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Quand les vêtements racontent le marché – Observation des codes vestimentaires à Clignancourt et aux puces de Saint Ouen sur Seine

Au nord de Paris, à deux pas de la station Porte de Clignancourt du métro 4, s’étend un quartier commerçant où se mêlent stands et marchés. Autour des Puces de Saint-Ouen et du marché de Clignancourt, se déploie un véritable labyrinthe de boutiques, d’étals et de ruelles animées. Dans cet espace marchand, la contrefaçon occupe une place de choix. Antiquités, fausses chaussures Nike, maillots de foot imités, ou bijoux Cartier, les produits les plus variés sont présents à la vente. Les marchandises sont partout ; empilées, suspendues et alignées, jusqu’à déborder sur les trottoirs.
L’atmosphère des marchés varie en fonction des rues, des stands, et des produits vendus. En effet, l’ambiance sonore de chaque marché se transforme au fur et à mesure de notre première visite ; de stand en stand on passe d’une mélodie orientale à un morceau de rap américain ou aux nouvelles tendances pop. Chaque morceau flotte au-dessus du brouhaha général formé par les passants, ou encore par les voitures du périphérique voisin. Chaque stand semble ainsi posséder sa propre identité musicale, donnant l’impression que le quartier change d’atmosphère à chacun de nos pas. 

À peine arrivées au marché de Clignancourt, des vendeurs surgissent et tentent de nous interpeller par une main légère sur le bras ou un sourire insistant. Dans la rue, les voix des vendeurs se superposent aux bruits du marché ; ils récitent à longueur de journée leurs: «Bonjour, tu cherches quoi ? des baskets ? un tee shirt ? du parfum ? On fait tout ici, viens voir !», nous invitant donc à découvrir leurs produits et à se laisser tenter. 
Notre premier contact avec le marché de Clignancourt s’est, cependant, accompagné d’un sentiment de décalage. Guidées par un vendeur jusqu’à son arrière-boutique, nous découvrons des portants entiers de doudounes Moncler, de pulls Lacoste, d’ensembles Gucci ou encore de maillots de football, le tout décliné en une multitude de couleurs et de tailles. Autant de pièces de contrefaçon assumées et revendiquées comme étant «aussi réalistes et d’aussi bonne qualité» que les versions authentiques vendues dans de grandes enseignes. Le vendeur nous explique alors que ces modèles sont sélectionnés pour correspondre aux goûts des visiteurs du marché. Il repère en fait les tendances qui émergent sur les réseaux sociaux ainsi que celles qu’il observe dans la rue, puis oriente ses commandes auprès de ses fournisseurs en conséquence. Autrement dit, pour maximiser ses ventes, l’opération commerciale ne commence pas sur le marché lui-même, avec la phase de séduction du client. Elle débute en amont, dans une veille attentive des plateformes telles que Tiktok et Instagram, où circulent les tendances les plus likées des grandes marques. Néanmoins, ni l’une ni l’autre ne se sent directement concernée par ce type de produits car nous avons l’impression que ces vêtements ne s’adressent pas à nous, malgré le discours du vendeur qui insiste sur l’hétérogénéité de sa clientèle qui provient «de tous les milieux sociaux». Notre cas ne représente pas un décalage social, mais simplement une question de goûts personnels ; contrairement à nos années lycées où les marques telles que Nike et Adidas étaient à la pointe de la dernière tendance, nous ne cherchons plus à nous habiller de cette façon aujourd’hui. Un écart apparaît alors entre l’offre vestimentaire de Clignancourt et notre propre style, en tant que jeunes femmes plutôt intéressées par d’autres tendances actuelles de notre tranche d’âge.

C’est en fait ce décalage ressenti lors de notre première visite qui nous a interpellées et conduites à prêter une attention particulière aux manières de s’habiller. Dans ce décor du marché de Clignancourt, l’habillement apparaît en fait comme un langage à part entière. Il dit quelque chose des vendeurs, des clients, mais aussi de nous, observatrices.
À partir de nos trois visites à Clignancourt, nous proposerons ici une analyse purement hypothétique du « dress code » de ce marché : Comment s’habillent les vendeurs ? Comment s’habillent les clients ? Que disent ces vêtements des appartenances, des attentes et des frontières sociales qui se jouent dans cet espace ? Et comment notre propre manière de nous habiller est-elle entrée en tension, ou non, avec les codes du lieu ?

En dépit de la diversité des marchés Malik et des puces de Saint Ouen, et bien que l’on sache qu’il ne faut pas juger une personne à son apparence, le vêtement est la première information accessible lors d’une interaction, c’est grâce à lui qu’on se fait une idée de quelqu’un. Il constitue un indicateur immédiat, souvent interprété intuitivement, à partir duquel se construit une première impression. Nous mêmes n’échappons pas à cette logique : nous produisons des hypothèses sur les personnes que nous croisons à partir de leurs vêtements, et nous savons que nos propres tenues sont, elles aussi, interprétées par les autres. En effet, dès la rentrée dans ce Master, par exemple, nous avons chacune porté une vive attention aux personnes de la classe, afin de créer un contact, de trouver un sujet de discussion, de deviner ce qui se cache sous notre voisin de classe.
C’est ce constat qui nous conduit à faire du vêtement notre objet d’enquête pour cet article. Clignancourt et les puces de Saint Ouen deviennent des laboratoires d’observations, des lieux où se croisent des populations diverses, où les marques sont omniprésentes, où les codes vestimentaires semblent à la fois homogènes et hétérogènes simultanément. Parler du dress code de Clignancourt, c’est aussi parler du rapport que nous entretenons avec les vêtements ; comme moyen de se fondre dans un groupe, de s’en distinguer, de paraître « à sa place » ou au contraire, de se sentir différent, comme nous avons pu le ressentir au départ.

Les contrefaçons de Clignancourt comme accès au luxe

Croquis d’un vendeur de Clignancourt par Laura le 29 novembre 2025

La majorité des produits en vente dans ce marché tournent autour du textile. Les stands exposent de grandes piles de vêtements en désordre, et il y en a pour tous les goûts. Toutefois, ce n’est pas seulement la variété des marques vendues qui frappe, mais la répétition des articles mis à disposition : d’un stand à l’autre, on retrouve les mêmes ensembles de jogging, les mêmes doudounes pseudo-Moncler, les mêmes polos Lacoste et pulls Ralph Lauren… Le paysage vestimentaire du marché est marqué par une forte homogénéité de styles, centré sur quelques références emblématiques de la mode sportive ou « streetwear ». Un vendeur de tee-shirts et de pulls de marques sportives nous explique que cette homogénéité s’explique en grande partie par le fait que les vendeurs de Clignancourt s’approvisionnent majoritairement auprès des mêmes fournisseurs. 

Selon lui, l’essentiel des produits provient des mêmes usines situées en Inde ou en Chine. La contrefaçon n’est pas dissimulée mais, au contraire, mise en avant ; les logos sont visibles, voire souvent surdimensionnés. En fait, les stands jouent la carte de la reconnaissance immédiate : le client doit pouvoir identifier en un coup d’œil la marque imitée. Mais derrière cette mise en scène des marques se joue autre chose : il s’agit aussi de proposer l’accès à un certain style, à un certain statut vestimentaire, à un univers symbolique normalement réservé à des produits plus coûteux et donc à une clientèle plus rare. Le discours du vendeur qui dit «mes produits sont aussi vrais que les vrais» est révélateur : il s’agit de garantir non seulement une qualité perçue, mais surtout une conformité à une image luxueuse. L’important n’est pas tant la propriété intellectuelle du logo que la capacité de l’objet à produire l’effet recherché dans l’interaction sociale : être reconnu comme «Moncler», «Gucci», «Ralph Lauren» ou «Nike».  De plus, l’usage des réseaux sociaux comme outil d’« étude de marché » par les vendeurs, qui analysent ce qui est le plus aimé et le plus partagé en ligne, permet de répondre aux mieux aux attentes des visiteurs et de suivre les tendances actuelles, comme dans toutes enseignes vestimentaires. Les vêtements vendus à Clignancourt s’inscrivent alors dans un circuit plus large de circulation des images : ils matérialisent, sur les portants des stands, les tendances repérées dans les fils d’actualité numériques afin de rester au goût du jour des plus grandes marques de textiles.

Clignancourt ; un dress code implicite  

Une particularité du marché de Clignancourt est la difficulté à distinguer immédiatement les vendeurs des visiteurs. Contrairement aux grandes enseignes où les employés portent généralement un uniforme, un badge ou une tenue codifiée (chemise, pantalon sombre, chaussures simples), les vendeurs de Clignancourt vont à l’encontre de l’idée que l’on se fait d’un vendeur. 

Croquis d’une cliente au marché de Clignancourt – Par Laura le 29 novembre 2025

En effet, les marchands présents sur le marché de Clignancourt se fondent dans la masse. Ils ne sont identifiables qu’au moment où ils interpellent les passants. En effet, pour saisir ce qui fait la spécificité du dress code de Clignancourt, il faut alors le comparer à d’autres espaces commerciaux plus normés, comme les grandes enseignes de prêt-à-porter. Dans ces dernières, les rôles sont clairement distribués entre, donc, le vendeur et le client. Le client est supposé être en position de choix, circulant dans un espace structuré par des rayons, des cabines d’essayage, une caisse….
Dans ce type d’espace, l’habillement joue également un rôle, mais les frontières sont visibles : le vendeur demeure différencié du visiteur par son uniforme et par sa position fonctionnelle. Le rapport social « vendeur / client » est inscrit dans l’architecture du magasin et renforcé par les codes vestimentaires de chacun.
À Clignancourt, les frontières sont plus floues. Les vendeurs ne se distinguent pas des visiteurs par leur tenue ; ils endossent les mêmes styles, empruntent les mêmes marques, se déplacent dans le même flux. Cette homogénéité apparente ne signifie pas une absence de hiérarchie. Elle traduit plutôt une autre façon d’organiser la relation commerciale : non plus par la distance visible entre celui qui vend et celui qui achète, mais par la capacité du vendeur à se rendre crédible comme pair, tout en restant stratégiquement en position d’offreur en allant vers les visiteurs pour les inviter à essayer des articles que lui même peut parfois porter.


Vendeurs du marchés de Clignancourt ayant posés pour être sur la photo – Par Emma le 29 novembre 2025

Cette comparaison permet aussi de mieux saisir notre propre sentiment de «non-appartenance» lors de la première visite. Habituées à des espaces commerciaux où la distance entre vendeurs et clients est clairement mise en scène, nous nous retrouvons dans un lieu où cette distance est brouillée, où nos vêtements de la première visite nous placent en marge des codes dominants, et où la légitimité à être là se joue dans des détails vestimentaires que nous n’avions pas anticipés. L’absence d’uniforme ne signifie donc pas une absence de codes, mais au contraire, une forme de «dress code implicite»propre au marché.
Un vendeur spécialisé dans les chaussures de sports, âgé de 24 ans, nous raconte aussi qu’il s’habille en Lacoste et en TN principalement pour rentrer dans les conventions de Clignancourt. Il nous montre des photos de lui en dehors du travail sur son téléphone : on y découvre un style très différent, plus proche de la mode des grandes enseignes comme Zara ou Asos, avec des tenues qu’il qualifie lui-même de plus «classes» et plus «adaptées à son âge de jeune homme». Cela dénote alors un réel code, voire un uniforme sous entendu du marché car, en tant que lieu de travail, le marché de Clignancourt oblige à s’adapter aux produits, tout comme la restauration oblige à porter un tablier. Parmi ses photos, on voit le jeune homme en costume beige, en chemise coloré, ou encore en pull en cachemire avec un pantalon coupe droite ; autant de pièces vestimentaires que l’on ne voit pas majoritairement sur le marché. Ce jour là, le vendeur était habillé tout en noir, en jogging Nike et avec des TN Nike ; un style que l’on n’aurait alors pas deviné sans regarder sa gallerie photo. On comprend que sa tenue de travail relève d’une forme de performance sociale : il endosse un rôle, celui du vendeur de Clignancourt, en adoptant les codes vestimentaires associés à cet espace marchand.

Un vendeur spécialisé dans les chaussures de sports, âgé de 24 ans, nous raconte aussi qu’il s’habille en Lacoste et en TN principalement pour rentrer dans les conventions de Clignancourt. Il nous montre des photos de lui en dehors du travail sur son téléphone : on y découvre un style très différent, plus proche de la mode des grandes enseignes comme Zara ou Asos, avec des tenues qu’il qualifie lui-même de plus «classes» et plus «adaptées à son âge de jeune homme». Cela dénote alors un réel code, voire un uniforme sous entendu du marché car, en tant que lieu de travail, le marché de Clignancourt oblige à s’adapter aux produits, tout comme la restauration oblige à porter un tablier. Parmi ses photos, on voit le jeune homme en costume beige, en chemise
coloré, ou encore en pull en cachemire avec un pantalon coupe droite ; autant de pièces vestimentaires que l’on ne voit pas majoritairement sur le marché. Ce jour là, le vendeur était habillé tout en noir, en jogging
Nike et avec des TN Nike ; un style que l’on n’aurait alors pas deviné sans regarder sa gallerie photo. On comprend que sa tenue de travail relève d’une forme de performance sociale : il endosse un rôle, celui du vendeur de Clignancourt, en adoptant les codes vestimentaires associés à cet espace marchand.

Croquis du vendeur spécialisé dans les chaussures de sports – Par Laura le 29 novembre 2025

Les vêtements des vendeurs fonctionnent ainsi comme des signaux adressés aux clients : ils suggèrent une proximité avec la culture stylistique que les produits incarnent. En portant eux-mêmes des vêtements proches ou similaires à ceux qu’ils vendent, les vendeurs renforcent la crédibilité de l’offre : ils montrent qu’ils maîtrisent les codes qu’ils proposent à la vente. Cette proximité stylistique brouille cependant la frontière visuelle entre vendeurs et clients. Là où, dans une boutique de centre commercial, le vendeur se distingue par un uniforme et un positionnement spatial (derrière une caisse, à proximité des cabines d’essayage), à Clignancourt il se confond avec le flux de la foule. La relation commerciale se distingue donc par l’initiative verbale et gestuelle du vendeur : c’est au moment où il interpelle qu’il se révèle comme tel.

Catégoriser le client : une lecture sociale des apparences 

Homogénéité vestimentaire au marché de Clignancourt par Emma le 10 novembre 2025

Ce qui ressort de notre observation c’est la manière dont les styles influencent les interactions avec les vendeurs. Nos propres expériences en sont une illustration. Lors de la première visite, nos tenues nous situent plutôt du côté d’un style «extérieur» aux codes dominants du marché : nous ne portons ni survêtement de marque, ni baskets très identifiables. Nous nous sentions «trop éloignées», trop «visibles», et dans le mauvais registre. Cette impression n’est pas formulée immédiatement, mais elle apparaît lorsque nous comparons nos vêtements à ceux que nous voyons autour de nous, et lorsque nous ressentons la distance entre ce que le vendeur propose et ce que nous portons. Nous ne semblons pas être «à la mode» de ce marché, comme si nous étions «dépassées», ou pas à la pointe des tendances vestimentaires. 


Cette distance se traduit dans les interactions : le vendeur nous montre de nombreuses pièces, mais nous avons le sentiment qu’il tâtonne pour trouver ce qui pourrait nous plaire, comme s’il ne parvenait pas à nous catégoriser clairement. Le discours «mes clients viennent de tous les milieux sociaux» coexiste avec la difficulté à nous intégrer dans la cible habituelle qu’il s’est construite.

Tn Nike similaire à celles portées par Laura, très populaires dans ce marché par Laura le 10 novembre 2025


Lors de la deuxième visite, la situation change légèrement. L’une de nous porte des TN, chaussures emblématiques dans le paysage de Clignancourt. Nous constatons alors un changement dans les sollicitations : les vendeurs se montrent plus insistants lorsqu’il s’agit de proposer des chaussures, comme s’ils se sentaient «plus légitimes» à orienter une cliente déjà partiellement alignée avec les codes locaux, comme s’ils étaient certains que leurs produits allaient nous plaire. Ils formulent là une première impression via nos vêtements et tombent alors dans le réflexe que nous avons tous lors d’une première rencontre avec quelqu’un ; jauger selon ce que quelqu’un porte. Notre tenue semble alors ouvrir davantage la possibilité d’une relation commerciale. De la même manière que dans une arrière-boutique, un vendeur repère le sweat vert kaki de Pauline et l’interpelle immédiatement pour lui proposer une série de chaussures assorties, afin de «matcher» et de créer «un bel ensemble». À Clignancourt, la tenue vestimentaire devient ainsi l’un des principaux leviers d’accroche : les vendeurs s’appuient sur toute similitude avec leur propre univers streetwear pour attirer l’attention et déclencher la discussion. 

Un autre exemple nous marque : celui de Bérengère. Avec un long trench, des docs martens et une longue écharpe, elle semble évoquer une esthétique «étudiante» ou «intellectuelle» selon les vendeurs. Cela en conduit certains à la qualifier spontanément de «journaliste». Là encore, les vêtements servent de support à une interprétation sociale : à partir de quelques indices vestimentaires, des catégories professionnelles sont attribuées, et avec elles un certain rapport attendu à l’espace ; observer, enquêter, plutôt que consommer.

Ces exemples illustrent un principe plus général : à Clignancourt la manière de s’habiller oriente les interactions, en donnant des indications (toujours provisoires et approximatives) sur les goûts, le pouvoir d’achat supposé, l’âge ou encore le corps de métier. Les vendeurs mobilisent ces indices pour ajuster leur discours, leur interaction avec la personne (méfiance, invitation à voir la boutique), et parfois même les produits qu’ils choisissent de mettre en avant.

Normes vestimentaires intériorisées : ce que Clignancourt fait à nos habits 

À mesure des visites, notre regard sur les vêtements des autres se double d’une réflexion sur nos propres tenues. Après la première visite, plusieurs personnes de la classe disent avoir ressenti le besoin de se changer avant de retourner à Clignancourt. Non pas par coquetterie, mais pour se sentir davantage en adéquation avec ce qu’elles percevaient comme les «attentes implicites du lieu». Ceci comme lorsqu’on se sent «over dress» à un évènement, ou «pas dans le thème» à un anniversaire. Une étudiante de la classe est venue en jupe et en santiags ce jour-là, sans vraiment anticiper la visite. Elle a exprimé qu’elle ne s’était pas sentie à l’aise d’être habillée de manière féminine dans ce contexte. Elle a même ajouté qu’elle préfèrerait adopter une tenue «plus streetwear» lors de la prochaine visite afin de se sentir davantage en adéquation avec le lieu et d’y comprendre les codes implicites du marché. Le sentiment de «trop» que nous éprouvons, trop éloignées des codes, est révélateur de la manière dont un espace social impose des normes silencieuses. Personne ne nous a explicitement dit comment nous devions nous habiller, et pourtant nous avons intériorisé une idée de ce qui serait «plus adaptée» ou «plus discrète» dans un contexte donné, ici donc le marché de Clignancourt.
En ce sens, Clignancourt ne nous parle pas seulement des autres, mais aussi de nous-mêmes : de nos habitudes de consommation, de nos fréquentations commerciales et de notre rapport aux marques. Le malaise que nous ressentons ne vient pas tant des produits en eux-mêmes que de la prise de conscience que notre style, notre façon de nous présenter au monde, sont socialement situés ; que cela colle à un lieu ou à un autre, à celui de Clignancourt, celui de grandes enseignes telles que Zara ou H&M, celui des puces, ou encore celui de l’avenue Montaigne. 

Notre choix de travailler sur les vêtements à Clignancourt est donc aussi un choix réflexif : il nous oblige à nous considérer comme partie prenante de l’espace que nous observons, et non comme des observatrices neutres. Notre manière de nous habiller participe aux interactions sociales, influence la manière dont les vendeurs nous abordent et modifie la manière dont nous lisons le lieu. Ainsi, réfléchir sur «le dress code de Clignancourt» se révèle indissociable d’une analyse de notre propre apparence.

Comparaison entre Clignancourt et les puces de Saint Ouen sur seine  

Nous avons également choisi de travailler sur l’habillement après s’être aperçues du contraste entre le marché de Clignancourt et la partie des puces de Saint Ouen. Les Puces de Saint-Ouen constituent l’un des plus grands marchés aux puces du monde.  Situées à une rue de Clignancourt, elles regroupent plusieurs marchés distincts ; Vernaison, Malik, Paul Bert, Serpette, Dauphine. Chacun ayant sa spécialité : antiquités, vintage, vêtements, objets design, artisans, friperies ou luxe de seconde main, le tout dans une ambiance mêlant brocante et commerce international.

Croquis d’une commerçante aux puces –  Par Laura le 29 novembre 2025
Croquis d’une cliente aux puces – Par Laura le 29 novembre 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lors de notre observation, nous avons perçu presque instantanément un changement d’atmosphère en changeant de rue : la densité de la foule diminuait, le brouhaha s’atténuait, les musiques fortes disparaissaient, et même les odeurs de nourriture se dissipaient. Mais ce qui nous a le plus frappées, ce sont les personnes elles-mêmes. Le public n’était plus du tout le même : on croise des familles venues pour se promener, des touristes, davantage de femmes et de personnes âgées ou encore des personnes passionnées de modes. Les visiteurs des puces présentent une grande diversité de styles vestimentaires, contrairement à Clignancourt où les modes semblent bien définies, les puces proposent des marchandises si diverses qu’on ne peut réellement déterminer la mode dominante. De plus, les personnes semblent plus diversifiées car les styles vont du jean simple coupe droite et basket « neutre » à des tenues beaucoup plus «chics» avec des personnes en robe de soirée et talons aiguilles. Les couleurs, les textures et les matériaux présents sont très divers, et tous affichent une atmosphère chic à leur manière. 

Puces de St Ouens sur seine – Par Emma 10 novembre 2025

Les marques présentes dans ce marché semblent appartenir à un univers haut de gamme : Paul Smith, Moschino, Comme des Garçons… Autant de maisons de luxe et de haute couture que l’on ne retrouve pas dans le marché de contrefaçon de Clignancourt, pourtant situé à une ruelle. Là-bas, les produits imitent surtout des marques premium comme Nike, Adidas ou Moncler, tandis que ce marché-ci se positionne, à priori, sans ambiguïté du côté du luxe et du prestige.

Boutique Kitchie vintage – Saint Ouen-sur-Seine – Par Emma 10 novembre 2025

Cependant, le même effet d’incapacité de distinction des vendeurs et des clients a lieu. Il n’y a pas d’uniforme explicite. On retrouve donc une grande difficulté à percevoir qui vend et qui achète. En effet, les vendeurs ne portent pas forcément les marques qu’ils vendent dans leurs boutiques ou le même survêtement de sport qu’un vendeur de Clignancourt pourrait porter et vendre à la fois, afin de rendre davantage crédible son produit en s’identifiant comme pair. Ici, les vendeurs ne sont pas distincts des acheteurs plutôt par un simple manque d’uniforme défini. À Clignancourt, le dress code des vendeurs est implicite, ici aux puces, il semble inexistant. Cependant, là où à Clignancourt, les vendeurs opèrent leur démarche commerciale par stéréotypes, via l’identification de leur public cible, c’est-à-dire qu’ils semblent davantage interpeller les personnes portant du Nike s’ils en vendent, par exemple, les vendeurs des puces sont davantage hétérogènes. En effet, il y a certains stands où nous n’avons pas réussi à identifier clairement le vendeur, et d’autres boutiques où on vous salue dès lors que vous arrivez devant les articles mis en vente.
Si l’on compare les deux marchés, les puces qui semblent, à priori, plus «rangées» plus «claires» et «organisées», notamment avec le plan du marché affiché à chaque entrée, permettant de se repérer géographiquement, les codes vestimentaires et donc sociaux, sont en fait moins distinguables qu’au marché de Clignancourt.

Plan des puces de Saint-Ouen – Par Laura 10 novembre 2025

 

Croquis d’une cliente des puces – Par Laura 29 novembre 2025

La distinction vendeur/acheteur s’opère donc, encore une fois, non pas par la tenue vestimentaire, mais par l’attitude du vendeur. Là où d’ordinaire nous distinguons les rôles sociaux par la tenue ; commerçants, médecins, sportifs, aux puces, lorsque le vendeur ne s’identifie pas, le doute persiste. Nous comprenons alors son rôle social par son action, et non pas par son costume, uniforme, vêtement.

 

 

 

Rencontre avec Bucchiotti, créatrice de mode 

Nous avons eu l’occasion de discuter avec Bucchiotti, créatrice de la marque Éléphante Paris installée dans le marché Malik depuis 2019. Elle y propose des pièces confectionnées à partir de matériaux anciens et fabriquées à Paris, dans une démarche zéro déchet ancrée dans l’upcycling.

Devanture de la boutique Éléphante Paris, Puces de Saint Ouens sur seine – Photp du site Éléphante Paris


Fanny Bucchiotti souligne que les marchés du quartier sont «fortement segmentés». Selon elle, un client de Clignancourt ne viendrait jamais jusqu’ici : elle dit que «les attentes, les usages et les milieux sociaux ciblés diffèrent profondément» d’un marché à l’autre. Et lorsque ce rare cas se produit, elle exprime qu’ils ne se dirigent pas vers ses produits qu’elle a confectionnés dans sa démarche de l’upcycling, mais plutôt vers d’autres marchandises qu’elle met aussi en vente. En effet, outre sa propre marque, Fanny Bucchiotti dispose de produits issus de maisons de luxe. Nous avons notamment repéré du Gucci et du Louis Vuitton. Elle affirme que ces pièces sont authentiques, mais ses réponses deviennent rapidement évasives ; lorsque nous lui demandons un certificat d’authenticité, la vendeuse semble devenir méfiante. La scène prend ensuite une tournure révélatrice lorsqu’une cliente l’interroge sur un cabas Vuitton, souhaitant connaître non seulement son prix mais aussi la possibilité de le faire vérifier par un expert. La créatrice lui répond d’abord que ce n’est pas envisageable, avant d’ajouter, presque aussitôt, qu’elle préfère finalement garder le sac. 

Enfin, la question des fournisseurs s’est posée. À Clignancourt, nous avons été surprises d’apprendre que de nombreux propriétaires de stands s’approvisionnent auprès des mêmes sources. Aux Puces, Fanny Bucchiotti reste beaucoup plus discrète sur ce point. Elle nous affirme ne pas pouvoir «dévoiler ses fournisseurs», qu’ils se situent «partout dans le monde» et pas uniquement à Paris, et qu’elle préfère que les autres vendeurs du marché n’en soient pas informés. Cette réticence a éveillé chez nous une certaine méfiance et laisse entrevoir une concurrence particulièrement vive entre les commerçants, mais aussi des interrogations concernant les produits de maisons de luxe mis en vente ; seraient-ils, comme au marché de Clignancourt, des contrefaçons, ou non ?

De la mise en scène à la suspicion 

Ne connaissant pas les puces de Saint Ouen et ses marchandises, la scénographie beaucoup plus propre, rangée et aérée, ainsi que les tenues vestimentaires des vendeurs et des clients plus chics, ont immédiatement suffit à nous inspirer davantage de confiance en ce qui concerne l’authenticité des produits. Pourtant, notre échange avec la créatrice de vêtements a introduit une forme de doute ; sa méfiance envers nos questions peut-être trop indiscrètes avait déteint sur nous. Nous nous sommes donc interrogées de nouveau sur l’authenticité des produits de maisons de luxe qu’elle mettait en vente ; étaient-ils des copies ? Où étions-nous allées «trop loin» dans notre recherche et sa réponse évasive était simplement celle d’un commerçant ne voulant pas révéler ses sources à ses concurrents ? 

Les étiquettes étaient soignées, les prix semblaient cohérents avec ceux pratiqués par les marques, les textures paraissaient nettement plus qualitatives qu’à Clignancourt, et les vêtements étaient présentés avec un réel souci de mise en valeur. Cependant, dans une autre boutique, un nouvel élément est venu perturber cette impression : il nous était interdit de prendre des photos. La vendeuse nous a immédiatement arrêtées lorsque nous avons sorti nos téléphones, un réflexe que nous avions déjà observé au marché de Clignancourt ; nous nous sommes alors demandées ce que cette méfiance signifiait. De la même manière, cette commerçante, dont la boutique affichait une esthétique chic et proposait des pièces Dior, Chanel ou encore Schiaparelli, s’est avérée incapable de fournir le moindre certificat d’authenticité, tout en nous assurant qu’il s’agissait bien de produits véritables. 

Étiquettes de cette boutique, marché Malik, puces de Saint Ouen – Par Emma le 27 novembre 2025

Ainsi, malgré une scénographie plus soignée, des tenues et prix plus alignés avec les codes du luxe, la question de l’authenticité reste impossible à trancher. Le doute demeure, révélant que la confiance que l’on accorde à un espace marchand ne repose pas uniquement sur son apparence ou ses codes visuels, mais aussi, et surtout, sur la transparence des acteurs qui l’animent. Le prisme du vêtement ne suffit alors pas à définir et identifier un lieu.

Au-delà de la question de l’authenticité, notre expérience met aussi en lumière un point essentiel : la confiance ne naît pas seulement des objets auxquels nous sommes familiers et en lesquels nous croyons, mais de la manière dont nous nous identifions, ou non, aux personnes qui occupent l’espace marchand de ces objets. Les vendeurs dont l’allure, le discours ou le positionnement renvoient à des codes sociaux-culturels que l’on reconnaît créent spontanément un cadre plus rassurant. À l’inverse, lorsque ces codes visuels, passant beaucoup par les tenues vestimentaires, semblent décalés ou incohérents avec ce qu’on connaît, ou encore quand la transparence fait défaut (comme l’interdiction de photographier) ; notre vigilance s’intensifie, voire se transforme en suspicion. Ainsi, ce qui se joue aux marchés de Clignancourt et Malik dépasse largement l’identification de soi et la croyance en des vêtements : il s’agit d’un rapport de confiance façonné par l’esthétique des lieux, la mise en scène des corps, la cohérence narrative de la boutique (si un vêtement de luxe est vendu alors on peut le prendre en photo et on peut obtenir le certificat d’authenticité sans problème), et la capacité des vendeurs à incarner un univers crédible.
Lorsque l’un de ces éléments vacille; un discours hésitant, une absence de preuve, une réaction trop protectrice, alors l’ensemble du dispositif se fissure.

On comprend donc qu’il s’agit d’une mise en scène pensée par les vendeurs pour nous convaincre d’acheter avant même que l’on touche à un produit. Enfin, l’absence de preuves tangibles, comme les certificats d’authenticité, rappelle que la confiance ne peut se fonder uniquement sur des impressions sensorielles ou esthétiques, comme celles que l’on se forme avec les vêtements. Ainsi, notre expérience nous a fait comprendre que les vendeurs comme les visiteurs jouent avec les apparences, adaptent leurs styles et lisent ceux des autres pour guider leurs interactions. Observer les vêtements, c’est finalement observer les relations, les frontières et les imaginaires qui structurent ces lieux mis en scène.  Cela démontre que s’habiller, c’est toujours se situer dans un espace social donné et que le vêtement n’est alors pas un angle ou un sujet d’étude suffisant pour décrypter un lieu ou une personne dans sa totalité.


Emma Jacob et Laura Demeure



OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
laurademeure (10 décembre 2025). Quand les vêtements racontent le marché – Observation des codes vestimentaires à Clignancourt et aux puces de Saint Ouen sur Seine. Comment voit-on la ville ? Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15bdh


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