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L’art scriptural : Un moyen d’archivage funéraire

Le cimetière du Père Lachaise est situé dans le XXe arrondissement de Paris, en France. Il a été ouvert en 1804 et est considéré comme l’un des plus célèbres cimetières du monde, notamment en raison des nombreuses personnalités enterrées sur ses terres. Chaque année, le Père Lachaise est visité par 3,5 millions de personnes et s’étend sur plus de 43 hectares ce qui correspond à 80 terrains de football et 280 km de chemins, avec une estimation de 75 000 tombes soit 1,5 million de inhumer. Il est également considéré comme un lieu historique et artistique, de ce fait, il attire des visiteurs pour leur valeur culturelle ou architecturale. 

Le Cimetière du Père Lachaise vu de haut photo prise par kamelia le 25 octobre 2022, à Paris.

Quand le cimetière fut créé comme dit précédemment en 1804, les Parisiens ne voulaient pas être enterrés là-bas car la nécropole se trouvait trop loin de la ville.  Le préfet de Paris a alors décidé d’amener les sépultures de Molière et Jean de la Fontaine au père Lachaise, deux figures emblématiques du XVII qui sont mortes 200 ans avant la construction de ce lieu. Afin que les Parisiens soient davantage incités à se faire enterrer là-bas à leur mort. 

Il existe de nombreuses formes d’art qui sont utilisées dans cette nécropole, notamment les sculptures funéraires, les stèles et les pierres tombales. Les sculptures peuvent être réalisées dans différents matériaux, comme la pierre, le bronze, le marbre et même le verre. Elles peuvent représenter des personnages célèbres enterrés dans le cimetière, des scènes religieuses ou des symboles comme des anges, des croix ou des colombes. Et peuvent être utilisées pour rendre hommage aux personnes enterrées sur le site, pour donner une touche artistique au cimetière ou pour offrir du réconfort aux visiteurs. Certaines sculptures peuvent également avoir une valeur historique ou culturelle, en raison de la personne qu’elles représentent, du sculpteur qui les a réalisées ou du culte voué à la sculpture. De ce fait, cela nous amène à nous demander si les sculptures funéraires de personnages connus aident au maintien de la mémoire. 

Les sculptures témoins de la mémoire des défunts…  

 

Parmi les allées sillonnant le cimetière, il est courant de trouver des sculptures, en particulier sur les pierres tombales et les monuments funéraires. Ces sculptures peuvent être utilisées pour honorer la mémoire des défunts en représentant des symboles ou des motifs significatifs pour eux, tels que des fleurs, des animaux, des instruments de musique, des armoiries, etc. Comme la fait le sculpteur Auguste Préault pour H.Balzac qui était un écrivain français célèbre pour ses romans et ses nouvelles, notamment La Comédie humaine, une série de plus de 90 œuvres qui explore les différentes strates de la société française du 19ème siècle. Sa tombe est ornée d’une statue en bronze représentant Balzac en train d’écrire, surmontée d’un buste en marbre de l’écrivain. La tombe de Balzac est l’une des plus visitées du cimetière du Père-Lachaise, et est considérée comme un lieu de pèlerinage pour les fans de l’écrivain et les amateurs de littérature.  

Tombe Honoré de Balzac

Les sculptures peuvent également être utilisées pour raconter des histoires, des événements importants dans la vie des défunts, ou pour exprimer des émotions telles que la tristesse, le regret ou la reconnaissance. Elles sont conçues pour aider les personnes à se souvenir et à honorer la mémoire des défunts de manière tangible et visuelle. Comme le montre bien le gisant de Fernand Louis Arbelot qui fut directeur de la Banque continental de Paris de son vivant. Peu avant sa mort, et pour prouver son amour passionnel pour son épouse, il décide d’organiser sa dernière demeure de sorte qu’il puisse admirer le visage de sa femme pour l’éternité. Malheureusement le sculpteur termine le gisant après sa mort et c’est son épouse qui concrétise son idée pour qu’ils soient unis et continus de vivre leur histoire d’amour dans l’au-delà. Aujourd’hui, il repose avec son épouse sous une émouvante statue en bronze, œuvre du célèbre sculpteur Adolphe Wansart.

Gisant de Fernand Arbelot photographie prise par Kamelia le 25 octobre 2022 à Paris

Entre superstitions et légendes.. 

 

Tandis que certaines personnes considèrent les cimetières comme des lieux de repos paisibles pour les personnes décédées, d’autres préfèrent croire en des légendes fantastiques qui pourraient améliorer leur quotidien sur la chance, le bonheur, l’amour ou encore la fertilité. De ce fait, plusieurs monuments funéraires laissent place à l’imagination comme celui du journaliste Yvan Salmon, dit Victor Noir, un journaliste d’opposition tué après une altercation avec le cousin de Napoleon III. À l’origine il est réputé car il devient le symbole d’un culte politique de la répression de l’Empire face à la lutte pour la liberté. Mais grâce au sculpteur républicain Jules Dalou qui édifie en sa mémoire, un gisant de bronze allant jusqu’à graver le moindre détail comme sa veste plier ou encore la balle qu’il a reçue sur sa poitrine avant sa mort. Aujourd’hui c’est l’une des plus visités du cimetière parisien,  son tombeau acquiert progressivement des connotations et des vertus érotiques: la légende veut qu’en frottant le gisant, surtout à l’endroit du sexe, on recouvre fécondité ou virilité. Par conséquent, à force que les visiteurs placent leurs mains sur ces parties génitales cela laisse place à la couleur cuivrée et ce, depuis son inauguration jusqu’à nos jours. Ainsi, un culte sexuel se substitue définitivement au culte politique à partir des années soixante.

Photographie Gisant de Victor Noir

Il y a aussi le tombeau d’Allan Kardec, de son vrai nom Hippolyte Léon Denizard Rivail, qui détient la sépulture la plus fleurie du lieu, et qui est le fondateur de la philosophie spirite la croyance en la réincarnation. Son œuvre influence aujourd’hui la culture et la vie publique brésilienne. Sa tombe est très impressionnante et est conçue à la façon d’un grand dolmen de granite. D’après les pèlerins, le défunt aurait prononcé cette phrase : « après ma mort, si vous passez me voir, posez la main sur la nuque de la statue qui surplombe ma tombe, puis faîtes un vœu. Si vous êtes exaucés, revenez avec des fleurs. » Cependant, il semblerait que cette phrase soit fausse et que le rituel créé en son nom ait été inventé d’après une fausse citation. Néanmoins, malgré que le grand public soit conscient de cette rumeur, l’engouement reste toujours le même et il est remarquable. Mais Allan Kardec, homme de science, n’aurait probablement pas approuvé cette pratique relevant de la superstition.

Photographie de Allan Kardec

Maintiens la mémoire du cimetière: un devoir collectif

 

La mémoire du Père Lachaise est préservée grâce aux efforts de ceux qui s’engagent grâce à des associations de bénévoles,  a collecté des fonds pour entretenir les tombes des célébrités enterrées là, tandis que d’autres organisent des expositions et des conférences pour en faire connaître l’histoire. Les légendes sur les tombes peuvent varier en fonction de la culture et de la région, mais elles ont souvent pour but de rendre hommage aux personnes qui y sont enterrées comme Oscar Wilde qui était un écrivain, poète et dramaturge irlandais du XIXe siècle. Il est surtout connu pour ses pièces de théâtre, comme “Le Portrait de Dorian Gray” et “L’importance d’être Constant,” mais aussi pour son homosexualité, qui lui a valu d’être emprisonné en 1895, et avait subi un traitement inhumain en prison, ce qui a probablement contribué à l’aggravation de sa santé ce qui a été la cause de sa fin de vie tragique. Il a été inhumé après sa mort en 1900, au Père Lachaise à Paris. Son tombeau est orné par une statue en marbre d’un sphinx en haut d’une colonne, avec des ailes déployées et un visage exprimant la joie.  Réalisée par Jacob Epstein, elle a été installée sur la tombe de Wilde en 1912. Son histoire est un peu particulière car du fait de son homosexualité les parties génitales du sphinx étaient jugées un peu trop proéminent auraient été cassées par une anglaise en 1961.  Par la suite, il est né une tradition, celle de mettre du rouge à lèvres et d’embrasser la tombe d’Oscar Wilde ce qui supposerait attirer la chance en amour. Le problème c’est que cela a détérioré la tombe, de ce fait pour protéger la sculpture la maintenance du cimetière à fait installer des plaques de plexiglas. Elle est considérée comme une œuvre d’art importante et fait partie des tombes les plus visitées du cimetière. 

Photographie du sphinx du tombeau de Oscar Wilde

La mémoire est un élément important de la vie du cimetière. Les tombes, les plaques commémoratives et les jardins de souvenir sont autant de manières de se souvenir des personnes décédées et de perpétuer leur mémoire. Cette nécropole est également considérée comme un lieu historique, où l’on peut découvrir l’histoire des personnes enterrées là et de la région dans laquelle ils vivaient. Ils sont ainsi des témoins de l’histoire et de la culture d’une région, et contribuent à la mémoire collective.

 

En résumé, le cimetière du Père Lachaise est un lieu de mémoire important pour les habitants de Paris et les visiteurs du monde entier. L’administration du cimetière s’efforce de maintenir la mémoire des personnes enterrées sur le site en enterrent les tombes et en organisant régulièrement des cérémonies et des événements pour les honorer. Les tombes et les monuments funéraires qui se trouvent dans les cimetières servent souvent de rappel permanent de la vie et des réalisations des personnes qui y sont enterrées. De cette manière, les cimetières peuvent aider à préserver la mémoire des personnes décédées et à maintenir leur présence dans la vie des personnes qui leur sont restées. 

En outre, le cimetière du Père Lachaise peut également être un lieu de mémoire collective, où les gens peuvent se rassembler pour se souvenir de personnes, d’événements importants de l’histoire, ou pour partager des légendes inventées ou non par le grand public. De par mon expérience j’ai pu remarquer que l’art scriptural mettait en valeur des personnages qui deviennent connus grâce à l’histoire que leur tombeau véhicule ce qui permet de ne jamais les oublier, ni d’oublier ce qu’ils ont fait de leurs vivants. Ce qui est intéressant de remarquer au Père Lachaise c’est que le design des tombes évolue, par conséquent, toutes les tombes datent de différentes époques on a un art funéraire contemporain qui s’adapte à son époque.  Ce qui lui vaut chaque année, des milliers de personnes visitent le cimetière pour se recueillir sur les tombes de leurs proches ou de leurs idoles. Le cimetière est également un lieu de promenade et de détente pour les habitants de la ville, qui peuvent y admirer la végétation luxuriante et les nombreuses sculptures et œuvres d’art qui y sont exposées. Néanmoins les cimetières doivent-ils être eux-mêmes conserver par la nouvelle technologie avec la photographie, par exemple, les tombes et leurs architectures artistiques pour transmettre la mémoire des sculptures qui avec le temps n’existeront peut-être plus. 












L’avis des morts subsiste

Dans le master Médias, Communication et Villes numériques auquel j’appartiens, un sujet d’étude atypique nous a été confié : le cimetière du Père Lachaise, comme lieu de mémoire et de maintenance. Depuis cette annonce, j’ai réalisé que parmi les enterrements auxquels j’avais assistés dans ma famille, aucun ne s’était terminé au cimetière. Dans ma famille, on se fait incinérer. Alors moi je n’y ai jamais vraiment réfléchi, à me faire enterrer.

Face à la mort, j’ai toujours dissocié le corps et l’âme. Une fois la personne décédée, l’âme s’envole et le corps est disséminé à un endroit qui était cher à la personne en question. Nul besoin de conserver le corps comme « souvenir », le plus précieux étant dans l’esprit. Je ne suis pas à l’aise à l’idée d’être enfermée dans un cercueil, enfouit sous terre. Il en va de même pour mes proches, les savoir cloitrés dans une boite m’attriste, même si je conserve l’idée que l’âme s’en est échappée. J’aime autant qu’on puisse être libre, de corps comme d’esprit.

Les visites au cimetière du Père Lachaise ont été des plus surprenantes pour moi. J’ai saisi une certaine matérialisation de la mort qui, à mon sens, était plus spirituelle que palpable. D’où peut donc venir cette volonté, voire même ce besoin, de garder ses morts auprès de soi, sur terre ? Pourquoi marquer leur passage dans cette vie à travers une sépulture ?

C’est avec ces idées mais sans jugement que je me suis rendue à trois reprises au cimetière du Père Lachaise. Je souhaitais être la plus neutre possible pour ressentir ce qu’il y a de tangible et d’intangible dans ce lieu si mystique. La vie et la mort s’y entremêlent, l’une et l’autre cherchant à se rattraper sans cesse. J’ai capturé l’atmosphère du cimetière, les bruits, le calme, les familles qui se recueillent, les passants qui visitent, les fleurs fanées et les feuilles tombées des arbres …

Pour étudier le cimetière sous toutes ses coutures, j’ai pris soin d’emprunter des chemins différents à chaque visite. Je partais toujours de la porte du Repos pour arriver porte Gambetta. De forme circulaire, j’ai découpé le cimetière en trois parties. La première fois, j’ai choisi d’axer mon observation vers la gauche, la seconde je suis allée voir la partie centrale et la troisième fois, j’ai filé vers la droite. J’ai choisi d’être seule pour effectuer ces visites car c’était pour moi le meilleur moyen de m’imprégner au maximum du lieu. Pour la même raison, je n’ai pas mis mes écouteurs.

En débutant mon observation par la porte du Repos, j’ai rapidement été frappée par l’alignement des sépultures autour de la voie pavée. Ce n’est pas pour rien que ce genre d’endroit se nomme « nécropole » me suis-je dit. Du grec ancien « nekropolis » cela signifie « cité des morts ». En effet, il s’agit d’une petite ville dans la grande ville qu’est Paris. Tout peut s’y assimiler : des sépultures en guise de maisons aux voies pavées en passant par les panneaux nommant les allées. J’étais stupéfaite. Il y avait même des panneaux pour limiter la vitesse des véhicules circulant à 20 km/h !

Une allée du cimetière du Père Lachaise – crédit : Juliette SIMON

Une fois ce constat fait, la seconde chose qui m’a marquée n’est autre que la diversité des sépultures : pas une n’est identique à l’autre. Ce désir de différenciation animera ma curiosité et sera élémentaire dans mon analyse.

J’ai progressivement ressenti, en lisant les noms sur les tombes, en calculant l’âge auquel les personnes étaient décédées et en lisant les épitaphes, une certaine mélancolie. Je ne les connaissais pas et pourtant je me trouvais à les regretter. L’émotion que devaient ressentir leurs proches à la vue de ce lieu m’envahissait. Je songeais aussi aux être chers à qui j’ai dû dire adieu ces dernières années. Ce recueillement m’est alors paru très différent des moments où je pense à eux, dans mon quotidien.

Le cimetière comme lieu de mémoire

Chaque tombe représente un individu symbolise encore sa “présence” dans ce monde. J’ai compris que pour les proches des défunts, leur rendre visite dans cette enceinte pouvait prendre la forme d’un rendez-vous. C’est l’occasion de parler à la personne mais aussi de prendre soin d’elle. La sépulture matérialise une personne et la rendrait presque encore en vie. C’est l’ultime endroit où elle repose. Ce terme de repos est d’ailleurs utilisé comme pour dire qu’elle dort, qu’elle est parmi nous malgré l’absence ressentie. Dans ce lieu qu’est le cimetière, les proches peuvent trouver un certain isolement, leur permettant de s’apaiser. Ils peuvent aussi se sentir au plus proche de l’être qu’ils ont perdu, pour échanger avec lui. La sérénité du lieu y est propice. Dans ce cadre où se côtoient pierre et nature, on semble éloigné de tout ce qui se rapporte à la technologie, au bruit, à la foule. Tous ces éléments trop “modernes” sont laissés hors du cimetière.

Les tombes, consacrées à l’éternité, sont plus ou moins sauvages. Le cimetière du Père Lachaise est rempli d’arbres séculaires dont les racines vont parfois jusqu’à soulever les sépultures qu’elles croisent sur leur chemin.

Certaines n’ont pas un siècle mais portent déjà l’usure du temps, d’autres bien plus anciennes perdurent et sont soigneusement conservées. Le contraste en est frappant. J’ai remarqué que de nombreuses sépultures étaient entretenues comme on entretient sa maison, son intérieur. Par endroit, un grand soin est apporté à ce qui entoure la tombe. Comme pour rendre ce lieu plus “chaleureux”, de la décoration est même parfois exposée. Elle est sans doute définie par les goûts de l’individu décédé, ou bien est-ce celui de ses proches ? J’ai même découvert un post-it sur une sépulture, comme une note laissée à quelqu’un qu’on va rapidement revoir.

Post-it dans une sépulture – crédit : Juliette SIMON

La manière dont les proches traitent ce lieu de recueillement est représentative du soin qu’ils porteraient à l’individu. Au détour d’observations de pierres tombales et de lectures d’épitaphes, j’ai donc cerné la quête de personnalisation de cet endroit. La personne décédée a pu faire part de ses dernières volontés à ses proches concernant le choix du cercueil, de la sépulture. Cela peut aussi être eux qui ont pris ces décisions pour lui rendre hommage. Les tombes, par leur apparence, expriment toutes un caractère particulier lié au défunt à qui elles correspondent. C’est le lieu ultime.

La société d’outre-tombe

La pluralité des monuments funéraires fait donc échos à la diversité des êtres humains qui passent sur terre. Ils ont chacun leurs singularités, qu’il s’agisse de la forme, du matériau ou des mots choisis pour qualifier le défunt. L’association de ces éléments permet une personnalisation optimale.

Ce dernier lieu « d’habitation » d’une certaine façon, est le reflet de la société dans laquelle nous vivons : notre condition sociale nous suit jusqu’à la fin. En effet, la forme de la sépulture est influencée par l’origine sociale du défunt. En se promenant, il est facile de discerner les plus riches des moins aisés car, oui, les obsèques et le monument funéraire sont un coût indéniable pour la famille.

Pour les plus fortunés, on retrouvera des monuments clos, de taille moyenne. Cela m’a fait penser à de petits « temples ». Prenant la forme d’une habitation on peut y voir inscrit au-dessus de la porte le nom de la famille qui y repose. Certains sont plus ou moins ornés, avec des statues aux abords de l’entrée, des colonnes gravées ou encore des vitraux. Ces bâtiments ne sont pas récents, ils datent pour la plupart du XVIIIe ou du XIXe siècles. J’aurais aimé savoir si encore aujourd’hui ces sépultures sont visitées ou si elles sont seulement entretenues par les agents de maintenance du cimetière. En voici 2 qui m’ont interpellée.

Sépulture de la famille Menier – crédit : Juliette SIMON

J’ai admiré cet édifice pour le travail de ses bas-reliefs. Situé à une intersection du cimetière, il est d’autant plus mis en avant. Après quelques recherches, j’ai compris que l’illustre défunt n’était autre qu’un député du XIXe siècle, Emile-Justin Menier, fils du célèbre fondateur de la chocolaterie Menier. Le portrait du défunt a été sculpté dans la pierre, au-dessus de la porte. Ce bâtiment a tout d’une petite maison et semble très entretenu.

Sépulture des familles Tencé Sourdeval et Bodereau

Celui-ci m’a semblé plus proportionné. J’ai apprécié sa double porte aux grilles ajourées. Le nom des deux familles figurent au-dessus, sans fioritures. Les colonnes encadrant la porte amène nos yeux à se poser à leur sommet. Des visages y sont représentées. Un bas-relief entoure la partie supérieure du bâtiment avec de légers motifs floraux. Un blason est gravé au sommet mais je n’ai pas retrouvé l’histoire de ces familles.

Ce genre de monument funéraire n’est plus construit aujourd’hui, ceux-ci témoignent donc de la volonté de rendre hommage aux personnalités importantes, qui ont marqué leur époque. Cela ne date pas d’hier et se retrouve aujourd’hui encore, malgré des sépultures moins imposantes.

Une autre forme de sépultures, beaucoup plus répandue est celle des chapelles. Elles sont également assez anciennes mais se maintiennent en très bon état. J’ai toutefois été étonnée d’observer que de nombreuses étaient laissées à l’abandon. Elles marquent l’appartenance religieuse des familles catholiques avec une croix souvent au sommet. Fermées par une porte, j’ai réussi à en distinguer l’intérieur. Elle se composent toujours de la même façon : un autel est accessible sur le mur du fond avec un rebord pour s’agenouiller et prier. J’ai retenu ces deux ci-contre, plus discrètes que les monuments précédents, il s’agit tout de même de lieux clos accessibles uniquement à la famille.

Chapelle de la famille Léonce Brault – crédit : Juliette SIMON

 

 

Chapelle de la famille Guillon – crédit : Juliette SIMON

Pour le reste, il s’agit de sépultures plus simples : une pierre tombale avec une stèle, qui en est la partie verticale. Majoritairement plus récentes, on peut discerner le statut social du défunt car les codes des pierre tombales sont plus faciles à décrypter.

Le matériau utilisé est déjà un élément de comparaison certain. Il en existe trois types : le plus commun est le granit ; celui symbole de noblesse est le marbre ; enfin, le moins exploité devient la pierre calcaire.

J’ai effectivement constaté que le granit était ce qu’il y avait de plus répandu. On peut en choisir sa couleur, sa structure ou son grain. C’est également la pierre qui s’entretient le mieux car elle résiste à la chaleur, à la saleté, aux rayures mais aussi aux intempéries et à l’humidité, à l’inverse du marbre et de la pierre calcaire qui ont une forte porosité.

Montre-moi ta tombe, je te dirai qui tu es …

Une fois ces différences soulevées, je me suis arrêtée sur de plus petits détails. J’ai en quelque sorte cherché à connaître les défunts, « invisibles » et pourtant à quelques mètres de moi. Avec leur monument funéraire, il m’était possible de découvrir plus que leurs simples nom, dates de naissance et de décès. J’ai ainsi relevé plusieurs catégories d’individus.

Il y a d’abord ceux qui sont morts lors d’un évènement historique ou dans le cadre d’une opération extérieure dans l’armée française. Ce passage de leur vie est toujours notifié sur la stèle, visible de tous. Il parait important pour les proches d’inscrire cette information. Mais à qui sert-elle ? Est-elle nécessaire pour s’en rappeler ? Est-ce pour les visiteurs du cimetière ? Je comprends le besoin d’honorer la mémoire, cependant l’hommage en lui-même n’en sera pas plus fort ; il est là symboliquement. La peur de l’oubli semble régir notre rapport à la mort. C’est selon moi, ce qui justifierait le fait de tout écrire, pour se souvenir et se recueillir.

Sépulture de Pascal Georges Desvaux – crédit : Juliette SIMON

D’autres ne sont pas morts à cause d’une guerre mais ont été persécutés et déportés, à cause de leur religion. Ils ont ressenti le besoin de l’inscrire sur leur stèle car cet évènement traumatique qu’est la Shoah a marqué leur vie. Je trouve cette inscription intrigante car ils souhaitent donc conserver auprès d’eux ce douloureux souvenir, même après la mort.

Sépulture de Gitle Barszczewski et d’Hervé Jacubowiez – crédit : Juliette SIMON

Dans un registre plus doux, beaucoup de pierres tombales ont été réalisées pour sceller un lien entre deux personnes. Souvent des couples, la relation qui les a unis dans la vie semble perdurer pour l’éternité. J’ai été marquée par cette tombe, sur laquelle deux sculptures représentant un homme et une femme sont assis. Ils semblent discuter, paisiblement.

Sculpture sur une sépulture au cimetière du Père Lachaise – crédit : Juliette SIMON

D’autres personnes ont vu leur vie rythmée par une passion. Beaucoup d’artistes présents au cimetière du Père Lachaise ont cette précision faite sur leur pierre tombale. Qu’ils soient écrivain, musicien ou peintre, un signe ou des mots viennent inscrire leur activité dans la pierre.

La personnalité du défunt peut également s’exprimer à travers les plantes et les fleurs que ses proches choisissent de déposer sur sa tombe. Ces deux sépultures m’ont marquée car j’ai trouvé qu’elles étaient dignes d’un jardin, à elles seules elles embellissaient la pierre tombale. Il y a quelque chose de très personnel sur ces deux sépultures ; j’avais comme l’impression d’entrer dans le jardin privé des proches et du défunt, lieu où ils se retrouveraient pour communiquer. Ces plantes doivent demander un certain entretien ; c’est attendrissant de voir se développer la vie, au fil des saisons, dans cet univers d’apparence régi par la mort.

Sépulture de la famille Mendes Simao et Vieira Monteiro – crédit : Juliette SIMON

 

Sépulture fleurie d’une famille asiatique – crédit : Juliette SIMON

Enfin, des objets anodins m’ont étonnée, ils étaient placés sur les tombes comme on place des porte-bonheurs sur une étagère. Le champ d’interprétation est vaste et j’ai préféré ne pas m’y prêter, pour préserver l’intimité des défunts.

Sépulture de la famille Maily- crédit : Juliette SIMON

J’ai également découvert dans le cimetière que de nombreuses personnes avaient préparé leur sépulture avant de mourrir. Pourquoi tant de prévisions face à la mort ? J’ai cherché des réponses et ce qui est le plus revenu, c’est l’aspect pratique. Cela évite aux proches en deuil de s’afférer avec les dernières volontés du défunt. Ce dernier est aussi sûr d’avoir une sépulture à son goût et à son image. Pour certains, cette préparation a quelque chose de rassurant. C’est une étape de plus vers la fin mais le début d’une nouveauté, d’un renouvellement. J’ai progressivement compris l’appréhension qui réside dans l’idée de mort : la peur d’être oublié.

La nécessité d’un au-delà à proximité

Après ces quelques semaines de réflexions, je pense la mort d’une façon différente. La « pensée humaine » est faite de sorte à ce que l’on se souvienne de notre vécu. Ce vécu intègre d’autres personnes, notamment celles qui nous sont chères. C’est donc par cette logique que j’ai compris que la mémoire ne pouvait pas tout résoudre. La douleur d’une absence ne peut être palliée par un souvenir agréable. Il en faut plus. Les photos, les objets, certaines paroles répétées et transmises sont autant d’éléments qui apaisent et nous rapprochent d’un proche, justement. Cependant, quand une personne meurt, nous ne pouvons pas nous empêcher de la situer. Elle n’est plus « là ». On emploie un vocabulaire du registre du voyage qui évoque l’ailleurs, le départ et la durée indéterminée qu’on prendra à la retrouver. Cette « disparition » nécessite donc un lieu symbolique où le défunt pourrait rester. Cet endroit prend diverses formes selon les sociétés et les croyances mais il existe pour tous. Chez nous, c’est donc le cimetière tel que celui du Père Lachaise qui fait office d’un « ailleurs ». La symbolique de ce lieu permet de nourrir un imaginaire collectif et par celui-ci, notre rapport à la mort.

Désormais, j’appréhende le cimetière d’un oeil neuf. J’ai même ressenti le besoin d’aller sur la tombe de mes arrière-grands-parents que je n’ai jamais connus. J’étais émue là où, auparavant, je ne pensais rien ressentir. L’utilité du cimetière comme lieu de médiation m’est alors apparue comme évidente.

Tout n’est, finalement, qu’une question de perception et d’expérience.

Juliette SIMON