Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Un vrai goût pour le faux

Au nord de Paris, stands, boutiques et étalages structurent un quartier commerçant en constante effervescence. Un véritable écosystème se déploie entre les Puces de Saint-Ouen et le marché Malik, où circulent des produits hétérogènes : des Laboubou aux baskets, en passant par les vêtements et les objets électroniques de toutes sortes. Situé à quelques pas de la station Porte de Clignancourt, sur la ligne 4 du métro, ce marché révèle la coexistence d’économies formelles, informelles et occasionnelles. Personne ne doute que les marchés constituent un espace d’interactions sociales : vendeurs, acheteurs et intermédiaires se frictionnent constamment dans les pratiques marchandes ordinaires. Ils donnent à voir la dimension performative et éphémère des échanges marchands, qu’ils soient populaires, locaux ou de luxe (de la Pradelle 1996 ; Lallement 2010). En revanche, lorsque l’on porte le regard sur les marchandises exposées, Saint-Ouen et Malik deviennent un terrain privilégié pour analyser la manière dont s’entrelacent perception et expertise sur la qualité des produits ; en particulier lorsqu’on s’intéresse aux « produits douteux », copies plus ou moins réussies des objets circulant dans des circuits plus stabilisés.

Les épreuves permettant d’identifier un « vrai » produit se démultiplient sur ces deux marchés parisien. On examine les objets (matière, traces, marques, provenance), le marché lui-même (circulations, collections, emplacement urbain) et les vendeurs (arguments, gestuelle, techniques de présentation). Le faux agit ici comme un inducteur de réflexivité et un perturbateur des ordres établis. Bessy et Chateauraynaud (1995, 2019) montrent que les rapports entre faux et authentique mobilisent toujours des gestes perceptifs, des savoirs incorporés et des formes de coordination collectives.

La frontière entre vrai et faux ne renvoie jamais à des essences. Hennion et Teil (2004) rappellent que la qualité d’une œuvre, produit ou marchandise n’est jamais donnée : elle se construit dans une activité réflexive qui associe attentions, cadres, techniques et collectifs. Dans cette perspective, le faux n’est pas seulement une transgression ou un défaut : il possède la capacité de déplacer, fissurer ou reconfigurer les régimes d’authenticité. Chaque imitation qui circule oblige à réviser les critères, à raffiner les instruments de jugement, à réinterroger les conventions professionnelles. Autrement dit, le faux n’est pas simplement une copie : il est un opérateur de transformation des mondes marchands.

Photo : Yuriy Vertikov/Unsplash

Regards sur les marchés de Saint-Ouen et du Malik

Pour interroger la construction du « goût pour le vrai » dans les affaires douteuses, les étudiants du master Communication, Villes et Territoires Numériques ont travaillé tout au long du semestre. Ils ont d’abord lu et discuté des articles en classe, puis produit un compte rendu de lecture. Ensuite, ils se sont rendus sur place, aux marchés de Saint-Ouen et Malik, pour des observations participantes : collectives les 10 et 18 novembre 2025, puis individuelles par la suite. Leurs déambulations et analyses peuvent être organisées autour de trois grands axes.

Les étudiants se sont d’abord intéressés à celles et ceux qui donnent vie au marché. Maël propose une cartographie des acteurs présents. Illona analyse l’organisation du travail des commerçants. Mehdi montre comment la débrouille devient, dans ce marché, un véritable mode de vie. Laura Mahé s’intéresse à la présence des étudiants, considérés comme des acteurs inscrits dans les dynamiques du marché. Plusieurs travaux soulignent que la posture du visiteur n’est jamais neutre : être seul, en groupe, accompagné d’un ami ou identifiable par des signes visibles transforme la manière dont on est perçu et donc interpellé. Juliana montre ainsi comment les vendeurs de ce marché informel adaptent leurs interactions en fonction des caractéristiques des clients rencontrés. Emma et Laura Demeure analysent le décor vestimentaire du marché et montrent que l’habillement fonctionne comme un langage à part entière. Il dit quelque chose des vendeurs, des clients, mais aussi de nous-mêmes, en tant qu’observatrices et observateurs.

Un deuxième ensemble de travaux s’attache à décrire l’atmosphère sensible du marché. Pauline, qui n’avait jamais entendu parler de Clignancourt auparavant, raconte ses impressions de jeune étudiante découvrant un univers inattendu. Tom articule ses observations autour d’un questionnement sur le sens du marché et le sens de sa propre présence : « Dans quel sens faut-il aller ? Quels sens sont éveillés dans le marché ? Quel est le sens de ma venue ? ». Louka cherche à décrire de manière fine les sensations qui l’ont marqué, notamment un sentiment de méfiance exprimé par certains vendeurs. Julie, Immacula et Woury évoquent spécifiquement ce que peuvent ressentir les femmes dans un marché où la présence masculine est majoritaire. Ce sont en effet principalement des hommes qui occupent l’espace, interpellent les passants, négocient les prix, installent ou démontent les stands.

D’autres étudiants explorent la dimension duale du marché. Léo met en lumière la coexistence du beau et de l’austère, du légitime et du clandestin, de l’ouvert et du clos. Janush et Cédric décrivent eux aussi cette dualité. Après plusieurs visites, une évidence s’impose : deux univers se côtoient sans se confondre. D’un côté, le marché aux puces populaire, animé, dense et sonore, où les vendeurs interpellent les passants. De l’autre, le Marché Dauphine, plus calme, ordonné, presque feutré, où les marchands attendent les visiteurs dans des boxes parfaitement alignés. Enfin, Maël Mignot, lui, adopte une perspective historique : selon lui, le marché n’est pas seulement dualisé, mais stratifié par un siècle d’histoire qui s’entremêle pour constituer un espace vivant et composite.

Le troisième axe porte sur les objets, les marchandises et leur mise en exposition. Eugénie et Homerick soulignent la présence quasi systématique du maillot de football, décliné sous toutes ses formes : accrochés en hauteur, posés sur des portants ou étalés à même le sol, ils forment un motif visuel récurrent du marché. Nahidul se concentre sur les baskets et la figure de « l’expert en sneakers », posant une question centrale : qui peut réellement distinguer une vraie paire d’une imitation ? Enfin, Bérengère attire l’attention sur un élément moins visible mais significatif : l’absence de mobilier urbain de collecte de déchets, qu’il soit public ou professionnel. Ce manque de poubelles a ses propres effets sur la circulation, sur les usages de l’espace et sur les conditions matérielles du marché.


Bessy, C., et Chateauraynaud, F. (1995). Experts et faussaires : pour une sociologie de la perception. Paris : Métailié.

Bessy, Christian & Chateauraynaud, Francis. 2019. « The Dynamics of Authentication and Counterfeits in Markets ». Historical Social Research, 44(1) : 136-159.

Delmas, Corinne. 2014. « Christian Bessy, Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception ». Lectures. En ligne : https://journals.openedition.org/lectures/14712lectures-14712.

Geertz, Clifford. 2003. Le souk de Sefrou : sur l’économie du bazar. Saint-Denis : Bouchène.

Hennion, Antoine & Teil, Geneviève. 2004. « Goûter, avoir du goût. L’activité réflexive de l’amateur ». Rassegna Italiana di Sociologia, 45(4) : 519-542.

La Pradelle, Michèle de. 1996. Les vendredis de Carpentras. Faire son marché, en Provence ou ailleurs. Paris : Fayard.

Lallement, Emmanuel. 2010. La ville marchande. Enquête à Barbès. Paris : Téraèdre.

jaerciodasilva
jaerciodasilva

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
jaerciodasilva (10 décembre 2025). Un vrai goût pour le faux. Comment voit-on la ville ? Consulté le 14 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15bmz


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.