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La maintenance des mémoires : le métier de graveur

Un cimetière n’est pas le lieu rêvé pour une sortie universitaire. Pourtant, cette année, notre enseignant nous à donner le défi de partir à la découverte de ce lieu qui n’est autre que le cimetière Père-Lachaise afin que nous nous rendions compte de toute la manutention que cet endroit mobilise. Il est vrai que je n’étais pas inspirée par cette idée, j’ai donc décidé de me laisser guider à travers les rencontres et les choses que je pourrais voir.

 

 

Le bruit d’un outil. Crédit : Daphney Paul, 8 novembre 2022 au Cimetière Père-Lachaise

 

C’est ainsi que lors de ma première sortie, à peine arrivée dans ce lieu si peu bruyant qu’un bruit m’interpelle, je me suis laissée transportée par ce son jusqu’à faire la rencontre d’un graveur en plein travail. Sans tarder, je lui demande s’il est possible d’observer son travail sans le déranger et il me répond d’un ton ironique “oui, vous pouvez, je fais un peu de bruit, mais bon, je dérange personne”. La pression de ce lieu s’est envolée, et je me suis tout de suite sentie à l’aise d’engager une conversation avec lui pour en savoir un peu plus. Je n’aurais jamais cru pouvoir m’intéresser à ce lieu au point d’en écrire un article, mais l’échange que j’ai eu avec cet homme m’a amené à me poser la question suivante : comment le travail d’un homme peut-il impacter sur la maintenance des mémoires ?

Crédit : Daphney Paul, 8 novembre 2022 au Cimetière Père-Lachaise

Écrire pour ne jamais oublier, écrire parce qu’ils ont existé. Voilà ce que représente la maintenance des mémoires, une simple gravure inscrite sur une pierre tombale permet de reconstituer l’identité, c’est-à-dire le nom et prénom, l’âge, la date de naissance ainsi que de départ d’un individu. La gravure sur une sépulture peut être déclinée en dessin, symboles ou textes. Elle facilite notamment la recherche d’une tombe dans un cimetière, mais elle permet également de graver quelques mots qui ne craignent pas la rouille. Voilà ce que représente le métier d’un graveur, incluant art et agilité pour un message d’éternité.

C’est pourquoi, je souhaiterais aborder la question du métier de graveur funéraire en deux axes : d’une part, je présenterais le parcours pour devenir un graveur, puis je parlerais de l’avenir incertain de ce métier et de la montée d’autres formes de maintenance. D’un point de vue méthodologique, je me suis principalement appuyé sur trois entretiens que j’ai eus avec des graveurs rencontrés au cimetière Père-Lachaise, leurs témoignages seront retranscrits. J’utiliserais également des photographies et des interviews externes afin d’illustrer mes propos.

“Il ne faut pas avoir la main qui tremble”

Comme je l’ai énoncé précédemment, la gravure d’une pierre tombale permet de reconnaître le défunt dans un cimetière. Elle offre la possibilité de graver des mots doux, des poèmes ou des dessins de la part des proches. À ce titre, il s’agit d’une pratique importante, on sollicite un graveur de pierre pour effectuer cette tâche. 

Concernant le parcours professionnel, un graveur de pierre se présente comme un spécialiste des motifs et inscriptions sur la pierre. Fortement sollicité pour le traitement des plaques mortuaires dans le cadre des pompes funèbres, il réalise des inscriptions et des motifs décoratifs sur tout type de roches. Il peut également proposer ses services dans le domaine de la décoration. 

Pour devenir graveur de pierre, différentes formations peuvent s’offrir aux candidats. Avant de pouvoir devenir professionnel en gravure de pierre, les candidats doivent présenter des diplômes adéquates comme un BAC pro artisanat, options arts de la pierre, BP métiers de la pierre, CAP graveur de pierre, CQP graveur et/ou décorateur sur pierre et matériaux associés et MC graveur de pierre. 

Dans le cas de Martin, il explique son parcours ainsi : “c’est une formation de graveur qui se fait sur 3 ans. Après, il faut connaître tout ce qui est typographie et bien maîtriser le dessin : le dessin, c’est la base de notre métier. Bien connaître les pierres : ça peut être du calcaire, du granite. Une multitude de pierre différente”

Il est possible de devenir graveur en suivant un autre parcours, comme Hugues qui nous dit :

“J’ai fait une formation non diplômante, j’ai été voir un graveur sur pierre et je lui ai demandé de m’apprendre le métier”.

Il ajoute ceci :

“c’est un métier qui demande de la rigueur et de la patience. Est-il difficile ? pas vraiment. Certe, on est quelques fois debout ou agenouillé pendant 2 ou 3 heures mais c’est comme tous les métiers ou certains reste toute la journée assis […] c’est 3 heures de travail en général, mais ça dépend des types de pierre, il y a des pierres ou plus ou moins spongieuses. Il y a trois grands types de pierres : les pierres calcaires, les marbres et les granites”

Concernant le statut de l’indépendance du métier, Guillaume répond ainsi :

“Je suis artisan et je travaille en étroite corrélation avec des marbriers, ce sont les cimetières qui nous mettent en relation avec les familles pour répondre à leurs besoins. Je travaille sur toute l’île de France, dès qu’il y a du travail, on m’appelle et je me déplace sur le lieu. […] Moi, j’ai fait une école du tailleur de pierre puis une école de gravure, j’ai passé du temps avant d’arriver à travailler et à faire mon boulot”

Ainsi, nous voyons qu’il n’y a pas qu’un parcours type pour devenir graveur sur pierre. Il est possible de suivre un autre parcours comme des formations courtes pour s’initier ou se perfectionner à la gravure de pierre auprès d’un professionnel. 

Ces trois graveurs se rejoignent pour affirmer que c’est un métier qui demande de la rigueur, de la patience et de l’agilité. Il faut donc bien connaître son métier et éviter de faire des erreurs.

Lorsque l’indispensable devient invisible…

J’étais découragée à l’idée de savoir que j’allais arpenter le cimetière sans rencontrer un graveur. La date butoir s’approchait, mais mon article était loin d’être terminé, avec un seul témoignage, je savais que je n’avais pas traité le sujet comme je le souhaitais. 

Motivée par mon enseignant qui m’encourageait à aller faire un tour, je me suis laissé emporter par les bruits de travaux en espérant trouver mon bonheur. Très vite, je fais la rencontre de deux travailleurs brésiliens avec qui je sympathise, et quelques secondes après, en tournant ma tête au loin, je tombe sur un premier graveur. Hasard ou jour de chance ? Je ne sais pas, mais j’étais tellement ravie que cela me fût égal.

La notion de métier invisible trouve sa résonance lors de la période de Covid-19, les infirmiers, les caissiers, les livreurs, les éboueurs, tous ces métiers déconsidérés qui sont soumis aux risques de contracter le Covid-19. Nous l’avons pourtant vu, sans eux, le pays serait paralysé et les sociétés à l’arrêt. Les caractéristiques d’un métier invisible sont un métier peu connu aux yeux de la société, peu valorisé. Pourtant, ces travailleurs de l’ombre sont indispensables. 

Tout au long de cet article, cela me tenait à cœur de faire émerger ce consensus, les graveurs font partie de ces métiers de maintenance. Qui, sans leur présence, nos cimetières seraient à l’arrêt. Mais en ont-ils conscience de cela ?

La réaction de Hugues m’a marqué. Après avoir sillonné le cimetière pendant 1 h 30, Hugues est le troisième et dernier graveur que je rencontre. J’ai engagé la discussion en lui demandant s’il souhaitait contribuer à la rédaction de mon article. Sa réaction a été plus que surprenante, choqué de ma demande, il était plutôt ravi de voir que quelqu’un s’intéresse à son métier. 

Crédit : Instagram de Hugues Moncelet , 8 février

Arrivée à la fin de mon entretien, je reviens sur sa réaction en la liant à la question du métier invisible, et je tente de le comprendre, il me dit ceci :

“Métier invisible ? Oui, justement, parce qu’on est dans des cimetières et aussi parce qu’il n’y a pas une culture de la lettre. Dans les pays anglo-saxons, il y a une vraie culture de la lettre, de la calligraphie que beaucoup pratiquent. Ils ont aussi toutes les déclinaisons de la lettre, dont la gravure sur bois et sur pierre. Ceci est pareil pour l’Allemagne, les États-Unis, l’Angleterre et la Hollande. Les gens connaissent ce métier et il est très respecté. […] Les gravures en France apparaissent à la fin du XVIII début XIX avec les cimetières, il y en avait très peu avant. Il y en a des vieilles, mais c’est très mal fait. Pour pouvoir graver, il faut savoir lire et écrire : mais ça ce n’est pas donné à tout le monde avant le XIX siècle et certainement pas aux ouvriers.”

On comprend donc qu’en France, le métier de graveur est méconnu par une partie de la population, et ce, depuis des siècles. Guillaume ajoute que :

“Malheureusement, ce n’est pas un métier connu, lorsque moi, je dis que je suis un graveur sur pierre, en général tout le monde est surpris. À la question de si mon métier est invisible ? Je dirais que oui, tous les métiers entrant dans le service et la maintenance le sont.”

La montée d’autres formes de maintenance des mémoires

La période de la Toussaint est synonyme de préparation pour que les familles puissent se recueillir en mémoire de leur défunt.

Crédit : Daphney Paul, 8 novembre 2022 au Cimetière Père-Lachaise

Comme on peut le voir sur cette photographie, la vie du cimetière est rythmée par ce moment traditionnel puisqu’un accueil spécifique est mis en place : livraison de bouquets, gravure de pierre tombale, achat d’une plaque funéraire, rénovation d’un monument funéraire ou construction d’une pierre tombale. Certaines opérations peuvent prendre un certain temps et il est souvent recommandé de s’y prendre assez tôt pour que tout soit prêt le jour J.

En cette période de l’année, les graveurs funéraires ont une charge de travail plus conséquente que le reste de l’année. Mais qu’en est-il de l’activité durant les périodes creuses ?

Dans une Interview tenue par le journal France Info, nous retrouvons Claude Houliez qui est un graveur sur pierre depuis maintenant 12 ans, il s’exprime sur le décroissement de son métier depuis ces dernières années : “des demandes de remise en état pure – sans qu’il n’y ait de décès – c’est de plus en plus rare”. Il ajoute : “c’est un métier qui je pense au fil du temps va [..] je ne vais pas dire disparaître, il en faudra toujours. Mais il y a de moins en moins de travail.”

Dans la suite de ses propos, Claude explique que la rareté du travail est due à la hausse de crémation. J’aimerais rebondir sur ces propos en commençant par situer dans le temps ma rencontre avec Martin. En effet, notre première sortie s’est déroulée le mardi 25 octobre, soit une semaine avant la Toussaint. Je suis retournée le 8, 16 et 25 novembre, j’ai pu voir la différence : les lieux étaient vides. Je n’ai pas croisé un seul graveur, les tombes étaient déjà décorées de fleurs et la vie du cimetière avait repris son rythme par la maintenance des jardins. Guillaume répond à la question ainsi : “Pourquoi est-ce aussi compliqué de tomber sur des graveurs ? Au Père-Lachaise, le cimetière est grand donc c’est compliqué. En période de Toussaint, on laisse la place aux familles pour se recueillir.”

Il est évident que désormais, le gros de l’activité de ces travailleurs est à la Toussaint. Parallèlement, le choix de plus en plus de personnes pour la crémation accentue cette rareté de travaux. En menant des recherches sur le sujet, les raisons de l’incinération, préférée à l’inhumation, sont expliquées par diverses raisons : la question de la religion et de la non-croyance, une question de liberté, ou des raisons sanitaires. En effet, la pandémie de covid-19 à modifier les conditions d’inhumation et la prise en charge des défunts positifs au coronavirus : restrictions, allongement du délai de crémation, soin du corps. Toutes ces règles ont participé à la modification profonde de ces cérémonies.

Il est vrai que je m’appuie sur la période du covid-19 pour expliquer cette hausse, mais Hugues affirme : “l’incinération ? Ça fait un moment que ça commence à revenir.”

La hausse de la crémation peut être expliquée par le fait que les nouvelles générations sont de moins en moins pratiquantes et n’ont pas été éduquées aux rites religieux. Il y a donc d’un point de vue culturel, un changement des mentalités, les familles ont moins la possibilité de se réunir ce qui complique l’entretien des tombes, les cimetières sont souvent associés aux souvenirs du jour de l’enterrement et donc à la tristesse. Si autrefois la religion réglait majoritairement le processus de deuil, les cheminements se révéleraient aujourd’hui plus individuels, permettant à chacun d’honorer la mémoire du défunt selon des formes commémoratives, intimement personnelles.

D’un point de vue économique, la crémation coûte moins cher que l’inhumation. Selon Hugues, “certaines familles n’ont pas les moyens de payer une plaque”. Ma visite au crématorium du Père-Lachaise n’a fait que révéler cette réalité, comme on peut le voir sur cette photographie, ou les familles écrivent au crayon en mémoire à leurs défunts :

Crédit : Daphney Paul, 29 novembre 2022 au Cimetière Père-Lachaise

 

Un métier en voie de disparition ? des avis divergents

Invisibilité de ces travailleurs ? Concurrence des autres formes de maintenance de mémoire ? On peut facilement s’interroger sur l’avenir de ce métier…

Dans un article de l’Écho républicain, Hélène Jesus Garcia pleure la perte de son ami et estime que le métier de graveur est menacé, elle dit : “les conditions d’exercice d’un métier rare, difficile, méconnu et qui s’éteint […] Un métier bouffé par le sablage et les grands groupes qui font pression pour diminuer les coûts […] La gravure à la main est de plus en plus remplacée par la gravure à la machine. Les graveurs doivent alors s’aligner sous la pression de leurs clients.”

Crédit : Daphney Paul, 8 novembre 2022 au Cimetière Père-Lachaise

Ce témoignage m’a donc poussé à m’interroger sur la question du remplacement des outils par la machine ? Est-elle une solution adéquate qui faciliterait le travail ou se placerait-elle comme un obstacle ? Guillaume développe sa réflexion sur la question ainsi :

“Le sablage ça fait 25 ans que ça existe, il y a une petite part de travail qui est faite par le sablage, il a pris un peu de place car c’était nouveau. Mais maintenant on revient en arrière. Par exemple au Père-Lachaise, le sableur ne viendra jamais, car le monument est classé et certaine pierre ne peut être travailler qu’à la main”

Sur la question du métier en voie de disparition, il dit : 

“Métier en voie de disparition ? Non, je ne pense pas, au Père-Lachaise je pourrais y travailler encore toute une vie. Parce que c’est un monument prestigieux et les tombes sont en pierre donc ça requiert un savoir-faire artisanal. […] Mais il est vrai qu’aujourd’hui il y a une montée des machines qui entre en rivalité avec notre métier. De nos jours, il est très simple de graver, on n’a même pas besoin d’étude. Il faut simplement une machine de sablage : les familles impriment leurs textes, la machine découpe instinctivement, on colle puis on sable. Donc c’est à la portée de n’importe qui.”

Crédit : Daphney Paul, 29 novembre 2022 au Cimetière Père-Lachaise

Nous voyons que la question n’est pas si simple à répondre, et malgré ce duel entre l’homme et la machine qui tend à prendre sa place, la mobilisation de la connaissance, des gestes et des techniques ne saurait être remplacée par la machine. Hugues insiste sur le fait que “Pour faire le sablage, il faut être rigoureux. Ce n’est pas tout le monde qui peut le faire”. Guillaume lui, précise : “Alors par contre, il y a des graveurs qui se mettent au sablage aussi ça arrive. Mais si vous voulez, on ne pourra jamais remplacer la gravure mains par le sablage.”

En guise de conclusion, nous voyons que le métier de graveur implique des postures pénibles comme restées agenouillées pendant 3 heures. Les conditions de travail sont difficiles puisqu’ils sont souvent exposés aux conditions métrologiques externes, chacun tente d’adopter des stratégies pour facilité leurs mauvaises postures. En montrant la photo de Martin à Hugues, il réplique “ah, c’est cool et ingénieux d’utiliser une planche, on a moins mal. Moi, j’utilise un tapis de chien, je n’y avais pas pensé”. Nous voyons également que chaque parcours est unique que ça soit au niveau de la méthode de travail, les avis très divergents sur l’avenir du métier, ou encore sur la formation qu’ils ont fait pour pouvoir exercer leur métier. Nous notons tout de même qu’ils se rejoignent tous sur l’invisibilité de leur métier.

Je vous invite tous à aller discuter avec ces travailleurs de l’ombre qui marque une vie à tout jamais, ils ont tellement à dire, à apprendre et à apporter. Ça a été merveilleux pour moi de mettre ces portraits en lumière et j’espère que cela t’encouragera à toi qui lis cet article, à aller visiter le Père-Lachaise et à échanger avec eux.

L’influence du graffiti dans nos sociétés

La méthodologie adoptée dans le cadre de la production de cet article est principalement qualitative et inductive. Cette recherche s’appuie sur une méthode d’observation participante par ethnographie. Les auteurs sont à la rencontre des travailleurs et observent leurs comportements, ainsi que les effets du travail de maintenance sur l’espace urbain. C’est pourquoi, ils vont suivre deux interventions différentes : la première est dans un réservoir d’eau et l’autre sur l’effacement de graffitis.

Concernant le rapport avec notre exercice d’observation du cimetière Père Lachaise, ce texte nous permet de voir l’importance des « travailleurs invisibles» qui permettent de maintenir l’espace urbain en « bon état ». Il faut que l’esthétique soit « propre » (comme nous le verrons plus tard dans cet article) puisque l’espace public est fragile et encore plus dans un cimetière.

Pour notre exercice, nous pouvons mettre en lumière les techniciens du cimetière Père Lachaise qui contribuent à conserver et à entretenir la mémoire de nos ancêtres et du lieu, par un travail de maintenance. Le travail de ces individus demeure important et « transparent »1. Nous pourrions ajouter à cela, les travaux de P.-Y. Gomez (économiste) qui montre que le travail est devenu « invisible ». C’est-à-dire qu’il n’y aurait pas uniquement ces individus qui seraient « invisibles », mais l’ensemble des corps de métier à cause des progrès technologiques (télé-travail, Internet, etc). Tous contribuent au fonctionnement de la société2.

Dès lors, leur existence peut majoritairement se traduire par les résultats de leurs efforts au travail. L’article nous apprend aussi que ces personnes sont méprisées et généralement composées de femmes, qui participent à la maintenance. Ce travail de maintenance permet d’éviter d’avoir des pannes ou divers problèmes dans l’espace urbain. « La maintenance est une affaire quotidienne ».

En conséquence, ce travail peut prendre un rôle, voir un aspect politique comme nous le verrons dans la suite de cet article. Cette nécessité de maintenance permet de sauvegarder la mémoire dans un cimetière et de ne pas oublier le passé. Elle consiste à conserver la mémoire, mais aussi à entretenir d’autres matériaux tels que : la voie publique, la restauration de châteaux faisant partie du patrimoine français, la restauration de lieu saint, etc.

Ensuite, nous prendrons l’exemple de l’effacement des graffitis pour le comparer à mon observation de la ville. Nous essaierons de comprendre :

Pourquoi est-il interdit de faire des graffitis en France, sur le territoire français ? Comment sont-ils contrôlés ? Quel est l’intérêt d’avoir recours à de tels agissements ? Comment la ville s’organise t’elle pour rendre l’espace public «propre » ? Quelle est la place de la maintenance dans la ville et pourquoi ? Les graffitis, ont-ils une importance dans notre société ? Nous répondrons à ces questions dans la suite de l’article.

Brève présentation de l’arrivée des graffitis en France à Paris

Depuis le début des années 80 à Paris, le gouvernement municipal des graffitis est poussé par un seul objectif. Ce but est d’harmoniser l’esthétique urbaine et que les pouvoirs publics contrôlent l’aspect des espaces qu’ils gouvernent. Pour ce faire, ils vont développer différents problèmes publics qui vont s’incarner dans différents secteurs d’action publique et qui vont amener à mettre en oeuvre différents dispositifs. Le premier est celui de l’effacement des graffitis, qui a été mis en oeuvre à Paris à partir de 1999 de manière systématique sur tout le territoire parisien3.

Cela permet de développer une « esthétique du propre »4, c’est-à-dire que l’on créer l’image d’un espace parisien propre. C’est un idéal typique, presque utopique où le fait consiste à créer un espace modèle situé dans un quartier plutôt aisé ; dans lequel il n’y a aucune souillure, pas même un graffiti. Cette notion du propre est assez difficile pour les acteurs de la propreté et donc ceux de maintenance. Il en est de même pour l’étendre sur tout le territoire parisien. Dès lors, les graffitis vont être contrôlés autrement. On va tolérer dans différents espaces, à certains moments, des graffitis ou bien encore plusieurs auteurs de graffitis. C’est pourquoi, parfois, la ville va promouvoir des artistes par une commande d’art public ou par des fresques temporaire. En conséquence, on pourra parler de «Street art » dans certains quartiers de Paris. Ainsi, c’est une partie de l’esthétique populairedes graffitis qui est valorisée, et donc mise en scène dans les quartiers populaires de Paris pour produire une esthétique propre à ces quartiers et toujours maîtrisée par les pouvoirs publics. Enfin, on perçoit l’émergence d’un but commun et central, qui est de contrôler, et même de maîtriser l’esthétique des espaces publics qui soutient la mise en administration des graffitis à Paris depuis le début des années 80.

Mais alors, qu’est-ce qui peut motiver les citoyens à vouloir tagger les murs des villes ? Comment les citoyens sont-ils amenés à faire cet acte de vandalisme ? Comment la ville s’organise t’elle face aux graffitis ? Comment pouvons-nous illustrer le rôle primordial de la maintenance de l’effacement des graffitis dans une ville ? Pour y répondre, nous prendrons l’exemple de plusieurs pays comme la Tunisie, l’Italie et la France.

Tout d’abord, entre le 4 et le 14 janvier 2011, la fin du régime autoritaire du président de la République Ben Ali se caractérise par une révolution en Tunisie. Ce soulèvement du peuple, se manifeste dans les rues et sur les réseaux sociaux. C’est un pays où la censure est omniprésente. Les plateformes comme YouTube et Dailymotion sont interdites, ainsi que la prise de photographie qui est mise sous un contrôle permanent.

C’est pourquoi, les Tunisiens ont utilisé un moyen de communication évident et élémentaire qui est l’écriture sur les murs. Très rapidement, les murs de Tunis se sont couverts de graffitis.

Dès lors, un tag a émergé : « Murs blancs peuple muet ! ».       

       

Un fait que nous pouvons comparer aux travaux de « Susan Leigh Star pour les « voix réduites au silence » (…) (Star, 1991) » qui ont été cité dans le texte. Lorsque tous les moyens de communication sont verrouillés, ou bien qu’ils n’en existent pas, il est nécessaire de trouver d’autres supports, et n’importe lequel : sol, mur en béton, façade, panneaux, etc. Dès lors, on se retrouve dans une situation que les hommes ont connue pendant des siècles : sans télévision, sans journaux, sans téléphone, sans ordinateur. À Tunis, les raisons de la contestation étaient politiques. Le pouvoir en place était critiqué et le peuple exigeait des élections démocratique via des messages et des graffitis anti-gouvernementaux. Par conséquent, Magdi El Shafee (un romancier graphique égyptien) présentait le « graff » comme le « Ministère de la propagande révolutionnaire ».

Le 10 avril et 24 avril 2022 ont eu lieu les élections présidentielles en France. Ainsi, des affiches et des slogans ont décoré nos villes. Comme à chaque élection présidentielle, cela suscite des réactions chez les citoyens qui utilisent aussi les murs. Il y a donc une sorte de « guerre des affiches » (photo ci-dessous).

En revanche, l’utilisation de graffiti comme moyen de rébellion ou de promotion du pouvoir d’élite, remonte à très longtemps. Le terme graffiti, se définit comme « une inscription ou dessin, de caractère souvent satirique ou caricatural, tracé dans l’Antiquité sur des objets ou des monuments »5. On peut donc oublier les ruelles de New York, le métro Berlinois, ou le quartier de Belleville à Paris, car le graffiti remonte jusqu’à l’Antiquité. Oui, l’Antiquité !

Ainsi, nous pouvons parler de Pompéi au VIIIè-VIIè siècle av. J.-C, où chaque année, des campagnes électorales pour élire des magistrats ont lieu. D’ailleurs, toute la ville se mobilisait pour cet événement.

Mais alors, que pouvons-nous trouver à Pompéi au VIIIè-VIIè siècle av. J.-C ?

Des affiches et des fresques6. Environ 11 000 affiches/fresques7, un chiffre qu’il faudrait revoir puisque certaines d’entre-elles ne concernaient que les campagnes électorales. Ces affiches étaient en réalité des inscriptions peintes sur les bâtiments en lettre colorées. Tous les ans, ils recommençaient et c’est pourquoi nous pouvons y voir des superpositions. Ces affiches qu’on appelle plutôt des « dipinti »8 (on peut aussi dire « dipinti italiani »), servaient à soutenir la candidature d’un représentant comme à notre époque. Les messages véhiculés se composent de différentes façons : provocation, glorification, promotion, critique, dénonciation, etc. Donc, il y avait déjà la présence de graffitis dans leur société9.

Que faut-il pour être candidat à l’époque, au 1er siècle avant notre ère ?

De la richesse et de la notoriété. Ils ne sont élus que pour leurs qualités morales ou leur honnêteté. Les murs de Pompéi sont recouverts des qualités de celui qui se présente. Donc, l’élection à la romaine se fait sur un nom et non pas un programme. Au final, tout est affaire de confiance contrairement à aujourd’hui. Par conséquent, bien avant les Tunisiens, les Romains avaient fait de la rue, un lieu stratégique pour se faire entendre. Tout simplement parce que c’est un lieu où tous les habitants vont s’y rencontrer.

De la même façon que les murs de Pompéi, on servit d’outils de propagande politique ou de simple support de communication des habitants. Aujourd’hui, les murs de nos villes modernes se couvrent de messages avec toujours cette dichotomie entre information officiel et critique de « l’information » sous la forme de tags.

Les dirigeants romains laissaient les murs des édifices publics à la disposition des habitants, car la propagande devait être diffusée. En l’absence de radio, de Twitter, ou autre support numérique, vous l’aurez compris, c’est toute la ville qu’on laissait libre comme support à l’expression. Donc le graffiti permet aussi de sauvegarder la mémoire. Les chercheurs ont pu en découvrir davantage sur ces civilisations grâce aux graffitis qui conservent leurs « mémoires », leur existence. Le graffiti est un moyen de marquer l’instant présent, une période, une époque et donc une forme de civilisation, permettant ainsi de conserver leur « mémoire ».

En revanche, à notre époque, écrire sur les murs est une pratique contrôlée qui peut être délictuelle (acte de vandalisme)10. Cela constitue, un acte de révolte, même infime, face aux affiches de propagande des pouvoirs actuels. C’est pourquoi la ville a un rôle important dans la maintenance de ses espaces publics. Il est nécessaire de les entretenir afin d’éviter la potentielle émergence d’un désordre ou d’un chaos.

Après avoir rappelé le cas de la Tunisie, et celui d’une époque antérieure comme celle de Pompéi, on constate que les murs ont toujours été un moyen d’expression privilégié. En effet, on peut encore le constater avec des attentats terroristes en France où beaucoup de personnes ont spontanément exprimé leurs sentiments à l’aide de craies sur les façades et les trottoirs. Si on en croit le premier slogan que j’ai pu mentionner précédemment « murs blancs peuple muet ! ». Cela voudrait dire que nous sommes muets la plupart du temps et qu’il ne faut pas avoir peur de s’exprimer.

Enfin, il me semble en fait que nos graffitis ont été en partie dématérialisés à cause de l’arrivé d’Internet et du numérique. Bien évidemment, certains graffeurs continuent d’orner les murs de nos villes. En revanche, pour ce qui est de la majorité des gens, il faut dire qu’on écrit plus automatiquement sur un mur en rentrant de soirée comme le faisait Lucius, il y a bientôt 2000 ans, mais on poste plutôt un petit commentaire sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube, story Instagram, etc.). D’ailleurs, ce n’est pas anodin que l’on nomme encore cela des murs.

Ouverture 

Avec l’arrivé de la numérisation, certains artistes n’iront plus tagger dans les villes, mais chez eux, ou bien encore, en ligne. D’autre préférerons toujours produire leurs graffs dans la réalité et non dans le virtuel. De plus, l’émergence de l’IA (intelligence artificielle) permet de générer des images à partir d’un texte (Dall-E-2). Cette technologie pourrait faire disparaître l’art produit par l’homme et donc de potentiellement diminuer les graffitis dans les villes. En effet, il ne suffira plus que de parler à l’IA pour générer une « oeuvre ». Néanmoins, je pense que beaucoup préféreront rester dans le traditionnel où c’est un homme qui produira l’oeuvre. Enfin, si cette technologie se perfectionne, elle pourrait au contraire éveiller la colère de ces individus et donc de provoquer un soulèvement de colère qui fera apparaître une multitude de graffs dans les villes pour protester contre cette technologie.

Sources  :
1 Mauz, I. & Granjou, C. (2011). Rendre visibles les « travailleurs invisibles »: Vers de nouveaux collectifs de travail en écologie. Terrains & travaux, 18, 121-139. https://doi.org/10.3917/ tt.018.0121
2 Pierre-Yves Gomez : Le travail invisible. – Titre de l’ouvrage : « Enquête sur une disparition ». Processus de disparition du travail.
3 https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/hal-01922560 pp10.
4 VASLIN Julie (2017), Esthétique propre. La mise en administration des graffitis à Paris de 1977 à 2017, Thèse de nouveau régime, Université Lyon 2.
5 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/graffiti/37763
6 https://www.grandpalais.fr/fr/article/fresques-et-graffitis-au-temps-de-pompei 7 https://www.drip-in.com/fr/art-urbain/graffiti/
8 https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01597317/document
9 https://www.nationalgeographic.fr/video/histoire/on-a-retrouve-des-graffitis-a-pompei-datant- de-lantiquite
10 https://graffitivre.tumblr.com


Denis J., Pontille D. (2020), « Maintenance et attention à la fragilité », SociologieS [En ligne], Dossiers, mis en ligne le 20 mai 2020, consulté le 20 septembre 2022.