
Je ne m’étais jamais arrêté au terminus du métro 4 au nord de Paris. Je ne m’étais jamais arrêté au terminus d’aucun métro d’ailleurs.
À partir de mon lieu d’études, l’Université Paris Panthéon-Assas, située aux abords sud-ouest du jardin du Luxembourg, j’ai emprunté la ligne direction « Porte de Clignancourt ». Trente minutes de trajet me séparaient alors d’un monde qui m’était inconnu, et dont je n’ai aujourd’hui qu’effleuré la surface. J’entends malgré tout vous livrer mon expérience, mon ressenti et mes observations suite aux deux visites effectuées à Clignancourt. Un lieu où le marché de contrefaçon qui part de la Place Django Reinhardt et s’étend le long de la Rue Jean-Henri Fabre côtoie les puces de Saint-Ouen au détour de la Rue des Rosiers.
Ces deux espaces singuliers coexistent dans un semblant d’harmonie et sont complémentaires à bien des égards. C’est cette dualité que j’entends explorer suite à mes excursions : Celle du beau et de l’austère, du légitime et du clandestin, de l’ouvert et du clos.
Je vous invite à découvrir à travers mes yeux ce lieu de contrastes, en vous parlant, entre autres choses, de la dimension artistique dissimulée derrière les étalages.
Apprendre à observer – Edgar Quinet et la rencontre de Yannick
Lorsque mon professeur M. Da Silva nous a parlé de réaliser un article sur le marché de la contrefaçon dans le cadre d’un cours d’observation de la ville, j’étais perplexe. Je ne savais pas comment aborder la chose, ni même de de quelle manière observer. Il nous a expliqué qu’il s’agissait de porter un regard attentif aux choses banales : Une interaction, un étalage de produits locaux, ou les habitudes d’un visiteur.
Pour nous exercer à l’observation, nous nous sommes rendus à la mi-octobre au marché qui s’étend le long du Boulevard Edgar Quinet, du côté Est de la Tour Montparnasse.
Plusieurs approches nous étaient proposées : l’observation globale consistant à faire un tour et noter nos impressions, l’observation fixe d’un stand en particulier, ou l’observation d’une personne et de ses habitudes.
Je me sentais bien en arrivant au marché Edgar Quinet et le lieu m’était plutôt familier, alors j’ai osé opter pour la troisième option.
Après avoir parcouru l’ensemble des étalages une fois de bout en bout, j’ai abordé une dame âgée qui tirait son panier de marchandises. Yannick, c’est son nom, m’a expliqué qu’elle venait sur ce marché depuis 2010, année de son départ à la retraite. De là, nous avons discuté une quarantaine de minutes et, de digression en digression, elle m’a parlé de sa carrière. « Je sais reconnaître les bons produits, j’ai vendu du faux toute ma vie » m’a-t-elle dit. Elle avait travaillé pendant 30 ans dans une boulangerie, où elle était contrainte de mentir aux clients sur la fraîcheur du pain et la provenance de couscous en boite soit disant préparé sur place.
Elle m’a dit avoir souffert de mentir aux clients sur l’authenticité et la fraîcheur de la marchandise qu’elle vendait pendant toute sa vie. Alors, avant même de me rendre à Clignancourt, ma perspective sur le marché de la contrefaçon était déjà sensiblement enrichie par une dimension à laquelle je n’avais pas songé : Le poids sur la conscience.
Certes, tout métier peut comporter dans son exercice son lot de difficultés et il est certain que l’insatisfaction professionnelle n’est pas exclusive à la vente de faux. Mais il doit exister quelque part chez les marchands de contrefaçon une dissonance morale propre à leur secteur d’activité. S’il ne s’agit pas nécessairement dans leur cas de mentir, il s’agit en revanche de vendre un produit qui ment. Un produit qui se revendique de par son logo ou ses motifs, d’une authenticité falsifiée.
De ce fait, peut-on seulement être heureux de son travail quand on est marchand de contrefaçon ? À cette question, cet article n’a pas prétention d’apporter de réponse. Elle n’en est pas moins intéressante à avoir à l’esprit pour se garder d’une certaine forme de jugement vis-à-vis de la réalité faite de faux vécue par certains travailleurs au quotidien.
Première visite – L’effervescence de Clignancourt
Le jour de la première visite, nous sommes arrivés en groupe au terminus du métro 4 « Porte de Clignancourt ». C’était un lundi de novembre clément, qui avait accordé à quelques rayons de soleil le droit de nous accompagner.
Nous avons retrouvé M. Da Silva sur la petite place juste avant les arrêts de Tramway. S’il nous a de nouveau invité à garder l’œil ouvert, il n’a pas particulièrement dirigé notre observation: aujourd’hui, il s’agissait de prendre nos marques pour définir l’angle de notre futur article. Il s’agissait aussi de prendre le numéro de téléphone du professeur afin de l’alerter en cas de problème, recommandation qui ne nous avait pas été donnée à Edgar Quinet. En somme, j’interprète le message qu’il nous faisait passer subtilement comme suit: « Les cocos, ici, on est pas chez les Bisounours ».
Alors, seuls ou en binômes, nous nous dirigions vers la Place Django Reinhardt, où une myriade de stands se dressaient.
Mon itinéraire était le suivant : Place Django Reinhardt, puis improvisation totale.
Je me suis alors, pour la première fois, engouffré dans une allée du marché du faux. Ce moment m’a paru quelque peu hors du temps, j’étais comme dans un autre monde presque coupé du ciel par la structure des stands.
Je crois, à ce moment là, m’être senti quelque peu enfermé sans que je ne puisse expliquer pourquoi.
Gardant en tête le caractère plus ou moins illégal que comporte la vente de contrefaçon, j’avais l’impression de devoir jouer un rôle pour mieux me fondre dans le décor. Je n’étais pas là pour acheter et je ne correspondais manifestement pas aux codes vestimentaires sous tendus par le contenu des étalages. Les couleurs des boutiques, des vêtements vendus et de sacs plastique portés par des vendeurs d’électronique itinérants me semblaient ternes. Les étalages étaient fonctionnels, sans considérations esthétiques, du moins pas à ma sensibilité, et les quelques vendeurs qui m’abordaient le faisaient de manière tantôt légèrement incitative, tantôt complètement las. Il m’a semblé arpenter une succession de mêmes stands se répétant en une sorte de boucle monotone : Louis Vuitton, Nike, Northface, Labubu, Hugo Boss, puis Louis Vuitton à nouveau.
Arrivé au bout de la Place Django Reinhardt, c’est à un passage piétons que la saleté du lieu m’a frappé. Toutes sortes de déchets agglomérés traînaient sur la chaussée dans une flaque d’eau alors qu’un scooter pressé passait dessus sans y prêter attention.
Je suis passé rapidement sous le périphérique pour rejoindre la Rue Jean-Henri Fabre.
Là, l’atmosphère était différente, j’avais un sentiment de respiration. Cette longue rue, plutôt large, s’étendait vers l’Ouest entre la bordure du périphérique et une nouvelle série de boutiques à l’allure un peu moins éphémère. Contrairement aux stands montés sur la Place Django Reinhardt, la plupart de celles-ci étaient constituées de garages ou de sortes de garde meubles qui ancraient l’activité dans un bâtiment.
Là, ma marche n’a pas duré plus d’une dizaine de minutes avant que je ne me dirige vers un tout nouvel espace sur lequel nous reviendrons dans un instant. Une chose a tout de même piqué ma curiosité : Une boutique de jeans Levis dont les prix atteignaient quasiment la centaine d’euros, étiquette que l’on retrouve habituellement dans les boutiques officielles. Une fois n’est pas coutume, le vendeur m’a vanté l’authenticité de la marchandise. Parenthèse faite, il convient de noter que le marché qui s’étend de la Place Django Reinhardt à la Rue Jean-Henry Fabre, que j’appellerai pour plus de simplicité « Marché de Clignancourt », n’abrite manifestement pas exclusivement des boutiques de faux. Cette boutique de jeans Levis, malgré la possibilité que le vendeur m’ait menti, venait d’ajouter une nouvelle couche à ma perception et de déconstruire un peu plus mes idées reçues.
Malgré une météo favorable pour la période de l’année, je garde de cette première excursion au Marché de Clignancourt un souvenir gris. La présence de déchets, l’abondance de marchandises dont l’esthétique ne me parlait pas, me donnaient l’impression de me trouver en un lieu où il ne fait pas bon vivre.
Puis, je me laissais aller à la flânerie et prenais des virages aléatoires, jusqu’à me retrouver Rue des Rosiers. Celle-ci s’étendait sur une longue distance, comme délimitant deux espaces. J’ai traversé la route vers le Nord Est pour constater que les étalages de vêtement avaient laissé place à une plus grande variété de boutiques, dont un marchand de tableaux. J’avais atteint la frontière entre le Marché de Clignancourt et les fameuses Puces de Saint-Ouen.
En arpentant les ruelles du petit village que constitue le marché aux puces de Saint-Ouen, je suis tombé sur plusieurs images marquantes que mon œil observateur m’a permis de garder en mémoire.
Au dessus de la Rue des Rosiers qui dressait une limite à la fois flou et abrupte avec le marché de contrefaçon, de nombreuses boutiques de marchands d’arts et d’antiquité toutes uniques et certaines hautes en couleur.
Je suis entré dans une sorte de brocante improbable où toutes sorte d’objets insolites étaient vendus. J’ai d’ailleurs senti en entrant dans cette boutique que ma présence paraissait quelque peu déplacée, ou à minima inattendue. Nous n’y étions que trois : Un vendeur, une vendeuse et moi. Les articles semblaient disposés aléatoirement sans continuité particulière. Je suis tombé sur une poupée Barbie insolite et rare issue d’une collaboration avec Yves Saint Laurent dont le vendeur a peiné à m’expliquer la provenance et je suis parti.
Alors que je continuais de m’enfoncer dans ce labyrinthe de boutiques et d’étalage de curiosités en tout genre, je suis tombé sur un lieu marquant. Un magasin de luminaires, oasis d’étoiles colorées qui allait le temps d’un instant m’extirper de ma balade. Fasciné par cette vision à laquelle je n’aurais peut-être même pas prêté attention sans ma posture d’observateur, je suis entré. La musique Bossa Nova conjuguée aux voix d’un couple au téléphone avec un collaborateur donnait au lieu une atmosphère sonore particulière. Le genre qu’on aurait minutieusement créé pour un film ou une série. Je suis resté là une minute ou deux, le temps de faire le tour de la petite boutique à une allure suffisamment lente pour en apprécier l’atmosphère. Puis, sans avoir troublé la négociation cruciale organisationnelle qui semblait se jouer au bout du fil de Monsieur et Madame mes hôtes d’un instant, je suis retourné à ma découverte du marché.

J’avais de plus en plus l’impression de me trouver au milieu des brocantes que j’avais eu l’occasion de côtoyer durant mon enfance en compagnie de ma grand-mère maternelle. Mêmes antiquités ayant vécu mille vies, même végétation grimpante sur les façades, mêmes étalages colorés agglutinés les uns aux autres. Sauf que celles que j’avais connu se trouvaient loin, dans ma campagne périgourdine et je me trouvais là aux abords de la capitale. Pourtant ici, loin du stéréotype des parisiens pressés, les gens prenaient leur temps.
Après avoir passé un moment relativement léger et emprunt d’une certaine familiarité aux Puces de Saint-Ouen, j’ai estimé que cette première observation à Clignancourt touchait bientôt à sa fin. J’ai décidé de retourner à la Rue des Rosiers, fameuse jonction entre les deux marchés.
J’y ai discuté avec le marchand en charge de la boutique de tableaux que j’avais repéré à mon arrivée. Il m’a expliqué les difficultés économiques auxquelles il était confronté. Pour lui, les politiques impérialistes russes et américaines ont un impact significatif sur ses ventes, parce qu’il s’adresse à un marché international. Il m’a dit qu’il serait contraint de fermer boutique prochainement, ne pouvant plus amortir le coût du loyer.
Lorsque je m’étais fait interpeller à plusieurs reprises le long de la Rue Jean-Henri Fabre, ma première interprétation de ces incitations à l’achat fut de considérer qu’elles étaient un signe d’instabilité financière des marchands. Avec mes préjugés et aprioris, auxquels le témoignage de Yannick avait du contribuer, j’ai du penser « Après tout, qui voudrait vendre du faux ? Cette démarche est forcément motivée par un besoin d’argent immédiat et vital ». Si je n’ai pas pu tirer cette question au clair par peur de me montrer trop intrusif et déplacé, le témoignage du marchand de tableaux n’en est que plus intéressant, car il met en lumière un contraste de plus : Le manque financier n’est pas toujours où on le pense. Demain, un marchand de tableaux venus du monde entier fermera boutique, tandis qu’un nouvel arrivage de jeans Levis viendra remplir les rayons d’une boutique Rue Jean-Henri Fabre.
Ce qui m’aura le plus marqué de cette première visite aux Puces de Saint-Ouen, c’est la singularité du lieu, notamment de par sa proximité avec le Marché de Clignancourt que j’avais découvert quelques minutes avant. Ce dernier, en tout cas ce que je venais d’en voir, semblait pour moi incarner un ensemble de qualificatifs négatifs que j’avais pu entendre de Paris avant d’arriver à la capitale cette année : Ville bruyante, sale et emprunte de réalités socio-économiques difficiles. Ma mère, souvent pas avare de préjugés je dois l’admettre, m’avait ces derniers mois rabattu les oreilles de sa vision négative de la capitale, sûrement pour me prévenir de moult dangers qui m’attendaient une fois que j’aurais emménagé pour mon Master. Ironiquement, c’est ici à Clignancourt, dans le cadre de mon Master, que je retrouvais la cristallisation de ces craintes qu’on m’avait d’une certaine manière inculqué.
Le moment semble bien choisi pour dresser un compte rendu de cette première visite au marché de la contrefaçon. Si à la fois le marché de faux et un quartier comme Clignancourt ne m’étaient pas familiers et ne m’avaient pas fait «bonne impression», je ne m’y suis pas particulièrement senti menacé pour autant. J’avais bien constaté à ma sortie du métro la présence de policiers sur la place, mais je n’ai pas senti de danger particulier pour autant. En revanche, une de mes homologues féminines n’a pas pu en dire autant. Sur le chemin pour retourner au métro, une fois l’observation finie, elle m’a fait part de son expérience. On lui avait demandé par trois fois son numéro et quelques vendeurs avaient même été jusqu’au contact physique. En bref, sans qu’elle ne semble en avoir tiré de traumatisme, quand bien même je ne peux parler pour elle, le moment n’avait pas été agréable du tout.
En matière de population et d’occupation de l’espace public, je me souviens effectivement n’avoir croisé de femmes que du côté de Saint-Ouen. Manifestement, de la Place Django Reinhardt à la Rue Jean-Henri Fabre, les vendeurs étaient quasi exclusivement des hommes. Or, si ces hommes ont des compagnes, ou des filles : Où sont-elles ?
En grandissant, j’ai toujours été entouré de nombreuses femmes, ce qui a, je le crois, influé sur ma sensibilité ainsi que ma capacité à écouter et extérioriser mes émotions. Alors, cette domination masculine de l’espace public, qui plus est d’un espace commerçant et qui m’était inconnu, contribue à me laisser un sentiment froid et quelque peu brutal de cette première visite du Marché de Clignancourt.

Le second visage de Clignancourt
M. Da Silva avait accepté de nous arranger concernant le jour des deux sorties prévues, afin que celles-ci entrent de manière convenable dans notre emploi du temps de Master. Si la première avait eu lieu un lundi après-midi, la semaine suivante, c’est un mardi matin que nous nous sommes retrouvés au terminus du métro 4.
Cette fois-ci, l’idée était d’adopter un angle d’observation pour alimenter notre futur article.
Quand bien même ma première visite à Clignancourt avait été emprunte d’un grand nombre de ressentis, d’images et d’émotions, j’envisageais à ce moment là de baser mon observation sur un article en particulier : le jean. À vrai dire, c’était un peu une idée qui m’était venue entre la poire et le fromage, uniquement basée sur mon rapide échange de la fois précédente avec le marchand de jeans Levis, mais dont je n’étais pas bien convaincu.
Nous nous sommes donc de nouveau, comme la semaine précédente, dirigés vers la Place Django Reinhardt.
Ce jour là, contrairement à la semaine précédente, il faisait gris. Je pensais au ressenti plutôt négatif que m’avais laissé le passage au Marché de Clignancourt sous un ciel clément et j’appréhendais quelque peu cette nouvelle excursion. Louis Vuitton, Nike, Northface, Labubu, Hugo Boss, Louis Vuitton à nouveau, Nike, Northface, Labubu, Hugo Boss, puis… Rien.
La Place Django Reinhardt était vide.
Nous n’avions pas fait attention à une considération cruciale: les jours d’ouverture. Alors, pour notre seconde observation du marché de la contrefaçon à Clignancourt, celui-ci était fermé. La plupart de mes camarades se sont montrés relativement déçus, mais sans vraiment l’exprimer, je crois avoir été quelque peu soulagé à cet instant. Pas de foule, pas de vendeurs itinérants, pas de sollicitations.
Mon observation s’annonçait bien moins éprouvante que ne l’avait été la précédente, encore fallait-il savoir quoi observer.
C’est en arrivant comme la fois précédente sous le périphérique qu’une première vision m’a frappé. Sur les trois piliers qui soutenaient la route sous laquelle je passais, des visages, comme fixés en décoration. Ils étaient tous blancs, comme décolorés et de tailles différentes. Femmes, hommes et enfants agglomérés les uns aux autres, constituant une foule anonyme. Malgré ma posture d’observateur la semaine précédente, j’avais complètement manqué de remarquer la présence d’une telle œuvre. En ne me concentrant que sur les étalages éphémères, j’avais négligé les façades, les devantures, le béton.
C’est ce que j’allais m’employer à observer lors de cette nouvelle excursion. J’allais tirer parti de l’inactivité du marché pour voir ce qui se cache de permanent derrière les étalages. Peut-être cela me donnerait-il une nouvelle perspective du Marché de Clignancourt et des Puces de Saint-Ouen.
En arrivant Rue Jean-Henri Fabre, 90% des boutiques étaient fermées et donnaient à voir un spectacle tout à fait différent des étalages monotones de la semaine précédente. Sur toute la longueur de la rue, les volets et grandes portes métalliques verrouillant les locaux étaient parés de mille couleurs.
Les façades arboraient tags et graffitis, tantôt manifestement réalisés à la hâte, tantôt véritables fresques exposées au grand jour. J’avais l’impression que tout l’espace disponible était rempli de créations et que je me trouvais dans un musée à ciel ouvert dont je n’avais jamais entendu parler. Derrière chaque signature, chaque motif, se trouvait un artiste, invisible, anonyme.
Il convient tout de même de rappeler que la pratique du graffiti est le plus souvent illégale, tout comme la contrefaçon et que, s’il me fut permis de m’extasier sur ces fresques, je pense que c’est avant tout parce que j’ai moi-même une distance avec le lieu. Après tout, je n’y étais qu’en visiteur, en observateur. Il n’en reste pas moins que l’abondance de graffitis sur les murs témoigne d’une réalité qui n’est pas la mienne et que je ne prétends ni connaître ni réduire : Il semble qu’en tout temps, fermé comme ouvert, Clignancourt et ses acteurs côtoient l’illégalité au quotidien.
Taguer n’est par ailleurs pas anodin dans un contexte de précarité. Il s’agit d’une forme d’art qui revêt souvent un certain caractère militant et dont la légitimité n’est pas établie pour tout le monde. Quand bien même, cet espace public qui m’avait paru si froid lors de ma première venue était embelli par cette nouvelle vision. C’est donc contemplatif que je continuais ma route, comme je l’avais fait la première fois, vers les Puces de Saint-Ouen.
Une fois là-bas, c’est une nouvelle surprise qui m’attendait: Les Puces étaient fermées, certes, mais le charme du lieu laissait place à la banalité de volets verticaux et autres grilles métalliques. Cet espace qui m’avait la semaine passée rappelé les brocantes de mon enfance et qui regorgeait de curiosités me montrait là un visage tout à fait terne. Gris, comme l’avait été ma première visite au Marché de Clignancourt en fin de compte.
Les ruelles étaient tellement vides que j’ai tout de même pris un instant pour savourer le calme du lieu. Il revêtait un caractère particulièrement singulier de par l’absence totale de vie. Au Nord de Paris, le temps venait de s’arrêter.
Retour à la Rue des Rosiers
C’est à la frontière des deux mondes que s’achève mon observation.
La Rue des Rosiers et ses embranchements m’accueillaient une dernière fois après plusieurs allées et venues au cours de ces deux visites.
Ce portail entre marché de la contrefaçon et Saint-Ouen m’offrait en ce jour de fermeture le meilleur des deux mondes. Des Graffitis d’un niveau de détail supérieur à ceux de la rue Jean-Henri Fabre figuraient sur la plupart des volets de boutiques fermés, comme si le raffinement des Puces au Nord-Est était venu se conjuguer à l’art urbain de Clignancourt au Sud-Ouest pour former une harmonie nouvelle et offrir le plus généreux des spectacles. J’ai vu un bouquet de roses, des personnages de cartoon et des fonds marins.
Et puis, alors que je ne savais plus où donner de la tête, mon œil fut attiré par une dernière image, éclatante d’une dualité parfaite entre un rouge flamboyant et des nuances de bleu océanique.
Tagué sur une devanture, le visage d’une femme aux yeux vairons, signé de la graffeuse « Emyarts ». Elle s’était approprié sa part de l’espace public de Clignancourt.

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
leodupeyron (10 décembre 2025). Mon expérience à Clignancourt – L’art invisible derrière les étalages. Comment voit-on la ville ? Consulté le 16 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15bdp
