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Un seul lieu, deux identités : entre les rues des puces de Saint-Ouen et le Marché Dauphine

Après plusieurs visites effectuées en novembre et en décembre au marché aux puces de Saint-Ouen, une évidence s’est imposée : deux univers s’y côtoient, se frôlent et se croisent, tout en demeurant étonnamment opposés l’un à l’autre. D’un côté se déploie le marché aux puces populaire, avec plusieurs rues commerçantes où une foule dense circule librement le long des stands, tandis que les vendeurs interpellent les passants. De l’autre, le Marché Dauphine, plus calme, où la fréquentation est moindre et où les marchands, installés dans leurs boutiques parfaitement alignées dans des boxes, attendent que les visiteurs viennent à eux. Ces deux mondes partagent la même ruelle, mais chacun y déploie ses propres codes, ses objets, ses façons de vendre et bien d’autres particularités encore.

L’entrée du marché Dauphine un jour sans activité au marché aux puces de Saint-Ouen.  Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Le marché, lieu où s’entassent une multitude d’articles, où se croisent et échangent des personnes venues d’horizons variés, où les odeurs multiples se mêlent, et où chaque stand semble porter sa propre histoire, forme un espace vivant qui se transforme au fil des conversations. Disponible partout dans le monde, en plein air et en intérieur, il en existe plusieurs types, chacun possédant ses propres ambiances, ses habitudes de vente, ses publics et ses traditions.

Les marchés aux puces existent depuis de très nombreuses années, et leur nom singulier provient des insectes parasites qui, autrefois, étaient réputés infester les vieux vêtements vendus par les chiffonniers. Avant que les puces de Saint-Ouen ne deviennent officiellement reconnues en 1885 et ne s’imposent comme l’un des marchés les plus connus de France, voire du monde, le site était occupé par des gens du voyage.

Aujourd’hui, le marché réunit plus de 2 000 marchands répartis sur plus de 7 hectares et se caractérise par l’absence totale de produits alimentaires, offrant exclusivement de la brocante, de la fripe et divers objets anciens. Desservi par les lignes de métro 4 et 13, le tramway T3b et plusieurs bus, le marché aux puces de Saint-Ouen est facilement accessible. Chaque semaine, du samedi au lundi, les visiteurs s’y pressent pour parcourir les nombreux marchés où chaque pas réserve une découverte et où des univers différents s’entremêlent.

Au cours de nos différentes observations, nous avons principalement constaté la difficulté d’obtenir des entretiens, la plupart des personnes se montrant réticentes à répondre à des questions sous forme d’interview. La prise de photos représentait également un obstacle, certaines personnes jugeant cela inapproprié. Malgré les limites qui nous ont été imposées, nous avons tout de même réussi à obtenir quelques informations qui nous ont aidés à la réalisation de cet article.

L’arrivée à Saint-Ouen et la première rencontre avec ses marchés

Une fois arrivé au terminus de la ligne 4, à Porte de Clignancourt, l’atmosphère qui vous enveloppe est bruyante et résolument animée. Les klaxons des voitures, les conversations qui se croisent, et même un vendeur de maïs avec son chariot installé juste devant la sortie du métro composent une ambiance qui vous accompagne tout au long du chemin menant aux marchés aux puces.

Alors que les routes sont encombrées que les cyclistes peinent à se frayer un chemin, les passants traversent au milieu d’une marée de voitures sans prêter attention à la couleur des feux. En s’engageant un peu plus loin sous le périphérique, on aperçoit une foule encore plus dense, ainsi que des personnes abordées par ce qui semblent être des vendeurs installés à l’entrée du marché. À peine un pied posé sur cette fameuse rue où sont installés différents stands, un vendeur de chaussures s’approche et propose une paire d’Adidas à plusieurs reprises, avant de s’éloigner en comprenant que le refus était définitif.

La rue des Rosiers du marché aux puces de Saint-Ouen. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

Dès ce premier contact, vous êtes immédiatement plongé dans l’ambiance et vous obtenez un avant-goût de ce qui vous attend tout au long des différents marchés installés aux alentours. Situé directement en bordure de route, ce premier stand attire naturellement le regard et invite les visiteurs à continuer leur chemin et pour découvrir ce qui fait la réputation du marché aux puces de Saint-Ouen.

À partir de ce moment-là, moi et mon collègue Cédric avons parcouru le marché et ses alentours en prêtant une attention particulière à ce que nous entendions, en observant chaque détail et, lorsque cela était possible, en échangeant avec certains vendeurs pour en apprendre davantage sur leur activité. Nous nous y sommes rendus un lundi du mois de novembre, mais aussi un vendredi du mois de décembre, un jour où la plupart des commerces sont fermés, bien que quelques stands restent ouverts, notamment dans le marché Dauphine.

Le marché aux puces “populaire” : une atmosphère dynamique et dense

Une multitude de stands s’alignent le long d’une route où les voitures circulent à vitesse réduite, obligées de slalomer entre les nombreux passants, tant le risque d’accident y est élevé. Lorsque l’on s’engage dans cette fameuse rue des Rosiers, on entre définitivement dans un espace vivant où chaque mètre carré est occupé, que ce soit par des passants ou par les innombrables articles mis en vente. En tentant d’avancer tant bien que mal dans cette allée, un autre vendeur vous aborde, une paire d’AirPods à la main, et demande si ça peut vous intéresser. Ce genre de contact ne sera pas le dernier. Parmi les stands installés en extérieur et débordant sur les trottoirs, certains se trouvent également en intérieur, notamment lorsqu’il s’agit de produits vestimentaires.

Les vêtements sont alors soigneusement pliés et rangés, ou parfois accrochés aux murs à l’aide de cintres, notamment lorsqu’il s’agit de maillots de sport exposés pour attirer l’œil. À côté, des montagnes de chaussures, empilées les unes sur les autres, s’étendent sur plusieurs niveaux. On y trouve toutes les tailles et une multitude de marques, présentées sans véritable ordre mais mises en avant de manière à inciter à la fouille et à la découverte. L’ensemble est proposé à des prix nettement inférieurs à ceux du marché traditionnel, renforçant l’impression d’abondance et de bonnes affaires potentielles, alors qu’il s’agit en réalité de contrefaçons.

Contrefaçon d’un maillot de foot avec une mauvaise broderie. Photo prise le lundi 8 décembre 2025. © Homerick Belia.

La contrefaçon règne en maître sur ce marché, avec certaines marques qui se retrouvent fréquemment mises en avant devant plusieurs stands : Gucci, Under Armour, Nike ou Adidas. Les vêtements, pour la plupart d’occasion, ne sont pas toujours impeccables et présentent parfois des taches ou des signes d’usure. Que ce soit des maillots de football ou de basket, on peut facilement repérer des signes d’imitation : des logos mal positionnés, une broderie de mauvaise qualité, un flocage différent de l’original, ou même des modèles qui n’ont jamais été commercialisés par les équipes ou les marques concernées.

En s’engouffrant un peu plus dans cette rue, on remarque, sur la gauche, une longue rangée de camions et de voitures alignés les uns derrière les autres le long du trottoir bordant la voie d’accès au périphérique. Sur la droite, plusieurs boxes sont ouverts, laissant apparaître toutes sortes de marchandises exposées, pendant que les marchands, qui pour certains sont assis sur une chaise devant leur stand, discutent avec les passants. Les murs et les grilles métalliques des boxes sont souvent recouverts de tags, tandis que l’activité incessante des vendeurs et le va-et-vient des visiteurs donnent lieu à une atmosphère toujours autant animée.

Au milieu des vêtements, des carrousels de lunettes et des étagères débordant de sacs, les voix se superposent, se croisent et se répondent, créant un brouhaha continu qui finit par envahir vos pensées. La manière dont les vendeurs communiquent avec les consommateurs varie elle aussi énormément. Certains restent simplement à leur stand, sans chercher le moindre échange de regard, tandis que d’autres, au contraire, interpellent chaque passant pour l’inciter à s’intéresser à leurs articles. D’autres encore s’adressent indistinctement à tous les passants, sans en viser un en particulier, en criant des messages tels que : “Le dernier iPhone pas cher ici !”. Au-delà des différentes négociations qui se déroulent dans cette allée, on remarque également des échanges qui ne portent pas sur la vente, mais qui sont plutôt amicaux, ponctués de poignées de main et de sourires complices entre vendeurs et autres personnes présentes.

Cette vaste zone de plus de sept hectares se transforme, lors des jours d’ouverture, en un véritable fourmillement humain. La densité de visiteurs y est impressionnante et le public extrêmement diversifié. On y croise des personnes âgées comme des jeunes adultes, des étudiants de Master, des collégiens, des familles venues en groupe, ainsi que des touristes et des chineurs occasionnels. Chacun évolue à son rythme : certains s’arrêtent par curiosité, d’autres traversent la zone pour rejoindre leur arrêt de bus ou la station de métro en direction de leur travail ou de leur école, et bien sûr, il y a ceux qui viennent avec un objectif précis : faire des achats.

Ce marché, dit “populaire”, s’adresse à une clientèle extrêmement variée. On y croise des visiteurs aisés, susceptibles de dénicher par hasard un objet qui peut leur être intéressant au milieu de cette marée de choix, tout comme des personnes aux moyens plus modestes, présentes par nécessité, à la recherche de bonnes affaires ou d’articles abordables pour le quotidien.

Installés à proximité de leurs stands, les vendeurs représentent le visage vivant du marché et incarnent la renommée des puces de Saint-Ouen. Ils accueillent les clients, peuvent engager de longues discussions parfois sans lien avec leurs marchandises, présentent leurs produits avec soin et négocient avec énergie pour conclure leurs ventes. Grâce à leur présence et à leur dynamisme, chaque stand devient un véritable point d’animation et de découverte.

En poursuivant notre chemin, on remarque, au milieu de quelques stands et de voitures garées, l’apparition d’un nouveau marché nommé “Malassis”. À l’instar de ses voisins installés le long de la rue, il se spécialise principalement dans la vente de vêtements, soigneusement rangés et exposés pour être immédiatement visibles. On y trouve également des chaussures, des casquettes et divers accessoires disposés de manière claire, invitant le visiteur à fouiller et à découvrir les articles proposés avec des prix assez abordables. Ce marché se distingue avant tout par l’ampleur de son espace intérieur. En levant les yeux, on découvre également une verrière en verre, en forme de chapiteau, qui laisse pénétrer la lumière naturelle et crée une atmosphère lumineuse et aérée, tout en donnant au lieu un caractère unique et accueillant.

En avançant un peu plus loin, et en s’engageant même derrière cette rue, on constate que le marché se poursuit et qu’il abrite d’autres espaces. Tout d’abord, il y a le marché Malik, spécialisé dans la friperie, ou encore le marché Biron, qui se distingue complètement de ce qui a été vu jusqu’à présent en proposant des objets d’art. Ce marché aux puces recèle de nombreuses surprises. À quelques pas seulement du marché Malassis, se cache le marché Dauphine, dissimulé parmi les différents stands. Son accès est discret, il faut repérer une porte qui ressemble à une sortie de secours. De l’autre côté de la rue, un passage plus large et plus visible permet également d’y pénétrer. Cette situation rend l’entrée du marché facile à manquer, privant parfois les visiteurs de la découverte d’objets de collection et d’autres trésors que l’on n’aurait pas remarqués autrement. Une fois ses portes franchies, le marché Dauphine nous plonge dans un univers entièrement différent.

Le Marché Dauphine : l’autre visage des puces de Saint-Ouen

À peine franchi le seuil du Marché Dauphine, on perçoit une transition immédiate, presque physique : le tumulte caractéristique des Puces de Saint-Ouen se dissipe, comme filtré par une membrane invisible. La température s’adoucit, l’air devient plus calme, plus stable, et la lumière elle-même semble changer de nature. Dehors, elle inonde les ruelles, ricoche sur les tôles, rebondit sur les vitrines improvisées. Dedans, elle se fragmente sous la grande verrière, se pose en halos précis sur les objets et souligne les perspectives rectilignes des allées. La verrière, immense dalle translucide, diffuse un jour légèrement bleuté qui donne au lieu une ambiance mi-atelier, mi-musée, où les ombres sont fines et les reflets maîtrisés. On ressent presque, en avançant, la volonté initiale des architectes qui, lors de la création du Marché Dauphine dans les années 1990, avaient pensé ce lieu comme une sorte de parenthèse structurée, capable d’offrir aux visiteurs une respiration au milieu de l’effervescence des Puces.

La maison Futuro installée au sein du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

Au centre, la grande structure circulaire, cette architecture qui ressemble à une soucoupe volante suspendue au-dessus de l’allée, attire inévitablement l’œil. Sous le nom de la maison Futuro, elle est présente au sein du marché depuis l’été 2013. Elle a été créée par Matti Suuronen dans les années 1960-1970 et sert aujourd’hui d’espace événementiel. C’est comme un poste de vigie futuriste plantée dans un environnement de mémoire. Sa présence tranche légèrement avec l’harmonie vintage des stands, mais sans dissonance : elle fonctionne comme un pivot, un point de repère visuel autour duquel l’espace semble s’articuler. On a l’impression qu’elle flotte, surveillant silencieusement l’ensemble du marché.

Le sol lui-même participe à cette organisation : des lignes rouges courent tout au long du marché, tracées devant les stands comme des fils conducteurs. Elles semblent guider le regard et le déplacement, presque comme un rappel discret que ce micro-monde a ses propres règles, son propre système d’orientation, tantôt utilitaire, tantôt purement graphique. Elles accompagnent le visiteur sans l’imposer, ajoutant une couche supplémentaire à la géométrie silencieuse du lieu. 

Les marches pour accéder à l’étage du marché Dauphine. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025. © Janush Kankatharan.

On accède également à un étage, dont l’escalier affiche des indications claires sur ce que l’on y trouvera : des disques, des affiches, des livres anciens ou encore des cartes postales. Même les marches semblent participer à l’expérience.

Les stands se succèdent avec une régularité surprenante. Alignés comme des vitrines de galerie, ils composent un paysage intérieur très structuré. Chacun possède son identité propre : certains sont tapissés de bois sombre, d’autres de métal poli, quelques-uns exposent leurs pièces derrière des glaces parfaitement alignées. Les présentations sont minutieuses : ici une suite d’affiches anciennes encadrées avec soin, là une collection de jouets vintage classés par époque ou par thème, plus loin encore une enfilade de cadres dorés dans lesquels reposent des lithographies fines. Dans certaines boxes, des livres rares occupent toute la hauteur, formant des blocs compacts où dominent les bruns, les ocres, les rouges des reliures anciennes. Les lampes d’appoint accentuent la texture du papier, dessinent des zones chaudes et installent un climat propice à la contemplation.

Les marchands, pour la plupart, se fondent dans cette atmosphère. Leurs voix sont basses, volontairement adoucies pour respecter la tranquillité du lieu. Les gestes sont mesurés : ils prennent les objets avec précaution, montrent les détails sans brusquerie, manipulent les vitrines avec une lenteur étudiée. Il n’y a ni appel sonore ni sollicitation insistante. Leur présence est discrète, parfois presque effacée, comme s’ils laissaient les objets parler à leur place. Le visiteur, influencé par cette attitude, ralentit instinctivement. Les curieux deviennent des observateurs attentifs ; les collectionneurs, déjà habitués aux codes de la recherche patiente, adoptent un rythme encore plus posé.

Un collectionneur d’autographes avec Céline Dion, Michael Jackson et Bernard Tapie. Photo prise le vendredi 5 décembre 2025.  © Janush Kankatharan.

Et puis, il y a eu cette rencontre que nous avons eue lundi avec un collectionneur de maillots, mais plus précisément d‘autographes de célébrités. Un stand tout aussi silencieux que les autres, non pas parce que le marchand ne parlait pas, mais parce que la présence de pièces pour le moins rarissime, rend la plupart des visiteurs bouche bée. Il nous a interpellé, en cherchant son carnet, en nous disant :  “j’ai rencontré la plupart des personnes dont vous voyez les maillots ici !”, d’un ton mi-mystérieux, mi-complice. Cet échange, simple mais sincère, ajoute une touche humaine à l’ensemble, rappelant que le marché n’est pas qu’un musée vivant : c’est un lieu de liens, de conversations, de petites transmissions entre passionnés. Nous avons pu découvrir par exemple qu’il avait rencontré plusieurs fois la légende Michael Jackson, le footballeur français Kylian Mbappe, l’ancien président François Hollande, etc…

Les sons du lieu participent à cette impression d’intériorité : un léger froissement de pages, le glissement feutré d’un tiroir, le bruit mat d’un cadre qu’on repose, quelques chuchotements qui se perdent dans les hauteurs de la verrière. L’odeur contribue également à l’identité du marché : un mélange de vieux bois chauffé par la lumière, de papier ancien, de cire d’entretien, parfois d’un parfum discret provenant d’un stand de textiles anciens. L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets.

L’addition de ces éléments crée une atmosphère enveloppante, presque intime, comme si l’on entrait dans un refuge dédié à la mémoire des objets. Cet intérieur forme un ensemble cohérent, un véritable micro-monde au sein des Puces. Tout y semble mesuré : les déplacements, les voix, la lumière, l’ordre des choses. Rien n’y est laissé au hasard, et même les irrégularités. Un objet un peu déplacé, une étiquette écrite à la main, une pile de cartons près d’un stand, participent à l’impression d’un univers en activité douce, soigneuse, où chaque détail a un rôle à jouer. Le Marché Dauphine apparaît ainsi comme un espace à part, un territoire couvert où l’effervescence du dehors se transforme en une circulation maîtrisée, plus lente, plus silencieuse, presque méditative.

Un même lieu, deux univers : coexistence visible dans le quotidien du marché

À l’extérieur, ou dans les zones de transition du Marché, l’ambiance change brutalement. Le bruit reprend sa place, plus large, plus éclatante. On retrouve le chaos vivant des Puces : les conversations se croisent à haute voix, les pas s’accélèrent, les chariots roulent sur les pavés irréguliers, les musiques des stands voisins se mélangent, les couleurs éclaboussent l’espace. Ici, tout semble plus spontané, plus improvisé. Les objets sont parfois empilés, parfois suspendus, parfois exposés sans véritable scénographie, formant un foisonnement visuel qui contraste avec l’ordonnancement intérieur du Marché Dauphine.

Les ruelles extérieures vibrent d’une énergie continue. Les touristes s’y pressent, les habitués avancent d’un pas sûr, les chineurs expérimentés fouillent dans les bacs, soulèvent des piles, marchent vite d’un stand à l’autre. Les marchands se montrent plus expressifs : voix portées, gestes larges, appels à peine voilés, éclats de rire, discussions animées. Les rythmes se superposent et se heurtent. Chacun progresse selon une trajectoire personnelle, souvent rapide, parfois sinueuse, parfois brusque. Les matières aussi se rencontrent : tissus, métal, plastique, vinyles, luminaires, mobilier industriel, tout compose un paysage dense et changeant.

Entre ces deux univers, celui du calme intérieur et celui du mouvement extérieur existent des zones frontières. Ce sont les porches, les portes vitrées, les angles, les passages étroits qui relient les ruelles au marché couvert. Ces endroits sont les véritables seuils du Marché Dauphine. Là, les flux se croisent : certains sortent du calme et s’apprêtent à replonger dans le tumulte, d’autres s’apprêtent à quitter le bruit pour entrer dans une zone d’apaisement. Il y a parfois un léger flottement, un moment de flottement presque imperceptible, où les deux mondes se superposent : les sons étouffés du dedans répondent aux échos du dehors, les lumières se croisent, les couleurs se mélangent.

En observant attentivement ces zones liminaires, on aperçoit parfois des scènes singulières : une affiche Art déco délicatement encadrée qui fait face à un étal de vêtements bigarrés, un fauteuil ancien placé à quelques mètres seulement d’une montagne d’objets plus contemporains, un collectionneur absorbé par l’examen d’un livre ancien, alors qu’à quelques pas un vendeur interpelle un groupe de visiteurs. Ces moments de juxtaposition créent une impression presque fantastique, comme si l’on pouvait passer d’une dimension à une autre en avançant de quelques mètres seulement.

Le visiteur, en circulant entre ces univers, ressent la superposition des ambiances. À mesure qu’il s’éloigne de la verrière, le bruit s’épaissit, la lumière devient plus brute, plus directe, les odeurs changent, la densité humaine augmente. En sortant complètement du Marché, il retrouve le mélange typique des Puces : parfums de nourriture de rue, voix qui se répondent d’un stand à l’autre, couleurs vives des textiles, objets contemporains et anciens mélangés sans hiérarchie.

Ce passage du calme à l’agitation laisse une impression durable. Le corps garde encore un peu de la lenteur intérieure, même lorsque le bruit extérieur redevient dominant. Les images s’imbriquent : la douceur de la verrière se superpose à la profusion des étals, les vitrines éclairées se mêlent aux piles d’objets hétéroclites, les gestes mesurés des marchands du dedans se mêlent aux mouvements rapides du dehors. On a la sensation d’avoir parcouru deux mondes complets sans jamais quitter le même territoire.

Janush Kankatharan et Cédric Kampetenga


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
jkankatharan (10 décembre 2025). Un seul lieu, deux identités : entre les rues des puces de Saint-Ouen et le Marché Dauphine. Comment voit-on la ville ? Consulté le 15 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15bdi


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