décrit du point de vue de la réflexion autour de la création et l’évolution de ces derniers. En adoptant également une perspective écologique, les chercheurs s’intéressent à la signalétique dans son environnement. L’interaction entre les usagers du métro et la signalétique ne les intéresse pas, ils n’observent d’ailleurs aucun usager ni comportement mais étudient cet espace sous-terrain afin de comprendre comment la signalétique s’inscrit dans l’espace public.

Lors de leur recherche, ils ont fait l’expérience d’un trajet artificiel, reposant sur les informations apportées par la signalétique et ne s’autorisant ni à préparer leur trajet en amont, ni à demander des informations à quiconque. Afin d’adopter un regard le plus nouveau possible, ils se sont confrontés au métro new-yorkais, souvent cité comme un contre-exemple lors des entretiens. Cette expérience leur a notamment permis de tester leur méthode dans un environnement inconnu et de se détacher de leur connaissance du métro parisien. Mener ce travail en binôme leur a permis de confronter leurs points de vue et discuter chaque décision, révélant les processus d’interprétation de chacun.

Ce trajet artificiel est comme une mise à l’épreuve de la signalétique, mais dépeint une situation irréelle. Malgré leur passage par New-York, il est peu probable que les deux chercheurs se soient complètement défamiliarisés du métro parisien et leurs connaissances du réseau ainsi que leurs habitudes ont très certainement influé sur leur trajet. Si cette expérience permet une analyse approfondie de la signalétique et de son usage, elle pourrait être enrichie d’une observation et d’entretiens avec les usagers du métro. Les usages multiples, de l’habitué qui ne fait plus attention aux panneaux, au touriste non-francophone qui déchiffre avec difficulté les textes, sont autant d’approches et d’usages qu’il serait intéressant de confronter dans cette volonté d’analyser la signalétique en contexte. Nous pouvons de même se questionner sur l’accessibilité de la signalétique écrite du métro, qui exclue toute personne non ou mal voyante. La RATP n’étant pas complètement excluante, puisque de nombreuses annonces orales sont effectuées et constituent tout autant la signalétique.

Il me semble que, dix ans après la parution de l’ouvrage, une nouvelle observation pourrait venir l’enrichir, en tenant compte de cette signalétique sonore, ainsi que de l’avènement des applications proposant des itinéraires (RATP, Google Maps, City Mapper, etc). Si elles ne remplacent pas les panneaux, elles étoffent l’offre et modifient nos déplacements et notre attention. La mise en place des écrans numériques est aussi une nouveauté dans la signalétique du métro parisien, qui pourrait être étudiée en combinaison avec les canaux déjà cités.

Ce travail est néanmoins une base très intéressante pour notre observation du quartier de La Défense. L’utilisation de matériau hétérogènes (notes, prise de son, script de prise de vue…), permet une plus grande exhaustivité de l’observation et le travail en binôme déclenche des conversations et permet une analyse des processus d’interprétation qu’il serait plus compliqué de produire en travaillant seul-e. Cet oeil neuf et inquisiteur sur l’espace public nous sera utile pour l’observation de La Défense, afin de se détacher de nos aprioris, s’immerger dans l’espace et observer chaque détail qui nous entoure. Cette réflexion sur la signalétique dans le métro ouvre aussi un questionnement sur le métro comme non-lieu où transitent des milliers de personnes et m’interroge sur la typologie des usagers et leur manière de se mouvoir et d’utiliser l’espace. La Défense est un territoire de rencontre de plusieurs réseaux (métro, RER, tramway…), et il pourrait être étonnant de considérer les passants dans cet espace de correspondance.

“Petite sociologie de la signalétique – Les coulisses des panneaux du métro”, de Jérôme Denis et David Pontille

Petite sociologie de la signalétique – Les coulisses des panneaux du métro est un livre écrit à quatre mains, par Jérôme Denis, enseignant chercheur au Centre de sociologie de l’innovation et David Pontille, chercheur au CNRS.

Signalétique à la Gare du Nord

Les auteurs amorcent le sujet de leur étude, qu’est la signalétique, en établissant ses grandes généralités. Cela va permettre de donner une base commune aux lecteurs. Aussi, cela pourrait permettre au lecteur de demain de comprendre pourquoi cet écrit pourrait ne plus être en totale concordance avec son présent.

En commençant par évoquer ce qui a fait naître cette signalétique omniprésente dans notre quotidien (l’hypermobilité), et en établissant une vérité : celle que notre monde est en constant changement, les auteurs commencent par justifier leur choix quant à leur axe d’étude qui concerne (principalement) la maintenance de la signalétique dans le métro.

Alors qu’ils auraient pu choisir une approche sémiologique de la signalétique ou interroger les usages qui en sont faits, les auteurs ont décidé d’adopter, comme énoncé dans le titre, le point de vue des « coulisses » afin d’observer le travail quotidien autour de la signalétique. Cette démarche permet alors au lecteur d’atteindre un discours auquel il n’a pas forcément accès et s’inscrit dans une volonté d’approfondir un sujet qui n’a que peu d’objet d’étude.

Ici, les auteurs nous décrivent de façon brève mais claire la manière dont ils ont abordé le terrain.

Il y a eu des entretiens entre les chercheurs et le personnel de la RATP afin de déterminer la place de la signalétique ainsi que celle du service en charge sa maintenance et les activités auxquelles il est confronté. D’autres entretiens ont eu lieu avec le MTA (Metropolitan Transportation Authority) afin d’émettre un contre-exemple.

Tout au long de leur recherche, les auteurs ont fait une collecte de documents, qu’ils soient encore d’actualités ou classés dans les archives, afin d’étudier le sujet dans son ensemble. Enfin, Denis et Pontille ont été directement sur le terrain en accompagnant quotidiennement le personnel de la maintenance.

Pour conclure leur recherche, les auteurs ont décidé d’entreprendre une enquête plus expérimentale : aller d’un point A à un point B par le métro, en se laissant guider par la signalétique présente.

Les généralités données sont indispensables pour que les lecteurs partent avec une base commune. Toutefois, lorsque les auteurs évoquent les évolutions de cette signalétique, on ne sait pas ce qu’il change vraiment et pourquoi ces transformations, s’il y en a vraiment, sont faites. Est-ce que l’évolution est si profonde que cela ou s’agit-il seulement d’une maintenance « classique » des panneaux ?

Nous pouvons nous demander ce que devient cette signalétique à l’ère du numérique ?  Sachant que l’arrivée de nouvelles technologies, telles que la 5G se fait à grands pas et que l’utilisation de la réalité augmentée sera de plus en plus fréquente, quelle place gardera alors la signalétique dans le métro – ou plus généralement, dans notre quotidien ?

En adoptant une approche visuelle, cette étude aborde la signalétique uniquement en fonction des personnes valides. Cela nous amène à nous questionner sur la mobilité des personnes mal voyantes dans tous ces couloirs de métro. En effet, ces dernières pourraient facilement se retrouver en difficulté lors d’un trajet qu’elles ne connaissent pas. Quels dispositifs sont alors mis en place pour rendre cette signalétique accessible à ces personnes ?

Dans cette enquête, les chercheurs ont décidé d’adopter le point de vue des agents de maintenance de la signalétique (de la RATP). Toutefois, ce point de vue peut être assez restrictif car il ne met en lumière seulement les agents travaillant dans la maintenance de cette signalétique. Cela pourrait être vu sous un autre angle : celui des usagers. Ainsi, nous pouvons nous demander quelles utilisations font les voyageurs de la signalétique présente dans ce labyrinthe parisien ?

Aussi, on ne s’intéresse donc pas directement à la signalétique mais plutôt à ce qui permet son bon fonctionnement. De ce fait, on pourrait étudier la conception de tout ce dispositif. Est-ce un service à part de la RATP ? Ce texte n’arrive pas à nous montrer cet aspect qui semble être indispensable à étudier lorsque l’on s’intéresse à ce sujet.

Le cas concret sur lequel les auteurs se basent pourrait mener à une réflexion sur la mise en place de la signalétique dans la gestion des flux en se posant une question : est-ce qu’il y a une réflexion concernant la mise en place de la signalétique dans des espaces accueillant un grand nombre d’usagers sur un laps de temps restreint ? Nous pourrions prendre l’exemple de La Défense où il serait alors intéressant d’étudier l’impact qu’à la signalétique sur la gestion des flux. Aux heures de pointe, une signalétique adéquate permettrait ainsi de guider de grandes foules de manière fluide afin de limiter des engorgements au niveaux des entrées et des sorties.