Au nord de Paris, entre la rue Jean-Henri-Fabre et l’avenue Michelet, s’étend le vaste marché de Saint-Ouen, un espace marchand emblématique dont la particularité est d’assembler différents univers commerciaux en un même lieu. Le marché Malik, adjacent aux célèbres Puces de Saint-Ouen, en constitue l’une des zones les plus animées et les plus densément occupées. Dès l’entrée, le visiteur se trouve plongé dans un environnement sonore et visuel très chargé, où les voix des commerçants se superposent aux conversations des passants, aux bruits de chariots et au fond musical provenant de certains stands.
Le marché se caractérise par une offre extrêmement variée, qui contribue à créer une ambiance presque labyrinthique. On y trouve des maillots de football de clubs internationaux, des parfums souvent présentés comme « équivalents » de grandes marques, des tissus colorés, des tapis et des éléments de décoration, mais aussi des sacs, des accessoires de mode, des lunettes de soleil et une grande quantité d’appareils électroniques. À cela s’ajoutent des stands alimentaires proposant des plats chauds, des grillades ou des pâtisseries, ainsi que des cafés où certains commerçants prennent des pauses, discutent entre eux ou observent la fréquentation des allées. Cette juxtaposition de produits divers crée un espace hétérogène où les visiteurs circulent en permanence, parfois lentement, parfois d’un stand à l’autre dans un mouvement rapide qui reflète l’intensité du lieu.
La majorité des commerçants rencontrés sont des hommes âgés de 25 à 45 ans, très présents physiquement dans l’espace. Ils occupent généralement le devant du stand, ce qui leur permet d’interpeller les passants, d’observer leurs réactions et de saisir rapidement un signe d’intérêt. Leur posture souvent debout, légèrement avancée, parfois accoudée à une table ou un portail métallique leur permet d’être disponibles, mais aussi d’imposer une forme de présence continue et structurante. Quelques femmes, principalement dans la tranche d’âge 40-55 ans, occupent plutôt des stands de cuisine ; leur manière de travailler diffère, plus centrée sur la préparation des plats que sur l’interpellation active des clients. Elles participent à la dynamique globale du marché, mais de manière plus localisée et plus silencieuse. Les visiteurs, quant à eux, représentent un ensemble social très varié : des familles du quartier, des groupes d’amis, des touristes étrangers, des jeunes venus « faire un tour », et parfois des habitués que les commerçants reconnaissent.
Ce contexte complexe constituait un terrain idéal pour une observation ethnographique. Pour mener ce travail, j’ai choisi une méthodologie combinant à la fois observation participante et observation non participante, en fonction des situations rencontrées. Je souhaitais, dès le départ, adopter une posture souple et ouverte, permettant de comprendre le fonctionnement du marché dans sa globalité, sans figer mes attentes avant d’avoir vu comment les interactions se construisent réellement.
Lorsque j’ai effectué ma première visite, je n’avais volontairement pas défini d’axe précis. Mon intention était de découvrir librement l’espace, sans diriger mon regard vers une question prédéterminée, afin d’éviter de réduire les observations à un filtre trop étroit. Cette absence d’angle initial m’a permis de prêter attention à des détails que je n’aurais sans doute pas remarqués si j’avais eu une hypothèse stricte : les intonations de voix utilisées, les gestes pour attirer un client, les regards entre commerçants, les déplacements dans l’allée, et surtout les différences subtiles dans la manière d’adresser la parole selon le profil du visiteur.
C’est au cours de cette première visite, effectuée d’abord en groupe avec la classe, puis en duo avec une camarade portant un voile, que s’est révélée une différence qui m’a immédiatement interpellée. J’ai observé que les commerçants s’adressaient à ma camarade avec une proximité notable, utilisant des expressions comme « ma soeur », « viens voir », « t’inquiète, c’est pour toi », des formules qui suggéraient une forme de familiarité ou d’identification. Le ton employé était chaleureux, presque complice, comme s’il existait d’emblée un terrain commun entre eux. En revanche, lorsqu’ils s’adressaient à moi, l’échange était plus neutre, plus professionnel, souvent limité à une simple proposition commerciale. Cette différence, extrêmement visible dans le langage, l’attitude corporelle et même dans le sourire ou la distance physique, a constitué le point de départ naturel de mon axe d’analyse : la manière dont le profil visible du visiteur (seule, en groupe, accompagnée, portant un signe religieux, etc.) influence la nature de l’interaction avec les commerçants.
Après cette première observation marquante, j’ai décidé d’organiser trois visites distinctes, chacune correspondant à un contexte de présence différent : une visite en groupe (classe + camarade portant le voile), une visite seule et une visite avec ma mère. Chacune de ces situations constituait un positionnement social particulier, permettant de comparer la façon dont les commerçants ajustent leurs comportements. La posture du visiteur n’est en effet jamais neutre : être seul, en groupe, accompagné d’un parent ou identifiable par des signes visibles modifie la manière dont on est perçu, et donc la manière dont on est interpellé.
Sur le plan méthodologique, j’ai pris mes notes de manière discrète, principalement sur mon téléphone. Il ne s’agissait pas de détailler l’intégralité de la scène en direct ce qui aurait rompu la spontanéité des échanges et peut-être même provoqué un changement de comportement chez les commerçants mais de noter des éléments précis immédiatement après les interactions : phrases prononcées, expressions du visage, posture, circulation des visiteurs, réactions du commerçant. L’objectif était de conserver la fluidité du moment tout en recueillant des données aussi fidèles que possible.
J’ai aussi fait le choix méthodologique de ne pas prendre de photographies, ou seulement à titre exceptionnel. Ce choix a été guidé par deux raisons. D’abord, dans un lieu aussi vivant, les photos ne rendent pas réellement compte des comportements, des émotions ou de la manière dont l’interaction se produit. Une photographie fige un moment, simplifie une scène qui, dans la réalité, est faite de mouvements, de gestes, de paroles et d’intonations. Ensuite, je ne souhaitais pas que les commerçants se sentent observés ou transformés en « objets d’étude ». La photographie peut créer une distance, produire un inconfort, voire faire croire à un contrôle ou une évaluation. La description écrite, au contraire, permet de saisir les nuances, de retranscrire un ton de voix, une hésitation, une dynamique. Les mots offrent une fidélité et une sensibilité qui me semblaient indispensables dans le cadre d’une enquête portant avant tout sur l’humain.
Une fois ces trois visites réalisées, j’ai analysé mes notes en comparant systématiquement les interactions selon les contextes. J’ai cherché à identifier des régularités, des ruptures, des nuances significatives dans les manières de parler, d’accueillir, de convaincre ou d’insister. L’objectif n’était pas d’interpréter les comportements des commerçants de manière normative, mais au contraire de décrire de façon aussi neutre que possible les variations observées.
Cette méthodologie présente évidemment des limites : le marché évolue en fonction des heures, des jours, du climat ; certains commerçants peuvent être absents ou remplacés ; et la subjectivité de l’observateur demeure toujours présente. Cependant, la diversité des contextes, la prise de notes immédiate et l’attention portée aux détails rendent l’analyse suffisamment solide pour proposer un portrait riche, nuancé et fidèle de la dynamique commerciale du marché de Saint-Ouen.
La première visite au marché de Saint-Ouen a eu lieu le lundi 10 novembre, aux alentours de 14 heures, dans un contexte de circulation modérée : suffisamment de visiteurs pour créer une dynamique vivante mais sans la densité caractéristique des week-ends. Les allées étaient ainsi relativement fluides, permettant d’observer les interactions sans être entravée par la foule ni par le bruit ambiant. La classe, composée d’environ vingt et un élèves, s’était progressivement dispersée en petits groupes. J’évoluais pour ma part avec une camarade portant un voile noir, marchant à mes côtés.
Dès notre arrivée, l’ambiance sonore du marché s’est imposée comme un élément structurant de l’espace : certains stands diffusaient du rap français, tandis que d’autres laissaient entendre des musiques d’Afrique de l’Ouest ou du Maghreb, comme des morceaux raï, afrobeats, ou encore des sonorités proches du naija. Ces musiques, volontairement audibles, semblaient participer à une stratégie d’attraction, visant à capter l’attention des passants et à singulariser chaque espace marchand dans un environnement dense et diversifié. Par endroits, des odeurs d’encens, de cuir, ou celles provenant de stands de restauration rapide notamment des grillades ou des fritures contribuaient à composer une atmosphère sensorielle complexe, révélatrice de l’hétérogénéité culturelle du lieu.
À peine engagées dans les allées, nous avons été immédiatement interpellées par de premiers acteurs du marché ne tenant pas de stand fixe. Ces hommes, souvent mobiles et attentifs aux nouveaux arrivants, cherchaient à proposer des produits très ciblés : l’un d’eux nous a abordées en nous proposant des AirPods “comme neufs, garantie”, selon sa formulation, tandis qu’un autre s’est adressé directement à moi pour me proposer des cigarettes “moins chères qu’au bureau de tabac”. Ces échanges courts, rapides, presque furtifs, témoignaient de l’existence d’un micro-commerce parallèle, reposant sur la circulation permanente de vendeurs ambulants au sein du marché.
Une fois cette première vague d’interpellations passée, les commerçants situés derrière leurs stands ont pris le relais. La majorité étaient des hommes âgés d’environ 25 à 45 ans, installés derrière des étals densément remplis : files de maillots de football pendus à l’horizontale, vitrines de parfums alignés par dizaines, étagères de sacs, de lunettes de soleil, ou encore cartes de coques de téléphone rangées par couleur. L’agencement des stands était pensé pour accrocher le regard, souvent densifié au point de créer une impression de surabondance visuelle. Certaines allées présentaient une dominante de rouge et de bleu (notamment autour des maillots PSG, OM ou équipes nationales), d’autres un mélange de doré et de noir autour des parfums et accessoires.
Très rapidement, nous avons constaté que la présence d’un groupe, même réduit, attirait davantage l’attention des commerçants, comme si un regroupement d’étudiants représentait un potentiel commercial plus important. Plusieurs d’entre eux nous ont interpellées d’un ton volontairement engageant :
— « Venez voir les filles, c’est pas cher aujourd’hui ! »
— « Vous cherchez quelque chose ? Maillots ? Parfums ? »
Mais au sein même de ces interpellations, une différenciation nette apparaissait entre les façons de s’adresser à moi et celles visant ma camarade portant le hijab. À elle, certains commerçants adoptaient un registre beaucoup plus familier, presque complice, accompagné parfois d’expressions communautaires :
— « Ma sœur, viens voir, j’ai les meilleurs prix pour toi ! »
— « Toi je te fais un vrai prix, t’inquiète pas. »
L’intonation changeait également : voix plus douce, sourire accentué, gestes accueillants par exemple des signes de la main invitant à s’approcher ou un léger mouvement du buste vers l’avant comme pour créer une proximité. Avec moi, les interactions restaient plus classiques : plus neutres, plus commerciales, moins personnelles. Les commerçants formulaient davantage des questions brèves et directes « Tu veux quoi ? », « Quel modèle tu cherches ? » sans chercher à instaurer un rapport de complicité.
Cette différence, même subtile, revenait de manière récurrente durant la visite. Elle semblait s’inscrire dans une logique de catégorisation immédiate des visiteurs, où le voile devenait un marqueur social qui orientait la manière d’aborder la cliente présumée. Certains commerçants semblaient penser qu’elle appartenait à une clientèle “fidèle” ou plus proche culturellement, ce qui expliquerait l’usage de termes affectifs comme “ma sœur”. À l’inverse, avec moi, la distance commerciale demeurait plus marquée.
Le comportement physique des commerçants renforçait ces distinctions : certains se déplaçaient légèrement en sortant du stand pour s’approcher de nous lorsque nous passions, tandis qu’ils restaient immobiles ou plus en retrait lorsqu’ils s’adressaient à d’autres visiteurs perçus comme moins captables. Plusieurs vendaient en parlant fort pour attirer tous les passants, alors que d’autres adaptaient leur voix lorsqu’ils ciblaient une personne précise.
La circulation autour de nous révélait aussi des dynamiques particulières : les visiteurs marchaient sans s’arrêter longuement, jetant des regards rapides, parfois attirés par un élément spécifique (un parfum connu, un maillot de club populaire). Le rythme était continu, ce qui obligeait les commerçants à multiplier les sollicitations verbales ou gestuelles pour capter une attention qui n’était jamais acquise.
Sur le plan personnel, mes premières minutes dans cet environnement ont été marquées par un sentiment d’oppression, voire de légère intimidation : la majorité masculine des commerçants, la densité de leurs appels, et la position de deux jeunes femmes dans cet espace très actif accentuaient la sensation d’être visibles, observées, potentiellement évaluées. Mais ce sentiment s’est progressivement atténué au fil de la visite : la répétition des interpellations devenait plus familière, l’ambiance sonore et visuelle s’intégrait peu à peu, et l’observation prenait le dessus sur la gêne initiale. J’ai alors pu me concentrer davantage sur la logique interne du marché et sur la manière dont les commerçants ajustaient leurs comportements selon le public.
Cette première visite a ainsi posé les bases de l’analyse : elle a révélé que le marché n’est pas un espace neutre mais un lieu où se jouent des interactions différenciées, où la présence du groupe, l’apparence vestimentaire et les marqueurs sociaux visibles influencent fortement la manière dont les commerçants abordent les visiteurs. C’est également lors de cette visite que s’est imposé l’intérêt d’étudier la variation des interactions selon le profil du visiteur, ce qui orientera les analyses des visites suivantes.
La deuxième visite a été réalisée le vendredi 14 novembre, aux alentours de 9h du matin, à un moment où le marché Malik et les puces environnantes commençaient tout juste à s’animer. À cette heure matinale, l’ambiance contrastait fortement avec celle observée lors de la première visite collective : le marché semblait encore en transition, comme s’il oscillait entre le calme d’avant l’ouverture et l’agitation progressive de la journée commerciale. Cette temporalité intermédiaire donnait au lieu une qualité presque intime, révélant des aspects qui n’étaient pas perceptibles lors de la visite en groupe.
Lorsque j’ai atteint l’entrée principale, les commerçants étaient encore en train de soulever les rideaux métalliques, de déplier les bâches colorées, de sortir les cartons, ou d’aligner méthodiquement les objets sur les tables. Les bruits caractéristiques de la préparation rythmaient l’espace : claquements de chaînes, frottements de cartons, chocs secs des cintres qu’on suspend à l’arrière des stands. L’air était chargé des odeurs de café chaud, provenant des cafés ouverts très tôt, et des effluves d’encens que certains commerçants avaient déjà commencé à brûler pour parfumer leur espace. Ces senteurs se mêlaient à celles de plastique neuf, de tissu, de métal, créant un mélange olfactif typique des marchés de produits neufs.
L’affluence était très faible à cette heure-là : quelques visiteurs isolés, souvent des habitués ou des touristes matinaux, circulaient à pas lents. Cette configuration rendait mon propre statut de visiteuse seule particulièrement visible. Contrairement à la visite en groupe où le nombre créait une forme d’anonymat, marcher seule signifiait être immédiatement repérée, identifiée et évaluée par les commerçants.
Dès les premières allées, j’ai ressenti cette visibilité accrue. Les regards des commerçants se posaient sur moi presque instantanément, d’une manière attentive mais pas forcément insistante. Plusieurs vendaient encore en silence, concentrés sur la mise en place ; d’autres, déjà opérationnels, surveillaient discrètement le passage des premiers visiteurs. Mon déplacement, plus lent et plus contemplatif que lors de la visite collective, me permettait d’observer sans être absorbée par une dynamique de groupe, mais il me rendait aussi plus vulnérable à la sollicitation commerciale.
Les premières interactions ont eu lieu très rapidement. Contrairement à ce que j’avais vécu en groupe, les vendeurs se sont adressés à moi de manière beaucoup plus directe, souvent sans détour préalable. Un commerçant proposant des écouteurs et des chargeurs de téléphone m’a par exemple interpellée avec un ton qui relevait plus de l’injonction que de l’invitation :
« Madame, viens, j’ai ce qu’il te faut. »
Son attitude ne contenait pas d’agressivité, mais une forme d’assurance presque automatique, comme s’il appliquait une procédure commerciale standard lorsqu’il voit une personne seule passer à proximité.
À peine quelques mètres plus loin, un autre vendeur, spécialisé dans les vêtements, a adopté une stratégie complètement différente. Plutôt que de me proposer directement un produit, il a choisi une approche plus subtile :
« Bonjour ! Tu fais un tour ? Profite, le matin c’est calme, c’est le meilleur moment. »
Son ton était plus léger. L’absence de foule permettait ce type d’échange plus calme. Il m’a brièvement parlé des arrivages du jour, évoquant de manière presque narrative le rythme du marché : « le matin, c’est posé ; l’après-midi, ça bouge plus », montrant ainsi que mon statut de visiteuse seule lui inspirait une conversation plus personnaliste. Cette interaction, plus douce et détendue, contrastait avec l’approche plus mécanique d’autres commerçants.
D’autres interactions étaient moins verbales mais tout aussi significatives. Par exemple, un vendeur de lunettes ne m’a pas parlé directement, mais il a réorienté son corps dans ma direction, légèrement incliné la tête comme pour m’inviter silencieusement à regarder ses produits, tout en continuant d’essuyer une paire de lunettes. Ce type de gestuelle subtile, mais pensée fait partie des stratégies d’attraction non verbales très présentes dans les marchés. Lors de la visite en groupe, je n’avais pas remarqué ces micro-comportements, car l’attention des vendeurs se dispersait sur plusieurs personnes. Seule, chaque déplacement, chaque arrêt était immédiatement perçu.
J’ai également été surprise par l’attitude d’un certain nombre de commerçants qui, au contraire, ne cherchaient absolument pas à m’interpeller. Certains, absorbés dans leurs tâches matinales, semblaient percevoir ma présence mais choisir de ne pas intervenir. D’autres discutaient entre eux de manière concentrée, parlant des ventes de la veille, des stocks ou des produits à réorganiser. Cette absence de sollicitation est elle-même un comportement significatif : elle montre que la stratégie commerciale n’est pas uniforme. Certains commerçants jugent peut-être qu’une visiteuse seule en matinée n’est pas une clientèle susceptible d’acheter immédiatement ; d’autres privilégient les habitués plutôt que les passants du matin.
Cette alternance entre sollicitations directes, approches modérées, signaux non verbaux et indifférence calculée donne à la visite solitaire une dynamique d’interactions beaucoup plus contrastée que lors de la visite collective. La solitude rend visible des nuances qui étaient effacées dans le brouhaha du groupe.
Sensoriellement, cette visite m’a permis de saisir de nombreux détails impossibles à percevoir en groupe. La musique, par exemple, était nettement moins forte que lors de l’après-midi précédent : seuls quelques stands diffusaient du rap ou des musiques afro-urbaines très basses. Les voix des commerçants se détachaient plus nettement du fond sonore. Le marché semblait « respirer » différemment : chaque bruit prenait une importance accrue.
Sur le plan personnel, mes émotions ont également structuré cette observation. Arriver seule dans un espace composé majoritairement d’hommes créait d’abord un sentiment léger d’appréhension avec une conscience de ma position sociale dans cet espace. Progressivement, ce sentiment s’est transformé en un état plus neutre, presque analytique, à mesure que j’entrais dans ma posture d’observatrice. Être seule permettait une mobilité totale : je pouvais revenir sur un stand, faire un détour, ralentir, m’arrêter longuement sans attirer l’attention de mes camarades. Chaque interaction devenait plus dense, plus lisible.
Enfin, cette visite m’a permis de comprendre un mécanisme essentiel : le commerçant ajuste très rapidement sa manière de s’adresser à un visiteur en fonction de l’impression que ce dernier renvoie. En groupe, j’étais perçue comme un élément parmi d’autres ; seule, je devenais une cible potentielle, une inconnue à convaincre ou ignorer, une figure beaucoup plus individualisée dans l’économie relationnelle du marché.
Ainsi, cette visite solitaire constitue une étape fondamentale dans l’analyse des interactions du marché. Elle révèle la fluidité et l’adaptabilité des comportements commerciaux, et montre à quel point la perception d’un visiteur est déterminante dans la manière dont il est interpellé, considéré ou laissé de côté.
La troisième visite s’est déroulée le samedi 22 novembre, à partir de 15h, un moment où le marché Malik et les puces étaient déjà bien animés. Le samedi est un jour où le public est plus varié : on y croise des familles venues faire des achats de week-end, des groupes d’amis, des touristes qui flânent sans objectif précis, ainsi que des habitués qui connaissent déjà les stands et se dirigent rapidement vers leurs vendeurs favoris. L’intensité de la circulation était donc plus élevée que lors de mes visites en semaine, mais l’espace restait praticable : les allées étaient remplies, mais pas au point de provoquer des ralentissements importants.
Nous sommes arrivées par l’entrée située du côté de l’avenue Michelet. Je marchais légèrement derrière ma mère, car elle avançait naturellement plus vite dès qu’un stand attirait son attention notamment ceux proposant des vêtements, des foulards ou des accessoires. Elle observait beaucoup en marchant : elle tournait la tête d’un côté puis de l’autre, ralentissait devant un article qui lui plaisait, puis revenait sur ses pas si quelque chose retenait vraiment son intérêt. De mon côté, j’essayais de rester attentive autant à ses déplacements qu’à l’attitude des commerçants autour.
Dès les premières minutes, j’ai remarqué que les commerçants nous regardaient différemment que lors de mes précédentes visites. Leur façon d’interpeller ou d’aborder les passants semblait s’adapter immédiatement au profil qu’ils percevaient : jeune femme accompagnée d’une mère. Plusieurs vendeurs, en nous voyant approcher, adoptaient automatiquement un comportement plus cadré. Ils ne lançaient pas de phrases très directes ou très insistantes comme celles que j’avais pu recevoir lors de mes deux dernières visites. Au lieu de cela, ils utilisaient des formules plus classiques, dans un ton plus posé :
« Bonjour Madame, vous cherchez quelque chose ? »
« Regardez, on vient de recevoir ces modèles. »
« Si vous avez besoin d’un prix, je suis là. »
La plupart du temps, ils s’adressaient d’abord à ma mère, même lorsque c’était moi qui semblait regarder un produit. Leur regard se dirigeait vers elle, leur corps s’orientait légèrement dans sa direction, et leurs explications étaient formulées comme si elle était la principale interlocutrice. Ce n’était pas parce qu’on lui parlait plus que l’interaction devenait plus chaleureuse ; c’était simplement une manière différente d’organiser l’échange, comme si le fait d’être plus âgée la désignait automatiquement comme la personne responsable de la décision d’achat.
Un exemple très net s’est produit devant un stand de foulards. C’est moi qui m’étais arrêtée la première, attirée par un modèle beige. Ma mère m’a rejoint quelques secondes plus tard. Le vendeur est venu directement vers nous, mais son regard s’est immédiatement porté sur ma mère. Il lui a montré plusieurs modèles en expliquant la matière, les couleurs disponibles et les prix. Quand j’ai posé une question sur un autre foulard, il m’a répondu, mais en reprenant aussitôt son échange principal avec ma mère, comme si ma question n’était qu’un complément dans une discussion qui lui était avant tout destinée.
La même situation s’est reproduite sur plusieurs stands. À un stand de sacs à main, par exemple, le vendeur a demandé à ma mère : « Vous voulez un modèle plutôt petit ou plus grand ? » alors que c’était moi qui regardais le sac en question. Ma mère lui a répondu en disant que c’était pour moi, mais malgré cela, le vendeur a continué à orienter ses explications vers elle. Cela montrait que, dans son schéma implicite, les achats effectués par une jeune femme accompagnée de sa mère impliquent principalement la mère.
Concernant l’ambiance du marché, elle était similaire aux précédentes visites : certains stands diffusaient de la musique rap française, d’autres des musiques afro ou maghrébines. Le volume sonore variait beaucoup d’un stand à l’autre, ce qui créait une ambiance irrégulière mais cohérente avec le type de marché. Des odeurs de nourriture chaude, notamment de grillades ou de fritures provenant des petits restaurants et stands de cuisine, circulaient dans les allées. Elles se mélangeaient parfois avec l’odeur de l’encens ou de sprays parfumés utilisés par certains commerçants.
Un élément intéressant est que ma mère ne semblait pas perçue comme quelqu’un à « attirer » rapidement, contrairement à ce qui m’était arrivé lors de ma visite seule. Avec elle, les commerçants avaient tendance à adopter une approche plus progressive : ils attendaient souvent qu’elle manifeste un intérêt avant de s’approcher. Il y avait moins d’interpellations spontanées du type « Venez voir ! » ou « Je vous fais un bon prix » ; ces phrases étaient plutôt réservées aux groupes de jeunes ou aux visiteurs seuls.
Un autre moment marquant a eu lieu à un stand de parfums génériques. Ma mère s’est arrêtée pour sentir un flacon, et j’ai profité de ce moment pour poser une question au vendeur sur un autre parfum. Il m’a répondu, mais dans son intonation, on sentait que c’était une réponse secondaire, comme si l’échange principal restait orienté vers ma mère. Lorsqu’il a annoncé les prix, il s’est tourné vers elle pour demander : « Ça vous convient à vous ? ». Ce simple détail montrait à quel point il la considérait comme la cliente principale, même si c’était moi qui avais initié la conversation.
Tout au long de la visite, j’ai remarqué que j’étais beaucoup moins sollicitée que dans les autres configurations. Personne ne m’a proposé de cigarette ou d’écouteurs, comme cela avait été le cas lors de la première visite. On ne m’a pas demandé si je cherchais quelque chose en particulier, et je n’ai pas été interpellée directement par les vendeurs de rue non affiliés à un stand. Leur attention se dirigeait presque exclusivement vers les personnes plus susceptibles de faire un achat immédiat, et dans ce cas précis, c’était ma mère.
L’espace lui-même me paraissait différent, non pas parce qu’il avait changé, mais parce que la manière dont j’étais intégrée aux interactions n’était plus la même. En étant moins sollicitée, je pouvais observer plus librement : les postures des commerçants, la façon dont ils ajustaient leur voix selon les profils, leurs gestes lorsqu’ils voulaient attirer un client, leur manière de déplacer légèrement un article pour signaler quelque chose, ou leur façon d’attendre qu’un regard s’arrête avant d’intervenir.
Cette visite apportait donc une dimension supplémentaire à l’analyse : les interactions entre commerçants et visiteurs ne dépendent pas uniquement du genre ou de l’apparence, mais aussi de l’âge, du rôle perçu dans un duo et du degré d’autorité que les commerçants attribuent à chaque personne. Avec ma mère, les échanges étaient organisés différemment : plus centrés sur la discussion autour des produits, plus orientés vers une logique d’achat, et moins marqués par l’insistance ou la familiarité.
À l’issue de ces trois visites, il apparaît que le marché de Saint-Ouen est un espace vivant où chaque interaction est modulée par la perception immédiate que les commerçants ont du visiteur. Les différences observées entre visite en groupe, visite solitaire ou visite accompagnée montrent à quel point le comportement commercial est flexible, adaptatif et sensible à des signaux sociaux multiples : âge, genre, signe religieux, présence d’un accompagnant. Cette adaptabilité des interactions met en lumière un marché qui n’est pas seulement un lieu de transaction matérielle, mais aussi un espace de négociation relationnelle, où l’attention, le regard et la posture participent à la dynamique globale.
Cependant, cette observation comporte des limites. Le marché est en constante évolution : certains commerçants peuvent être absents, les flux de visiteurs varient selon les heures, les jours et la météo, et mon statut d’observatrice extérieure a nécessairement influencé, même de manière minimale, la perception des interactions. La subjectivité de l’observateur demeure toujours présente : quels détails ai-je manqués dans le flot des sollicitations et du bruit ambiant ? Le ton familier employé avec ma camarade voilée traduit-il une complicité réelle ou s’agit-il d’un simple outil commercial adapté à un profil supposé fidèle ? L’attention réduite envers moi lors de la visite avec ma mère reflète-t-elle uniquement une hiérarchie implicite entre générations, ou influence-t-elle la perception de la valeur d’un achat potentiel ?
Ces interrogations montrent que, malgré la richesse des observations, l’analyse ne peut prétendre à une exhaustivité absolue. Le marché reste un lieu complexe, dynamique et partiellement impénétrable, où chaque visiteur et chaque commerçant participe à une chorégraphie sociale dont une part échappe toujours à l’observateur. Peut-on jamais saisir pleinement la totalité de ces micro-dynamiques, ou ne peut-on que percevoir des fragments, des instants suspendus, des traces sensibles qui racontent autant de ce qui est visible que de ce qui demeure invisible ?

MAHÉ Laura
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
lauramahe (10 décembre 2025). Le marché de Saint-Ouen à travers trois visites. Comment voit-on la ville ? Consulté le 14 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15bdn
