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Père-Lachaise : un esthétisme tout en contraste

Bien plus qu’un lieu mythique de la capitale, le cimetière du Père-Lachaise est un vestige du patrimoine français. Longtemps laissé à l’abandon dans les années 1760, il fut réquisitionné par le Préfet de Paris de l’époque pour en faire le « cimetière de l’Est » ; Napoléon Bonaparte déclara que « chaque citoyen a le droit d’être enterré quelle que soit sa race ou sa religion ». C’est en 1804 que le cimetière inaugura sa première inhumation, celle d’une enfant de 5 ans à peine. Durant les décennies qui ont suivi les premières inhumations, le cimetière a connu plusieurs agrandissements majeurs afin d’y accueillir plus de tombes. Aujourd’hui le Père Lachaise compte près de 70 000 sépultures et il est indéniablement l’un des monuments de Paris les plus visités avec trois millions de visiteurs chaque année. Entre fascination et modernité, ce lieu attire les convoitises du monde entier de par sa beauté et sa grandeur qui font de lui un lieu emblématique. 

Allée du Père-Lachaise – Crédit photo : Naomie Maufroy

Un premier constat

Décidées d’entreprendre un travail sur ce majestueux cimetière, les sujets sur lesquels nous voulions nous pencher furent nombreux. Fascinées par ce lieu si grand et historique, nous voulions étudier l’apparence de celui-ci ; ses cultures, sa nature ou encore ses chemins si particuliers. Lors de nos observations sur le site, nous nous sommes baladées dans les allées afin d’en capter les détails les plus infimes qui en font sa richesse et qui semblent pourtant passer inaperçu aux yeux des visiteurs. Nos observations au cimetière ont donné lieu à plusieurs réflexions intéressantes nourries par divers éléments, comme les fleurs et la nature, la maintenance et la mémoire, ou encore le temps et l’oubli. Afin d’obtenir une observation pertinente et claire, nous devions définir et délimiter notre champ de travail. Suite à de nombreuses discussions, nous en avons conclu que dans les possibilités de sujets, le parallèle entre les différentes esthétiques des sépultures revenait fréquemment. En effet, certaines tombes semblent être tombées dans l’oubli, tandis qu’à seulement  quelques mètres certaines bénéficient d’un travail de maintenance minutieux : si proches mais pourtant si différentes. Cette thématique et ce champ de travail permettent d’aborder différentes observations. 

L’esthétique d’un lieu est importante, cette dernière détermine notre première impression. Si la beauté reste subjective, il en existe une commune à tous, celle qui nous touche et qui nous transcende par ses milliers de sens. Situé dans le 20ème arrondissement de Paris, le cimetière du Père Lachaise fait partie de ses beautés là, de par son histoire et son envergure. Des milliers de défunts reposent ici emportant avec eux leurs secrets et leurs histoires en passant par les soldats morts au combat ou ceux décimés par le régime autoritaire de l’Allemagne nazie des années 1940, sans oublier les anciens résidents du 20ème arrondissement parisiens ou les grands écrivains français. Abordant des centaines de tombeaux, le cimetière possède une large pluralité de modernité et d’ancienneté. Il est vrai qu’une sépulture ne peut s’estimer en termes de valeur mais celle-ci peut s’exprimer dans ce cimetière autour de fleurs, gravures, photos ou autres objets signifiants. Il est intéressant de comprendre comment cette matérialité est mise au service de la mémoire. 

Nos observations et nos clichés ont été des outils capitaux dans ce travail, nos analyses reposant sur celles-ci. Munies de nos appareils photos, nous tenions à capturer tous les détails que nous trouvions particuliers. Le but de ces clichés était de montrer la beauté de ce lieu mais pas uniquement, il fallait que nous puissions ressentir et déduire à travers celles-ci les nombreux paradoxes qui se posent entre les différentes tombes. Parmi ceux-là nous pourrions citer l’oubli et la mémoire, la nature et la maintenance ou encore l’ancien et le moderne. Tant de parallèles qui nous ont permis d’enrichir nos observations. Tout ce travail a été guidé par la notion de maintenance au service de la mémoire. Nous avons tenté de capturer cette richesse, ces singularités et ces étonnants paradoxes à travers une observation directe.

La modernité au service de l’ancien

Sur cette photographie récemment prise nous pouvons observer différentes sépultures mais le point qui retient notre attention est bien la tombe présente au premier plan, celle qui semble être la plus récente et de ce fait la plus moderne. La première sépulture est faite de granite, une matière résistante à tout type de temps, elle ne comporte que deux dalles épaisses grises et brillantes de largeur équivalente. Posée sur celles-ci nous pouvons trouver un bouquet de fleurs fraîchement déposé accompagné d’autres gerbes de fleurs disposées au pied de la tombe. Erigée sur le dessus de la pierre, cette statue attire immédiatement notre regard ; une femme ou un enfant replié sur lui-même, l’âme de cette oeuvre semble triste et maussade. Cette pierre tombale reflète la nouveauté et l’âme du moderne. Nous devinons facilement que la personne honorée a disparu depuis quelques années seulement. La modernité évidente de cette tombe est traduite par son aspect sobre et épuré. Son manque d’excentricité peut rapidement lui conférer une certaine froideur, il n’y a que très peu d’éléments et pourtant nous pouvons en dégager une histoire.  

En arrière-plan, nous pouvons apercevoir une pierre tombale en pierre brute, celle-ci est grise foncée quasiment noir. Cette fois, la sépulture ne possède non pas deux dalles de la même largeur mais une grande et une plus petite ce qui permet à l’eau de s’évacuer en cas de grande pluie. Contrairement à la première tombe, nous  pouvons observer un état vétuste avec cette mousse verte qui la recouvre entièrement et ces feuilles tombées en nombre. L’aspect général est plus ancien, la matière n’est pas lisse et il n’y a ni statue ni fleurs mais plutôt une nature sauvage qui a repris ses droits. Cette tombe est surplombée d’une grande stèle verticale avec les noms de plusieurs défunts, cela peut s’apparenter à une tombe familiale, a contrario de la première tombe qui n’en honorait qu’un seul. Cet aspect ancien est reconnaissable dès la première observation à travers la matière et la stèle qui rajoute de la hauteur à la pierre. Auparavant cette pratique était courante et répandue, désormais cet élément est rarement utilisé pour accompagner du granite. 

Le temps n’a de cesse de changer nos paysages et nos objets, il peut aussi les modifier à tout jamais. La modernité des pierres tombales du cimetière se voit au premier regard. Il est intéressant d’énoncer les différences entre deux siècles ; un parallèle significatif et attrayant. Ce paradoxe signifie que l’ancien se fait remplacer petit à petit par la nouveauté des années qui passent, même les sépultures connaissent un changement de design. L’art funéraire s’adapte à son époque afin de répondre à une demande de personnalisation pour faire vivre le souvenir. Ce rôle ostentatoire de la pierre, partie visible de la tombe, déteint sur l’ensemble de l’image du cimetière.

Les ruines du cimetière, des destructions qui font partie de son histoire

Tombe détruite au cimetière du Père Lachaise – Crédit photo : Maufroy Naomie

Depuis plusieurs siècles le cimetière du Père Lachaise ne cesse d’ajouter de nouvelles sépultures à ces rangs, certaines restent tandis que d’autres disparaissent. Certaines tombes y sont érigées depuis plus d’un siècle, elles perpétuent  l’histoire de ce lieu. En y faisant le tour à de nombreuses reprises, nous avons pu remarquer que la majorité des sépultures étaient entières, malgré la marque d’un temps passé et oublié. Mais aux coins de bon nombre d’allées nous avons découvert des ruines et des amas de pierres. Certaines tombes sont entièrement détruites, parfois à un tel point que seul un acte volontaire peut en être à l’origine. 

Historiquement, la pierre tombale a un rôle de protection de la sépulture. Ces dernières étaient fabriquées de préférence en pierre, un élément qui représente une certaine immuabilité. Aujourd’hui le granite est favorisé pour sa plus grande résistance. Plus solides et plus résistants, les tombeaux affrontent les années pour s’inscrire dans le patrimoine du cimetière au même titre que ceux des siècles derniers. Sur cette photographie, nous pouvons décrire la pierre comme cassée et profondément fragilisée, nul ne sait la raison mais la tombe semble bien détériorée. L’esprit de ce cliché est un témoin fort des ruines présentes au Père Lachaise, des tombes sont détruites et laissées pour mortes comme si elles l’étaient vraiment elles aussi. Des fleurs fanées sont présentes, posées sur la pierre froide et grisâtre de ce défunt ; une végétation fanée sur une pierre morte. Chaque histoire mérite d’être racontée et les souvenirs entretenus mais ce n’est malheureusement pas le cas de toutes ces sépultures. Certaines peuvent encore être admirées pendant que d’autres sont détruites par malveillance ou par obligation. Nous pourrions dire que cela fait partie de l’âme du cimetière, il a du vécu et tout ne peut encore tenir sur pied comme au premier jour. Le Père Lachaise est un lieu de mémoire pourtant certaines tombes ne peuvent perdurer, la pierre ne semble pas assez résistante pour les préserver ; un joli parallèle qui ne peut constituer l’âme même du lieu parisien.

Le temps qui passe…

« Le temps passe. Et chaque fois qu’il y a du temps qui passe, il y a quelque chose qui s’efface. » – Jules Romains (célèbre écrivain et philosophe français enterré au cimetière du Père Lachaise)

Sépultures du Père-Lachaise à Paris – Crédit photo : Gallet Salomé

Comme expliqué précédemment, lors de nos visites au cimetière, nous nous sommes retrouvées face à de nombreux contrastes…Suite à ces deux précédentes observations de nouvelles questions se sont précisées, notamment celle du temps qui passe inévitablement et qui parfois laissent des traces. 

Cette photographie prise lors de notre seconde observation, en témoigne. Au milieu d’anciennes tombes et caveaux est érigée une sépulture d’un beige lumineux. Elle semble presque éclairée au milieu de ce gris venu ternir les sépultures d’un autre temps. La pierre tombale et ses ornements sont intactes et parfaitement lisibles. L’ornement de la pierre tombale fait vivre la mémoire du défunt. Cette fonction de “mise en vie ” de la mémoire du défunt, induit que les proches choisissent avec soins les éléments de la sépulture et s’appliquent à les maintenir.  Hors, le temps et le manque d’entretien semblent avoir effacé la moindre inscription en mémoire des défunts situés aux extrémités. Mais ce n’est pas le seul contraste qu’offre cette photographie. Lors de nos observations nous avons été surprises par la présence de la nature, mais surtout nous avons été frappées par ces différentes formes. 

Cette photographie nous en offre un bon exemple. La nature présente sur la sépulture au centre est une nature contrôlée et travaillée. Ornée de fleurs, elle donne l’impression d’une tombe entretenue par les proches du défunt soucieux d’honorer sa mémoire et cette vie passée.  Embellir une tombe en la fleurissant permet de rendre hommage aux défunts. Les fleurs symbolisent une présence vivante et naturelle  qui veille auprès des personnes décédées. Fleurir la tombe d’un proche, c’est également une façon de marquer son passage. A l’inverse, les tombes aux extrémités semblent être tombées dans l’oubli, laissant la nature reprendre le dessus. 

Mais alors, si le temps passe, le souvenir reste-t-il vraiment

…et la nature gagne 

Il n’est de souvenir douloureux que des morts. Or ceux-ci se détruisent vite, et il ne reste plus autour de leurs tombes mêmes que la beauté que la beauté de la nature, le silence, la pureté de l’air.” – Marcel Proust (écrivain français enterré au Père Lachaise)

Pierre tombale encastrée – Crédit photo : Gallet Salomé

Le temps visible de cette manière nous invite à nous redéfinir face à la nature… Au fil des heures passées à observer ce lieu chargé d’histoire, ces allées jonchaient de sépultures nous rappelant inévitablement le cours de l’histoire. La nature finit par reprendre ses droits.  Nous ne pouvons pas nier que la nature est omniprésente au sein du cimetière, parfois au service de la mémoire, d’autres fois au service de l’oubli. Ce phénomène est accentué par l’interdiction des pesticides dans l’enceinte du cimetière, mise en place en 2011 qui mène l’entretien à se faire à la main. A travers cette photographie nous observons que l’arbre, par sa force, a émergé de sous la terre et ce malgré les constructions humaines. Cette tombe s’est entièrement encastrée dans l’arbre, au point d’en faire partie prenante. Il est désormais impossible de connaître le nom ou l’histoire de la personne qui y repose. Cette photographie est un parfait révélateur d’une nature bien plus puissante que l’Homme. Nous nous battons sans cesse contre cette dernière, jusqu’à ériger des monuments en mémoire à nos défunts. Parfois nous prenons le dessus, le temps d’un instant seulement, car à la fin, c’est elle qui gagne. Et ce, qu’importe nos efforts et notre volonté, la nature et le temps reprendront possession du lieu au point d’en effacer les souvenirs pourtant gravés dans la pierre.

La maintenance, un devoir de mémoire

Les tombes, sépultures et caveaux du Père Lachaise sont généralement décorés avec soin, souvent par les plus grands sculpteurs. La partie, la plus ancienne du cimetière est classée comme « site remarquable » au titre de la loi du 2 mai 1930 sur les Monuments naturels et les sites. Douze monuments ont été classés «Monuments Historiques » au titre de la loi du 31 décembre 1913. Toutes ces sculptures, ces pierres et ces vitraux sont érigés en l’honneur et en mémoire du défunt. Pourtant, et ce malgré la qualité des matériaux utilisés, la nature et le temps sont de véritables ennemis. C’est pourquoi, un travail inlassable de maintenance doit se répéter au fil des mois et des années…

L’entretien dans un cimetière – Crédit photo : Gallet Salomé

Suite à nos observations, de nombreuses interrogations sont apparues. Pourquoi rencontrons-nous de tels contrastes ? Qui est responsable de l’entretien de ces tombes ? Le cimetière possède-t-il une équipe de maintenance ? Au-delà de la destruction de certaines tombes, l’envahissement de certaines sépulture par la nature, un autre détail nous a frappé. En effet, nous avons été très étonnées de croiser des cadavres de bouteilles d’alcools sur les tombes, de tomber sur des signes de dégradations volontaires et autres. Pourtant nous croisions assez régulièrement des agents de la Ville de Paris dans les allées. Pourquoi personne ne prend l’initiative de nettoyer ces profanations ? 

En parlant de cette réflexion, certains de nos camarades nous ont raconté leur rencontre avec un homme un matin de novembre. Cet homme avait fait le trajet du sud de la France pour réparer le caveau familial. Il semblait dévasté et en colère, de devoir s’occuper seul de cette charge. D’autant plus, qu’à sa grande surprise il a découvert le caveau profané, envahi de bouteilles de bière vide et de sachets de chips. Il ne comprenait pas pourquoi aucun membre du cimetière n’avait dénié nettoyer et apporter leur reconnaissance à ce lieu de recueillement. 

Tombe entachée par des bouteilles d’alcool – Crédit photo : Maufroy Naomie

Nous nous sommes renseignées sur ce travail d’entretien, de réparation et de rénovation au sein du cimetière. Nous avons appris qu’à l’exception de ceux appartenant à la Ville de Paris, les monuments funéraires sont des propriétés privées. Ce travail revient donc à la charge des familles des défunts. Prendre cette initiative reviendrait à s’introduire dans une propriété privée. Si nous comprenons désormais mieux ce paradoxe, au vu du lieu chargé de sens que représente le cimetière, un travail d’entretien régulier devrait être effectué par le cimetière afin de maintenir un respect des sépultures et des familles. 

Mais au-delà de cet aspect de nettoyage et d’entretien superficiel, nos observations et nos réflexions nous ont amené à comprendre toute l’importance du travail de maintenance dans le respect de la mémoire. Certains proches sont en capacité de se charger de ce travail. Pour ces personnes, le travail de mémoire est facilité par une proximité physique avec le lieu d’inhumation du corps. Tandis que pour d’autres, l’éloignement géographique de la capitale ou parfois l’extinction de la descendance directe rendent impossible l’entretien des sépultures. Pour effectuer ce travail essentiel au respect du souvenir d’une vie passée, certains de ces proches font appel à des entreprises privées ou des pompes funèbres. Ces derniers deviennent alors les mémoires vivantes du Père-Lachaise…

En bref..

Habité par d’illustres personnages français, recueils de nombreuses familles et orné par de véritables bijoux architecturaux, Le père Lachaise est un cimetière qui en dit long sur notre histoire et le passage des époques. Ce lieu est un véritable morceau de patrimoine qu’il faut sans cesse entretenir. 

Historiquement la sépulture constituait un élément fondamental que les familles pouvaient s’approprier et visiter régulièrement grâce à sa proximité. Elle répondait à un besoin de mémoire et jouait un rôle important dans l’affirmation du statut social de la famille. Les cimetières en disent beaucoup sur notre culture et sur notre vision du monde. Cette perception du rôle du cimetière a évolué. D’autant plus qu’une grande partie des monuments prestigieux des anciens siècles ont fini par tomber inévitablement  dans l’oubli, parfois jusqu’à être détruit ou racheté. 

Au travers des allées du cimetière, nous avons pris conscience que la mémoire est une notion fragile qui demande une attention particulière. Nos observations nous amènent à nous interroger sur la notion actuelle du travail de mémoire et de notre rapport à nos défunts et leur souvenir. Traditionnellement, le cimetière était le dispositif central du travail de mémoire. Dans l’imaginaire, la visite au cimetière et l’entretien du souvenir sont trop souvent liés. Même si pour certaines personnes le cimetière reste le lieu de “ repos ” de leur défunt, un ancrage dans la terre, qui leur permet de se rassurer, cette attache tend à évoluer. Cette évolution s’illustre à travers les allées du cimetière. Entretenir le souvenir c’est avant tout se remémorer la personne défunte. Il s’agit donc dans la plupart des cas, d’une démarche naturelle, quotidienne, qui peut passer par une pensée ou une sensation, ce sont alors des sentiments “ intérieurs ”.  

Le souvenir est important mais il est difficile de continuer à le maintenir à moins d’avoir marqué à tout jamais les esprits. Peut-on laisser une trace de notre passage dans un cimetière constitué de plus de 70 000 tombes ? Nul ne le sait mais pourrait-on penser à de nouveaux lieux de recueillement plus modestes et surtout plus intimistes ? 

Le temps est l’allié profond de la nature pourtant il s’apparente comme notre ennemi  premier ; il gagne au point de nous faire fatalement tomber dans l’oubli, alors à quoi bon lui résister en essayant de perpétuer un modeste souvenir ? 

Par Salomé Gallet & Naomie Maufroy













Vivre autour d’une nécropole. Une observation au cimetière du Père-Lachaise

Les lieux de sépulture ont une relation particulière à l’espace. Initialement à l’écart des lieux de vie, la demeure des morts se retrouve souvent ostracisée, à l’abri des regards, dans un lieu généralement peu accueillant. L’expansion urbaine a néanmoins bouleversé la relation de la cité avec ses nécropoles. Dans les grandes villes, les cimetières font rapidement face à des limites en termes d’espace. L’accroissement des villes a entouré les cimetières, les empêchant de s’agrandir. Des habitants se sont retrouvés nez à nez avec des sépultures, devant leurs fenêtres. Les interactions du monde des vivants avec le cimetière se sont donc multipliées alors même qu’il a toujours été question de garder les nécropoles éloignées. 

Certains riverains ayant une vue plongeante sur un cimetière sont confrontés quotidiennement à l’atmosphère macabre qui règne dans les nécropoles. Les sols de ces derniers sont bien souvent recouverts de surfaces minérales froides pour en limiter l’entretien et des arbres symboliques de la mort y sont plantés. Tout est fait pour rappeler la mort, même les fleurs déposées, vouées à mourir. Outre ce paysage funèbre, les cimetières ont connu des mutations au grès des évolutions sociales et du temps subissant extensions ou rétrécissements, aménagements paysagers, évolution des pratiques culturelles, nouveaux courants architecturaux. Tous ces changements, donnent à voir aux riverains un spectacle lugubre chargé d’histoire, lui rappelant à chaque fois sa condition de mortel.

D’abord baptisé le cimetière de l’Est en 1804, le cimetière du Père-Lachaise ne fait pas exception à ce portrait. Il possède néanmoins quelques spécificités qui le rendent unique. Avec ses 44 hectares, c’est le plus grand cimetière intra-muros de Paris et l’un des plus célèbres au monde accueillant chaque année deux millions de visiteurs. Alors qu’il a été créé sur un des flancs de la colline de Charonne, les architectes ont fait preuve d’une adaptation topographique improbable. Le cimetière détient une position symbolique dans la ville ; les morts, en hauteur, regardent les vivants.

Un cimetière verdoyant offrant aux riverains d’innombrables scènes de vie

C’est donc avec plusieurs aprioris sur les interactions entre riverains et cimetière que j’aborde mon observation flottante au Père-Lachaise un matin d’octobre. Peu habitué des cimetières, je pars avec une forte appréhension, comme persuadé que cette visite va me démoraliser. Alors que je m’approche de la Porte du Repos, une question persiste : quelle relation peuvent bien entretenir les riverains avec cette immense nécropole et en particulier ceux ayant une vue directe sur les tombes.

J’entreprends alors de faire le tour d’enceinte depuis l’intérieur du cimetière afin d’observer la proportion d’individus confrontés à la vue du cimetière. Dès mes premiers pas, je constate vite que le cimetière est entouré d’un mur de briques d’au moins deux mètres en moyenne. Seuls les deux premiers étages des immeubles qui entourent le cimetière sont épargnés du sinistre paysage offert par le cimetière.

Une dizaine de minutes après mon départ depuis la Porte du Repos, j’atteins l’extrémité ouest du cimetière. Je fais face à un premier bloc d’immeuble séparé par le mur d’enceinte. Celui-ci est en partie paré de plantes grimpantes comme du lierre ou des vignes rendant la séparation entre monde des morts et monde des vivants moins abrupte de l’intérieur. La végétalisation des murs semble néanmoins sporadique et désordonnée, comme si les agents d’entretien laissaient la nature reprendre ses droits. Ce camouflage interne se retrouve un peu plus loin, sur la face nord-ouest, dans la zone du jardin des souvenirs. Mais déjà, j’ai le sentiment que la visibilité de ces stèles par les riverains est limité. D’imposants arbres plantés à la base du mur empêchent de distinguer clairement les tombes et caveaux.

Monument aux Morts dans la zone du jardin des souvenirs en partie camouflé par les arbres – Crédit : Eliot Meyer

En poursuivant mon chemin le long de la limite nord-est, je constate que des pics, barbelés et grillages ont été installés au-dessus des murs. C’est notamment le cas pour les pans de murs qui jouxtent les rues ou les entrées. Ils donnent un sentiment d’être dans une zone interdite, voire dans une prison. J’ai ainsi observé d’importants grillages au niveau du Lycée professionnel Charles de Gaulle ainsi qu’à la porte de la Réunion. Comme pour se protéger de toute intrusion, ces murs renforcés sont la preuve qu’ils ont été érigés pour préserver le monde des morts.

Mur renforcé de barbelés à côté du Lycée professionnel Charles de Gaulle – Crédit : Eliot Meyer

Sur le chemin du retour, je prends la mesure de la végétation qui prospère ici et notamment les nombreux arbres qui ont élu domicile dans cette nécropole. Néanmoins, les érables et les marronniers n’occultent pas tout et donnent à voir une diversité de scènes qui n’ont parfois aucun lien avec la mort. Depuis le cimetière, je peux voir des fenêtres qui donnent sur une multitude de tombes allant du caveau familial aux tombes individuelles les plus farfelues. J’imagine alors que le regard du riverain se pose sur un caveau délabré, une tombe fleurie à l’approche de la Toussaint ou encore le rubalise des chantiers pour sécuriser une tombe qui s’effondre. La végétation verdoyante détonne. Elle est en contraste avec les couleurs grisâtres des sépultures. En effet, les innombrables arbres sont accompagnés par des buissons à leur base, des fleurs ou des hautes herbes. L’arrivée de l’hiver offre néanmoins un spectacle moins coloré avec des arbres qui perdent leurs feuilles – améliorant de fait la visibilité – et des fleurs qui fanent. De retour à la Porte du repos, je croise une myriade de voiturettes d’agents d’entretien. Alors éloigné des chemins fréquentés depuis le début de ma visite, je croise également un groupe de touristes. Devant toute cette animation, je tourne la tête vers l’immeuble qui fait face à l’entrée et distingue une dame qui ouvre sa fenêtre pour fumer une cigarette, scrutant elle aussi la scène.

Caveaux situés à côté de la porte du repos. Derrière cette photo, il faut s’imaginer qu’il y a toute une agitation – Crédit : Eliot Meyer

Après une première visite le long des murs frontaliers du cimetière qui a bousculé mes aprioris, je décide de m’aventurer au cœur de la nécropole pour poursuivre ma réflexion sur la visibilité du cimetière par les vivants. Cette fois-ci, je décide de ne pas me fixer un trajet prédéfini pour me laisser surprendre par la fugacité des scènes de vie du cimetière confirmant ainsi certaines de mes premières observations. Un premier constat émerge rapidement ; plus on s’enfonce au centre du cimetière plus la végétation semble camoufler les caveaux.

Au détour d’un arbre, j’aperçois un immeuble au loin et commence à m’intéresser à la question de la distance. Les riverains les plus proches qui surplombent le mur ont la possibilité de distinguer les tombes mais, qu’en est-il des habitants des immeubles plus éloignés ? Ces lointains voisins semblent avoir une vue plus globale du cimetière sans pour autant être suffisamment proches pour distinguer certains détails comme les tombes. J’en déduis que la différence de distance ne confronte pas les individus à la même interprétation du cimetière. Le riverain qui habite au troisième étage d’un immeuble mitoyen peut quasiment lire l’épitaphe de la tombe qui se situe en dessous de sa fenêtre alors que celui qui habite dans un immeuble en surplomb, à plusieurs kilomètres du cimetière, ne verra qu’un ensemble verdâtre et distinguera peut-être quelques-uns des caveaux les plus imposants.

Au loin, on peut distinguer un immeuble parmi les nombreux feuillages – Crédit : Eliot Meyer

La seconde visite m’a permis de m’arrêter sur des détails internes du cimetière, mais elle m’a surtout convaincu que la densité d’arbres et de végétation permettaient de dissimuler le cimetière aux riverains les plus proches comme à ceux qui sont plus éloignés. A ce moment-là, je décide de changer de paradigme. Il faut sortir de l’enceinte du cimetière pour approfondir mon analyse et adopter un point de vue externe, du côté des vivants.

Un habile jeu de cache-cache entre le monde des vivants et celui des morts dans les alentours du cimetière

Pour la troisième visite, je choisis de faire à nouveau le tour du cimetière. J’essaye alors de suivre l’enceinte extérieure, et ce, dans le sens inverse de celui effectué lors de la première visite. Je débute mon parcours dans la Rue du Repos. Sur le chemin, je constate rapidement que les environs n’offrent pas de rue accolée directement au cimetière mais, plutôt des habitations et des lotissements fermés aux publics. Bloqué, je ne peux donc pas voir directement le cimetière. De surcroît, je vois sur mon plan que la moitié du cimetière n’est pas bordé par une rue, mais par des logements ou des parcs. Comment accéder aux maisons qui bordent le cimetière ? Je me résolus assez vite que voir directement le cimetière de l’extérieur ne sera pas facile mais, je choisis de m’attacher aux signes qui se rapportent aux cimetières.

Bureaux dans le quartier non loin de la porte du Repos – Crédit : Eliot Meyer

Juste avant d’arriver sur le boulevard de Charonne, je vois un homme ouvrir la porte d’une grande cours intérieure qui donne à voir sur les arbres du cimetière. Il me tient la porte et par chance, je réussis à m’immiscer. Je saute sur l’occasion pour lui demander s’il habite dans un logement qui a une vue sur le cimetière. Interloqué, il affirme travailler ici et ne plus faire attention au cimetière qu’il voit depuis la fenêtre de son bureau. Il voit finalement plus les grands arbres qui font face à l’immeuble que les tombes logées à leurs pieds. De retour sur le boulevard de Charonne, j’arrive à nouveau à distinguer les arbres du cimetière entre deux immeubles.

Cour intérieure qui donne sur les arbres et le mur du cimetière – Crédit : Eliot Meyer

Je bifurque ensuite sur le Boulevard de Bagnolet qui est ponctué par de petites voies escarpées dans lesquelles je m’engouffre. Je passe d’abord par la Cité Aubry. Cette voie pavée accueille des logements, ateliers, et même un chapelier. Au détour de cette Cité, je m’engage dans la Villa Riberolle et aperçois enfin les arbres du cimetière au bout d’une impasse qui semble bien animée pour un mardi matin. En effet, plusieurs bars et restaurants ont élu domicile dans ce petit recoin et s’y déroulait ce matin-là tout un ballet de livreurs. Je continue mon chemin et passe devant le lycée Charles de Gaulle qui jouxte le cimetière.

Au fond de la villa Riberolle, on distingue la végétation du Père-Lachaise – Crédit : Eliot Meyer

Un peu plus loin, la rue de la réunion donne sur la porte la Réunion, mais aussi et surtout sur le jardin Pierre-Emmanuel. Ce jardin, situé à deux pas du Mur des fédérés, semble avoir préservé une nature sauvage via des techniques de jardinage biologique ventées sur la pancarte de l’entrée. Ce vaste espace vert s’harmonise avec les vallonnements de la colline de la nécropole, située en contre-haut. Sur le mur qui sépare le parc du cimetière, vignes et lianes s’entrelacent. Je ressors dans la rue Lesseps qui accueille une École Élémentaire, elle aussi se situe à deux pas du mur des Fédérés.

Le jardin Pierre-Emmanuel accolé au mur d’enceinte – Crédit : Eliot Meyer

Après être passé devant la Villa Godin, je bifurque rue des Pyrénées. Un immeuble abandonné intrigue mon regard. Ce « Love Hotel » tagué détonne avec le cimetière tout proche. Juste à côté, je m’aventure dans le square Henri-Karcher. Ce jardin est accroché aux flancs du cimetière. Il offre un réel bol d’air pour se ressourcer à l’écart de l’agitation urbaine. Un chemin escarpé mène au haut de la colline de Ménilmontant. Au milieu des enrochements surgissent de nombreux arbustes ainsi que plusieurs prairies. Le square comporte également à son sommet un enclos de ruches accolées au mur d’enceinte de la nécropole. Alors que l’on ne peut distinguer visuellement la présence du cimetière tout proche, ces ruches apparaissent comme une volonté de lutter contre la fatalité de la vie. En voie de disparition en milieu urbain, les abeilles profitent ici d’un habitat artificiel qui participe au bon équilibre de l’écosystème qui les entourent. En sortant, je suis surpris par le mur extérieur du square. Il constitue une réelle fresque comprenant ce que je crois être des poèmes sur la fugacité de la vie.

Les abeilles du square Henri-Karcher, voisines du cimetière

Un peu plus loin, je monte sur le pont de la rue Charles Renouvier pour rejoindre la rue de Rondeaux. Cette rue longe le mur du cimetière sur plus de 500 mètres et passe devant la porte Gambetta. Les hauts murs d’enceinte sont surplombés par les arbres plantés à l’intérieur du cimetière et n’offrent guère une vue sur le cimetière aux passants. Les riverains quant à eux, semblent bénéficier des hauts arbres pour cacher leur vue. Au fur et à mesure que progresse dans la rue, je me rends de plus en plus compte que les riverains ont un balcon qui donne sur le cimetière et d’autres ont une terrasse aménagée pour accueillir plus de monde. Cela me pousse à croire que le cimetière n’est pas un problème pour eux.

Cette maison avec baie vitrée rue Rondeaux offre un panorama privilégié sur le cimetière, mais surtout ses arbres – Crédit : Eliot Meyer

Au bout de la Rue de Rondeaux, je tourne dans le square Samuel de Champlain qui sépare le cimetière de l’avenue Gambetta. Pourtant, il est quasiment impossible de distinguer le mur d’enceinte de la nécropole qui est camouflé par des plantes grimpantes et les arbres situés à l’intérieur du cimetière tout comme ceux plantés dans le square. Je porte mon regard de l’autre côté pour m’assurer que les immeubles de l’avenue Gambetta en contre bas n’ont pas de visibilité sur les caveaux. Alors que les arbres commencent à perdre leur feuillage, seuls les riverains habitants aux derniers étages de certains immeubles peuvent apercevoir le haut des sépultures les plus imposantes.

La faible visibilité des immeubles de l’avenue Gambetta sur le cimetière grâce aux arbres du square Samuel de Champlain – Crédit : Eliot Meyer

Avant de quitter le square, je remarque qu’un petit mur a été érigé devant le mur d’enceinte du cimetière.  Elevé à la mémoire de toutes les victimes des révolutions, il commémore les victimes des répressions de toutes les insurrections populaires, et en particulier de la Commune de Paris. C’est comme si le cimetière s’invitait dans un lieu de vie avoisinant, poussant à rappeler au passant qu’il est à deux pas d’une nécropole.

Le mur en mémoire de toutes les victimes des révolutions du square Samuel de Champlain devant le mur d’enceinte – Crédit : Eliot Meyer

A la sortie, je passe devant la porte des amandiers pour redescendre le boulevard Ménilmontant. Je suis surpris par le monument aux morts de la grande guerre consacré à Paris à ses enfants. Sur plus de 280 mètres le nom des plus de 90 000 Parisiens morts au combat et des 8 000 disparus est inscrit sur des plaques directement apposées sur le mur d’enceinte du cimetière. Comme pour la rue de Rondeaux, aucun caveau n’est visible grâce au mur. Ainsi, ce monument aux morts semble revêtir une dimension symbolique en venant une nouvelle fois s’inviter dans le monde des vivants alors que la possibilité de commémorer ces morts est déjà possible à quelques encablures dans le cimetière. Puis, je me retourne une nouvelle fois du côté des riverains. Entre deux immeubles de taille moyenne, je constate un terrain quasiment vide. C’est l’ancien terrain de sport de Ménilmontant. Théâtre d’une âpre bataille pour être remplacé par des immeubles d’habitation, il a été renommé Terres d’écologie populaire de Ménilmontant par les militants. Auto-géré par les riverains, ce lieu de vie alliant nature, écologie et sport, contraste avec le cimetière et le monument aux morts qui lui font face.

Le monument aux morts de la Grande Guerre consacré à Paris et à ses enfants sur le boulevard Ménilmontant – Crédit : Eliot Meyer

Alors que passe devant la porte principale avant de rejoindre la rue du Repos, je constate une grande concentration de commerces qui fait face au mur d’enceinte ; pompes funèbres, fleuristes, services funéraires ou encore des bars. D’habitude plus rares sur mon chemin, ce constat me pousse à avoir une réflexion sur ces lieux de vie essentiels. Certains d’entre eux reprennent le champ lexical du cimetière afin d’attirer les clients ou de marquer leur attachement au cimetière. D’autres plus pernicieux, ou juste opportunistes, installent leur magasin de marbrerie ou de fleurs en face des entrées du cimetière. Comme si le monde des vivants voulait tirer parti de celui des morts. Au-delà de ces commerces, hôtels, bureaux, écoles, bar et restaurants ont élu leur domicile dans les rues qui jouxtent le cimetière. Cette diversité témoigne de toute la vivacité qui existe dans les quartiers avoisinant le cimetière.

Les commerces du boulevard Ménilmontant, tous proches de la porte du Repos – Crédit : Eliot Meyer

Pour cette dernière visite autour du cimetière du Père-Lachaise, j’avais entrepris de faire le tour externe du cimetière pour avoir le point de vue des vivants sur les morts. Je n’ai finalement eu que très peu de visibilité directe sur le cimetière notamment à cause de la végétation présente en dehors et dans la nécropole ainsi que son mur d’enceinte. Il existe pourtant bien des traces disséminées dans les rues animées qui bordent le cimetière.

Conclusion

A l’issue de ces trois observations, je me suis rendu compte de certaines limites. J’aurais souhaité que mon cheminant à l’extérieur du cimetière soit complété par des points de vue directs sur le cimetière, chez des riverains. J’aurais également recueilli plus de témoignages pour compléter mes hypothèses.

Néanmoins, mes visites m’ont permis de voir que le monde des vivants s’invitait dans celui des morts en offrant un spectacle vivant qui contraste avec le climat sinistre qui règne habituellement dans un cimetière. Même s’ils font parfois face aux tombeaux et donc face à leur destin de mortel, le ballet incessant des ouvriers de maintenances, des visiteurs ou des familles de défunts constituent un décalage important. La nécropole est même une bouffée d’oxygène pour les riverains qui peuvent bénéficier d’un espace vert très calme pour fuir l’agitation de la ville.

C’est d’ailleurs grâce à cette végétation que tous les riverains n’ont pas une vue dégagée sur le cimetière. Et même en hiver lorsque les arbres perdent leur robe verte, leur grand nombre cache la vue aux riverains. Le mur constitue également un élément de camouflage important, mais aussi de protection contre d’éventuelles profanations ou squatteurs. Il joue surtout le rôle symbolique de frontière entre le monde des morts et celui des vivants. Dans ce cimetière boisé, c’est un habile jeu de cache-cache qui est disputé entre l’intimité du monde des vivants et la pudeur du monde des morts.

Alors que j’ai tenté d’étudier la question de la visibilité du cimetière, mon observation s’est recentrée sur les liens entre le monde des vivants et celui des morts. En effet, si le cimetière n’est pas directement visible de l’extérieur, plusieurs signes rappellent sa présence. Là encore la végétation foisonnante du cimetière est perceptible à plusieurs endroits laissant presque croire qu’il s’agirait plutôt d’un parc. Les pompes funèbres, bouchers, panneaux de signalisation ou encore monuments aux morts sont quant à eux autant d’indices symboliques de la présence toute proche du cimetière, comme une incursion du monde des morts dans celui des vivants.

Eliot MEYER

Petite ethnographie des inscriptions funéraires

Une approche ethnographique des écrits dans leur moindre subtilité

Les écrits prennent une place prépondérante dans les sociétés modernes. L’écrit se manifeste dans des formes évidentes telles que les livres ou dans les articles, mais aussi dans des formes plus subtiles, moins saisissables, auxquelles nous ne portons peut-être pas attention. Dans cet article, nous explorons l’exemple des inscriptions funéraires au fil des temps pour défendre l’existence d’une norme d’écriture qui est socialement normée dans la manière de construire nos espaces de mémoire et de culte.

Dans leur étude des pratiques écrites, Denis et Pontille (2013) ont voulu changer de paradigme et proposer un regard pragmatique sur les écrits dans leur forme les plus banales, relevant de « l’infra-ordinaire ». Ainsi, ils proposent des ficelles pour étudier ces écritures dans toute leur richesse et invitent les observateurs à les saisir dans les gestes du quotidien, au-delà du regard académique, afin d’enrichir progressivement la compréhension des pratiques scripturales. Ils proposent d’exercer un regard quotidien sur les inscriptions qui nous entourent à travers trois thématiques  : l’hétérogénéité matérielle (1), la dimension spatiale (2) et les gestes et postures corporelles (3).

Il est tout d’abord possible d’analyser les écrits via leur hétérogénéité matérielle. Cela signifie que les assemblages matériels de l’écrit comme l’encre ou le type de papier, ont une signification particulière qui influent sur la performativité des écrits. Ces artefacts changent au fil du temps, certain dépérissent et ne sont donc pas figés dans le temps. L’enjeu est alors de maintenir et de préserver les différentes versions pour continuer de les comparer et observer leur évolution.

Une seconde clé de lecture peut être le rapport de l’écrit avec l’espace par sa capacité de circulation, sa disposition dans l’espace et sa relation à sa localisation. En prenant en compte la dimension spatiale de l’écrit, il est possible de trouver des particularités initialement insaisissables sur l’analyse figée d’un écrit. C’est une posture qui se concentre sur les différentes versions d’un écrit et pousse l’analyse vers les formes d’apparition des nouvelles versions dans le temps.

Enfin, la troisième posture vise à analyser les formes d’engagement avec et dans l’écrit. Elle se penche sur les gestes et postures corporelles mais aussi les attitudes. C’est dans l’analyse des gestes fugaces de la vie quotidienne, qu’il est possible d’explorer la variété des formes d’attachement des personnes aux écrits notamment dans le rythme des activités scripturales et les moments clés qui les constituent.

Ecrits et rites funéraires

L’apparition des pratiques funéraires peut s’observer dès la préhistoire avec des formes de sépultures accompagnés de peintures rupestres. Mais ce n’est qu’avec l’apparition de l’écriture environ 3300 avant J.-C que certains rites funéraires commencent à laisser les premières traces scripturales avec des systèmes de signes. C’est d’ailleurs cette invention qui marquera la fin de la préhistoire alors même que des villes apparaissent suivie d’inventions en cascades qui révolutionnent les modes de vies et une société qui possède déjà de nombreux symboles et signes dans la pratique du commerce, dans la culture mais aussi dans les rites et croyances religieuses.

Les formes scripturales qui accompagnent les défunts sont diverses. L’approche conventionnelle nous pousserait à regarder vers les registres qui comptabilisent les décès et dont la découverte du plus ancien date de 1303 en France. Les différents récits, livres, manuels ou encyclopédies qui sont parvenus dans les mains des archéologues sont également une source scripturale importante pour la compréhension des rites funéraires tant ils donnent des précisions sur la vie intime du défunt.

Néanmoins, une approche alternative peut permettre d’aller observer directement les rites funéraires qui comportent des traces écrites ou même des systèmes de signes encore méconnus. Les tombes, chambres funéraires, mausolées, cimetières, et autres nécropoles regorgent d’objets scripturaux qui en disent un peu plus sur la vie du défunt et qui permettent parfois même de contester les écrits relatant son histoire. Ces inscriptions sur des objets dans les lieux de sépulture sont d’une richesse considérable tant il existe une pluralité de pratiques religieuses et donc de rites funéraires incluant des objets scripturaux qui varient au travers des civilisations.

Les inscriptions funéraires dans la diversité des sépultures

La question de la mort est une question centrale depuis le début de l’humanité. Pour l’aider à surmonter se lourd fardeau qui pèse sur lui, l’humain a institué une multitude de rites funéraires comprenant très rapidement des écrits. Les rites funéraires modernes sont la somme d’une partie de la culture religieuse des civilisations qui se succèdent chacune d’entre elles s’inspirant des symboles et pratiques des autres.

L’exemple des inscriptions funéraires égyptiennes est particulièrement riche. Des petites figurines de personnages momifiés comprenaient des hiéroglyphes qui indiquaient les attributions des serviteurs dans l’«Au-delà». Placés dans la tombe, ces nombreux serviteurs accompagnaient le défunt pour les travaux dans le Monde des Morts. Plus tard, ces statuettes seront couvertes d’inscriptions faisant référence au chapitre du livre sacré. Outre les nombreux hiéroglyphes présents dans certaines pyramides, les pierres qui ont permis de la construire portaient également des inscriptions, marquant la trace des bâtisseurs. Les sarcophages attestent quant à eux d’une apparition précoce des écrits dans les rites funéraires. Ces inscriptions étaient destinées à préserver le mort, lors de son voyage vers l’au-delà, de la faim, de la soif et de tous dangers.

L’épitaphe de la Grèce antique est un autre exemple de pratiques scripturales dans les rites funéraires. Cet oraison funèbre est d’abord un discours prononcé lors des funérailles publiques mais il est aussi présent sur le lieux de sépulture. Cette inscription funéraire qui rappele le souvenir de la personne morte est placée sur une pierre. L’épitaphe de Seikilos est le plus ancien exemple découvert d’une composition musicale complète avec sa notation accompagnée d’un texte. Cet objet scriptural faisait partie d’une des colonnes de la tombe d’un certain « Euter » mais a finalement passé entre les mains de différents collectionneurs d’archéologie comme la preuve qu’elle a traversé les époques et marqué différentes civilisations, notamment le catholicisme.

Les inscriptions funéraires chrétiennes du Moyen Âge en Europe tirent donc leur inspiration dans la culture gréco-romaine. Mais une coutume chrétienne va s’instituer en Europe, celle de se faire inhumer à l’ombre de la croix. Ce privilège sera accordé aux grands du Royaume, les rois et les reines puis les riches chrétiens purent obtenir cette faveur très recherchée en faisant des dons importants à l’Église. Certains purent bénéficier de tombeaux au sein même de cathédrales, mourant en martyrs et bénéficiant d’éloges funèbres de toute beauté tandis que les moins chanceux finirent dans des fosses communes ou des catacombes. Mais peu à peu, les cimetières se sont ouverts aux fidèles de la paroisse de l’église la plus proche, favorisant l’émergence de pratiques scripturales nouvelles.

Les lieux de sépultures personnels, familiaux ou collectifs évolueront très largement à travers le temps qui aura permis une profusion d’objets scripturaux dans les rites mortuaires. L’art funéraire des tombeaux si riche dans l’Antiquité disparaîtra presque complètement dans le Haut Moyen Âge pour retrouver à partir du XIIe siècle une partie de sa splendeur. Mais déjà de nouvelles pratiques funéraires apparaissent accompagnée de nouvelles inscription funéraires.


Denis J., Pontille D. (2013), « Ficelles pour une ethnographie de l’écrit », dans Datchary C. (ed.), 2013, Le sens du détail : petit précis méthodologique en sciences sociales, Lormont, Le bord de l’eau Éditions, p. 17-30