Une réflexion sur les espaces partagés
La propreté urbaine conditionne la qualité de vie des citadins. C’est un fait. Les systèmes mis en œuvre pour assurer cette propreté, et notamment ceux où se côtoient espaces publics et espaces privés, sont en grande partie invisibles. Pourtant, ces processus impliquent des tâches complexes, des interactions humaines qui peuvent être difficiles et des obstacles qui vont parfois au-delà de leur métier. Ils nécessitent parfois que les agents s’impliquent directement, en particulier lorsqu’ils sont en contact avec la ville. Dans ma recherche, j’explore ainsi ces enjeux à travers une étude de cas ancrée de mon quotidien : la résidence étudiante Twenty Campus de Bagneux (voir photo ci-dessous).
Tout d’abord, Twenty Campus est l’une des grandes entreprises françaises dans la location des résidences pour les étudiants. L’entreprise gère un peu plus de 60 résidences installées partout en France et emploie des agents, comme des professionnels de la maintenance, des agents administratifs, des responsables techniques ou même des agents de sécurité (site web de Twenty Campus)¹. La résidence dans laquelle je vis à Bagneux, accueille près de 200 étudiants dans un bâtiment de cinq étages, construites autour d’espaces privés (chambres individuelles) et communs (trois salles de travail, deux cuisines communes par étage, une laverie, des espaces extérieurs aménagés, salle de musculation…). Construite en 2018, la résidence montre parfaitement la complexité de ces espaces. Comme une micro-ville, ces différents espaces partagés nécessitent une gestion quotidienne pour garantir leur bon fonctionnement.

Pourquoi ce sujet ?
En tant que résident, je vois chaque jour les résultats du travail des équipes de maintenance, mais rarement les processus ou les actions nécessaires pour parvenir à ce résultat. Pour moi, la propreté me semble comme acquise : les poubelles sont triées, les sols et les espaces communs sont toujours propres. Pourtant, derrière cette « apparente simplicité » se cachent des mécanismes bien définis et le travail invisible de différentes personnes. Mais qui sont ces acteurs ? Comment interagissent ils ? Quels sont les défis de leur profession ?
L’objectif de ma recherche est de montrer les différentes interactions des acteurs privés et publics dans le paysage urbain. A partir de mon exemple type, qui associe proximité géographique et accessibilité des acteurs, ce contexte m’a alors facilité l’accès aux observations et aux entretiens. Cette étude m’a alors emmené à formuler une problématique centrale : comment se construisent les connexions entre espaces privés et publics dans le nettoyage urbain, et quels enjeux peut-on en ressortir ?
Dans cet article, basé sur mes observations et entretiens, nous étudierons d’abord le nettoyage urbain comme un effort collectif, souvent invisible, en montrant les différentes interactions entre les acteurs privés et publics. Nous observerons ensuite comment ces dynamiques se manifestent dans un cas concret, celui de la résidence Twenty Campus à Bagneux. Enfin, nous discuterons des divers enjeux entre ces deux types de services. Nous voulons comprendre comment s’organisent ils ? Comment communiquent ils ? Et enfin, nous verrons comment ces enjeux nous amènent à réfléchir sur leur coopération.
Méthodologie de recherche
Pour mener cette étude, j’ai adopté pour une étude qualitative basée sur plusieurs observations directes et de deux entretiens. Ma position de résident m’a permis d’observer les pratiques de nettoyage, tout en notant les interactions entre les différents acteurs. Au tout début, j’ai commencé par faire des observations du circuit complet des déchets dans la résidence, puis de différents agents de maintenance dans la résidence. Et enfin la collecte finale, par un agent de la municipalité qui s’occupe de la collecte des déchets de la résidence.
Pour les entretiens, j’ai tout d’abord approché une femme de ménage juste avant sa pause déjeuner le jeudi 21 novembre, dans le hall d’entrée de la résidence (voir photo ci-dessous).

Je lui ai expliqué mon étude et elle a accepté de me rencontrer juste après sa pause déjeuner. L’entretien a eu lieu dans la salle d’étude de la résidence pour un entretien d’une dizaine de minutes (voir photo ci-dessous). Quant à l’agent municipal, je l’ai abordé directement pendant sa tournée matinale, ce qui m’a seulement permis d’avoir un court échange de cinq minutes, mais suffisant pour comprendre en globalité de son point de vue sur son travail mais aussi sur mon étude. De plus, je souhaite rajouter que les deux personnes que j’ai interviewées ont souhaité rester anonymes car elles ne voulaient pas avoir leur nom apparaître sur un blog et sur les possibles conséquences pour leur emploi.

Le nettoyage urbain, un processus collectif et invisible
Le nettoyage urbain ne se limite pas à une compétence de collecte des déchets ou d’entretien des espaces publics, c’est un processus collectif et collaboratif, où acteurs privés et publics participent de manière complémentaire. Dans le cas de la résidence Twenty Campus, cette collaboration apparaît par l’implication des agents de maintenance et des services municipaux dans le travail quotidien de nettoyage.
Ces espaces sont gérés par la société Twenty Campus. Ces agents suivent des horaires de travail strict. Leur activité principale est d’assurer la propreté des espaces publics partagés tels que les couloirs, cuisines collectives, salles de travail ou encore le local à poubelles. Ils s’occupent aussi des temps de tri pour une préparation des déchets au jour des collectes.
Au niveau des services publics des différents acteurs de la ville Bagneux, leur planning est directement influencé par les calendriers de collecte : les ordures ménagères sont collectées sont collectées le vendredi matin, les déchets recyclables chaque mardi matin, et les encombrants sont collectés une fois par mois. Ces informations sont marquées à l’intérieur du local à poubelle sur plusieurs affiches. D’autre part, ces acteurs ont des emplois du temps similaires aux autres agents de maintenance. Ils sont autant rigoureux, voir plus difficiles à l’heure à laquelle ils débutent. Ainsi, la rigueur et le respect des délais jouent un rôle important dans ces métiers, particulièrement dans une région aussi dense que la région parisienne.
Ce que j’ai observé sur le terrain
Au niveau du secteur privé. J’ai commencé par observer le local à poubelles de la résidence, situé à côté du parking ouvert et du local à vélos. Ce local à poubelles est équipé de deux types de conteneurs : des conteneurs verts pour les déchets ménagers. Et des conteneurs jaunes pour les déchets recyclés (voir photo ci-dessous). De plus, on peut aussi voire aussi sur la photo des affiches au-dessus des poubelles. Elles montrent les consignes de tri et les horaires de collecte. Cependant ces consignes ne sont pas toujours respectées avec des erreurs de tri mais aussi par l’envoie de mails de la part de Twenty Campus aux résidents pour rappeler les différentes règles de propreté et de collectivité.

Pour l’agente d’entretien, elle travaille comme ses collègues, par cycles durant la journée. Tous les matins, dès 8h, après avoir préparé son chariot de produits d’entretien, elle commence par nettoyer les pièces communes comme l’entrée de la résidence, les cuisines, salles d’étude… A la suite, elle s’occupe deux fois par semaine de l’entretien des poubelles communes. Le processus de collecte est simple : les poubelles sont sorties au niveau du parking et récupérées par un autre agent de maintenance avec une camionnette. Elles sont ensuite amenées devant la résidence puis collectées par la municipalité. Enfin, vers 12h, elle finit sa matinée par faire le ménage dans les différentes chambres. A la suite de sa pause déjeuner jusqu’à 15h, elle continue le nettoyage des différentes chambres ou elle s’occupe du nettoyage de la salle de musculation, la salle de conférence, la bibliothèque ou encore les bureaux administratifs de la résidence.
La coordination avec les services de la municipalité
La gestion des déchets à la résidence Twenty Campus repose sur une collaboration clé entre les agents de maintenance de la résidence et les services municipaux. Même si ces deux acteurs travaillent séparément, leur coordination est essentielle pour que le processus se déroule efficacement. Les agents de maintenance préparent les poubelles pour la collecte, et les agents municipaux les récupèrent à un point de collecte selon un planning bien précis (voir photo ci-dessous). Lors de ma rencontre avec l’agent municipal lors de sa tournée, il a insisté sur l’importance de ce travail bien organisé.
Son témoignage, même rapide, m’a montré qu’ils ont un timing très serré. Si les poubelles ne sortent pas à temps, la tournée se dérègle et cela créée du retard. Pour moi, cela révèle bien l’importance de la coordination entre services privés et publics, où chaque sac mal trié coûte du temps et rend la tournée moins fluide.

Témoignages et conditions de travail
Un travail invisible et peu valorisé
La femme de ménage ou agente d’entretien, âgée d’environ d’une trentaine d’années, travaille depuis cinq ans pour Twenty Campus. Ce qui m’a marqué durant cet entretien, c’est qu’elle m’a fait part de son sentiment d’invisibilité, déclarant : « les gens ne font plus trop attention à moi quand je travaille, c’est devenu une habitude pour moi aujourd’hui ». Elle m’a aussi parlé des préjugés sur son métier, perçues comme « un métier peu qualifié ».
Elle m’a aussi fait part de son statut professionnel. Elle travaille en CDI à temps plein avec des horaires fixes. Bien que son emploi soit stable, elle m’a laissé entendre que son salaire était « assez bas ». Cependant, par crainte de paraître indiscret, je n’ai pas osé lui demander précisément combien elle gagnait par mois. Mais elle a aussi souligné les conditions de travail qui sont parfois « difficiles » pour elle. C’est un travail « physique que l’on doit effectuer tous les jours… ». De plus, elle m’a aussi parlé d’une période assez difficile pour elle, le COVID 19, où elle ne pouvait plus travailler.
Pour l’agent municipal, il commence sa journée encore plus tôt, à 6h. Son travail suit un planning rigoureux établi par les services de la ville, mais malgré cette organisation, son quotidien reste marqué par de nombreux défis : “on court toute la journée…, à soulever des grosses charges, et tout ça, en étant mal vu par la population… ».
Contrairement à la femme de ménage où l’entretien était un plus personnel, l’entretien de cinq minutes avec l’agent municipal était un entretien plus critique de son métier. En effet, au fil de notre court échange, il m’a parlé d’un sentiment récurrent : « on parle de nous que lorsqu’ on ne travaille pas… », il m’a fait part des manifestations des éboueurs qui ont eu un grand impact sur le bon fonctionnement de la société. Cela montre alors à quel point ces métiers sont aussi importants qu’invisibles.
Réflexion et perspectives
Avec mes observations et mes entretiens, j’ai pu voir que la collaboration entre services privés et agents municipaux peut fonctionner. Ce mode de collaboration à travers mon exemple n’est pas récent. Au XXème siècle, plusieurs réformes ont garanti la propreté en région parisienne. En effet en 1958, le centre d’action pour la propreté de Paris (CAPP) a été créé pour coordonner les efforts de nettoyage (Ville de Paris, 2018)². Cela a permis de créer les bases entre le secteur privé et le secteur public dans la gestion de la propreté urbaine. Cette base perdure encore aujourd’hui avec des améliorations, comme par exemple l’entrée massive d’entreprises privées.
Cependant cette collaboration est aussi bloquée par plusieurs barrières qui rendent difficile la coordination des acteurs. Par exemple j’ai observé des barrières logistiques, comme les contraintes horaires strictes imposées aux agents municipaux, qui ne coïncident pas toujours avec les plannings de la résidence. Un des problèmes rapportés par l’agent municipal, est que si les poubelles ne sont pas sorties à temps par l’agent de maintenance, cela perturbe la tournée des éboueurs, entraînant un désordre dans le système de collecte. Donc en partant d’un point de vue locale et interne au secteur privé, cela finit par avoir des impacts sur le secteur public touchant à la fin la propreté de la collectivité tout entière.
De plus, il y a aussi des barrières d’un point de vue de la communication. En effet, il n’y a pas de réels échanges entre agents municipaux et agents de la résidence. Ce sont deux entités différentes, qui ne sont pas officiellement liés. Mais en réalité elles sont interdépendantes et doivent coordonner leurs efforts pour la gestion des déchets par exemple. Cela m’a alors fait m’interroger sur ce manque de communication, qui peut compliquer cette collaboration.
De nouvelles questions pour l’avenir
Dès lors, au fil de mon travail, j’ai identifié selon moi trois interrogations centrales issues de la réflexion de mon étude :
– Quelles initiatives pourraient valoriser ces métiers auprès du grand public et montrer leur importance ?
– Comment améliorer la communication entre services privés et publics ?
– Quels outils pourraient permettre une meilleure coordination ?
Une vision transformée
Ce projet a modifié ma perception du nettoyage urbain tout le long du semestre. En septembre, je voyais la propreté urbaine comme un service acquis, comme un service qui ne s’arrête jamais. Aujourd’hui, je comprends qu’elle repose sur un système beaucoup plus complexe avec ses propres contraintes et ses propres barrières. Par ailleurs, mes observations et mes entretiens m’ont permis de redécouvrir et de repenser ces métiers.
Cette expérience a aussi été l’occasion pour moi de réfléchir aux relations entre le service public et le secteur privé dans notre société. Mon étude montre que la coopération peut fonctionner, malgré une certaine invisibilité et certaines barrières. Cependant, à l’échelle plus large, on voit bien une fracture entre ces deux secteurs. L’entretien avec l’agent municipal m’a fait réfléchir aux mouvements sociaux des éboueurs en 2023 où l’absence de coordination a conduit à l’accumulation de plus de 10 000 tonnes de déchets dans les rues (Estelle Dautry, 2023)³. Je quitte ce travail qui m’a ainsi permis de m’éclairer sur certaines problématiques, tout en ouvrant de nouvelles perspectives de réflexion sur ces sujets.
Elian Monnier-Bourdin.
¹Twenty Campus (2024) ‘Résidences étudiantes en France’
² Ville de Paris. (2018) ‘La propreté à Paris depuis le Moyen Age’
³ Dautry, E. (2023) ‘Grève des éboueurs à Paris : un nouveau préavis déposé pour le 13 avril’, Le Parisien.
* Toutes les photos présentes dans cet article ont été prises par moi-même.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
monnierbourdinelian (4 décembre 2024). Nettoyer aux frontières entre espaces privés et publics : focus sur une résidence étudiante à Bagneux. Comment voit-on la ville ? Consulté le 14 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12u02
