Dans le 18e arrondissement de Paris, à deux rues de la sortie de métro “Porte de Clignancourt”, les puces de Saint-Ouen prennent vie. Trois jours par semaine, c’est un ensemble de vendeurs et d’acheteurs qui se donnent rendez-vous dans l’archipel de marchés présents. Connectés par des rues commerçantes, ils forment un écosystème particulier qui assiste à des échanges de flux uniques. Un tout symbiotique accueillant plus de cinq millions de visiteurs chaque année.
Cependant, ce “tout” est loin d’être uni, entre pluralité d’acteurs, pressions policières, abus de pouvoir, débats et conflits, la seule chose qui semble tous les réunir est l’incertitude du lendemain.
“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”
Photo du marché du Plateau, Django-Reinhardt, prise le 29/09/2025 par Eveque Maël
Notre méthode
Afin de réaliser cette enquête nous nous sommes rendus aux puces de Saint-Ouen à plusieurs reprises, adoptant une approche différente pour chaque visite dans le but d’essayer de limiter le risque de tomber dans l’anecdotique et nos propres biais. Premièrement, nous avons enfilé les chaussures d’un simple passant baladeur en suivant un premier passage dans les marchés sans montrer d’intention d’achat. Nous réalisons cela afin de nous saisir de l’atmosphère ambiante de chaque marché et de tenter de repérer des éléments qui se démarquent.
Ensuite, nous avons effectué un deuxième passage, ici en montrant de l’intérêt pour les stands et les marchandises proposés, en essayant de faire de bonnes affaires et discutant avec les marchands. Cela s’inscrivant dans une tentative de compréhension des logiques de ventes et d’essayer d’identifier une certaine topologie d’acteurs.
Enfin, notre dernier passage se fit de retour dans notre rôle d’étudiants qui rédigent un article. On a posé des questions aux différents acteurs présents en leur expliquant le contexte, afin d’entendre et d’essayer de comprendre leurs perspectives sur les marchés, ce qui s’y déroule et comment ils le vivent. Cela s’est avéré comme étant extrêmement utile pour démonter certaines de nos idées reçues et nous permis de mieux comprendre la multiplicité des facettes qui existent dans et autour des marchés Porte de Clignancourt. Nous nous concentrerons surtout sur le marché du Plateau, Django-Reinhardt.
Lors de cette enquête, nous avons interviewé plus d’une vingtaine d’acteurs.
Un quartier sans frontières
A peine quittons-nous l’arrêt de métro ligne quatre, “Porte de Clignancourt” qu’un ensemble de vendeurs dispersés devant les différentes sorties nous proposent des cigarettes à bas prix.
Ils représentent un groupe secondaire qui utilise l’affluence produite par le marché afin d’avoir accès à un grand nombre de clients potentiels, venu à la recherche de petits prix aux puces. Alors que l’on souhaite les interviewer, certains nous font comprendre qu’ils ne maîtrisent pas la langue française, d’autres refusent simplement de répondre. L’un d’entre eux nous indique vendre pour s’occuper de sa famille.
C’est ensuite une rangée de magasins de vêtements, débordant sur les trottoirs, qui nous escorte vers le premier marché : Django-Reinhardt.
De l’autre côté du périphérique, on retrouve les marchés Antica, Biron, Cambo, Dauphine, l’Entrepôt, Malassis, Vernaison et biens d’autres.
Cependant, ils ne sont pas seuls, le quartier commerçant se structure en rues pucières, décorées d’un ensemble de stands semblant sans fin.
Alors que l’on s’y balade, il nous est presque impossible de trouver une frontière physique, une fin nette et visible aux puces qui semblent s’enraciner et pousser partout où elles le peuvent.

Une pluralité de commerçants
Les vendeurs de cigarettes de contrebande ne sont pas les seuls présents.
Au sein même du marché du Plateau, Django-Reinhardt, les vendeurs ne sont pas un groupe homogène. On distingue deux groupes principaux. Le premier groupe est constitué de vendeurs officiels, ils payent leur emplacement à la journée auprès des responsables Karim et Mathieu.
Le deuxième est composé de vendeurs à la sauvette, présents sans autorisation, ils mettent à profit le public attiré par le premier groupe pour leur proposer d’acheter des objets numériques comme des écouteurs, casque ou encore téléphone de grandes marques comme Iphone et Samsung, encore en boîte.
Les vendeurs officiels se connaissent entre eux mais ne se considèrent pas comme amis, plutôt comme des confrères ou compétiteurs qui partagent un même lieu de vente.
Au sein même de ces deux groupes, il existe des sous-groupes bien distincts.
Pour les marchands officiels, certains commerçants propriétaires se refusent à la vente de contrefaçons et préfèrent distribuer de l’artisanat.
“ Ce n’est pas honnête ”

C’est notamment le cas de Tani, un marchand âgé arrivé du Maroc qui présente des souliers et sacs faits de cuirs de son pays, pouvant atteindre des prix se rapprochant des deux cents euros. Il y a aussi de l’artisanat africain, avec la vente de statuettes, de masques et objets traditionnels en tout genre.
Tani n’est pas seul sur le marché, il est accompagné de son neveu Kais et de sa femme qui détiennent tous les deux leurs propres stands. Ils font partie d’une catégorie qui ne vend pas d’artisanat, essayant de s’adapter à la demande d’un autre public, plus général. Sa compagne s’occupe d’un stand de vêtements pour femme, exposant notamment des trenchs et des manteaux pour quelques dizaines d’euros. Le neveu, quant à lui dans la trentaine, propose du prêt-à-porter pour homme, comme des chemises ou des blazers sophistiqués dans une gamme de prix un peu inférieur à ceux de sa mère.
Eux sont présents sur le marché depuis les années 70, rejoignant le marché tour à tour, ils ont été témoins des évolutions et des changements qu’a subi leur lieu de travail. Ils l’articulent comme allant “ dans une mauvaise direction ”.
La deuxième partie des commerçants officiels est quant à elle plus jeune, une majorité est présente depuis trois à cinq années sur le marché, huit pour certains.
Eux mêmes se séparent en deux, ceux qui ne font que de la contrefaçon et les “ résistants ” qui diversifient leurs propositions d’articles.

Les marchands hybrides de “contrefaçons et articles à bas prix” comme un groupe de trois femmes, Sarah, Gigi et leur amie nous partage les raisons de cette diversification.
“ On est obligé de vendre de la contrefaçon pour survivre ”
Elles nous indiquent devoir s’adapter à la demande par crainte de ne plus pouvoir subvenir à leurs moyens. Parmi elles, une des femmes est présente toutes les semaines sur le marché “ Qu’il vente ou qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il gèle ou que le ciel tonne ou gronde ”. Pendant la semaine, elle s’occupe d’enfants. Son amie est présente ici pour aider à arrondir les fins de mois, subvenant aux besoins de sa fille en études supérieures dans le Val-d’Oise.
“ Il serait impossible de les nourrir et de leur offrir une perspective d’avenir sans ce sacrifice ”
Elles n’hésitent pas à nous partager tous types d’opinions et ne nous refusent rien, seulement de rester hors champ de toute prise de vue ou photo, allant jusqu’à vouloir nous offrir une écharpe HUGO de contrefaçon ou un collier.
Le groupe de trois femmes critique ceux qui se refusent au faux.
“ Réveille-toi, tu vends les mêmes sweats “I love Paris” depuis 50 ans ”
“ Il ne veut pas lâcher l’affaire, laisse ta place à un jeune ”
On remarque ici une différence de génération quant à la perception de la contrefaçon dans le marché. Elles suivent la logique de l’offre et de la demande, le client veut acheter du faux alors elles leur en proposent à l’achat.
L’autre partie de ces vendeurs officiels se consacre exclusivement à la contrefaçon. Les stands se ressemblent entre eux, exposant les mêmes articles et dirigés par des employés, certains présents depuis simplement quelques semaines. Ils vendent des ceintures, portes monnaie, sacs à main ou vêtements arborant les logos de grandes marques de luxe comme Dior, Prada, Gucci ou encore Louis-Vuitton à des prix allant de 20 à 35 euros.
Sarah divise le marché en deux endroits, “ La Jungle ” et “ Le Village ”, entre les marchands propriétaires qui font eux même la vente, notamment au marché Django-Reinhardt (Le Village) et ceux qui engagent des “rabatteurs” pour ramener les clients, de l’autre côté du périphérique, dont elles dénoncent les pratiques “ agressives ”.

On remarque cependant un grand manque de femmes vendeuses sur le marché.
La compagne de Tani, qui ne souhaite pas partager son nom, nous révèle que le marché compte seulement une dizaine de femmes pour plus d’une centaine d’hommes. Quand on pose la question aux quatre femmes marchandes interrogées, on apprend qu’elles ne subissent pas une différence de traitement quant à leurs confrères masculins, se sentant en sécurité dans un environnement familier.
Elles nous ont même avoué utiliser leur charme pour attirer et séduire les clients, pour les pousser à l’achat.
“ On joue du regard ”
Enfin, les vendeurs à la sauvette sont un autre groupe présent.
Les vendeurs à la sauvette, une source de débat au sein même des marchands
Iphones, casques sonores et AirPods à la main, ils se positionnent devant les stands et se concentrent notamment aux points de croisement de plusieurs chemins d’affluence dans le marché.
En passant devant un de ces vendeurs, ils nous exclament des prix qui ne font que diminuer après chaque pas nous éloignant d’eux.
“ 30 euros ! 25 euros ! 15 euros ! ”
Généralement des hommes dans la trentaine, il est difficile de leur poser des questions. La majorité d’entre eux que nous essayons d’interroger ne nous comprend pas. Ayant du mal à s’exprimer en français, ils se contentent de nous regarder bizarrement en abaissant les prix des articles qu’ils détiennent. Un autre facteur est la crainte, la peur. Proche du périphérique, on réussi à obtenir de rares réponses par des hochements de tête venant d’un vendeur qui nous semble soucieux de quelque chose. Il nous indique ne pas faire ce métier par plaisir, mais plutôt par nécessité, ne pouvant pas travailler ailleurs sans papiers. Il nous donne ensuite un rare témoignage de quelques mots dans un français hésitant
“ On fait ce qu’on peut pour survivre, tout le monde doit travailler ”
Suite à cela, il refuse de répondre à nos autres questions, notamment depuis combien de temps pratique-t-il cette profession et s’éloigne de l’autre côté du périphérique, dans une rue marchande. Nous le laissons partir sans continuer d’essayer d’obtenir des réponses.
Tous ne se contentent pas de dire leurs prix, certains n’hésitent pas à se montrer insistants en suivant les clients potentiels, en grande majorité des femmes, sur de courtes distances ou allant même jusqu’à attraper le bras de passantes. Nous assistons à ce phénomène à trois reprises en moins d’une heure. Lors d’un court moment séparant notre camarade et nous, elle fut la victime de cette réalité, me racontant une fois réunis qu’un des vendeurs à la sauvette l’avait attrapé par la manche, essayant de la retenir, avant de finalement lâcher prise.
Nous parlons de ce geste au groupe des trois vendeuses officielles. Elles nous expliquent condamner ces gestes malheureux, mais de ne pas l’interpréter comme autre chose qu’un moyen d’attirer l’attention de clients potentiels, qu’ils ne se montrent jamais violents et que l’on ne risque rien.
Tous ne semblent pas tenir les vendeurs à la sauvette dans leur cœur, c’est notamment le cas d’un des “ vieux ” marchands. Pour des raisons qui seront révélées plus tard, nous tairons son nom. Il nous exclame
“ Ils tuent le marché ! Ils font fuir les clients ! Quand des acheteurs potentiels passent devant le stand ils ne regardent même plus ce qu’on vend, harcelés par ces vendeurs à la sauvette ”
Il les tient responsable de la baisse de son nombre de ventes au cours des années, l’associant au développement massif de leur implantation sur le marché il y a un peu plus de dix ans. Cela s’accompagne aussi d’un sentiment d’injustice.
“ Nous on paye notre place ”
Revenant de nouveau vers le groupe des trois vendeuses, nous leur partageons ces remarques, avec lesquelles elles entrent en fort désaccord.
“ Je ne suis pas d’accord avec l’abruti qui a dit ça ”
Elles partagent l’opinion qu’ils ne font que ce qu’ils peuvent pour survivre et que le “ vieux ” marchand devrait s’adapter à la demande, notamment pour le faux au lieu d’essayer de chasser un ennemi imaginaire qui empêcherait ses clients de venir le voir.
De la contrefaçon assumée
Alors que la vente de faux fait débat au sein même du marché, ces acteurs semblent se développer et occuper de plus en plus d’espace. Tani nous explique que certains des marchands laissent leur place aux vendeurs de contrefaçon, ne pouvant pas rivaliser avec eux ou s’adapter à la demande.
A peine arrivons-nous au marché, que le premier stand nous présente une rangée de sacs à main de grandes marques de luxe pour une fraction de leur prix en magasins officiels.

Gucci, Prada, Christian Dior, Lacoste, Louis-Vuitton (LVMH), il y en a de toutes les couleurs et toutes les marques pour tous les goûts. Ici, les clients sont sûrs de trouver leur bonheur pour un prix allant de 25 à 35 euros avant négociation. De vue, ils ne semblent pas si différents des vrais, il faut une réelle connaissance de la matière ou un œil affiné et entraîné pour remarquer que certaines choses ne vont pas
D’autres donnent un semblant de logo présent sur le cuir. Souvent du groupe LVMH, c’est une copie avec remplacement du monogramme par le leur.
Le vendeur nous explique qu’il s’agit d’un moyen de passer les douanes sans se faire saisir les marchandises. Une fois arrivés, les logos en relief sont collés sur les sacs avant d’être placés à la vente. On retrouve même une étiquette “ Gallantry Paris ” sur un sac censé venir de la marque Lacoste.
Ici, on ne fait pas passer une contrefaçon pour un vrai, on l’annonce de manière ouverte et décomplexée, allant jusqu’à clamer qu’ils seraient de valeurs réelles similaires.
“ C’est la même qualité ”
Cependant, on remarque bien vite que les finitions de certains sacs possèdent des défauts de production. La couture de ce Lacoste n’est pas régulière et déborde

Certaines des matières utilisées laissent à désirer. On nous propose une écharpe imitant la marque HUGO; en la touchant on se rend compte que le matériau utilisé est presque plastique, aucune étiquette n’est présente pour nous éclairer et un filament ressemblant à une tige de quelques centimètres en plastique dépasse de sa surface plane. Cela nous laisse une question en tête : qui achète ces produits?
Des acheteurs de tout horizon
Femmes, hommes, jeunes et personnes âgées, c’est une grande diversité de clientèle qui déambule dans les temporaires allées étroites du marché Django-Reinhardt. Ils appartiennent à des catégories sociaux professionnelles largement différentes, allant du parent qui achète de nouvelles tenues pour ses enfants aux touristes internationaux, nous révèlent Sarah, Gigi et leur amie.
Les premiers cités sont notamment présents au début des saisons et autour de grands moments étudiants comme les rentrées scolaires, étant attirés par les petits prix.
Certains touristes viennent spécialement pour le faux. Les trois marchandes nous révèlent avoir une liste de plusieurs centaines de clients sur Whatsapp qui passent des commandes auprès d’elles. Ces clients viennent du Royaume-Uni, de l’Allemagne, du Portugal, du Mexique, du Brésil, de l’Italie, et même de certaines îles françaises. Lui ayant révélé que nous étions de la Réunion, elle nous précise qu’ils adorent acheter du Lacoste.
Il est difficile de dire si ces acheteurs viennent spécialement à Paris pour cela, mais il reste tout du moins surprenant d’apprendre qu’ils choisissent de venir aux petits marchés des Puces de Saint-Ouen, loin des monuments historiques dont la ville de Paris est si fière.
Le marché Vernaison attire quant à lui une plus faible diversité de clients.
Généralement âgés, c’est souvent un ensemble, d’apparence homogène, de touristes européens qui explorent les rues. Ils se parent de marques luxueuses comme Louis-Vuitton, Burberry ou Chanel.
Leurs trajets sont similaires, ils regardent au travers des vitres en marchant lentement, rentrent dans les boutiques de petits gadgets faciles à emporter comme des pins, trifouillant dans des bacs et s’arrêtent devant des peintures. Les magasins de mobiliers antiquaires semblent faire partie du chemin, les clients suivent presque systématiquement un parcours en forme de boucle en touchant le bois de certaines commodes, en pressant les coussinets de certaines chaises.
A l’écoute d’un accent américain, on entend une négociation de veste vintage en cuir. Affichée à 160 euros, la vendeuse “ Josie ” la lui cédera pour 130 euros, nous expliquant être une journée sans ventes.
“ Une journée à 130 euros, c’est mieux qu’une journée à 0 ”
Une petite délinquance isolée
Alors que notre image de ce lieux nous semble négatif et remplit de délinquance, c’est par une tentative de recueillir des témoignages que nous réalisons être victime de nos propres biais portés par un cadrage médiatique qui manque de nuances. En effet, il est difficile d’entendre des histoires de violences ou d’insécurités, ressenties comme vécues, sur les marchés. Seuls certains des marchands interrogés au marché Vernaison expriment une légère crainte de passer dans des endroits sombres le soir, car un de leurs confrères y a perdu son téléphone personnel dans un vol à l’arraché.

La véritable criminalité présente qui inquiète sont les vols. Les tentatives ne sont pas rares et presque tous ont une histoire à nous compter.
Josie, du marché Vernaison, nous raconte trois tentatives. Un couple rentre dans sa boutique, semblant intéressé, la femme attire son attention d’un côté du magasin, pendant que son compagnon décroche un sac de luxe du mur et le place sur une chaise à proximité de la porte de sortie. Enchaînant quelques diversions, ils réussissent à partir avec sans le payer et sans qu’elle le remarque. C’est seulement quelques jours plus tard qu’elle réalise cela en ne retrouvant plus l’objet. Le deuxième vol quant à lui joue sur la foule. Un passant attrape une veste sur le présentoir extérieur et disparaît dans une marée de monde sans jamais être retrouvé. Pas de chance pour lui, Josie a l’œil aiguisé et le retrouve; comme un enfant attrapé la main dans le sac, il feint d’abord l’accident, puis voyant que cette performance ne convient pas, devient plus agressif avant d’être contraint par la sécurité de rendre la veste dérobée.
“ Il m’a traité de tous les noms d’oiseaux ”
Les vols ne s’arrêtent pas aux objets, comme le premier vol, un couple rentre dans la boutique, semblant intéressé par les objets présentés. Détournant son attention, l’un d’entre eux l’amène à l’extérieur de la boutique en lui demandant où il peut trouver un distributeur pour retirer de l’argent et lui acheter un sac. Pendant ce temps, celui encore à l’intérieur ouvre le tiroir de la caisse, s’emparant d’une enveloppe remplie de billets.
Josie sent qu’il se passe quelque chose de louche, mais ne parvient pas à identifier l’enveloppe manquante avant que ses voleurs ne disparaissent dans les ruelles bondées des Puces.

Les autorités, un acteur à deux facettes, entre abus de pouvoir et violences
Pour contrer ces risques, des agents de sécurité sont placés aux entrées de marchés comme celui de Vernaison. Pour d’autres comme le marché du Plateau, Django-Reinhardt, c’est une voiture de police que l’on retrouve à proximité, assurant une réponse rapide au moindre débordement. Leur présence rassure les marchands et les clients interrogés, mais produit aussi une crainte.
Sarah et Gigi nous dénoncent certaines de leurs actions.
“ Ils sont malpolis et violents, quand ils viennent, ils ne cherchent pas à comprendre ou à discuter. Femmes, enfants, clients, ils gazent tout le monde et saisissent le stand entier ”
Elles ne sont pas arrêtées, mais perdent des milliers d’euros de marchandises à chaque saisie. Tani, le vendeur qui se refuse à la contrefaçon, nous parle d’une “ humiliation publique “.
En plus des violences, c’est une relation inégale qui s’applique dans leurs échanges réguliers. Elles nous racontent que les policiers font partie de leurs plus gros clients, avec et sans uniformes, ils sont présents sur le marché. Se sentant mises sous pression, elles bradent leurs marchandises pour ces acheteurs spéciaux. Elles le font par craintes de représailles maintenant qu’ils peuvent aussi saisir leurs stands sans avoir à attendre les grosses opérations douanières qui, elles, saisissent des centaines de milliers d’euros de contrefaçons.
“ Je m’en fou je balance tout ”
Toujours d’après leurs témoignages, les policiers opéraient des opérations sur les camions en fin de journée, saisissant toute marchandise contrefaite et argent suspecté de provenir de leurs recels.

Ces témoignages rejoignent les accusations communes de “ racket ” de la part des forces de l’ordre à l’encontre des marchands, abondantes sur les réseaux sociaux, sujet d’articles et d’enquêtes, mais jamais interne.
C’est une vraie crainte des personnes censées les protéger qui flotte dans l’air. Par peur de représailles et de la difficulté d’obtenir un avocat, elles nous refusent la moindre vidéo ou photo. Cette action se justifie aussi par la dureté de la loi, les articles L.716-9 et L.716-10 du Code de la propriété intellectuelle les exposent à plusieurs centaines de milliers d’euros d’amendes ainsi que plusieurs années en prison. Les vendeurs à la sauvette sont aussi soumis aux articles L.446-1 du Code pénal, L.310-2 et L.442-11 du Code de commerce entre autres. Ce qui limite beaucoup notre capacité à conduire des interviews, ne nous connaissant pas, ils préfèrent ne pas prendre le risque
Du côté Vernaison, Josie n’a pas le même problème, elle n’exprime que les bénéfices sécuritaires de leur présence.
Des conditions de vie difficiles et un lendemain incertain
La vie sur les marchés ne va pas en s’améliorant, s’il y a bien un sujet de consensus par la multitude d’acteurs et vendeurs présents, c’est celui-ci.
Tous nous partagent le même constat : il y a de moins en moins de ventes, de moins en moins de clients. Cela n’est pas sans conséquences, plusieurs marchands dont Tani exprime que près de 75 % des marchands sont partis, en nous montrant les grandes allées vides de stands.
“ On termine de vendre nos stocks et on arrête ”
Plusieurs éléments sont la cause de cet arrêt, premièrement et indéniablement : l’âge. Certains sont présents sur les marchés depuis des dizaines d’années et la pénibilité pérenne de ce métier est intenable à long terme.
“ On enchaîne trois journées de 15 heures chaque semaine, à se lever et se coucher tard, dans le froid, exposé aux éléments comme le vent et la pluie. Le reste de la semaine on est trop fatigué pour faire quoi que ce soit d’autre ”
(Femme de Tani)
C’est le cumul d’une fatigue qu’ils ne peuvent plus tenir. Le reste de la semaine, beaucoup s’occupent d’enfants, les leurs étant déjà en étude supérieure, ou partis de l’habitation familiale.
Une autre des sources de cet arrêt sont les raisons économiques. Les multiples crises que la France a traversées et traverse encore sont souvent blâmées pour la cause de la baisse de clients.
“ Entre les gilets-jaunes, le COVID, Israël-Palestine et la guerre en Ukraine, le coût de la vie ne fait que grimper, les gens n’ont plus d’argents et ils recherchent des prix de plus en plus bas qu’on ne peut pas leur offrir. ”
Les acteurs numériques sont leurs premiers concurrents et ils commencent à prendre le dessus avec des plateformes comme AliExpress, Vinted, Wish, Shein et autres qui génèrent des dizaines de milliards de chiffre d’affaire chaque année. Elles représentent un marché si grand que les vendeurs seuls ne peuvent pas rivaliser contre. Ces plateformes peuvent se permettre de vendre des articles à prix cassé, étant donné qu’ils affichent des articles produits en masse provenant directement d’usines de pays avec des coûts de production et d’importation infimes comme la Chine. Ces nouveaux réseaux de flux permettent de ne pas avoir à passer par un “ middleman ”, l’intermédiaire que représente le marchand.
C’est le même constat pour tous les acteurs interrogés, jusqu’au marché Vernaison, ils se retrouvent à faire des réductions de plus en plus conséquentes et quotidiennes afin de ne pas finir avec trop de journées sans aucune vente.
Cela produit des doutes quant à l’avenir des marchés et des marchands. Certains essaient de s’adapter et malgré le fait qu’ils génèrent toujours un revenu, celui-ci s’amoindrit à chaque mois qui passe.
Merci.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Maël Eveque (6 décembre 2025). La contrefaçon : une épidémie, une demande, mais surtout un moyen de survie. Comment voit-on la ville ? Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15ah3

